LETTRE CXXI
A M<i>e DE GRAFFIGNY
Aux Délices, 16 mai 1758.
Je suis bien sensible, madame, à la marque de confiance que vous me donnez. Nous pouvons nous dire l'un à l'autre ce que nous pensons du public, de cette mer orageuse que tous les vents agitent, et qui tantôt vous conduit au port, tantôt vous brise contre un écueil ; de cette multitude qui juge de tout au hasard, qui élève une statue pour lui casser le nez, qui fait tout à tort et à travers; de ces voix discordantes qui crient hosanna le matin et crucifige le soir; de ces gens qui font du bien et du mal sans savoir ce qu'ils font. Les hommes ne méritent certainement pas qu'on se livre à leur jugement, et qu'on fas.-e dépendre son bonlieur de leur manière de penser. J'ai tâté de cet abominable esclavage, et j'ai heureusement fini par fuir tous les esclavages possibles *.
Quand j'ai quelques rogatons ^ tragiques ou comiques dans mon portefeuille, je me garde de les envoyer à votre parterre. C'est mon vin du cru, je le bois avec mes amis.
1. M"* de Grafflgny, femme d'un exempt aux gardes du duc de Lorraine, avait connu Voltaire pendant les fréquents séjours qu'il fit à la cour de Lunéville. do 1730 à 1740. Vers la fin de 1738,' séparée de son mari et dénuée de toute ressource, elle se réfugia au château de Cirey où était alors Voltaire : on a un recueil très intéressant de lettres écrites par cette dame à ses amis de Lorraine pendant les deux ou trois mois qu'elle passa à Cirey. De là elle vint à Paris, et y vécut de sa plume et de quelques pensions a«?ez mal payées que lui faisaient ses anciens amis. Elle publia en 1747 les Lettres jiéruviennes , qui réussirent; son drame de Cénie fut joué avec succès en 1750; elle composa quelques pièces pour les cours d'Allemagne et obtint de 1 empereur une pension de 1500 livres. Le i9 avril 1758, une comédie, La fille â." Aristide, sur laquelle elle fondait de brillantes espérances, tomba après la troisième représentation : inconsolable de cette
chute, M"» de Graffigny mourut de chagrin le 12 décembre de la même année, laissant 42,000 livres de dettes. Elle était née en 1795, d'une famille noble de Lorraine. Par sa mère, elle descendait du fameux Callot.
2. M"» de GrafTigny avait informé Voltaire de la disgrâce de sa pièce, et le poète console du mieux qu'il peut l'auteur de La fille d'Aristide. Ses réflexions rappellent ce vers d'Horace :
Valeat res Indicra, si me Palma negata macmm, donata re<iueit [opimum.
{Epht., Il, I, 180.)
3. Un « rogaton » est un petit ouvrage de rebut; on emploie aussi ce mot pour désigner des objets et des nouvelles de peu d'importance, dea bribes et des restes de quelque régal, littéraire ou autre, qu'on recueille faute de mieux. « Vous savez comme j'aime à ramasser des rogatons pour vous divertir. » (M"» de Skvigné, V, 259.)
J'histrionne* pour mon plaisir, sans avoir ni cabale* à craindre, ni caprice à essuyer. Il faut vivre un peu pour soi, pour sa société ; alors on est en paix '. Qui se donne au monde est en guerre, et pour faire la guerre il faut qu'il y ait prodigieusement à gagner, sans quoi on la fait en dupe; ce qui est arrivé quelquefois à quelques puissances de ce monde.
Comptez, madame, sur la tendre et respectueuse amitié du Suisse V.