Dans Roland
que toujours \d.gloire-eu, la victoire-eu. Notre moduLition exige trop souvent ces tristes désinences. Voilà pourquoi Quinault a grand soin de fi nir, autant qu'il le peut, ses couplets par des rimes mabculines ; et c'est ce que recommandait le grand musicien Rameau à tous les poètes qui composaient pour lui.
Qu'il me soit donc permis, mon cher maître, de vous représenter que je ne puis être d'accord avec vous quand vous dites « qu'il est inutile et peut-être ridicule de chercher l'origine de cette prononciation gloire-eu^ victoire-eu^ ailleurs que dans la bouche de nos villageois. » Je n'ai jamais entendu de paysan prononcer ainsi en parlant ; mais ils y sont forcés lorsqu'ils chantent. Ce n'est pas non plus une prononciation vicieuse des acteurs et des actrices de l'Opéra; au contraire, ils font ce qu'ils peuvent pour sauver la longue tenue de cette finale désagréable, et ne peuvent souvent en venir à bout. C'est un petit défaut attaché à notre langue, défaut bien compensé par le bel effet que font nos e muets dans la déclamation ordinaire.
Je persiste encore à vous dire qu'il n'y a aucune nation en Europe qui fasse sentir les e muets, excepté la nôtre. Les Italiens et les Espagnols n'en ont pas. Les Allemands et les Anglais en ont quelques-uns ; mais ils ne sont jamais sensibles ni dans la déclamation ni dans le chant.
Venons maintenant à l'usage de la rime, dont les Italiens et les Anglais se sont défaits dans la tragédie, et dont nous ne devons jamais secouer le joug. Je ne sais si c'est moi que vous accusez d'avoir dit que la rime est une invention des siècles barbares ; mais, si je ne l'ai pas dit, permettez-moi d'avoir la hardiesse de vous le dire*.
Je tiens, en fait de langue, tous les peuples pour barbares , en comparaison des Grecs et de leurs disciples
1. La rime existait dans le latin populaire, tel qu'il s'est parlé, à Rome de tout temps, et dans les Gaules pendant les six ou sept premiers siècles de notre ère. Beaucoup de poésies latines, à l'usage du peuple, étaient rimées. La rime a passé, de là, dans
les hymnes et les poésies chrétiennes, puis,"enfin, dans les poésies en langue : omane. Le vers français est une transformation du vers latin populaire. — Voir notre Histoire de la langue et de la littérature françaises au moyen âge. T. i, p. 106-110.
les Romains, qui seuls ont connu la vraie prosodie*. Il faut surtout que la nature eût donné aux premiers Grecs des organes plus heureusement disposés que ceux des autres nations, pour former en peu de temps un langage tout composé de brèves et de longues, et qui, par un mélange harmonieux de consonnes et de voyelles, était une espèce de musique vocale. Vous ne me condamnerez pas, sans doute, quand je vous rappellerai que le grec et le latin sont à toutes les autres langues du monde ce que le jeu d'échecs est au jeu de dames, et ce qu'une belle danse est à une démarche ordinaire.
Malgré cet aveu , je suis bien loin de vouloir proscrire la rime, comme feu M. de La Motte * ; il faut tâcher de se bien servir du peu qu'on a, quand on ne peut atteindre à la richesse des autres. Taillons habilement la pierre, si le porphyre et le granit nous manquent. Conservons la rime ; mais permeltez-moi toujours de croire que la rime est faite pour les oreilles, et non pas pour les yeux.
J'ai encore une autre représentation à vous faire. Ne serais-je point un de ces téméraires que vous accusez de vouloir changer l'orthographe? J'avoue qu'étant très dévoué à saint François, j'ai voulu le distinguer des Français; j'avoue que j'écris Danois et Anglais^ : il m'a toujours semblé qu'on doit écrire com.me on parle, pourvu qu'on ne choque pas trop l'usage, pourvu que l'on conserve les lettres qui font sentir l'étymologie et la vraie signification du mot.
Comme je suis très tolérant, j'espère que vous me tolé-
1. ]l y avait à Rome deux sortes de poésies : l'une pour le peuple, l'autre à l'usaj^e des esprits cultivés, amateurs et imitateurs de la poésie grecque. Dans la poésie latine primitive, qui dura jusqu'à la Gn sous forme de poésie iiopulaire, la versification reposait non sur la quantité, sur la combinaison des brèves et des lonj;ues, mais sur l'accent tonique; c'était le principe du vers Saturnien, si durement traité par Horace, horridus ille iiumeriis Saturnius. [Ep. II, i, vers 157.) Un nombre déterminé d'accents toniques faisait ua vers, quels que
fussent, d'ailleurs, le nombre et la quantité des syllabes. Le système fondé sur la quantité, sur l'agencement des longues et des brèves, système emprunté des Grecs, régna dans la poésie classique; mais la poésie populaire, celle des soldats et des matelots, la muse des illclti es, conserva l'ancien rythme, et l'on a pu en recueillir quelques exemples. — Histoire de la langue et de la littérature françaises au moyen àrje, p. 100.