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Très flatté du projet que lui

avait anooncé M"» Necker, Voltaire regrettaitque le sculpteur voulût l'exécuter d'après rantique. L'œuvre de Pigalle fut très critiquée et, malgré ses mérites, déplut généralement.

« C'est à Diderot qu'il faut s'en prendre de cette bévue, car c'en est une, a dit l'abbé Morellet dans ses Mémoires (t. I, p. 194) ; c'est lui qui avait inspiré à Pigalle de faire une statue antique, comme le Sénèque se coupant les veines. » — Voici l'inscription qui fut décidée, dans le diner du 17 avril, et qu'on lit encore au socle de la statue : t A M. de Voltaire, par les gens de lettres ses compatriotes et ses contemporains, 1770. » Cette statue est aujourd'hui dans la bibliothèque de l'Institut.

4. Les souscriptions pour la statue s'élevfTent au chiffre de 18,774 livres. Eq tète des souscripteurs liguraient le

LETTRE CXCV. — A Mme LA DUCHESSE DE CHOISEUL*.

AFerney, 13 mai 1771.

Madame, je vous prie délire et de faire lire la copie de Ja lettre à M. le duc de la Vrillière ^ Vous y verrez une très petite partie de mes sentiments, et mon principal objet a été de les lui manifester ; car assurément je n'insiste point sur ce qu'il m'en a coûté pour retirer le vaisseau amiral d'esclavage '.

La colonie que j'avais établie sous la protection de M. le duc de Cboiseul,et sous la vôtre, sera bientôt détruite * ; je serai entièrement ruiné, et je m'en console avec beaucoup d'honnêtes gens. Près de finir ma carrière, je regrette fort peu les vanités de ce monde.

Permettez-moi seulement de vous dire, madame, que mes derniers sentiments seront ceux de la reconnaissance que je vous dois, de mon admiration pour votre caractère comme pour celui de Barmécide % de mon respect et de

roi de Prusse, à qui d'Alembert avait écrit : « Un écu, Sire, et votre nom.» Venaient ensuite le maréchal de Richelieu, qui envoya cinquante louis, le duc d'Albe, ancien ambassadeur d'Espagne en France, qui donna vingt louis. Dans la liste, J.-J. Rousseau ennemi personnel de Voltaire, s'était inscrit pour deux louis. Pigalle estima ses honoraires à dix mille livres, non compris les frais du voyage et l'achat du marbre. Delaleu, notaire de Voltaire, était le trésorier de l'entreprise.

1. V. page 403, note 2. Le duc el la duchesse de Choiseul étaient alors en exil dans leur terre de Chanteloup ; ils y avaient été relégués par un ordre royal du 24 décembre 1770,

2. Le comte de Saint-Florentin ministre de la maison du Roi, créé duc de la Vrillière en 1770. Il quitta le ministre en 1774 et mourut en 1777. Cette lettre est du 9 mai 1771.

3. Le duc de Choiseul avait entrepris de creuser un port et de fonder une ville à Versoix (pays de Gex), sur le lac Léman; Voltaire entra avec ardeur dans cette entreprise. Une petite frégate, portant le pavillon de France, était déjà dans ce port, où elle

servait à transporter du sel en Suisse et à faire des voyages en Savoie, sur les bords du lac. Elle fut saisie, dans un de ces voyages, pour des dettes qui s'élevaient à 2,000 livres; Voltaire la racheta en payant la dette.

Ce « vaisseau amiral », comme il l'appelle, appartenait à l'Etat ainsi que tous les matériaux destinés au port et à la ville.

4. Voltaire avait attiré à Versoix et à Ferney beaucoup d'ouvriers genevois en leur faisant, de ses propres deniers, des avances considérables qu'il pouvait perdre. Voici ce que contenait cette lettre au duc de la Vrillière, ministre d'Etat, sur les sentiments de l'auteur pour le duc de Choiseul, ancien ministre : « ...J'espère, Monseigneur, que vos bontés pour moi ne changeront point et que vous voudrez bien protéger ma colonie, comme M. le duc de Choiseul les protégeait. Je lui dois tout. Je serai pénétré jusqu'au dernier moment de ma vie de la reconnaissance respectueuse que je lui dois, et de l'admiration que la noblesse de son caractère m'a toujours inspirée. »

5. Voltaire avait adressé à la duchesse de Choiseul, le 19 janvier 1771, une épitre en vers intitulée '

mon attachement inviolable pour tous deux * ; c'est ma profession de foi, et rien ne m'un fera changer. Je mourrai aussi fidèle à la foi que je vous ai jurée, qu'àmajuste haine contre des hommes qui m'ont persécuté tant qu'ils ont pu, et qui me persécuteraient encore s'ils étaient les maîtres *. Je ne dois pas assurément aimer ceux qui devaient me jouer un mauvais tour au mois de janvier % ceux qui versaient le sang de l'innocence, ceux qui portaient la barbarie dans le centre de la politesse; ceux qui, uniquement occupés de leur sotte vanité, laissaient agir la cruauté sans scrupule, tantôt en immolant Calas* sur la roue, tantôt en faisant expirer dans les supplices, après la torture, un jeune gentilhomme qui méritait six mois de Saint-Lazare % et qui aurait mieux valu qu'eux tous. Ils ont bravé l'Europe entière, indignée de cette inhumanité ; ils ont traîné dans un tombereau, avec un bâillon dans la bouche, un lieutenant général ^ justement haï,

Benaldakt à Caramouftée, Femme de Giafar le Barmécide. C'était une sorte d'apologue oriental où, sous des noms empruntés aux personnages des AliUe et une Nuits, le poète faisait allusion aux regrets universels excités par la chute récente du principal ministre.

Giafar ou Djàfar le Barmécide est un personnage historique. Surintendant du palais, ami et conûdent d'Haroun al Raschid, le calife de Médie contemporain de Charlemagne, il fut disgracié, emprisonné et décapité en s03 après dix-sept années de puissance et de gloire. On lisait, parmi les premiers vers de cette Epitre :

...Quand tous les cœurs en ces climats [heureux Sont sur la mute et vous suivent tr)us deux Votre départ est un trioinjjhc auguste : Chacun bénit Barmécide le juste.

Et la letraite est pour vous une cour. Nul intérêt; vous régnez par l'amour :

Un tel empire est le seul qui vous flatte.

1. Tous les deux signiûe « l'un et l'autre > ; tù'(S deux veut dire • l'un avec l'autre, ensemble. »

2. Allusion à l'ancien parlement de Paris qui venait d'être supprimé par le coup d'Etat du chancelier Maupeou.

Or, Voltaire avait approuvé cette suppression et les exilés de Chanteloup, partisans de l'ancien parlement,

lui gardaient rancune de cette approbation inattendue. Voltaire explique ici la raison de sa conduite : il reste fidèle au duc de Choiseul tombé du pouvoir, mais il ne doit rien au parlement qui l'a persécuté et menacé, et sa reconnaissance envers Chuiseul n'enchaîne pas sa juste haine contre le parlement.

3. Au mois de septembre 1770, l'avocat-général Séguier, traversant Ferney, avait prévenu Voltaire qu'il serait forcé, à la rentrée, de requérir contre V Histoire du parlement publiée en 1769. Voltaire désavouait ce livre mais il en était Tauteur, et personne n'en doutait, malgré son désaveu. — Desnoiresterres, t. VII, p. 381-385.

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