‹ Lettres choisiesChapitre 48 sur 456 · Uorace, Art poétique, vers · texte numérisé non relu

Uorace, Art poétique, vers

"î. Virgile, Georgirjues, iv, 6.

3. Ces deux vers, dont Voltaire n'indique pas rendroit et qu'il cite de mémoire, assez inexactement, appuitienneut à la scène iv de l'acte 11

à'OlIton, pièce composée en 1604. En voici le texte vrai:

Et quoique uos emplois puissent faire

[de bruit.

Si tôt qu'il veut non;: pf-nlre, un coup

[d'œil nous détruit

ne fait pas, à beaucoup près, une peinture aussi vive que ce vers :

Sitôt qu'il nous veut perdre, un coup d'oeil nous détruit.

Je trouve encore :

Mille exemples connus de ces fameux revers.... Affaibli notre empire, et dans mille combats.... Nous cachent mille soins dont il est agité.... Il a mille vertus dignes du diadème.... Par mille exploits fameux justement couronnés.... En vain mille beautés, dans la Perse adorées.... En vain par mille soins la princesse Artémise.... Le sort le plus cruel, mille tourments affreux.

Je dis que ce mot mille si souvent répété, et surtout dans des vers assez lâches, affaiblit le style au point de le gâter ; que la pièce est pleine de ces termes oiseux qui remplissent négligemment l'hémistiche ; je m'offre de* prouver, à qui voudra, que presque tous les vers de cet ouvrage sont énervés par ces petits défauts de détail qui répandent leur langueur sur toute la diction.

Si j'avais vécu du temps de M. de Campistron, et que j'eusse eu l'honneur d'être son ami, je lui aurais dit à lui-même ce que je dis ici au public; j'aurais fait tous mes efforts pour obtenir de lui qu'il retouchât le style de cette pièce, qui serait devenue avec plus de soin un très bon ouvrage. En un mot, je lui aurais parlé, comme je fais ici, pour la perfection d'un art qu'il cultivait d'ailleurs avec succès.

Le fameux acteur^ qui représenta si longtemps Alcibiade cachait toutes les faiblesses de la diction par les charmes de son récit ; en effet, l'on peut dire d'une tragédie comme d'une histoire^ : Historia, quoquo modo

1. Construction assez rare. On dit plu3 ordinairement, avec Tinfinitif, » j'offre de », et « je m'offre à. »

Puisqu'il s'offre à vous voir, croyez [(lu'il veut la paix. (Racine, les Frères ennemis, v. 801.)

2. Baron, élève et ami de Molière, également supérieur dans les tragédies et dans les pièces comiques. Né

en 1653, il mourut en 1729. Il avait abandonné le théâtre en 1691 et il y reparut en 1720, excitant de nouveau l'enthousiasme. Son nom était Michel Boyron. On a de lui sept comédies dont la meilleure est VHomme à bonnes fortunes.

3. Ce mot est de Pline le jeune, dans l'Epitre viii du livre V.

scripta, bene legitur; et tragœdia^ quoquo modo scripta^ bene reprxsentatur ; mais les yeux da lecteur sont des juges plus difficiles que les oreilles du spectateur. Celui qui lit ces vers à'Alcibiade:

Je répondrai, seigneur, avec la liberté D'un Grec qui ne sait pas cacher la vérité.

se ressouvient à l'instant de ces beaux vers de Dritanm'eus :

Je répondrai, madame, avec la liberté D'un soldat qui sait mal farder la vérité*.

Il voit d'abord que les vers de M. Racine sont pleins d'une harmonie singulière qui caractérise en quelque façon Burrhus, par cette césure coupée, d'un soldat^ etc. au lieu que les vers d'Alcibiade sont rampants et sans force; en second lieu, il est choqué d'une imitation si marquée; en troisième lieu, il ne peut soulTrir que le citoyen d'un pays renommé par l'éloquence et par l'artifice ^ donne à ces mômes Grecs un caractère qu'ils n'avaient pas .

Vous allez attaquer des peuples indomptables,

Sur leurs propres foyers plus qu'ailleurs redoutables.

On voit partout la môme langueur de style. Ces rimes d'épitbètes, indomptables, redoutables^ choquent l'oreille délicate du connaisseur, qui veut des choses et qui ne trouve que des sons. Sur leurs propres foyers plus qu'ailleurs^ est trop simple, môme pour la prose.

Je n'ai trouvé aucun homme de lettres qui n'ait été de mon avis, et qui ne soit convenu avec moi que le style de cette pièce est, en général, très languissant. J'ajouterai môme que c'est la diction seule qui abaisse M. de Campistron au-dessous de M. Racine. J'ai toujours sou-

1* v'^u ïr'^^ot'^L »«;.,,« ;,i ,inc ..V I nie dolis instnictus et arte pelasoa. 2. Voltaire se souvient ici des ex- j {Enéide ii I8î.

pressions de Virgile : '

DK VOLTAIRE. 49

tenu que les pièces de M. de Campistron étaient pour le moins aussi régulièrement conduites que toutes celles de l'illustre Racine ; mais il n'y a que la poésie du style qui fasse la perfection des ouvrages en vers. M. de Campistron l'a toujours trop négligée; il n'a imité le coloris de M. Racine que d'un pinceau timide ; il manque à cet auteur, d'ailleurs judicieux et tendre, ces beautés de détail, ces expressions heureuses, qui sont l'àme de la poésie, et font le mérite des Homère, des Virgile, des Tasse*, des Milton, des Pope% des Corneille, des Racine, des Boileau.

Jen'td donc avancé qu'une vérité, et même une vérité utile pour les belles-lettres ; et c'est parce qu'elle est vélité qu'elle m'attire des injures.

L'anonyme (quel qu'il soit) me dit, à la suite de plusieurs personnalités, que je suis un très mauvais modèle; mais au moins il ne le dit qu'après moi : je ne me vante que de connaître mon art et mon impuissance. Il dit ailleurs (ce qui n'est point une injure, mais une critique permise) que ma tragédie de Brutus est très défectueuse. Qui le sait mieux que moi? C'est parce que j'étais très convaincu des défauts de cette pièce, que je la refusai constamment, un an entier, aux comédiens. Depuis même jeTai fort retouchée; j'ai retourné ce terrain où j'avais travaillé si longtemps avec tant de peine et si peu de fruit. Il n'y a aucun de mes faibles ouvrages que je ne corrige tous les jours, dans les intervalles de mes maladies. Non seulement je vois mes fautes, mais j'ai obligation à ceux qui m'en reprennent; et je n'ai jamais répondu aune critique qu'en tâchant de me corriger.

1. Torqualo Tasso, dit le Tasse, né en 1554, mourut en 1595, vingt ans après avoir publié la Jérusalem délivrée, poème épique en vingt chants, dont le sujet est emprunté à l'histoire dys Croisades.

2. Pope, né à Londres en 1688, mourut en 1744. Voltaire l'avait connu et fréquenté pendant son séjour récent en Angleterre. Le poète anglais n'avait pas encore composé ses belles

épitres philosophiques intitulées Es^ai sur l'homme qui parurent en 1733, ni ses cinq épîtres morales, publiées vers 1740, mais il avait déjà donné l'Essai sur la critique, en 170'J, l'églogue du Messie, \a Boucle de cheveux enlevée, l'Epiti-e à'Héloïse à Abailard, la traduction de l'Iliade eu vers (1718J, et il venait de publier, en 1729, la Dunciade ou la Guerre des sotSi

Cette vérité que j'aime dans les autres, j'ai droit d'exiger que les autres la souffrent en moi. M. de La Motte sait avec quelle franchise je lui ai parlé, et que je l'estime assez pour lui dire, quand j'ai l'honneur de le voir, quelques défauts que je crois apercevoir dans ses ingénieux ouvrages. Il serait honteux que la flatterie infectât le petit nombre d'hommes qui pensent. Mais plus j'aime la vérité, plus je hais et dédaigne la satire, qui n'est jamais que le langage de l'envie. Les auteurs qui veulent apprendre ta penser aux autres hommes doivent leur donner des exemples de politesse comme d'éloquence, et joindre les bienséances de la société à celles du stylet Faut-il que ceux qui cherchent la gloire courent à la honte par leurs querelles littéraires, et que les gens d'esprit deviennent souvent la risée des sots M

On m'a souvent envoyé en Angleterre desépigrammos et de petites satires contre M. de Fontenelle^; j'ai eu soin de dire, pour l'honneur de mes compatriotes, que ces petits traits qu'on lui décoche ressemblent aux injures que l'esclave disait autrefois au triomphateur.

Je crois que c'est être bon Français de détourner, autant qu'il est en moi, le soupçon qu'on a dans les pays étrangers que les Français ne rendent jamais justice à leurs contemporains. Soyons justes, messieurs, ne craignons ni de blâmer, ni surtout de louer ce qui le mérite; ne lisons point Pertharite^^ mais pleurons à Polyeucte,

1. Boileau avait noblement exprimé les mêmes vérités dans le IV» chant de V Art poétique (vers 121-1^4'; :

Que les vers ne soient pas votre éternel

J emploi, e foi

Cultivez vos amis, soyez homme

C'est lieu d'élre agréable et charmant

[dans un livre.

11 faut savoir encore et converser et vivre.

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