‹ Lettres choisiesChapitre 302 sur 456 · LETTRE CXLVI · texte numérisé non relu

LETTRE CXLVI

& M. LE CARDINAL DE BERNISl.

Aux Délices, 26 juia 1762.

Vivent les lettres ! vivent les arts ! vivent ceux qui ont un peu de goût pour eux, et même un peu de passion ! Monseigneur, plus je vieillis, plus je crois. Dieu me le pardonne, que je deviens sage ; car je ne connais plus que littérature et agriculture. Cela donne de la santé au corps et à l'âme ; et Dieu sait alors comme on rit de ses folies passées, et de toutes celles de nos confrères les humains ! Je vous crois à présent dans votre retraite ^ que vous embellissez ; et je m'imagine que votre Eminence y est très éminente en réflexions solides, en amusements agréables', en supériorité de raison et de goût, en toutes choses dignes de votre esprit. Ne bâtissez-vous point? n'avez-vous pas une bibliothèque? ne rassemblezvous pas quelques personnes dignes de vous entendre? Si vous en trouvez, voilà le grand point ; il est bien rare de trouver des penseurs en province, et surtout des gens de goût. Je croyais autrefois, en lisant nos bons auteurs, que toute la nation avait de l'esprit, car, disais-je, tout le monde les lit; donc toute la nation est formée par eux. J'ai été bien attrapé quand j'ai vu que la terre est couverte de gens qui ne méritent pas qu'on leur parle.

C'est un grand malheur pour moi de parler de loin à Votre Eminence. Ma consolation est de vous consulter. Je vous conjure de juger sévèrement l'ouvrage que vous

1. Le cardinal de Bernis avait quitté le ministère des affaires étrangères le 13 décembre 1658, parce qu'il conseillait de conclure la paix. Une lettre du roi, publiée pour la première fois dans ?a teneur véritable et son texte authentique par M. Frédéric Masson [Mémoires et lettres du cardinal de Bernis, 1878), lui avait ordonné de se rendre dans une de ses abbayes. Il se retira au château de Vic-sur-Aisne, dépendant de son abbaye de Saint-Médard de Soissons. Son exil dura six ans. On a de lui, à dater de cette époque, uoe correspondance avec Voltaire fort intéressantR,

et dont le ton spirituel et digne lui fait honneur.

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