Catherine II régnait depuis
Voltaire qui avait écrit, à la demande de l'impératrice Elisabeth, l'Histoire de Pierre le Grand (1760), dédia à Catherine II la Philosophie de l'Histoire (1765) et l'appela la Sdmiramis du Nord. Flatté comme il disait , a d'avoir une souveraine de deux mille lieues de pays dans son parti », il était en outre sensible aux grandes qualités politi-
ques qui, dans cette singulière impératrice, se mêlaient à des instincts cruels et à des mœurs perverties. En 1779, lorsque Catherine II reçut à Saint-Pétersbourg la bibliothècfue et les manuscrits de Voltaire (six mille deux cent dix volumes) qu'elle avait acquis au prix de tr nte cinq mille francs, elle s'inclina profondément devant l'effigie du philosophe, et se tournant vers l'ancien secrétaire \Vagnière qu'elle avait fait venir de Ferney pour lui confier la garde de cette bibliothèque, elle lui dit : « Monsieur voilà l'homme à qui je dois tout ce que je sais et tout ce que je suis. » — Dcsnoiresterres, t. viii, p. 423.
3. Thalestris, reine de l'Inde, qui épousa Alexandre. — Le 13 mars 1767, Catherine II avait écrit à Voltaire une lettre qui finissait ainsi :
B Au moment où vous vous y attendrez le moins, vous recevrez une lettre datée de quelque bicoque de l'Asie, ï C'est à ces mots que répond "Voltaire. L'impératrice lui tint parole, et dès le 29 mai, elle lui écrivit de Casan : « Me voilà en Asie ; j'ai voulu voir cela par mes yeux. Il y a dans cette ville vingt peu[)les divers qui ne se ressemblent point du tout.
11 faut pourtant leur laire un habit qui leur soit propre à tous... C'est presque un monde à créer, à unir, à conserver. »
Hélas ! Votre Majesté Impériale ferait le tour du globe, qu'elle ne rencontrerait guère de rois dignes d'elle. Elle voyage comme Cérès la législatrice % en faisant du bien au monde. Je ne sais point la langue russe; mais, par la traduction que vous daignez m'envoyer, je vois qu'elle a des inversions et des tours qui manquent à la nôtre. Je ne suis pas comme une dame de la cour de Versailles, qui disait: <( C'est bien dommage que l'aventure de la tour de Babel ait produit la confusion des langues; sans cela tout le monde aurait toujours parlé français. »
L'empereur delà Chine, Rang-hi, votre voisin, demandait à un missionnaire si on pouvait faire des vers dans les langues de l'Europe; il ne pouvait le croire ^.
Que Votre Majesté Impériale daigne agréer mes sentiments, et le très profond respect de ce vieux Suisse, etc.
LETTRE CLXî^'l. — A M. lïlOREAU DE LA R0CHETTE8.
Au château de Ferney, par Genève, !•' juin 1767.
Vous voulez, monsieur, que j'aie l'honneur de vous ré-
1. Surnom de Cérès, considérée comme protectrice de l'agriculture, de la civilisation et des lois : OET'j.oeBÔf o;. — Il n'y a pas d'hyperbole dans cette flatteuse comparaison. L'administration de Catherine II fut signalée par de nombreuses réformes et d'utiles institutions : de là, le surnom de grande donné à celte princesse. Elle abolit la torture, et commença l'affranchissement des serfs; elle essaya d'introduire en Russie l'unité de législation, appela des cultivateurs étrangers, encouragea l'industrie, creusa des canaux, fonda des villes, créa des établissements de bienfaisance, ouvrit un marché avec les Chinois à Kiukla, négocia des traités de commerce avec l'Europe occidentale, protégea les lettres et les arts, créa l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, commanda des voyages scientifiques, correspondit avec d'Alembert, Grimm et Diderot. Les louanges qui lui sont ici données ne sont donc pas imméritées.
2. Kang-hi était mort en 1722; il avait commencé à régner en 1G66. Son
règne fut un des plus longs et des plus glorieux de l'empire chinois.
Protecteur des sciences et des arts, lettré lui-même, auteur d'un grand nombre d'ouvrages sur la morale et sur le gouvernement, il autorisa l'exercice de la religion chrétienne en
3. Inspecteur général des pépinières royales de France. 11 avait créé, sur sa propriété de la Rochette, près de Melun, d'immenses pépinières cultivées par cent enfants trouvés, qui on peu d'années fournirent à l'agricultuie un million d'arbres à tiges et trente et un millions d'arbres fruitiers. En récompense de tels services rendus à l'Etat et à la nation, le roi l'anoblit en 1769 et ajouta à ces lettres de n'iblesse le cordon de Saint- Michel. Voltaire, qui s'occupait activement d'assainir et de féconder le pays de Ferney aussi stérile qu'insalubre, entretenait avec cet homme éminent une correspondance assez suivie et fort curieuse, dont nous donnerons quelques fragments.
pondre sous l'enveloppe de M. le contrôleur-général*, et je vous obéis.
Il est vrai que j'avais fort applaudi à l'idée de rendre les enfants trouvés et ceux des pauvres utiles à l'Etat et à eux-mêmes. J'avais dessein d'en faire venir quelquesuns chez moi pour les élever. J'habite malheureusement un coin de terre dont le sol est aussi ingrat que l'aspect en est riant. Je n'y trouvai d'abord que des écrouelles et de la misère. J'ai eu le bonheur de rendre le pays plus sain en desséchant les marais. J'ai fait venir des habitants, j'ai augmenté le nombre des charrues et des maisons, mais je n'ai pu vaincre la rigueur du climat. M. le contrôleur général m'invitait à cultiver la garance ^, je l'ai essayé; rien n'a réussi. J'ai fait planter plus de vingt mille pieds d'urbres que j'avais tirés de Savoie ; presque tous sont morts. J'ai bordé quatre fois le grand chemin de noyers et de châtaigniers; les trois quarts ont péri ou ont été arrachés par les paysans : cependant je ne me suis pas rebuté ; et, tout vieux et infirme que je suis, je planterais aujourd'hui, sûr de mourir demain. Les autres en jouiront'.
Nous n'avons point de pépinières dans le désert que j'habite. Je vois que vous êtes à la tête des pépinières du royaume, et que vous avez formé des enfants à ce genre de culture avec succès. Puis-je prendre la liberté de m'adresser à vous pour avoir deux cents ormeaux qu'on arracherait à la fm de l'automne prochain, qu'on m'enverrait pendant l'hiver par les rouliers, et que je planterais au printemps? je les payerai au prix que vous ordonne-
1 . C'était le ministre des finances dans l'ancien régime. H assignait le paiement des ordonnances, dirigeait la perception et l'application des revenus de l'Etat et soumettait au roi le tableau des dépenses, contresigné par lui. Cette charge, créée en 1547, par Henri II, ne fut d'abord qu'une sorte d'inspection générale des finances : elle prit toute son importance et devint un véritable ministère à l'époque où Colbert l'exerça. — En 1767, le contrôleur-général était M. de Laverdy, qui remplit, cet emploi de 1763 à 1768.
2. Plante dont les racines desséchées et pulvérisées fournissent une belle teinte rouge.
3. La Fontaine, 1. x, f. 8, Le vieillard et les trois jeunes hommes :
Mes arrière-nevenx me devront cet om-
[brage :
Hé bien ! défendez-vous au sage
De se donner des soins pour le plaisir
[d'autrui ?
Cela même est un fruit que je goûte
[aujourd'hui.
J'en puis jouir demain, et quelques jours
[encore.
rez. Je voudrais qu'on leur laissât à tous un peu de tête.
11 y a une espèce de cormier qui rapporte des grappes rouges, et que nous appelons timier ; ils réussissent assez bien dans notre climat*. Si vos ordres pouvaient m'en procuier une centaine, je vous aurais, monsieur, beaucoup d'obligation. J'ai été très touché de votre amour pour le l)ien public; celui qui fait croître deux brins d'herbe oii il n'en croissait qu'un rend service à l'Etat.
J'ai l'honneur d'être avec l'estime la plus respectueuse, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,
Voltaire.
lettiie clxxvii. — a m. deparcieux «.
A Ferney, le 17 juillet 1767
Vous avez dû, monsieur, recevoir des éloges et des rc mercîmenls de tous les hommes en place : vous n'en recevez aujourd'hui que d'un homme bien inutile, mais bien sensible à votre mérite et à vos grandes vues patriotiques. Si ma vieillesse et mes maladies m'ont fait renoncer à Paris, mon cœur est toujours votre concitoyen. Je ne boirai plus des eaux de la Seine, ni d"Arcueil ^, ni de rYvetle*, ni même de l'Hippocrène; mais je m'inléresserai toujours au grand monument que vous voulez élever. 11 est digne des anciens Romains, et malheureusement nous ne sommes pas Romains. Je ne suis point étonné que votre projet soit encouragé par M. de Sai-