DIDEROT
A Ferney, 20 avril 1773.
J'ai été bien agréablement surpris, monsieur, en recevant une lettre signée Diderot, lorsque je revenais d'un bord du Styx h l'autre^.
Figurez-vous quelle eût été la joie d'un vieux soldat couvert de blessures, si M. de Turennelui avait écrit. La nature m'a donné la permission de passer encore quelque temps dans ce monde, c'est-à-dire une seconde entre ce qu'on appelle deux éternités ', comme s'il pouvait y en avoir deux.
Je végéterai donc au pied des Alpes encore un instant, dans la fluente * du temps qui engloutit tout. Ma faculté
tain Duronceiet. 11 comptait que cette pièce plairait au chancelier Maupeou et lui obtiendrait l'autorisation de venir à Paris ; « J'avais fondé sur Minos l'espérance de vous faire ma cour à Paris ; mon espérance est détruite : c'est la fable du Pot-au-lait. « (Lettre au duc de Richelieu, 1" février 1773.) Un libraire de Paris, Valade, s'étant procuré une copie de cette pièce, envoyée par Voltaire à Lekain et à d'Argental, la publia; ce qui rendait la représentation impossible.
1. V. pages 245 et279, notes2et3. Né en 1712, Ui ierot mourut en 1784.
2. « On m'a fait baigner au milieu de l'hiver pour ma strangurie, — écrivait-il au duc do Richelieu ; — votre exemple m'encourageait, mais il n'appartient pas à tout le monde d'oser vous imiter: mes deux fuseaux de
jambes sont devenus gros comme des tonneaux.» (Lettre du 12 février 1773.) — Le bruit de sa mort courut à Paris.
3. B Rien ne peut fixer le fini entre les deux infinis qui l'enferment et qui le fuient. » Pascal, Pensées, art. 1".
t. L p. 6. Edit. Havet.)
4. La fluente du temps. Terme de mathématiques, employé ici au figuré C'est un nom que l'on donne, dans ia méthode des fluxions de Newton, à la somme des fluxions de la variable et qui correspond au mot intégrale, employé dans le calcul différentiel. — » Au moment que je parlais ainsi, léternité durait, la fluente du temps courait, je ne pouvais la croire arrêtée. » (Voltaire, Dictionnaire philu' sophique, article Infini.) — Cette expression s'emploie aussi, comme adjec-
intelligente s'évanouira comme un songe, mais avec le regret d'avoir vécu sans vous voir.
Vous m'envoyez les fables d'un de vos amis ^ S'il est joune, je réponds qu'il ira très loin; s'il ne l'est pas, on dira de lui qu'il écrivit avec esprit ce qu'il inventa avec génie; c'est ce qu'on disait de La Motte ^. Qui croirait qu'il y (ût encore une louange au dessus de celle-là? et c'est celle qu'on donne à La Fontaine : Il écrivit avec naïveié. Il y a, dans tous les arts, un je ne sais quoi qu'il est bien difficile d'attraper. Tous les philosophes du monde, fondus ensemble, n'auraient pu parvenir à donner V Annick de Quinault ^, ni les Animaux malades de la peste *, que fit La Fontaine, sans savoir même ce qu'il faisait. Il faut avouer que, dans les arts de génie, tout est l'ouvrage de l'instinct. Corneille fit la scène d'Horace et de Curiace comme un oiseau fait son nid, à cela près qu'un oiseau fait toujours bien, et qu'il n'en est pas de même de nous autres chétifs. M. Boisard paraît un très joli oiseau du Parnasse, à qui la Nature a donné, au lieu d'instinct, beaucoup de raison, de justesse et de finesse. Je vous envoie ma lettre de remerciements pour lui. Ma maladie, dont les suites me persécutent encore, ne me permet guère d'être diffus. Soyez sûr que je mourrai en vous regardant comme un homme qui a eu le courage d'être utile à des ingrats, et qui mérite les éloges de tous les sages. Je vous aime, je vous estime, comme si j'étais un sage.
Le vieux malade de Ferney.
lif, et venant du latin fliiens, /luentis, dans la langue philosophique et dans celle des beaux-arts. Les choses flufntes sont opposées philosophiquement aux cho»i;s pei'manputes. — "Le contour mou et //uen^ d'une statue;...
en longues, fluentes et larges robes.»
(Diderot, Salon de 1707, t. XIV p. 385.)