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liberté d'écrire. Vous parlez si bien de votre art, que si môme je n'avais pas vu tant de vers charmants dans la Jeune Indienne^ ^ je serais en droit de dire : « Voilà un jeune homme qui écrira comme on faisait il y a cent ans. » La nation n'est sortie de la barbarie que parce qu'il s'est trouvé trois ou quatre personnes à qui la nature avait donné du génie et du goût, qu'elle refusait à tout le reste. Corneille, par deux cents vers admirables* répandus dans ses ouvrages ; Racine, par tous les siens; Boileau, par l'art, inconnu avant lui, de mettre la raison en vers ; un Pascal, un Bossuet, changèrent les Welches^ en Français; mais vous paraissez convaincu que les Grébillon* et tous ceux qui ont fait des tragédies aussi mal conduites que les siennes, et des vers aussi durs et aussi chargés de solécismes, ont changé les Français en Welches. Notre nation n'a de goût que par accident ; il faut s'attendre^ qu'un peuple qui ne connut pas d'abord le mérite du Misanthrope^ et d'Athalie, et qui applaudit à
\. Voltaire avait eu sans doute communication du manuscrit de l'auteur, ou du moinà connaissait quelques fragments de cette pièce qui avaient pu être soumis à son examen et à son approbation. — La jeune indienne ne fut représentée que trois mois plus tard, et imprimée après la représentation.
2. Le commentateur de Corneille nous parait bien avare envers ce grand poète, et opérer bien des soustractions dans le calcul qu'il fait des vers admirables dus au génie de l'auteur de Cinna.
3. Welches, terme de mépris que les pOj)ulations germaniques appliquaient aux Gaulois; elles s'en servirent après l'invasion du cinquième siècle, pour désigner les Gallo-Romains, et même d'une façon plus générale, les peuples d'origine ou do civilisation latine. {Walah, Walahen, Welch, Wallon.) Dans la langue des Germains victorieux, l'homme inférieur, le vaincu était le Welche; l'homme de race supérieure, le maître, le victorieux, était le Germain, le Barbare. — Celte opposition entre les Welches et les Français, entre les Français incultes et les Français policés *est familière à Voltaire. En 1764
il a composé un Discours aux Welches et un Supplément du discours aux Welches.
5. S'attendre que, synonyme de compter que. i Vous êtes si incommodée de la bise d'Aix que vous devez vous attendre que celle de Grignan sera bien pis. » (M"" de Sévigné, t. VI, 192.) — « Il faut pourtant s'attendre qu'un état si heureux doit changer. » (Id., t. IX, 63:) — Racine :
Je connois votre cœur; vous devez vous
[attendre
Que je le vais fraj)per par l'endroit le plus
[tendre.
(Bérénice, vers 891.)
6. Il ne faut pas exagérer le froid accueil fait d'abord au Misanthrope, lors de son apparition, en 1666. Celte pièce fut jouée vingt et une fois de suite, ce qui était alors un succès fort honorable, et la farce du Médecin malgré lui ne lui fut adjointe qu'après la onzième représentation. — Athalie avait été composée pour Saint-Cyr, où elle ne fut pas représentée. Elle fut jouée obscurément dans la chambre de M°" de Maintenon, à qui l'on avait inspiré des scrupules sur l'éclat de cea solennités dramatiques. Toutes ces
I circonstances donnèrent le change au
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tant de monstrueuses farces, sera toujours un peuple ignorant et faible, qui a besoin d'être conduit parle petit nombre des hommes éclairés. Un polisson comme Fréron ne laisse pas de contribuer à ramener la barbarie ; il égare le goût des jeunes gens, qui aiment mieux lire pour deux sous ses impertinences que d'acheter chèrement de bons livres, et qui même ne sont pas souvent en état de se former une bibliothèque. Les feuilles volantes sont la peste de la littérature.
J'attends avec impatience votre Jeune Indienne ; le sujet est très attendrissant. Vous savez faire des vers touchants; le succès est sûr; personne ne s'y intéressera p^.us que votre très humble et obéissant serviteur.
LETTRE CLYII. — A M. LE CARDINAL DE BERNtS.
Aux Délices, 23 avril 1764.
Je crois, monseigneur, que vous avez fait une véritable perte. M™® de Pompadour élaitsincèrement votre amie'; et, s'il m'est permis d'aller plus loin, je crois, du fond de ma retraite allobroge % que le roi éprouve une grande privation; il était aimé pour lui-même par une âme née sincère, qui avait de la justesse dans l'esprit, et de la justice dans le cœur : cela ne se rencontre pas tous les jours ^. Peut-être cet événement vous rendra encore
public et contribuèrent à cette longue méprise du goût français. Le mérite de ce chef-d'œuvre parut enfin, en 1716, lorsque le Régent, bon connaisseur, ordonna aux comédiens de représenter Athalie.
1. M""** de Pompadour venait de mourir à l'âge de 43 ans. Tout le monde sait que la rapide élévation, l'extraordinaire fortune politique de l'abbé de Bernis fut son œuvre.
Dans ses Mémoires, publiés pour la première fois en 1878, le cardinal raconte, aux chapitres xix et xx du tome 1"% comment ses relations avec M"»* de Pompadour ont commencé.
i. Dans l'ancienne Gaule, le terri-
toire de Genève faisait partie du pays des Allobroges. Soumis par les Romains, 125 ans avant J.-C, les Allobroges perdirent leur nom et furent incorporés à la province romaine :
leur contrée prit plus tard le nom de Sapaudia (Savoie). En 1794, lorsque ia Savoie fut reconquise par les Français, l'ancien nom des Allobroges reparut et s'appliqua au 84« département : le contingent savoisien s'appelait la légion des Allobroges.
3. Le 10 mai suivant. Voltaire écrivait à Cideville : « J'ai été fort affligé de la mort de M"" de Pompadour ; je lui avais obligation ; je la pleure par recùuuaissauce. »
plus philosophe; peut-être en aimerez-vous encore mieux les lettres ; ce sont là des amies qu'on ne peut perdre, et qui vous accompagnent jusqu'au tomheau. Songez que, dans le seizième siècle, ceuK qui cultivaient les lettres avec le plus de succès étaient gens de votre étoffe : c'étaient les MédiciSjles Mirandole, les cardinaux Sadolet, Bembo, Bibiena, de La Pôle *, et plusieurs prélats dont les noms composeraient une longue liste. Nous n'avons eu, dans ces derniers temps, que le cardinal de Polignac^ qui ait su mêler cette gloire aux affaires et aux plaisirs ; car les Fénelon et les Bossuet n'ont point réuni ces trois mérites. Quoi qu'il en soit, tout ce que je prétends dire à Votre Eminence, c'est que nous n'avons aujourd'hui que vous, c'est qu'il faut que vous soyez aujourd'hui à notre tête, que vous nous protégiez, et surtout que vous nous lassiez prendre un meilleur chemin que celui dans lequel nous nous égarons tous aujourd'hui.
1. Léon X (1475-1521) etClémentVII (mort en 1534), sortaient de Tillustre maison de» Médicis qui, de 1389 à 1743, gouverna Florence et y protégea les lettres et les arts. — Pic de la Mirandole . issu également d'une très noble famille d'Italie, vécut de 1463 à 1494 : son savoir, pour le temps, ét'.it universel; il excellait surtout dans l'étude et la connaissance des langues. — Sadolet (1477-1547), l'un des meilleurs écrivains latins du seizième siècle, fut nommé évèque de Carpentras en 1517, et cardinal en 1530. — Bembo, d'une famille patricienne de Venise (1470-1547), fut secrétaire de Léon X et cardinal en 1539 : esprit lin et délié, talent aimable, homme d'afifaires et de ijlaisir.
— Bibbiena, l'auteur de la Calandra, comédie qui restaura le théâtre eu Italie, fut élevé au cardinalat en 1513, j)ar Léon X : né en 1470, il mourut en 1520. — De la Pôle, ou Pool, ou Polus, Anglais d'origine (1500-1558), fut cardinal et légat apostolique en Angleterre sous Henri VIII. archevêque de Cantorbéry et président du conseil royal sous Marie Tudor. Bien qu'il ait beaucoup écrit, son mérite- se marque surtout dans la politique, et il a laissé le renom d'un bumme d^Elat.
2. Diplomate adroit, insinuant et disert, auteur d'une réfutation de Lucrèce en vers latins; il remplaça Bossuet à l'Académie française en 1704, et fut aussi de l'Académie des sciences en 1717, et de celle des Inscriptions en 1719. Dans ses missions diplomatiques, mêlées de succès et de revers, il lit élire le prince de Conti roi de Pologne, en 1696, et contribua à la conclusion de la paix d'Utredit en 1713. Il reçut le chapeau à son retour de Hollande, après la paix, et fut envoyé plus tard à Rome, comme ambassadeur, pour terminer les ditlcrends suscités par la Bulle Unigenilus (1724-1732). Né en 1661, il ne termina qu'en 1741 sa brillante carrière, à la lois littéraire, ecclésiastique, mondaine et politique. Le cardinal de Bernis l'avait beaucoup connu, à son entrée dans le monde, et il était même un peu son parent. 11 lui a consacré le chapitre x« de ses Mémoires : « Le cardinal de Polignac était un de ses hommes à qui il n'a manqué, pour être grand, qu'un peu plus de nerf dans le caractère. Personne n'avait l'air plus noble; sa figure aurait été imposante, si la douceur n'en eût tempéré la majesté. Il parlait avec grâce et éloquence, etc.,.» (T. I, p. 61.)
Je ne sais si vous avez lu (quelque chose des Commentaires sur Corneille; j'en avais déjà soumis quelques-uns à votre jugement, et vous m'aviez encouragé à dire la vérité. Je me doute bien que ceux qui ont plus de préjugés que de goût, et qui ne jugent d'un ouvrage que par le nom de l'auteur, seront un peu effarouchés des libertés que j'ai prises; mais enfin je n'ai pu dire que ce que je pensais, et non ce que je ne pensais pas. J'ai voulu être utile, et je ne l'aurais pas été si j'avais été un commentateur à la façon des Dacier*. Ce commentaire n'a pas seulement servi au mariage de M"° Corneille, mariage qui ne se serait jamais fait sans vos générosités^, et sans celles des personnes qui vous ont secondé; il fallait encore empêcher les jeunes gens de tomber dans le faux, dans l'outré, dans l'ampoulé, défauts qu'on rencontre trop souvent dans Corneille au milieu de ses sublimes beautés.
Si vous avez du loisir, je vous exhorte à lire la Vie du chancelier de l'Bospital^ ; vous y trouverez des faits et des discours qui méritent, je crois, votre attention. Je voudrais que le petit livre de la Tolérance'' pût parvenir jusqu'à vous; il est très rare, mais on peut le trouver. Je crois d'ailleurs qu'il est bon qu'il soit rare. Il y a des vérités qui ne sont pas pour tous les hommes et pour tous les temps. Que Votre Éminence conserve ses bontés à son Vieux de la Montagne % qui lui est attaché avec le plus tendre et le plus profond respect.