LETTRE CUV. — A U. LE PRÉSIDENT HÉNAULT
A Ferney, le 4 décembre 1763.
Mon cher et respectable confrère*, celui qui vous grave n'entend pas mal ses intérêts : il est bien sûr que son burin deviendra célèbre sous la protection de votre plume. Je vous demande en grâce que, si on met au bas de votre portrait ce petit vers,
Qu'il vive autant que son ouvrage^!
on ajoute : Pa?- Voltaire et pai' le public.
Il est bien triste que M""® du Deffand ne puisse voir votre estampe.
Là lumière est pour elle à jaciais éclipsée; Mais vous vous entendez tous deux.
1. Marie Corneille n'avait pas de sœur; la personne indiquée ici est la sœur (le Claude-Etienne Corneille. — V. page 338, note 3.
2. A l'Académie française, où le président avait remplacé le cardinal Dubois en 1723. 11 était, en outre, de l'Académie des in:-cnptions depuis 1755. — En 1763, le président avait soixante-dix-huit ans.
3.Ce vers est dans une épitre familière que Voltaire avait adressée au président pendant un voyage que ûi l'au-
teur de l'Abrégé chronologique sur l'histoire de France à Plombières en 1744. — Datée de Cirey, 1" septembre 1744, elle débute ainsi : « 0 déesse de la santé! «Le président la cite dans ses Mémoires. Voici !e passage où se lit ce vers, rappelé ici par Voltaire :
Qu'il vive autant que son ouvrage!
Qu'il vive autant que tous les rois Dont il nous décrit les exploits, Et la faiblesse et le courage.
Les mœurs, les jtassions, les lois, Sans erieur et sans verbiage.
L'imagination, le feu de la pensée, Valent peut-être mieux Que deux yeux.
Je me défais des miens, et j'en suis plus tranquille;
J'en ai moins de distractions.
Lorsque le cœur calmé renonce aux passions, Deux veux sont un meuble inutile*.
Cela n'est pas lout à fait vrai, mais il faut tâcher de se le persuader. Mon espèce d'aveuglement est lout à fait drôle : une ophthalmie abominable m'ôte entièrement la vue quand il y a de la neige sur la terre, et je recommence quelquefois de ^ voir honnêtement quand le temps se met au beau. Je vous prie, monsieur, vous qui avez de bons yeux (et cela doit s'entendre de plus d'une manière), de lire ce petit mémoire historique^; vous y trouverez des choses curieuses.
J'ai envoyé à M""^ du Deffand un conte à dormir debout*, qui est d'un goût un peu différent. Les aveugles s'amusent comme ils peuvent.
Tout le Corneille est imprimé ; il y en a douze tomes ^ L3i Bérénice^ de Racine est à côté de celle de Corneille, avec des remarques; Y Héraclius espagnol est au-devant de VHéraclius ^ français ; la Conspiration de Brutus et de Ca~
1. Le président était devenu sourd; M"" du Deffand écrivant à Voltaire, lui disait: « Sa santé est très bonne; il voit pour moi, j'entends pour lui... » (Lettres, t. I, p. 328.)
2. Après recommencer on emploie à onde avec l'infinitif du verbe suivant.
3. Sans doute les Remarques sur l'histoire générale, écrites en 1763.
4. Gertrude, conte en vers, composé en 1763. Voltaire avait écrit à M»» du Deffand, le l" décembre :
« L'aveugle fait ce qu'il peut pour amuser l'aveugle. Le quinze-vingt des Alpes convient que les remontrances du Parlement, leurs arrêts, leurs démissions, etc. sont des choses fort amusantes; mais il croit que le présent conte pourrait aussi faire passer un quart d'heure de temps, attendu (comme il est très bien dit dans le dit conte) que les soirées d'hiver sont longues... » Le conte débute ainsi :
Mes amis, l'hiver dure, et ma plus douce
[étude
Est de vous raconter les faits des temps [passés, ParloDs ce soir nn peu de madame Ger- [trude.
Il se termine par ce vers si souvent cité :
11 n'est jamais de mal en bonne com- [pagnie^
5. Sur ce travail de critique entrepris par Voltaire. V. page 320, note 6.
6. Année 1670. La pièce de Corneille a pour titre : Tite et Bérénice. On sait que la duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre, destinée à une mort si prompte, proposa ce sujet à Racine et à Corneille et les mit aux prises dans cette sorte de champ-clos poétique.
7. Héraclius appartient à cette série des pièces de Corneille, inférieure aux chefs-d'œuvre, mais remarquables encore par d'éclatantes beautés mêlées de graves défauts. Cette tragédie jouée en 1647 eut un grand succès. VHéraclius espagnol est de Calderon (1600- 1685) contemporain de Corneille , mai^
sius confre César'^, da ce fou* de Sbakspeare, est après le Cùina de Corneille, et traduite vers pour vers et mot pour mot : cela est à faire mourir de rire.
Adieu, monsieur; conservez vos bontés au Vieux de la Montagne'.