Sur ce personnage, v. page 18, note
3. Métaphore juste et naturelle, heureusement soutenue jusqu'à lahu ; (•qiiilibre vient du latin, xqua Itbra, balance égale.
Voici des expressions du respectable auteur de cet ouvrage, qui m'ont bien frappé : La fortune qui préside au bonheur de la France; cela me persuade plus que jamais que la France a joué bien heureusement à un jeu 011 je crois qu'elle ignorait qu'elle dût s'intéresser, un moment avant de prendre les cartes*.
J'ai ouï dire à feu M. le maréchal de Villars ^ qu'il avait fallu forcer la France à prendre les armes, que l'on avait même manqué deux fois de parole au ministre d'Espagne, et qu'enOn on avait été entraîné par les circonstances, piqué par le mépris que tout le conseil de l'empereur', excepté le grand prince Eugène*, faisait ouvertement du ministère français, et encouragé en partie par l'espérance de voir le roi Stanislas, qui vous aime de tout son cœur, sur le trône de la Pologne, oii il serait, si les vœux de la nation polonaise et les lois eussent prévalu ^
Votre Altesse Royale sait que la France destinait d'abord au roi Stanislas un secours un peu plus honnête que celui de quinze cents fantassins^ contre cinquante
1. Allusion à la récente guerre de la Succession de Pologne (1733-1735).
Le cardinal de Fleury fut entraîné, malgré sa prudence un peu timide, par l'opinion de la cour. Le trône de Pologne était devenu vacant par la mort d'Auguste II : on entreprit de le rendre à l'ancien allié de Charles XU, Stanislas Leczinski , beau-père do Louis XV. L'Espagne et la France •coalisées battirent rAutriche ; mais, repoussé une seconde fois par la Russie, Stanislas échoua dans son entreprise: il y gagna, comme dédommagement, la souveraineté viagère de la Lorraine qui, après sa mort, en vertu du traité de 1735 — 1738 fit retour à la France.
2. Dans cette guerre, Villars conquit le Milanais et le duché de Mantoue sur les Autrichiens ; il reçut le titre de maréchal-général de France, que Turenne seul avait porté.
3. L'empereur était alors CharlesVI, l'ancien rival de Philippe V en Espagne, appelé à l'empire d'Allemagne en 1711. Dans la guerre de 1733, il perdit la Sicile, le Milanais, plusieurs places sur le Rhin ; il fut
forcé de rendre aux Turcs, en 1739, la Valachie, la Servie et Belgrade.
Né en 1685, il mourut en 1740 après avoir fait signer aux puissances européennes une Pragmatique qui assurait sa succession à sa fille Mario- Thérèse.
4. V. page 17, note 2. Ce prince n'avait obtenu que de médiocres avantages, à l'armée du Rhin, en 1733. 11 mourut, après la conclusion delà paix en 1736.
5. Stanislas Leczinski, fils d'un palatin de Posnanie, grand-trésorier de Pologne, avait été élu roi en 1704 par la diète polonaise et par la protection de Charles XII. Dépossédé par le contre-coup des revers de ce prince, il fut rappelé au trône le 12 septembre 1733. Son compétiteur, Auguste 111, appuyé sur la minorité dos électeurs, sur les forces delà Russie et de l'Empire, réussit à Tévincer. Stanislas mourut eu 1766.
6. Ce faible secours était commandé par le comte de Plélo, ambassadeur de France en Danemark. Cette poignée d'hommes fut accablée sous le nombre après avoir forcé trois retran-
lettr.es choisies
mille Russes; mais les menaces des Anglais*, et leur flotte, toute prête à nous fermer le passage, retinrent dans le port le fameux du Guay-Trouin*, qui comptait bien se mesurer avec les maîtres des mers. On donna donc au roi Stanislas le secours d'un pion contre une dame et une tour; et le roi, qu'on n'osait ni secourir ni abandonner, fut échec et mat^ Depuis ce temps, la force des événements, dont la prudence du ministère français a profité, a donné la Lorraine h la France, selon l'ancienne vue qui avait été proposée du temps de Louis XIV. Il paraît que ce qu'on appelle la fortune a fait beaucoup à ce jeu-là. Les joueurs n'ont pas mal écarté, et la rentrée a fait gagner la partie.
Le ministère français avait d'abord, ce semble, si peu d'envie de faire la guerre, qu'un an avant la déclaration on avait cessé de payer les subsides à la Suède et au Danemark*.
J'oserais comparer la France à un homme fort riche, entouré de gens qui se ruinent petit à petit; il achète leurs biens à vil prix. Voilà à peu près comme ce grand corps, réuni sous un chef despotique, a englouti le Rous-
cbements des Russes qui assiégeaient Stanislas enfermé dans la ville de Dantzig. Cette ville fut prise le 28 juin 1734.
1. Par la convention signée à La Haye le 24 novembre 1733, l'Angleterre et les Provinces-Unies s'étaient engagées à rester neutres [scus cette condition que Louis XV n'attaquerait pas les Pays-Bas.
2. Duguay-Trouin, né en 1673, mourut en 1736. 11 s'était signalé par des actes de vigueur, presque toujours couronnés de succès, contre les Hollandais et les Anglais, dans les guerres qui remplirent la un du règne de Louis XIV (1689-1713).
3. Au jeu d'échecs, où chacun des deux joueurs n, pour défendre sa partic, huit pièces et huit jiions, disposés de chaque côté sur un damier de 64 cases, un pion n'a qu'une faible importance ; la darne est la pièce la plus considérable après le roi (elle figure ici dans la comparaison de Voltaire, l'impératrice de Russie,
Elisabeth, principale adversaire de Stanislas) ; la tour, (qui représente l'empereur Charles VI) est la pièce qu'on appelait anciennement roc.
(Juand le roi, qui est la maîtresse pièce, ne peut plus se couvrir ni se retirer, il est échec et mat, et la partie est perdue. Appliquée au roi Stanislas, si puissamment attaqué, si faiblement défendu, et, finalement, enfermé et pris dans une ville, la comparaison est aussi juste que piquante.
4. Ces anciens et utiles alliés de la France recevaient, même en pleine paix, des subsides annuels, en vertu de conventions internationales. On voulait, par ce moyen, les retenir dans l'alliance française. — Sur les sommes payées par la France à diverses nations, pour se les attacher, ou pour corrompre les ministres et même les assemblées, on peut consulter l'ouvrage de M. Boutaric: Correspondance secrète de Louis XV.
(T. r, 8U, 451, 474; T, ii, 107, 1Û8, ^13).
sillon % l'Alsace, la. Franche-Comté, la moitié de la Flandre, la Lorraine, etc. Votre Altesse royale se souvient du serpent à plusieurs têtes et du serpent à plusieurs queues ^ ; celui-ci passa où l'autre ne put passer.
Oserai-je prendre la liberté de supplier Votre Altesse royale de daigner me dire si c'est un sentiment reçu unanimement dans l'Empire, que la Lorraine^ en soit une province? car il me semble que les ducs de Lorraine ne le croyaient pas, et que même ce n'était pas en qualité de ducs de Lorraine qu'ils avaient séance aux diètes. Votre Altesse royale sait que la jurisprudence germanique est partagée sur bien des articles, mais votre sentiment sera mon code. Plût à Dieu qu'il n'y eût que des âmes comme la vôtre qui fissent des lois ! on n'aurait pas besoin d'interprète. En réfléchissant sur tous les événements qui se sont passés de nos jours, je commence à croire que tout s'est fait entre les couronnes, à peu près comme je vois se traiter toutes les affaires entre les particuliers. Chacun a reçu de la nature l'envie de s'agrandir ; une occasion paraît s'offrir, un intrigant la
1. Le Roussillon et la Cerdag-ne (aujourd'hui, département des Pyrénées-Orientales) furent conquis par Louis XIII, en 1640-1642, et assurés à la France par le traité des Pyrénées en 1659. L'Alsace fut réunie à la France à diverses époques et par des annexions successives, en 1648, 1673, 1797, 1798. La campagne de 1674 et le traité de Nimègue en 1679, nous donnèrent la Franche-Comté ; la conquête de la Flandre française, tentée par Richelieu en 1636, effectuée sous Mazarin en 1654-1656, fut reprise par Louis XIV en 1668; les traités d'Aix-la-Chapelle et de Nimègue, en 1678 et 1679, nous garantirent cette province.
2. Métaphore préparée par le verbe engloutir qui précède. — V. La Fontaine, I,xii:
J 'étais en im lieu sûr, lorsque je vis
[passer.
Les cent têtes d'une hydre au travers
[d'une haie...
Je n'eu eu toutefois que la peur sans le
[mal :
Jamais le corps de l'animal
Ne put venir vers moi, ni trouver d'ou-
[verture...
Quand un autre dragon, qui n'avait qu'un
[seul chef
Et bien plus d'une queue, à passer se
[présente...
Ce chef passe, et le corps, et chaque
[queue aussi :
Rien ne les empêcha ; l'on ht chemin à
[l'autre...
3. La Lorraine, Lotharingia, ainsi appelée du nom de son premier roi Lothairc II (855), fils de l'empereur Lothaire, était l'ancienne Austrasie.
Elle eut des ducs héréditaires, de la même maison, depuis l'an 1048 jusqu'en 1737. Ces ducs appartenaient à la puissante maison de Lorraine qui se subdivisa en branches allemandes et en branches françaises, comme celles de Guise, de Joyeuse, de Mercœur, de Mayenne, d'Aumale, d'Elbœuf, d'Harcourt, de Vaudemont, etc.
A la mort du dernier duc Fram^^ois III, Stanislas Leczinslii lui succéda en vertu des stipulations du traité de 17 35, et la France s' appuyant sur le même traité, occupa cette province en 1766, quand mourut Stanislas.
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fait valoir; une femme gagnée par de l'argent, ou par quelque chose qui doit être plus fort, s'oppose à la négociation; une autre la renoue; les circonsta.nces, l'iiumeur, un caprice, une méprise, un rien décide. Si la duchesse de Marlborough* n'avait pas jeté une jatte d'eau au nez de milady Masham, et quelques gouttes sur la reine Anne, la reine Anne ne se fût point jetée entre les bras des torys*, et n'eût point donné à la France une paix sans laquelle la P'rance ne pouvait plus se soutenir. M. de Torcy ^ m'a juré qu'il ne savait rien du testament du roi d'Espagne Charles II*; que, quand la chose fut faite, on assembla un conseil extraordinaire à Versailles, pour savoir si on accepterait le testament qui allait changer Ja face de l'Europe, et agrandir la maison de Bourbon, sans agrandir la France ; ou si l'on s'en tiendrait à un traité de partage qui démembrerait la monarchie espagnole, et qui donnerait à la France toute
1. Fille d'un riche marchand de la cité de Londres qui s'était ruiné.
Abigaëi Masham, réduite à servir comme femme de chambre dans de grandes maisons, devint la favorite de la reine Anne. Elle supplanta la duchesse de Marlborough, sa cousinegermaine, devenue insupportable par ses caprices impérieux. Son mari, Masham, fut nommé pair et baron en 1711. Elle mourut vers 1730. — La reine Anne, fille de Jacques II, née en 16Go. régna de 1702 à 1714. Leduc de Marlborough, chef des Wighs, illustré par les victoires de Blenhoim, d'Oudenarde, de Haniillies, de Malplaquet (1704-1709), fut tout-puissant sous son règne, jusqu'au jour où, enveloppé dans la disgrâce de la duchesse, sa femme, il fut rappelé et destitué en 1712.
2. Torys Ce mot, qui fut d'abord nn ferme d'injure et de mépris appliqué, vers 1648, aux Irlandais révoltés contre le Long-Parlement, désigna ensuite tous les royalistes. Ce sens injurieux se perdit peu à peu, et l'expression est restée pour désigner le jiarti conservateur, tous les hommes attachés à la royauté, à l'E-^Mise établi'j, à la graîide propriété territoriale, et opposés aux iuuovatioua trop
hardies. — Les whigs, leurs adversaires, forment le parti libéral, sans aller jusqu'à la démocratie. Ce mot, emprunté comme l'autre à la langue populaire , désigna d'abord, sous Charles II, les Écossais rebelles, et fut ensuite étendu à tous les ennemis des Stuarts. Ce parti a fait la révolution de 1688 et a soutenu la maison de Hanovre contre les Jacobites. — Les tories qui succédèrent à Marlborough disgracié étaient Bolingbroke, Oxford, Rochester, Buckingham et Granviile.
3. Neveu de l'illustre Golbert, né en 1665, mort en 1746. A trente et un ans, il remplaça son père, Cojbert de Croissy, comme secrétaire d'État des affaires étrangères et remplit cette charge jusqu'en 1715. Il a contribué à l'heureuse conclusion de la pai.x d'Utrecht en 1713. Sescurieuxmémoires, publiés en 1756, comprennent tout l'intervalle qui s'étend entre le traité de Riswick (1697) et celui d'Utrecht.
4. Né en 1661 et mort en 1700, Charles II, roi d'Espagne, depuis 1605, avait par sou testament légué tous ses Etats au duc d'Anjou, Philippe, i)Ctit-lils du grand Dauphin, ûUde Louis XIV.
DE VOLTAIRE. lOi
]a Flandre et la Lorraine. Le chancelier de Pontchartrain ' fut de ce dernier avis, et le sontint avec force. Louis XIV, et son fils le grand dauphin*, pensèrent en pères plus qu'en rois; le testL.meiit fut accepté, et de là suivit cette funeste guerre qui ébranla la monarchie espagnole et la monarchie française.
Il semble qu'il y ait un génie malin qui se plaise à confondre toutes les espérances des hommes, et à jouer avec la fortune des empires. Qui aurait dit, il y a quatre ans aux Florentins : « Ce sera un homme de l'Austrasie qui sera votre prince^, » les eût bien élonnés.
On croit dans l'Europe que le système de Law en France avait fait couler dans les coffres du Régent tout l'argent du royaume; et je vois que cette opinion a passé jusqu'à Voire Altesse royale. Assurément elle est bien vraisemblable; mais le fait est que Law % qui était venu en France avec cinquante mille livres de bien, est mort ruiné, et que feu M. le duc d'Orléans est mort avec sept millions de dettes exigibles, que son fils a eu bien de la peine à payer.
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Art poét., m, 48.
Ce n'est pas que je croie que le génie plaisant qui bouleverse tout dans ce monde, et qui se moque de nous, fasse toute la besogne. Les puissances qui, par la suite
1. Pontchartrain (1643-1727), fut conlrôleur-jïénéral des finances, de 1689 à 1699, et en même temps ministre de la marine (1690-1699), puis chancelier de France, de 1699 à 1714.
Son fils lui succéda à la marine en 1699. — Le chancelier, sous l'ancien régime, présidait le parlement et les autres cours du royaume ; il nommait aux offices de judii^ature, avait la garde du sceau du roi, et dirigeait l'administration de la justice. Il présidait, en outre, le conseil des ministres.
t. Fils unique de Louis XIV et de Marie-Thérèse, né en 1661, mort eu
LETTR. CH. DE VOLTAIRE
1711. C'est relève de Montaasier et de Bossuet, le père du duc de Bourgogne, et le grand -père de Louis XV.
3. De 1421 à 1737 les Médicis gouvernèrent la Toscane. A l'extinction de cette famille en 1737, le traité de 1738 donna ce duché au duc François de Lorraine, chassé de son pays par les Français. Ce duc épousa Marie-Tiiérèse d'Autriche et fut empereur en 1743. Son second fils, Léopold, lui succéda en Tosc-ane, et ce duché devint l'apanage des cadets de la maison d'Autriche.