‹ Lettres choisiesChapitre 94 sur 456 · Sur Law et le Régent, V. pages 12 et 14, notes 1 et · texte numérisé non relu

Sur Law et le Régent, V. pages 12 et 14, notes 1 et

iO^ LETTRES CHOISIES

des temps, par la guerre, par les mariages, etc., sont devenues plus fortes que leurs voisins, feront tout ce qu'il faudra pour les engloutir, comme le riche seigneur accable son pauvre voisin : et c'est là ce qu'on appelle grande politique; c'est là ce que votre âme adorable appelle grande injustice, grande horreur. Votre politique consiste à empêcher l'oppression. Tous les })rinces devraient avoir gravés, sur la table de leur conseil et sur la lame de leurs épées, ces mots par lesquels Voire Altesse royale finit : C^esi un opprobre de perdre ses Etats, c'est une rapacité punissable d'envahir ceux sur lesquels on n'a point de droit. Ce sont là les paroles d'un grand homme, et le gage de la félicité de tout un peuple.

11 faut que Votre Altesse royale pardonne une idée qui m'a passé par la tête plus d'une fois. Quand j'ai vu la maison d'Autriche prête* à s'éteindre % j'ai dit en moimême : « Pourquoi les princes de la communion opposée à Rome n'auraient-ils pas leur tour? Ne pourrait-il se trouver parmi eux un prince assez puissant pour se faire élire? La Suède et le Danemark ne pourraient-ils pas l'aider? Et si ce prince avait de la vertu et de l'argent, n'y aurait-il pas à parier pour lui? Ne pourrait-on pas rendre l'Empire alternatif, comme certains évêchés qui appartiennent tantôt à un luthérien, tantôt à un romain? » Je prie Votre Altesse royale de me pardonner ce tome de Mille et une Nuits ^.

Qmm canerem reges et prœlia, Cynthius aurem Vellit, et admonuit.

ViRG., Egl.,yi, 3.

1. Prête à. Celte locution, pour dire sur le point de, était d'un usage universel au dix-seplième siècle, et pendant une grande partie du dixhuitième. On disait aussi prêt de, dans le même sens. — Corneille :

Un grand destin commence, un grand

[ilc'Siin s'acliève,

L'empire est prêt à choir, et la France

^ [s'élève.

{Attila,!, II.)

— L'oiseau, prêt à mourir, se plaint en

[sou langage.

(La FoKTAiNg, Fables, m, 12.)

— « Maintenant que les bouffons sont congédiés ou prêts à l'être. (J.-J.

Rousseau, Lettre sur la musique, avertissement). Aujourd'hui prêt à si^j^nilie uniquement disfiosé à, et près de s'emploie seul pour dire sur le point de.

2. L'empereur Charles VI, qnl mourut, deux ans après, en 1740, n'avait qu'une fille, Marie-Thérèse.

3. Contes arabes, traduits en douze volumes, par rorienlaliste Antoine Galland , qui vécut de 1646 à

loa

Votre Altesse royale est peut-être à présent à Clèves ou à Vesel*. Pourquoi faut-il que je ne sois pas sur la frontière! M""® du Cbâtelet en avait une grande envie; elle avait même imaginé d'aller vers Trêves^, pour tâcher de voir le Salomon du Nord. Un homme de la maison du Châtelet a une petite principauté entre Trêves et Juliers% que l'on pourrait vendre, et qui peut-être conviendrait à Sa Majesté. M"'" du Cbâtelet serait assez la maîtresse de cette vente : ce serait une belle occasion pour rendre ses respects au plus respectable prince de l'Europe. La reine de Saba* viendrait avec un grand plaisir consulter le jeune Salomon ; mais j'ai bien peur que cette idée si flatteuse ne soit encore pour les Mille et une Nuits .

Le sieur Thieriot^ nous a fait la galanterie défaire parvenir à Cirey un petit mot de Votre Altesse royale, par lequel elle lui marquait que ses bontés pour moi ne sont point ébranlées par je ne sais quelles méprisables brochures ^ qui paraissent quelquefois dans Paris contre

1. Clèves (provinces rhénanes) à 19 kilomètres de Nimègue, communique avec le Rhin par un canal, l'une des capitales de l'ancien duché de ce nom. — Vésel ou Wesel, à 39 kilomètres de Clèves, au confluent de la Lippe et du Rhin.

2. Trêves, capitale de l'ancien électorat et archevêché de ce nom, sur la rive droite de laMoselle{Prusse rhénane).

3. JulierSf ville et duché de ce nom (cercle de la régence d'Aix-la-Chapelle), près de la Roër. — Cette principauté était celle de Beringhen qui appartenait au marquis du Châtelet de Trichdteau, cousin du châtelain de Cirey. Ce cousin, goutteux et impotent, vivait à Cirey ; il avait fait donation de tous ses biens à M. et à M""» du Châtelet ; il mourut en 1740 et sa succession fut réalisée après de longs procès. Cette principauté était un pays misérable, « en fin fond de Barbarie, » dit ailleurs Voltaire.

(Lettre à M"" de Chambonin, juin 1739.) Frédéric fit la sourde oreille et n'acheta pas la principauté.

4. La reine Belcis vint de son pays de l'Yémen, ou Arabie Heureuse, visiter Salomon (1016-976 avant J.-C).

5. Grâce à Voltaire, Thiériot était, depuis 1736, le correspondant de Frédéric auquel il envoyait de Paris les productions nouvelles et l'écho des rumeurs des salons et des théâtres.

6. C'était le temps où paraissaient la Voit air omanie, pamphlet de Desfontaines, et la Déification du docteur Aristarchus Masso, par un aventurier de lettres, auxiliaire de Desfontaines, un certain Saint-Hyacinthe, que Voltaire avait autrefois connu en Angleterre et avec qui il s'était brouillé. La querelle de Voltaire et de Desfontaines qui se termina en avril 1739 par un désaveu que signa le pamphlétaire, était plus envenimée que jamais ; Thiériot avait eu l'indélicatesse d'envoyer à Frédéric les pamphlets où son ami était déchiré; ce procédé blessa très fortement Voltaire. {Lettres de M"^* du Châtelet, janvier et mars 1739.)

moi, aussi bien que contre des gens qui valent beaucoup mieux que moi. Ces brochures, que le sieur Thieriot envoie à Votre Altesse royale, lui donneraient mauvaise opinion de l'esprit des Franç.iis, si elle ne savait d'ailleurs que ces misérables ouvrages sont le partage de la lie du Parnasse, qui compose ces misères encore plus pour gagner de l'argent que par envie. C'est l'intérêt qui les écrit, mais c'est quelquefois une secrète jalousie qui les distribue et qui les fait valoir.

Il est très vrai que M™° la marquise du Châtelet avait composé un Essai sur la nature du feu, pour le prix de l'Académie des sciences* ; il est très vrai qu'elle méritait d'avoir part au prix, et qu'elle en aurait eu h. tout autre tribunal qu'à celui qui reçoit encore les lois de Descartes, et qui a de la foi pour les tourbillons ^ Elle ne manquera pas d'avoir l'honneur d'envoyer à Votre Altesse royale ce Mémoire que vous daignez demander; elle est digne d'un tel juge;'elle joint ses respects et ses sentiments aux miens.

Je suis avec la vénération, la reconnaissance et l'attachement que je vous dois, monseigneur, de Voire Altesse royale, etc.

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