Les économistes associés pour la
LETTRE CXClir. — A W. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU.
A Ferney, 10 octobre 1769.
Mon héros % dans sa dernière lettre, a daigné me glisser un petit mot de son jardin. Je suis, comme Adam, exclu du paradis terrestre % et je suis devenu laboureur comme lui. Je vous assure, monseigneur, que jamais mon cœur n'a été pénétré d'une plus tendre reconnaissance. Oserais-je vous supplier de vouloir bien faire valoir auprès de votre amie ^ les sentiments dont la démarche qu'elle a bien voulu faire * m'a pénétré ? J'ai été tenté de l'en remercier; mais je n'ose, et je vous demande sur cela vos ordres.
Au reste, il n'y a pas d'apparence que j'aie l'impudence de me présenter devant vous dans le bel état où je suis.Il n'est bruit dans le monde que de votre perruque en bourse % et je ne puis être coiffé que d'un bonnet de nuit. Toutes les personnes qui vous approchent jurent que vous avez trente-trois à trente-quatre ans tout au plus. Vous ne marchez pas, vous courez; vous êtes debout toute la journée. On assure que vous avez beaucoup plus de santé que vous n'en aviez à Closter-Seven ', et que vous
fondatioD et la rédaction du Journal d'agriculture et des Ephémérides du citoyen.
1. Sur cette expression, familière à Voltai:e dans sa correspondance avec le maréchal, V. page 249, note 3.
2. C'est-à-dire, de Paris, dont le séjouretraccèslui étaient interdits. Voltaire avait tenté, à plusieurs reprises, de faire lever cette défense ; mais ses protecteurs, le duc de Choiseul, Richelieu et M°« de Pompadour n'avaient pu vaincre, sur ce point, la résistance absolue, la volonté formelle de Louis XV.
3. M"» Du Barry, qui avait été présentée à la cour le 22 avril 1769. Le duc de Richelieu était à la tête de ses partisans et c'était grâce à lui que « la présentation», lono-temps combattue et différée, avait réussi. Née en 1744, M"' du Barry périt sur l'échafaud en 1793.
4. On ne sait pas au juste quelle était B cette démarche » de M"* du Barry favorable à Voltaire. Il se peut qu'elle ait eu pour but de fléchir le roi au sujet de Voltaire et de faire lever l'interdiction qui lui fermait Paris. Ce qui est sûr, c'est que Voltaire, d'abord assez mal vu de la favorite à cause de ses relations avec le duc de Choiseul, s'était concilié les bonnes grâces de celle-ci par l'entremise du duc de Richelieu, et qu'il fonda sur cette faveur respoir d'être autorisé à revenir à Paris. — Desnoiresterres, t. Vn, p. 442-446.
5. Petit sac en taffetas noir oCi l'on enfermait ses cheveux ou sa perruque par derrière.
6. Dans la campagne de 1757. Allusion flatteuse à la convention imposée par le duc de Richelieu à l'armée anglo-hanovrienne, le 8 septembre.
commanderiez une armée plus lestement que jamais. Pour moi, je ne pourrais pas vous servir de secrétaire, encore moins de coureur ; la raison en est que mes fuseaux, que j'appelais jambes, ne peuvent plus porter votre serviteur, et que mes yeux sont actuellement à la Chaulieu % bordés de grosses cordes rouges et blanches, depuis qu'il a neigé sur nos montagnes. Vous qui êtes un grand chimiste, vous me direz pourquoi la neige, que je ne vois point, me rend aveugle, et pourquoi j'ai les yeux très bons dès que le printemps est revenu. Comme vous êtes parfaitement en cour, je vous demanderai une place aux Quinze-Vingts ^ pour l'hiver. Je défie toute votre Académie des sciences de me donner la raison de ce phénomène ; il est particulier au pays que j'habite. J'ai un ex -jésuite ^ auprès de moi qui est précisément daus le même cas, et plusieurs autres personnes éprouvent cette même faveur delà nature. Plus j'examine les choses, et plus je vois qu'on ne peut rendre raison de rien.
J'ai à vous dire qu'on imprime actuellement dans le pays étranger les Souvenues de M^^ de Caylus''. Elle fait un portrait fort plaisant de M. le duc de Richelieu votre père ; je vois que c'était un bel esprit, et que l'hôtel de Richelieu l'emportait sur l'hôtel de Rambouillet ^
1. L'abbé-poète de Chauiieu était presque aveugle dans sa vieillesse. — V. page 6, note 1.