Allusion au mot d'Alceste, dans le Misanthrope
L'ami du genre humain n'est point du (A. 1, s. I.) [tout mou fait.
5. A la même époque, Voltaire acquit, par bail emphytéotique, du président de Brosses, le château de Tournay, sur la frontière de France, à peu de distance de Genève et de Ferney.
«C'était, dit-il, une masure faite pour des hiboux; un comté, mais à faire
rire...; ce qui, joint à Ferney, compose une grande partie du pays qu'on peut rendre aisément fertile et agréable. Ces deux terres touchent presque à nos Délices... » Il eut donc, à partir du l'fjanvier 1739, quatre résidences :
deux en Suisse, les Délices pour l'été, près de Genève, et une maison à Lausanne pour l'hiver; deux en France,FerneyetTournay: ces deux terres étaient des biens nobles, et le duc de Choiseul, ministre, lui confirma, par brevet spécial, l'exemption de tout impôt, privilège des biens nobles. Il fut seigneur de Ferney, et eut le droit de prendre le titre de comte de Tournay.
Un dessein plus sérieux qu'une satisfaction d'amour-propre lui avait suggéré l'idée de ces acquisitions : à Ferney et à Tournay, il était à l'abri des tracasseries du consistoire calviniste de Genève; aux Délices et à Lausanne il trouvait un asile contre les persécutions de la Sorbonne, du Parlement et de la Cour. « Vous vous trompez, mon ancien ami, écrivait-il à Thieriot le 24 décembre 17.ï8, j'ai quatre pattes au lieu de deux; un pied à Lausanne, un pied aux Délices, près de Genève; voilà pour les pieds de devant. Ceux de derrière sont à Ferney et dans le comté de Touruay. »
LETTRE CXXIV. — A M^e LA WARQUISE DU DEFFANO»
Aux Délices, 27 décembre 1758.
J'apprends, madame, que votre ami et votre philosophe Forment^ a quitté ce vilain monde. Je ne le plains pas; je vous plains d'être privée d'une consolation qui vous était nécessaire '\ Vous ne manquerez jamais d'amis, à moins que vous ne deveniez muette; mais les anciens amis sont les seuls qui tiennent au fond de noire être, les autres ne les remplacent qu'à moitié.
Je ne vous écris presque jamais madame, parce que je suis mort et enterré entre les Alpes et le Mont-Jura; mais, du fond de mon tombeau, je m'intéresse à vous comme si je vous voyais tous les jours. Je m'aperçois bien qu'il n'y a que les morts d'heureux*.
J'entends parler quelquefois des révolutions de la cour, et de tant de ministres qui passent en revue rapidement, comme dans une lanterne magique. Mille murmures viennent jusqu'à moi, et me confirment dans l'idée que le
1. L'une des femmes les plus spirituelles et les plus célèbres du dixhuitième siècle. Elle a laissé une remarquable et volumineuse correspondance(quinze cents lettres environ) qui est l'un des monuments les plus instructifs et les plus intéressants que nous possédions sur la société polie de ce siècle. La Coi^espondance générale en deux volumes, a été publiée de nouveau en 1865, par M. de Lescure; M. le marquis de Sainte-Aulaire a donné en 1877 trois volumes de sa correspondance avec les Choiseul. Née en 1697, M°" du Deffand mourut en 1780. Pendant trente ans, de 1750 jusqu'à sa mort, elle tint un salon où la meilleure compagnie de Paris accourut. Voltaire, qui la connaissait depuis l'époque de la Régence, lui écrivit souvent dans les vingt dernières années de sa vie; il appréciait son esprit ferme, délicat, élevé, et l'influence qu'elle exerçait par ses relations et par ses bons mots sur l'opinion de Paris.