‹ Lettres choisiesChapitre 269 sur 456 · A Ferney · texte numérisé non relu

A Ferney

4. Voltaire prit en affection sa protégée. U en fait l'éloge dans un grand nombre de lettres, t Nous sommes

très contents de M"' Rodogune ; nous la trouvons naturelle, gaie et vraie...

Tous ceux qui la voient en sont très satisfaits (écrit-il au père): elle est gaie et décente, douce et laborieuse.

On ne peut être mieux née. Je voua félicite, monsieur, de l'avoir pour fille, et vous remercie de me Tavoir donnée. » (Lettres du 22 et du 25 décembre 1760.)

0. A l'accueil bienveillant de Voltaire, Lebrun avait répondu par de plus amples informations sur l'âge, l'état et la famille de M"» Corneille.

Voltaire confirma ses premières offres et insista pour que le voyage se fit promptement.

la plus grande satisfaction à faire pour elle ce que je pourrai. Je me flatte qu'elle ne sera point effrayée d'un séjour à la campagne, où elle trouvera quelquefois des gens de mérite, qui sentent toul celui de son grandonc^e. M. Delaleu*, notaire très connu à Paris, et qui demeure dans votre voisinage, rue Sainte-Croix-de-la- Bretonnerie, vous remboursera sur-le-champ, et à l'inspection de cette lettre, ce que vous aurez déboursé pour le voyage de M"'' Corneille. Elle n'a aucun préparatif à faire; on lui fournira, en arrivant, le linge et les habits convenables. M. Tronchin, banquier de Lyon, sera prévenu de son arrivée, et prendra le soin de la recevoir à Lyon, et de la faire conduire dans les terres que j'habite. Puisque vous daignez, monsieur, entrer dans ces petits détails, je m'en rapporte entièrement à votre bonne volonté, et à l'intérêt que vous prenez à un nom qui doit être si cher à tous les gens de lettres.

J'ai l'honneur d'être, avec l'estime et l'amitié dont vous m'honorez, monsieur, votre, elc, etc.

LEITRE CXXXlll.— A M. LE MARQUIS ALBERGATI CAPACELL|2.

Auohileau de Ferney, en Bouryogae, 23 décembre 1760.

Monsieur, nous sommes unis par les mêmes goûts, nous cultivons les mêmes arts, et ces beaux arts ont produit l'amitié dont vous m'honorez. Ce sont eux qui lient les âmes bien nées, quand tout divise le reste des hommes.

J'ai su dès longtemps que les principaux seigneurs de vos belles villes d'Italie se rassemblent souvent pour représenter, sur des théâtres élevés avec goût, tantôt des ouvrages dramatiques italiens, tantôt même les nôtres. C'est aussi ce qu'ont l'ait quelquefois les pi'inces des

1, Notaire de Voltaire, déjà cité plusieurs fois. V. paj^c 235, note 2.

2. Littérateur italien, né à Boloj^ne en 1728, mort en 1804. Il avait établi un théâtre dans son palais et épou?c Tine comédifnno qu'il lua, puis une danseuse qu'il ruina. Le recueil de ïCi

œuvres contient des 7ioveUi morali, des comédies et des farces, pleines de finesse et d'esprit. l\ était en outre critique aimable et d'un goût élégant.

Sa correspondance avec Alûcri témoigne des mêmes qualités.

DE V0LTA1R15.

maisons les plus augustes et les plus puissantes ; c'est ce que l'esprit humain a jamais inventé de plus noble et de plus utile pour former les mœurs et pour les polir; c'est là le chef-d'œuvre de la société : car, monsieur, pendant que le commun des hommes est obligé de travailler aux arts mécaniques, et que leur temps est heureusement occupé, les grands et les riches ont le malheur d'être abandonnés à eux-mêmes, à l'ennui inséparable de l'oisiveté, au jeu plus funeste que l'ennui, aux petites factions plus dangereuses que le jeu et que l'oisiveté *.

Vous êtes, monsieur, un de ceux qui ont rendu le plus de services à l'esprit humain dans votre ville de Bologne ^, cette mère des sciences. Vous avez représenté à la campagne, sur le théâtre de votre palais, plus d'une de nos pièces françaises, élégamment traduites en vers italiens ; vous daignez traduire actuellement la tragédie de Tancrède^ et moi, qui vous imite de loin, j'aurai bientôt le plaisir de voir représenter chez moi la traduction d'une pièce de votre célèbre Goldoni % que j'ai nommé et que je nommerai toujours le peintre de la nature. Digne réformateur de la comédie italienne, il en a banni les farces insipides, les sottises grossières, lorsque nous les avions adoptées sur quelques théâtres de Paris *. Une chose m'a frappé surtout dans les pièces de

1. Réflexions que Voltaire a souvent exprimées dans ses poésies familières, et notamment dans ce piquant tableau des salons de Paris :

Là, toiis les soirs, la troupe vagabonde D'un peupie oic-if, appelé le beau monde, Va promener de réduit en réduit, L'inquiétude et l'ennui qui la suit ; Là sont en foule antiques mijaurées.

Jeunes oisons et bégueules titrées Disant des riens d'un ton de perroquet, Lorgnant des sots et ti iciant an piquet. (Epitre sur la Calomnie, 1733.)

2. Bologne, qui appartenait autrefois aux Etats de T Eglise, contient environ 73,000 habitants. Son antique et savante université, fondée par Théodose II en 4^5, et relevée par Charlemagne, ses monuments, sa riche bibliothèque, ses magnifiques collections d'art ont, de tout temps, fait de celte ville 1 un des premiers

centres littéraires et scientifiques de l'Italie.

3. Né à Venise en 1707, mort à Paris en 1793. On l'a surnommé le Molière italien. De 1734 à 1761 il fit jouer en Italie plus de 150 ouvrages : comédies, farces, intermèdes, opéras, tragédies. l\ vint à Paris en 1761 et donna au Théâtre français plusieurs pièces, entre antres le Bourru bienfaisant (1771), qui est resté à la scène.

Lecteur et maître d'italien de Mesdames, filles de Louis XV, il recevait du roi une pension de 3,600 livres.

Ecartant de la scène italienne les types vulgaires et traditionnels. Pantalon, Arlequin, le Docteur, Colombine, etc., il avait remplacé les farces de la commedia deli'arte paiV debounes comédies.

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