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karas. Quelques coureurs y avaient annoncé l'arrivée prochaine de notre bateau et porté l'alarme en disant que des maladies contagieuses existaient à bord. Mais lorsque les habitants apprirent que tout le monde se portait bien, leur crainte disparut et ils accueillirent le bateau avec toutes les démonstrations usitées en pareille circonstance. Des cris de réjouissance partaient de deux mille bouches à la fois; les décharges de fusils et de canons faisaient solennellement retentir les plaines.
La vue de cette scène était belle et imposante : le fort est posté sur la hauteur, à près de cent pieds au-dessus du niveau du fleuve. Une longue ‘angée dé sauvages, dans leurs plus riches accoutrements , le visage barbouillé de différentes couleurs, couvrait la rive.
Monté à cheval, j'avais devancé le bateau atin d'avoir le temps d'instruire les métis et les créoles et de baptiser leurs enfants. Je passai deux jours parmi eux. Beaucoup de sauvages, ayant appris mon arrivée au fort, se présentèrent pour me serrer la main et me souhaiter la bienvenue. Ils me prièrent avec ardeur d'accorder à leurs petits enfants la grâce du baptême que j'avais administré aux enfants métis. Je me rendis avec empressement à leurs désirs. Le nombre montait à près de deux cents. J'ai appris plus tard que le cholére a ravagé ce grand village des Arickaras et qu'un orand nombre d'enfants ont succombé à ce terrible
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fléau. Quelle consolation pour moi de les avoir baptisés ! ils sont au ciel.
Nous fimes enfin nos adieux aux messieurs du fort.
Bientôt nous passâmes le village des Mandans, composé de quelques grandes huttes couvertes de terre. Cette nation autrefois nombreuse est aujourd'hui réduite à un petit nombre de familles, qui seules ont échappé à la petite vérole en 1838. Ce village est situé à dix-huit cents milles au-dessus de l'embouchure du Missouri et à deux cents milles plus bas que la Roche-Jaune (Yello’o Stone). Quelques jours après, nous nous arrétâmes au fort Berthold, pour y décharger des marcnandises au grand village des Minatarees ou Gens des Saules, surnommés les Gros Ventres du Missouri. Leurs cabanes sont de la même construction que celles des Arickaras et des Mandans. Quatre pieux ou arbres fourchus plantés en terre, à vingt pieds à peu près de distance, forment un carré. Ces pieux sont surmontés de soliveaux, qui soutiennent d'autres pièces de charpente obliquement placées et laissent une grande ouverture au centre, pour recevoir l'air et donner issue à la fumée; ces pièces sont entrelacées de saules ; le tout est couvert de foin et de terre, sans toutefois être gazonné. Une ouverture faite d'un seul côté est destinée à recevoir la porte, qui consiste en une peau de buffle suspendue. Au devant de la porte est une espèce d'allée de dix à quinze pieds de long,
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entourée de piquets et facile à défendre en cas d'attaque. Au milieu de la loge, sous l'ouverture supérieure qui reçoit le jour, un trou pratiqué dans la terre , à la profondeur d'environ un pied, tient lieu de foyer. Autour de la loge, des lits sont élevés d'un, de deux ou de trois pieds audessus du sol, les rideaux sont des peaux de biches. Tout le village est entouré d'une haute et forte palissade de gros arbres équarris. La nation des Minatarees cultive le maïs, les citrouilles, les fèves et les patates.
Les autres villages établis sur le Missouri sont ceux des Osages, des Omahas, des Ponkahs, des Pawnees, des Arickaras et des Mandans.
Les Minatarees sont de la même souche que les Corbeaux et parlent à peu près la mêmelangue. Ils disent que leur séparation provient d’une dispute entre deux chefs qui ne purent s’accorder sur le partage d’un buffle, que l’un et l’autre prétendaient avoir tué à la chasse.
Legrand chef d'un de ces derniers villages, appelé Quatre-Ours, est l'Indien le plus poli et le plus affable que j'ai rencontré sur le Missouri. Il me pria de baptiser ses deux petits garçons et plusieurs membres de sa famille ; tous les enfants de cette tribu avaient été baptisés par M. Belcourt, missionnaire infatigable du vicariat apostolique de la Rivière- Rouge, qui est sous la juridiction de Mgr Provencher (1). M. Belcourt à visité ces parages
(1) Mgr Provencher , premier apôtre et premier évêque de
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plusieurs fois et a obtenu beaucoup de succès parmi ces sanivages, en les disposant en faveur de notre sainte religion. J'ai appris que, selon toute probabilité, une mission y serait bientôt établie avec un ou deux prêtres résidents.
Ce lieu est admirablement choisi, et certes les lumières de la foi se répandront facilement de là chez les nations voisines, telles que les Mandans, les Arickaras et les Assiniboins. Ces tribus ont montré beaucoup d'empressement à entendre la
- parole de Dieu et à se faire instruire, chaque fois
qu'un missionnaire catholique les a visitées. En Europe, les prédicateurs et les catéchistes doivent user de mille moyens pour attirer des auditeurs ;
Saint-Boniface (Amérique du Nord), est mort le 7 juin 1853. 11 était né au Canada. Élevé de bonne heure au sacerdoce, il fut envoyé par l'évêque de Québec dans les régions lointaines qu'arrose la Rivière-Rouge.Cette vaste contrée, presque égale à la moitié de l’Europe, était habitée par de nombreuses tribus sauvages toutes infidèles. Quelques chrétiens, il est vrai, y étaient venus dresser leurs tentes ; mais leur présence, loin de faire du bien, causait au contraire beaucoup de mal, tant ils étaient la personnification du vice. En 1822, c'est-à-dire quatre ans aprés son arrivée à Saint-Boaiface, Mgr Proven. cher en fut nommé vicaire apostolique. En 1848, le Saint-Siége érigea le vicariat de la Riviére-Rouge en diocèse de Saint- Boniface. Épuisé par les travaux, Mgr Provencher sentit sa fin approcher. Il voulut se choisir un coadjutsur et jeta les yeux sur le R. P. Taché, oblat de Marie Immaculée, qui fut uommé en 1852 vicaire apostolique de la baie d'Hudson et gouverne encore aujourd'hui cetté immense mission. (Mofe de la présente édition.)
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ici ce sont les païens qui appellent les prêtres à eux. IIS sont avides des enseignements religieux que tant d’autres méprisent ! Quel compte n'auront pas à rendre un jour à leur Père céleste, ces hommes de tout âge, ces jeunes gens surtout pour qui les moyens de salut abondent en Europe ! Que d'églises , de colléges, d'écoles ne trouvent-ils pas partout, en abondance !
Le 14 juillet, le bateau Le __— arriva au fort Union, terme du voyage. Ce poste est situé au 4° degré de latitude nord. J’eus alors à faire tous les préparatifs et à prendre toutes les précautions pour mes longues pérégrinations par terre. En attendant , j'instruisis et je baptisai vingt-neuf petits enfants métis qui se trouvaient aux forts Union et William, séparés de trois milles seulement ; tous les jours, j'offris le saint sacritice de la messe et je donnai une instruction aux gens du fort.
Agréez, etc.
P. J. De Suer, S. J.
Université de Saint-Louis, 20 janvier 1852.
Toute la matinée du 31 juillet, jour où l'Église célèbre la fête de saint Ignace, fondateur de ia Compagnie de Jésus, fut employée à faire les dispositions nécessaires pour notre excursion dans l'intérieur du pays. M. Culbertson, surintendant des forts situés sur les rives des rivières Missouri et la Roche-Jaune, est un homme distingué, d'un caractère doux, bienveillant et charitable ; il est, au besoin, courageux et intrépide. Toujours il m'a prodigué des témoignages de bonté et d'amitié, mais surtout pendant cette dernière expédition. Placé à la tête de notre petite compagnie, il mefut très-utile dans l'exécution de mon projet.
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Nous étions trente-deux personnes ; la plupart étaient des sauvages assiniboins, minatarees et corbeaux qui devaient se rendre au grand conseil indien dans le voisinage du fort Laramie, par la même direction que nous avions choisie, et qui n'avait guère moins de huit cents milles de longueur. Deux chars et deux charrettes pour transporter nos provisions et notre bagage formaient tout notre convoi. Ces quatre véhicules furent probablement les premiers qui traversèrent jamais cette partie du désert. On ne voit pas le moindre vestige de route tracée entre le fort Union et les Buttes- Rouges, qui se trouvent sur la voie de l'Orégon, et sont à la distance de cent soixante et un milles à l'ouest du fort Laramie.
Après avoir dîné, nous traversâmes le fleuve avec notre bagage. Suivant le cours d'un des petits tributaires de la rivière Roche-Jaune, nous fimes six milles environ. Nous avions avec nous un habile chasseur métis de la nation des Pieds- Noirs. Il débuta heureusement en nous apportant deux gros chevreuils qu'il avait tués. Les maringouins nous attaquèrent de toutes parts et ne nous laissèrent point de repos. Il fallut les combattre sans relâche, avec des branches, des mouchoirs et de la fumée. Cette dernière arme est la plus efficace pour dissiper ces insectes odieux ; mais cette fumée est en même temps pour les voyageurs une rude épreuve à supporter. La nuit qui survint nous amena une tempête. Le tonnerre grondait
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au-dessus de nos têtes et les nues déchargeaient des torrents d'eau.
Le 1° août, à six heures du matin, nous nous remîmes en route. Nous prîmes toutes les précautions possibles pour éviter la rencontre de quelque bande hostile. Les sauvages qui nous accompagnaient tinrent constamment les yeux fixés sur le so! pour voir s'ils ne découvriraient pas des traces récentes de quelques ennemis. Une longue expérience leur donne un tact admirable pour trouver des indices qui sont imperceptibles pour d’autres. Les adversaires que nos compagnons avaient le plus à craindre dans le pays que nous devions traverser étaient les Pieds-Noirs et les Sioux. Après avoir déjeuné aux environs de la source de la rivière du Renard, nous traversâmes, jusqu’au soir, des plaines élevées et verdoyantes, bornées par une chaîne de coteaux qui s'étend de la rivière Roche-Jaune au fleuve du Missouri. De temps en temps, on voit dans le lointain des espèces de buttes qui servent de guides au voyageur. Au déclin du jour, nous fixâmes notre camp près de la base des Tetons de la Roche-Jaune. Ces Tetons ont pris leur nom d'un groupe de hautes collines, situées dans un des vallons délicieux qui sont en grand nombre dans ces parages et qui, entourées d'arbres et d’arbustes de différentes sortes , forment un contraste agréable avec les planes dégarnies de bois que nous venions de traverser. On y trouve une grande abondance de fruits sauvages, tels que
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prunes, cerises, groseilles, sorbes, baies de buffle ou Shepherdia canadensis. Parmi les végétaux et les racines , nous remarquâmes la Psoralea esculenta ou racine à pain ; la pomme blanche, avec sa fleur d'une blancheur ravissante et de forme ovale, qui a près de trois pouces de circonférence, se trouve partout dans le désert et mériterait une place dans un jardin de plantes choisies ; les Indiens en font grand cas. L'oignon sauvage et l'oignon doux portent de belles fleurs ; ces plantes s'amélioreraient sans doute par la culture ; les racines de la flèche d'eau, du genre Sagittaria, et celles du lis de la vallée, du genre Convallaria, sont également très-recherchées par les Peaux-Rouges, qui leur donnent le nom de patate de cygne. Le pois et la fève de terre sont des produits délicieux et très-nourrissants ; ils se trouvent ordinairement dans les terres basses et alluviales. Ces plantes forment une portion considérable de la nourriture des sauvages pendant l'hiver ; ils les vont chercher dans les endroits où les souris et d'autres petits animaux, surtout les écureuils, les ont entassées.
Les maringouins nous tourmentèrent beaucoup durant le jour. Ils inquiétèrent surtout nos chevaux. et nos mules qui en étaient couverts. Pour nous, nous avions pris nos mesures contre leurs attaques , en portant de gros gants, malgré la forte chaleur, et en couvrant nos têtes d’une enveloppe de gaze grossière en forme de sac.
La distance entre les Tetons et le fort Union
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est d'environ trente milles. Nous vîimes très-peu de bêtes fauves ; de temps en temps, une gazelle ou un chevreuil était réveillé dans sa retraite et prenait la fuite à notre approche. La trace de toutes les espèces d'ours, surtout de l'ours gris, y est très-commune ; on le rencontre principalement dans les endroits boisés et le long des rivières et des ruisseaux. Nous réussimes à en tuer trois , non sans beaucoup de danger et d'efforts. Notre chasseur nous apporta deux gazelles bien grasses, qui furent bientôt apprêtées et servies à notre souper. Un des sauvages tua un chat puant (mephitis americana). La puanteur de cet animal est insupportable aux blancs ; les sauvages , au contraire , paraissent l'aimer ; la chair
est pour eux une nourriture exquise. Qu'il est vai le proverbe : De gustibus non est disputandum ! À chacun ses goûts et ses caprices.
Le 2 août, nous partimes de grand matin et nous trouvâmes la brise très-agréable. Le pays que nous traversâmes était plein d'intérêt. Les vallées étaient couvertes d'une riche verdure et d'une profusion de fleurs de différentes couleurs. Des bosquets de cotonniers, d'ormes, de frénes, ainsi que des groupes de sorbiers et de cerisiers, s'offraient à la vue le long des rivières et des ruisseaux qui étaient à sec. Nous montâmes pas à pas les côtes qui séparent les eaux du Missouri de celles de la Roche-Jaune, et sont comme autant de barrières insurmontables sillonnées par des
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ravins profonds. Nous triomphâmes de ces obstacles avec beaucoup de difficulté et nous atteignîmes enfin le sommet de ces hauteurs. Là s'offrit à nos yeux le spectacle le plus magnifique. La nature y a accumulé une grande variété de ses faveurs les plus bizarres. D'un côté, on voit une succession de belles prairies entrecoupées, çà et là, de touffes d'arbres rabougris et de buissons, et se terminant en collines verdoyantes parsemées de groupes de cèdres et de pins; de l'autre, on aperçoit des tas informes d'argile rouge et blanche et des monceaux de pierres, qui de loin, par leur couleur, ressemblent à des briqueteries ; quoique en apparence jetées sans ordre les unes à côté des autres, ces pierres ajoutent beaucoup d'intérêt aux objets curieux qui se présentent à la vue.
La région que nous parcourûmes pendant plusieurs jours nous fournit des preuves évidentes qu'elle avait été très-volcanique, même jusqu'à une époque bien récente , car la surface en était encore couverte de lave et de scories. J'ai compté jusqu'à soixante et dix collines en forme de cônes de vingt à cent cinquante pieds de haut, groupées dans une seule plaine et dans un espace de quatre à cinq milles ; elles avaient évidemment passé par l'épreuve du feu. Quelques-unes de ces collines étaient formées par de grands amas de fraisil que la terre, dans ses convulsions brûlantes, semblait avoir vomis de ses entrailles. Plusieurs fois, après avoir fait quelques milles sur les hauteurs, nous
nous trouvämes soudainen face d'une pente presque perpendiculaire de roche et d'argile blanche, où nous eûmes à descendre nos voitures à force de bras. Nous entrâmes ensuite dans une chaîne de vallons et de prairies fertiles arrosées par des fontaines et des ruisseaux, embellies par le cotonnier , l'orme, le frêne, le cèdre et le pin. Dans d'autres endroits, la crête des côtes est remarquable par la beauté et par la richesse des sites où abonde la verdure.
Le quatrième jour de notre voyage, nous aperçûmes des milliers de buffles. Tout l'espace entre les rives du Missouri et celles de la Roche-Jaune en était couvert à perte de vue. Jusqu'alors les maringouins nous avaient beaucoup tourmentés, tandis que là ils avaient entièrement disparu. Nous cherchâmes la cause de ce phénomène ; les sauvages nous dirent que l'absence de nos ennemis ailés avait pour cause la présence du nombre prodigieux de buffles qui paissaient dans les plaines d'alentour et qui attiraient ces insectes. Nous vimes en effet ces nobles animaux se débattre en se jetant, avec leurs cornes et leurs pieds, de la terre sur le corps, ou en se roulant dans le sable et la poussière qui moniait dans l'air comme un nuage. Le sort de ces animaux paraît bien pénible. Ils sont torturés jour et nuit. Pendant toute une semaine, nous entendimes leurs mugissements, semblables au bruit du tonnerre qui gronde dans le lointain, ou aux vagues de la mer qui se brisent
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contre la falaise. On peut dire que c'est le pays où les buffles et les bêtes fauves se trouvent en plus grande abondance. Un bon chasseur y pourrait tuer facilement , dans une journée, plusieurs vaches, plusieurs cerfs, une grosse corne , ou mouton de montagne, un chevreuil à queue rouge ou un autre à queue noire, une gazelle, des lièvres et des lapins ; il pourrait tirer sur un ours gris et rencontrer un renard croisé ou argenté. A cette liste d'animaux ajoutez le castor , ia loutre, le blaireau, le chien de prairie, et plusieurs espèces de volatiles, principalement les faisans et les coqs de bruyère. Nos chasseurs, on le conçoit aisément , faisaient leur choix. En effet, on se régala de ce qu'il y avait de plus délicat, et nous laissâmes une grande quantité de viande dans les plaines pour servir de nourriture aux vautours et aux loups, dont les hurlements retentissaient déjà de toutes pars.
Un sauvage assiniboin nous donna une preuve remarquable de sa dextérité à la chasse ; je ne puis omettre d'en faire mention. Seul et à pied, il s’approcha , sous le vent, d'un grand troupeau de femelles de buffles. Dès qu'il fut assez près d'elles pour leur faire entendre le son de sa voix, il commença à imiter le cri d’un jeune veau. Aussitôt les vaches accoururent vers l'endroit où se cachait le chasseur industrieux, et il en tua une. Le troupeau alarmé se retira en toute hâte et en grand désordre. Le chasseur rechargea sa carabine et renou-
vela le même cri. Une seconde fois, les vaches s'arrétèrentet revinrent comme par enchantement ; il en tua une autre. Ce sauvage nous assura qu'il aurait pu en abattre davantage en se servant de la même ruse. Il crut que nous avions assez de deux vaches et laissa partir le reste.
Les voyageurs jouissent d'un excellent appétit dans ces hautes régions. J'ai été étonné plus d'une fois de l'énorme quantité de chair qu'un homme est capable d'y consommer sans nuire à sa santé ; on le croirait à peine en Europe. Une et même deux langues de buffle, une côte avec quelques autres bagatelles ne sont pas considérées comme une portion considérable pour un seul repas.
Le 7 août, nous traversâmes des terres entrecoupées de beaucoup de ravins et de ruisseaux dont le lit était à sec.
Le sol, plus léger que celui que nous venions de fouler, était couvert de différentes espèces d'Artemisia où absinthe , signe infaillible d'un terrain stérile. L'aspect de tous les ravins , de tous les lits des rivières et des ruisseaux, et de tous les coteaux, prouve qu'il y a dans cette région de nombreuses mines de charbon de terre. Les observations que j'ai faites sur la nature du sol me font augurer que ces dépôts de houille s’étendent jusqu'aux gisements nombreux qui se trouvent dans les terres arrosées par les rivières Saskatchewan et Athabasca. J'en ai déjà parlé dans mes lettres écrites en 1845 et 1846.
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Le voyageur reconnaît à des signes évidents que les plaines immenses qu'il traverse, et où il ne voit pas un seul arbuste, n'ont pas toujours été dénuées de bois. Des troncs d'arbres et des arbres entiers pétrifiés s'offrent souvent à sa vue. Il s'étonne , il admire ; il fait des conjectures sur le changement qui s'y est opéré. Mais quelle réponse peut-il donner à la question : Pourquoi ces terreslà ne sont-elles pas boisées, comme elles le furent dans les temps antérieurs ? Les steppes de l'Asie, les pampas de l'Amérique méridionale et les prairies occidentales de cet hémisphère semblent revétir un caractère communet uniforme ; généralement parlant, on n’y trouve ni arbres ni arbrisseaux. Quelques observateurs l’attribuent à l’action du feu qui a souvent passé par ces endroits; d'autres, au changement que le climat y a subi, ou à la stérilité naturelle du sol; il en est enfin qui prétendent que quelque grand bouleversement de la nature a détruit les forêts qui y existaient autrefois et réduit ces régions à la condition où nous les voyons aujourd'hui. J'ai examiné différents endroits ; les grands tas de coquilles de l'espèce testacée et du genre musculus que j'ai trouvés à quelques pieds du sommet des côtes les plus élevées, et qui étaient incrustés dans des terres alluviales et mélés de sable et de cailloux rongés par l'etiu, prouvent les changements étonnants que cette région élevée a subis.
Le même jour, nous traversâmes une vaste côte
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qui s'étend jusqu'aux Buttes de la Tête de Hibou. Ces buttes, dans cet océan de prairies, servent à diriger le guerrier , le voyageur et le chasseur ; on les aperçoit à une distance de trente milles. Du sommet de cette côte, nous avons contemplé avec plaisir ce qu'on appelle le pays des terres blanches, ou plaines argileuses de la Roche-Jaune (1). Du sud au nord, elles mesurent un espace de trente à quarante milles. Je suppose que ce sol ressemble à celui qui avoisine le Missouri et qui contient à peu près les mêmes fossiles.
De pareils terrains volcaniques se trouvent aux environs des sources supérieures des rivières de l’Arkansas, de la Platte et de la Grosse-Corne, tributaire de la Roche-Jaune. Près de la source de la Rivière-Puante, l’un des tributaires de la Grosse-Corne et dont les eaux imprégnées de soufre ontles mêmes qualités thérapeutiques que les fontaines célèbres nommées ZBlue Lick Springs, au Kentucky, se trouve l'endroit appelé l'Enfer de Colter, du nom d’un fameux chasseur de castors. Ce sol est souvent agité par des convulsions formidables. Les gaz sulfureux qui s'en échappent en grande abondance infectent l'atmosphère à plusieurs milles üe distance et rendent la terre si stérile , que l'absinthe même n'y peut croître. On m'a assuré que les bruits ou explosions souter-
(1) En 1856, le docteur Heyden y a fait des fouilles par ordre du gouvernement américain.
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raines que l'on y entend parfois sont épouvantables. Je pense néanmoins que l'endroit le plus remarquable de ce continent, et. peut-être le plus merveilleux de l'hémisphère septentrional , se trouve au centre même des montagnes Rocheuses, entre le 43° et le 45° degré de latitude et le 10% et le 111° degré de longitude, c'est-à-dire entre les sources de la rivière Maddison et de la Roche- Jaune. Il s'étend à une distance de près de cent milles. Les fontaines bitumineuses , sulfureuses et thermales y sont en très-grand nombre. Les sources chaudes contiennent une grande quantité de matières calcaires, et s’'échappent des coteaux plus ou moins élevés qui ressemblent par leur nature, sinon par leur étendue, aux fameuses fontaines de Pambouk-Calessi (1),dans l'Asie Mineure, et qui ont été si bien décrites par Chandler (2). La terre est soulevée à une grande hauteur , et l'action des éléments lui fait prendre les formes les plus variées et les plus fantastiques. Des gaz, des exhalaisons, de la fumée sortent sans cesse par des milliers d'ouvertures , depuis la base jus-
(1) Village de la Turquie d'Asie, dans l'Anatolie, sandjak de Kermeïan ; à 31 1/2 N. de Degnizli, à 3 1. de la gauche du Buïuk-Meïnder (Note de la présente édition.)
(2) Voir, sur ce savant helléniste et archéologue anglais, la note, pag. 115 « VOYAGES DANS L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE. ORÉGON » — par le R. Père P. J. De Smet, S. 1. — Bruxelles, M. Closson et Cie, 26, rue Saint Jean. 1874. (Note de la présente édition.)
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qu'au sommet de la côte volcanique ; le bruit ressemble à celui de la vapeur qui s'élance avec force des tuyaux d'une machine. Comme à l'Enfer de Colter, on y entend des détonations souterraines très-fortes. Les chasseurs et les Indiens en parlent avec une crainte superstitieuse ; ils regardent ce lieu comme la demeure des mauvais esprits. Les sauvages s'en approchent rarement sans offrir quelque sacrifice, ou du moins, sans présenter le calumet de paix aux esprits turbulents pour se les rendre propices. Ce bruit mystérieux provient, disent-ils , de ce qu'on y forge des instruments de guerre ; chaque éruption de la terre est à leurs yeux le résultat d'un combat livré entre les esprits et devient l'origine d'une nouvelle victoire ou calamité.. Près de la rivière de Gardiner, qui est un tributaire de la Roche-Jaune, on trouve tout un gisement de soufre. Je tiens ce rapport du capiaine Bridger, qui a parcouru ces montagnes dans tous les sens, et y a passé plus de trente années de sa vie.
Depuis les Buttes du Hibou, où nous campâmes le 7 août, jusqu'aux sources de la rivière d'Immel qui en est éloignée de trente-six milles environ, nous voyageâmes sur les hauteurs. La surface était raboteuse, coupée par des ravins profonds et très-difficiles à passer avec nos véhicules. A chaque pas nous rencontrions des débris volcaniques ; pendant deux jours, la route nous offrit à droite et à gauche des coteaux brûlés, dont quel-
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Au déclin du jour, nous fûmes témoins d'un beau phénomène. La lune était entourée de quatre cercles : le premier d'un bel azur, le second de pourpre, le troisième blanc, et le quatrième était obscur ou noir. Au milieu de ces cercles, la lune brillait de tout son éclat. Les sauvages augurérent de ces signes qu’une bande ennemie se trouvait dans notre voisinage, et ils passèrent la nuit à veiller, les armes à la main.
Le 10, nous quittâmes les hautes côtes et nous fimes à peu près vingt milles à travers un pays stérile, irès-rugueux et raviné par les pluies. Une espèce de salamandre, que l'on nomme communément grenouille à corne, les lézards et les serpents à sonnettes y abondent. Voici ce que j'ai pu apprendre des sauvages sur les moyens dont on se sert pour guérir la morsure de ce dernier reptile. La racine noire est regardée parmi eux comme un antidote souverain, et la Providence l'a rendue trés-abondante, précisément dans les lieux où ces reptiles se trouvent. C'est bien le cas de dire que le remède est à côté du mal. Il suffit de bien mâcher la plante et de l'appliquer sur la blessure pour que l'enflure s'arrête et disparaisse bientôt. Lorsqu'un sauvage, son cheval ou son chien ont été mordus par un de ces serpents, on poursuit à toute outrance
le reptile, qui meurt assez tôt après avoir distillé son venin. On lui ouvre l'estomac, on en extrait le contenu, et on l'applique sur la blessure ; l'inflammation cesse et les effets dangereux du poison sont détruits. Quand l'empoisonnement est très-considérable, les sauvages se servent des os aigus et des dents du serpent pour piquer et ouvrir la peau tuméfiée ; par ce moyen ils dissipent l'intoxication. Le serpent connu sous le nom de téfe de cuivre a un poison si suitil, que son souffle seul cause la mort à celui qui l'aspire. Sa langue n'est pas fourchue comme celle des autres serpents ; elle est de forme triangulaire. Lorsqu'on effarouche le reptile, sa tête s’aplatit, il rejette avec force par la bouche une grande quantité de venin jaune jusqu'à ce qu'il expire.
Le 11, nous arrivâmes de bonne heure à la partiesupérieure d'une belle plaine en pente douce. L'ayant traversée , nous nous trouvâmes au Fort Alexandre, situé sur la rive de la Roche-Jaune, et à une faible distance de l'embouchure de la petite rivière Bouton de Rose. Il y a environ deux cents milles du Fort Union au Fort Alexandre. L'hiver est très-rigoureux dans ces parages ; il commence en novembre pour ne finir qu'en avril.
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P. J. DE SMET, S. J.
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Université de Saint-Louis, 24 janvier 1852.
Après que nous nous fûmes arrêtés au Fort Alexandre pendant six jours, afin de donner le temps à nos animaux de se reposer de leurs fatigues, et pour attendre l’arrivée du bateau de la Compagnie de pelleteries, qui portait plusieurs de nos effets, nous passâmes la rivière Roche-Jaune, le 17 du mois d'août, vers les deux heures après midi. Nous traversâmes une plaine élevée et unie sur une étendue de cinq milles ; elle est d’un sol léger, sablonneux, et littéralement couverte de « crapauds verts, » nom vulgaire que les voyageurs donnent aux plantes du genre cactus, si remarquables par la grandeur et la beauté de leurs
fleurs et par leurs formes grotesques et variées. Les ronds et les ovales, de la grosseur d'un œuf de poule, y abondent et sont entourés de longues épines dures et minces comme des aiguilles ; touchées par les pieds des chevaux , ces plantes se lèvent droit et s'attachent aux jambes et au ventre des animaux, qui en deviennent furieux et intraitables.
Nous arrivâmes bientôt dans la vallée du Bouton de Rose ; et, continuant notre route jusque vers le coucher du soleil, nous campâmes enfin sur les bords de la petite rivière qui porte le même nom, non loin d’un bel étang où une digue venait d'être construite par des castors.
Cette partie du désert nous offrit souvent l’occasion d'admirer le travail et l'industrie de ces intelligents animaux. Ils paraissent ici beaucoup plus nombreux que dans aucun autre des districts que j'ai visités. On attribue leur conservation principalement aux incursions continuelles des gens de guerre, soit Sioux, Assiniboins , ou Pieds-Noirs, ennemis implacables des Corbeaux , et qui empéchent les chasseurs et les Indiens du pays de se hasarder dans ces contrées. Aujourd'hui le prix des fourrures de castor est si bas que cette chasse est presque abandonnée. Anciennement la nation des Corbeaux avait pour les castors la plus haute vénération ; elle croyait que « les Corbeaux devenaient castors après leur vie. » Cette idée extravagante a fait perdre la chevelure à plus d’un
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chasseur blanc, car tout Corbeau croit devoir protéger, défendre et venger, même par la mort, ses proches parents , dans leur seconde existence. Depuis quelques années, cette clause a été éliminée de leur code religieux, certainement au grand détriment des castors. Ces superstitions, comme tant d’autres , ne viendront à disparaître que lorsque la foi catholique éclairera ces contrées, sur lesquelles, hélas ! règnent encore de si épaisses ténèbres.
Pendant quatre jours, et en parcourant une distance d'environ cent milles, nous remontâmes la vallée jusqu'aux sources du Bouton de Rose. Là encore le sol est très-léger et sablonneux ; il est pourtant couvert d'une sorte de rose , d'absinthe et de cactus, et entrecoupé de chemins creux diffciles à parcourir avec des voitures. Les bords de la petite rivière présentent çà et là des assemblages de cotonniers , entremélés d'arbres fruitiers , tels que pruniers , cerisiers et sorbiers , qui y sont abondants.
Cette rivière prend sa source dans une chaîne de coteaux et de collines appelés dans le pays les montagnes du Petit-Loup. Elles sont en général d'un aspect luxuriant et d'une forme très-agréable, Le manque d'eau, et surtout d'eau de source, y constitue une calamité pour les voyageurs dans cette saison de l’année. On trouve quelques cavités remplies d’eau stagnante dans les lits à sec des rivières ; mais le goût en est à peine supportable.
Les bandes de buffles y sont moins nombreuses que dans les terres plus septentrionales , probablement à cause des partis de guerre qui y rôdent sans cesse. Cependant on rencontre à chaque instant de grands troupeaux de cerfs et beaucoup de chevreuils et de moutons. Nous reconnûmes les traces des ennemis, aux carcasses d'animaux trèsdangereux récemment tués, aux empreintes des pieds dans le sable , aux campements cachés, aux boucans mal éteints. Nous redoublâmes donc de vigilance pour éviter toute surprise périlleuse. Une belle capote de chef, d’un drap écarlate et galonnée , pendue à une branche d'arbre, fut aperçue de loin; le vent la remuait comme un drapeau flottant. Il y eut une course parmi nos gens à qui s'en emparerait le premier ; un Assiniboin ayant remporté le prix, la capote fut examinée avec grand soin. On suppose qu'elle avait été offerte, la veille seulement, en sacrifice au soleil par quelque chef pied-noir. Les sauvages , dans leurs excursions de guerre , font souvent de pareilles offrandes , soit au soleil , soit à la lune ; ils espèrent, de cette manière, se rendre ces astres favorables et obtenir par leur entremise beaucoup de chevelures et de chevaux. Les objets les plus précieux qu'ils possèdent, et auxquels ils attachent le plus de prix, sont ainsi souvent sacrifiés. Les Mandans, les Arickaras surtout, et leurs voisins, vont plus loin encore; ils se font des incisions profondes dans les parties charnues du corps, et
se coupent jusqu'aux phalanges des doigts , avant d'aller en guerre, pour obtenir les mêmes faveurs de leurs fausses divinités. Dans ma dernière visite aux Riccarees, aux Minatarees et aux Mandans, je n'ai pu remarquer aucun homme un peu avancé en ‘âge dont le corps ne fût mutilé et qui eût encore ses doigts intacts. Cela prouve la profondeur de leur ignorance et l’affreuse idolâtrie dans laquelle ces malheureuses tribus se trouvent encore plongées ! A ce sombre tableau on peut ajouter, ce que j'ai déjà rapporté ailleurs, un amour effréné pour le jeu , qui leur fait sacrifier jusqu'aux heures destinées au repos le plus nécessaire ; une paresse qui ne cède qu'à l’aiguillon de la faim ; un penchant continuel à la dissimulation, à la gourmandise, à tout ce qui flatte la basse sensualité. Et cependant, au milieu de cette déplorable misère, ils éprouvent le besoin indéfinissable d'invoquer une puissance supérieure à l'homme ; ils sont attentifs à tout ce qui peut leur révéler quelque moyen de la fléchir, et leur donner quelque connaissance de l'Être suprême. Ils aiment le missiounaire, et toujours ils l'écoutent avec plaisir. Dans les différentes visites que j'ai faites aux sauvages du Haut-Missouri, à en juger par le respect et l'amitié qu'en ma qualité de prêtre ils m'ont témoignés dans toutes les occasions et toutes les circcastances , j'ai la ferme conviction que si quelque bon missionnaire pouvait s'occuper d'eux, ils deviendraient bientôt des chrétiens généreux ,
remplis de zèle et d'ardeur pour la gloire du Seigneur et pour sa sainte loi, « Ils connaîtraient leur Père qui est aux cieux, et Celui qu'il a envoyé sur la terre; » ils deviendraient les disciples fidèles du Rédempteur , qui désire si ardemment que tous se sauvent, et n'a pas dédaigné de verser son sang sur la croix pour le salut du monde.
Le 22 du mois d'août, nous quittâmes la vallée du Bouton de Rose, et nous traversâmes la chaîne montagneuse qui la sépare de la rivière à la Langue. La crête de cette chaîne présente une suite de rochers et de pierres siliceuses sous une foule de formes variées et même fantastiques. La montée est à pic et par conséquent difficile à franchir avec des voitures ; il fallait l'assistance de tous les bras pour soutenir les attelages. Depuis plusieurs jours, nous avions campé dans les environs d’un étang ou d’une large excavation remplie d'eau sale et dégoûtante. Que le contraste nous fut agréable, lorsque nous nous trouvâmes sur les bords de cette belle rivière, claire comme le cristal ! Avec quel empressement nous pûmes étancher notre soif ! Les chevaux et les mules parurent se réjouir, henn'ssant et se cabrant d'impatience ; aussitôt qu'ils sentirent les brides relâchées , ils se plongèrent dans la rivière et s’y abreuvèrent à longs traits. Quand toute notre caravane se fut désaltérée, nous continuâmes notre route. Nous traversâmes une plaine ondoyante et un monticule assez élevé qui de loin paraissait étincelant
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de cristaux ; il reçut le nom de coteau aux diamants. De grosses masses de mica le couvrent. Pour la première fois depuis notre départ du Fort Alexandre , nous déjeunâmes près de belles et abondantes fontaines, les plus remarquables du pays. Après avoir fait environ vingt-trois milles ce jour, nous campâmes sur les bancs de la rivière à la Langue. Là nous eûmes de nouveau l'occasion de rappeler et de coordonner nos souvenirs touchant le terrain que nous avions vu. Le charbon paraît aussi abondant au sud de la Roche- Jaune qu'au nord de cette rivière ; on le trouve partout. Les pentes des côtes sont bien boisées avec des sapins et des pins de différentes espèces ; et ceci existe dans toute l'étendue des montagnes du Petit-Loup. On quitte celles-ci pour se rendre dans les montagnes du Grand-Loup ; on les rencontre avant d'arriver aux Côtes-Noires. Ces montagnes forment des branches des monts Rocheux ; les princip.ux pics ont une élévation qui dépasse treize mille pieds.
Le 23, nous quittâmes la rivière à la Langue. Pendant dix heures , nous marchâmes par monts et par vaux, en suivant le cours d'un de ses tributaires ; nous ne fimes qu'environ vingt-cinq milles. Le jour suivant, nous traversâmes une nouvelle chaîne de montagnes élevées pour nous rendre sur la Fourche inférieure des Pins, Lower Piny Fork, à une distance de vingt milles. Nous arrivâmes à l'improviste sur les bords d'un beau petit lac d’en-
viron six milles de longueur , auxquels mes compagnons de voyage donnèrent mon nom. Nos chasseurs y tuèrent plusieurs canards. En quittant le lac , nous trouvâmes de nouveau une section de pays très-élevée, où des buttes rouges et des Scories, débris volcaniques, sont répandues sur toute la surface qui s'étend jusqu'à la Fourche supérieure des Pins, Upper Piny Fork, et où des troncs d'arbres pétrifiés se rencontrent à chaque pas. Nous campâmes vers le soir au pied d'un monticule après avoir fait environ vingt-cinq milles, et nous fûmes assez heureux pour y trouver de la bonne eau. Nous nous dirigeâmes ensuite vers la rivière Sableuse à travers des plaines et des coteaux, parcourant ainsi une distance de vingt-quatre milles.
Le 27 août , nous nous trouvâmes sur les bords de la rivière à la Poudre, un des principaux tributaires de la Roche-Jaune. Pour y arriver, il avait fallu traverser un misérable plateau très-élevé , très-stérile , couvert d'absinthe , et sillonné de larges ravins. Nos voituriers s'en souviendront longtemps ; car ils disaient qu’on ne les attraperait plus à mener des charrettes à travers une région si abominable.
La vallée de la rivière à la Poudre dans le voisinage des Buttes anx Calebasses, qui se trouvent en vue, a une largeur de trois à quatre milles. Quoique le sol y soit léger, la verdure y est pourtant belle et l'herbe abondante pour les chevaux.
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La partie où je traversai la vallée est bien boisée : il paraît que sur les bords de cette rivière le bois est assez abondant ; les cotonniers principalement et un grand nombre d'arbres fruitiers y fleurissent. Cette vallée forme un beau contraste avec les hautes terres de ces parages, qui sont l'image même de l’aridité et de la désolation ; on n'y trouve que mauvaises herbes, monceaux de pierres et ravines.
Ici nous rencontrâmes trois jeunes guerriers corbeaux ; ils avaient été à la recherche d'un camp sioux, avec l'intention de voler des chevaux, mais ils n'avaient point réussi. Ces Corbeaux nous conseillèrent de suivre le vallon d’une petite rivière qu’ils nous montraient , nous assurant que dans cette direction nous ne tarderions pas à arriver au fort Laramie. Je m'étonnais de leur conseil ; la direction du vallon était sud-ouest. Nous continuâmes notre chemin en suivant l'indication donnée par les Corbeaux. Cette partie de notre voyage fut assurément la plus dure et la plus difficile. L'endroit reçut le nom de Vallée et Rivière aux mille Misères. Certes ce nom était bien choisi. Imaginez-vous un cours d'eau avec des bords escarpés, qui serpente dans une étroite vallée, et qu'il nous fallut passer dix à douze fois dans l’espace de trois milles, avec des voitures et des charreties, au grand risque , chaque fois, d'y briser nos véhicules et d'y tuer nos chevaux et nos mules. Le so! y est très-stérile ; à mesure que nous avancions,
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l'eau devenait plus rare ; le cinquième jour, elle nous manqua complétement. La nuit qui survint fut une bien rude épreuve : nous n'avions hélas ! après une si longue marche, rien pour nous réconforter. Ce fut le comble de nos misères dans le vallon.
Le 1‘ septembre, après avoir traversé trois chaînes de coteaux , nous gagnâmes la crête des Côtes-Noires. Nous avions une charrette de moins, et une voiture brisée , dont les pièces ne tenaient ensemble qu’à l’aide de cordes fabriquées avec de la peau fraîche d'animaux.
Arrivés sur le sommet, nous fûmes heureux de découvrir un grand lac dans le lointain. Nous le primes avec empressement pour point de mire ; la soif nous dévorait et nous avions des craintes sérieuses pour nos bêtes de somme , dont le pas commençait singulièrement à se ralentir. A notre grand étonnement , nous nous aperçûmes bientôt qu'un énorme parcours nous séparait encore du fort Laramie. Au lieu de distinguer ce fort dans le lointain, comme les trois Corbeaux nous l'avaient fait espérer, nous nous trouvâmes en vue des Buttes-Rouges, à ure distance d'environ vingtcinq milles. Ce lieu est bien connu sur la grande route de l’Orégon : il est à cent soixante :t un milles du fort Laramie... Au sommet des Côtes- Noires j'ai laissé un souvenir de mon passage : dans un rocher très-élevé et remarquable par sa forme, j'ai taillé une grande et belle croix. Ah !
puissent les tribus éparses du désert connaître bientôt les consolantes vérités que la croix nous enseigne ! Puissent-elles secouer le joug de l’esclavage où l'erreur les retient depuis tant de siècles !
Toute la région que nous traversâmes au sud de la Roche-Jaune , à quelques rares exceptions près, offre peu de ressources à la civilisation ; le sol y est très peu fertile ; le bois y manque, et l'eau y est rare pendant une grande partie de l’année. C'est un pays favorable seulement aux chasseurs et aux tribus nomades ; tous les animaux y abondent , et pendant de longues années encore, ils ne seront point inquiétés dans leurs domaines. Quand les places encore vacantes dans l'immense territoire indien, où le sol est fécond, seront remplies, alors seulement le désert au sud de la Roche-Jaune attirera l'attention ; alors le travail industrieux et persévérant viendra à bout d'arracher une grande étendue de cette région à sa stérilité actuelle.
Dans le voisinage et le long de la base des Côtes-Noires et de celle des Montagnes au Vent, on trouve une bonne partie de terres fertiles et labourables. La végétation est riche, abondante et variée dans toutes les vallées ; ces vallées serpentent entre les montagnes comme autant de vertes zones, où des milliers d'animaux domestiques trouveraient une excellente pâture ; les fontaineset les ruisseaux, sirares dans la section centrale, entre la rivière Roche-Jaune et les Côtes-Noires, abondent ici
et au bas de ces montagnes ; ils présentent partout des endroits propres à y ériger des moulins. Le climat en est très-salubre, et les belles forêts de cèdres et de pins suffisent abondamment à toutes les nécessités du pays. Les mines de fer et de plomb y abondent.
Le 2 septembre, nous nous trouvâmes sur la grande route de l'Orégon , où , semblables aux vagues de la mer qui succèdent les unes aux autres, les caravanes de milliers d'émigrants de tous les pays ont passé durant ces dernières années ; les unes pour se rendre aux mines d'or de la Californie , les autres pour aller prendre possession des nouvelles et riches terres de l’'Utah et de l'Orégon. Ces intrépides pionniers ont construit le chemin le plus beau, le plus large et peut-être le plus long qui existe aux États-Unis : il va jusqu’à l'océan Pacifique. Sur les bords de cette immense voie, on trouve un gazon plantureux pour les bêtes de somme. |
Nos compagnons les sauvages étaient dans l'admiration en voyant cette large et belle route. Ils conçurent une grande idée de la nation des blancs ; ils s'imaginèrent que tous avaient passé par là et que le vide avait dû se faire dans les contrées où se lève le soleil. Un air d'incrédulité se dessinait sur leurs traits, quand ils apprirent de moi qu'on ne s’apercevait nullement , dans les terres des blancs, du départ d’un si grand nombre de personnes.
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Ils appelaient cette route Le Grand Chemin de la Médecine des blancs. Les Indiens donnent le nom de médecine à tout ce qui leur semble extraordinaire, incompréhensible, religieux. Tous les campements abandonnés le long de cette route furent visités et examinés en détail. Après avoir ramassé une quantité d'objets qu'ils me montrèrent pour en connaître l'usage et la signification , ils remplirent leurs havre-sacs de couteaux , de cuillers, de fourchettes , de bassins , de cafetières et d’autres ustensiles de cuisine , de haches, de marteaux, etc., etc. ; ils se firent des colliers avec des morceaux de tasses de faïence, d’assiettes et de plats, qui portaient quelque trace d'une inscription ou d’une figure ; ils se les suspendirent au cou et aux oreilles. Que de récits nos Indiens auront à faire concernant {a Grande Route de la Médecine des blancs, lorsque, de retour dans leurs villages, ils se trouveront au milieu d’un cercle de parents et d'amis |
Mais ces débris de toute nature ramassés par nos Indiens n'étaient pas les seuls vestiges de la multitude d'émigrants qui, pour aller à larecherche de l'or , s'étaient lancés à travers cette immense plaine, affrontant avec unrare courage des fatigues et des difficultés inouïes. Les ossements blanchis des animaux domestiques disséminés sur la route, les tertres funèbres élevés à la hâte sur le tombeau d'un parent ou d'un ami décédé dans ce long voyage, et le tribut payé à sa mémoire par
une inscription grossière taillée sur un morceau de planche ou sur une étroite pierre, d'autres mottes funéraires sans marque aucune ni trace d'affection ou de souvenir, fournissaient des preuves évidentes que la mort avait considérablement éclairci les rangs de ces tristes voyageurs. Par suite de tant de désastres, de nombreux émigrants se sont trouvés arrêtés soudain dans leur course, et ont vu s'évanouir le mirage trompeur des richesses qu'ils se flattaient de conquérir.
Les nombreux fragments de voitures , de waggons et de charrettes, les tas de provisions délais- ‘sées , les outils de toute espèce , et d’autres objets dont les émigrants s'étaient pourvus à des prix élevés, mais que les plus impatients, désireux de devancer les autres à l'Eldorado de l'ouest, avaient abandonnés et jetés , témoignaient également de cette insouciance téméraire avec laquelle ils s'étaient hasardés dans cette entreprise, et qui fut si fatale à un très-grand nombre. Arrivés en 1848, dans les régions arides de la Californie supérieure, la famine les avait réduits d'abord à manger leurs bêtes de somme. Bientôt ils se jetèrent, dit-on, sur les cadavres; puis les mourants ne furent point épargnés, et enfin ils s’entre-dévorèrent... Le tableau qu’en trace Thornton dans son journal est le plus affreux qu’on puisse lire... Toutes ces scènes se déroulaient à nos yeux, avec leurs douloureux souvenirs ; elles offraient la preuve désolante mais salutaire de l'incertitude qui plane toujours sur la
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réussite des plus hautes perspectives de la sagesse humaine, et des déceptions qui font connaître à l'homme sa profonde faiblesse.
Nous suivimes la grande route au sud de la rivière Platte, au pied des grandes Côtes-Noires. Sur ce chemin, nous nous trouvâmes à l'abri des obstacles qui avaient mis si souvent en danger nos voitures etnosanimaux. Après huit jours devoyage sans le moindre accident, nous arrivâmes au fort Laramie. Le commandant nous apprit que le grand conseil des Indiens devait avoir lieu à l'embouchure de la Rivière aux chevaux, dans une vaste plaine située à trente-sept milles plus bas, et arrosée par la Platte. Le lendemain, j'acceptai l'invitation que le respectable colonel Campbell me fit de m'y rendre ; je pris place dans sa voiture, ei nous arrivâmes à la plaine du conseil, au coucher du soleil. Le surintendant colonel M. Mitchell me reçut avec la plus franche cordialité et la plus aimable bienveillance ; il insista pour que je fusse son hôte pendant tout le temps que durerait le conseil. Toutes les autres personnes du fort se montrèrent également pleines d'égards pour moi.
Dans la plaine déjà indiquée se trouvaient environ mille loges (dix mille sauvages) appartenant à différentes tribus, savoir : les Sioux, lesSheyennes et les Rapahos, avec plusieurs députations des Corbeaux, des Serpents ou Soshonies, des Arickaras, Assiniboins et Minatarees. Dans une prochaine lettre, je me propose de vous entretenir de
l'objet de la réunion de ce conseil et de mes rapports, à cette occasion, avec les Indiens.
Agréez, etc.
P.J. DE SMET, S. J.
P. S. Liste des animaux tués par nos chasseurs depuis le 1° août jusqu'au 9 septembre 1851.
4 chevreuils, 11 gazelles , 37 vaches (buffles), 22 taureaux (buffles) , 3 ours, 2? cerfs, 7 grusses cornes ou moutons de montagne , 2 blaireaux , 2 mephitis americana (bêtes puantes), 1 porc-épic, 17 lièvres et lapins, 13 canards, 18 coqs de bruyère et 16 faisans.
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Université de Saint-Louis, 26 janvier 1852.
Pendant les dix-huit jours de l'assemblée du grand Conseil, l'union et l'harmonie qui régnaiïent parmi les dix mille Indiens étaient vraiment admirables et au-dessus de toute louange. Leurs haines implacables , leurs inimitiés héréditaires , leurs guerres cruelles et sanglantes, tout le passé, en un mot, parut oublié. Ils se visitèrent, fumèrent ensemble le calumet de paix, se firent des échanges de présents, se donnèrent des festins nombreux ; les loges étaient ouvertes à tous les étrangers. Ensuite, chose qui ne se pratique guère que dans les circonstances les plus délicates, les plus amicales et les plus exceptionnelles, il y eut un
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grand nombre d'adoptions d'enfants faites de part et d'autre. Entre les agents du gouvernement, le surintendant du territoire indien le colonel D. D. Mitchell et le major Fitzpatrick , l'accord était parfait; rien ne fut omis pour nourrir et fortifier ces germes de paix et ces bons sentiments. Le but de la réunion était de donner une preuve marquée de la grande bienveillance qui animait le gouvernement américain ainsi que du désir sincère où il était d'établir une paix durable parmi les tribus hostiles, et de leur accorder une indemnité pour droit de passage sur leurs terres par les blancs , et pour les torts ou ravages que ceux-ci avaient pu leur faire essuyer.
À l'ouverture du grand Conseil, Le surintendant fit entendre aux sauvages qu'il leur importait d'accepter le traité, tel qu'il avait été préparé d'avance avec l'agrément du Président des États- Unis. Le traité fut lu , sentence par sentence , et expliqué aux différents interprètes pour qu’ils pussent donner le sens exact et propre de chaque article. Le préambule explique que c’est un pacte à conclure entre les agents nommés par le président d'une part, et, de l'autre , par les principaux chefs et braves soldats des nations indiennes qui résident au sud du Missouri, à l’est des montagnes Rocheuses, et au nord de la ligne limitrophe du Texas et du Mexique, savoir : les Sioux ou Dacotahs, les Sheyennes, les Rapahos, les Corbeaux, les Assiniboins, les Minatarees, les Mandans
et les Arickaras. Voici, en abrégé, les principaux articles de ce traité. — Art. 1‘. Le droit reconnu et accordé aux États-Unis, de la part des Indiens, d'établir sur leur territoire des routes et des postes militaires. — Art. 2. Les obligations admises , et jurées pour le maintien de la paix , de réparer les dommages et les pertes éprouvés par les blancs, du fait des Indiens. — Art. 3. Indemnité accordée aux Indiens, pour la destruction causée dans leurs chasses, leurs bois, leurs prairies, etc., par les voyageurs des États qui traversent leur pays. Cinquante mille piastres ou dollars en or (262,500 francs) leur sont accordés immédiatement à ce titre. — Art. 4 Pendant quinze ans, il leur sera payé chaque année cinquante mille piastres ou dollars en dons et en objets divers qui pourraient leur être nécessaires ou les plus utiles.
Le traité fut signé par les agents des États- Unis et par tous les principaux chefs des différentes nations.
Une autre convention fut proposée, en faveur des métis et des blancs qui résident dans le paysindien, à savoir : « Qu’une étendue de territoire serait assignée à leur usage pour la formation d'établissements agricoles , et qu’ils obtiendraient l’aide du gouvernement dans l'exécution de ce projet. » C'est l'unique moyen de réunir et de conserver toutes ces familles éparses, qui deviennent chaque année de plus en plus nombreuses , et de les fixer dans une ou deux colonies avec des églises et des
écoles pour s'instruire et procurer ainsi le bienêtre général.
À peu d'exceptions près, tous les métis ont été baptisés et reçus comme enfants de l'Église.
Depuis vingt ans , ils désirent et demandent avec instance des prêtres catholiques , manifestant ainsi leur bonne volonté de faire tout ce qui est en leur pouvoir afin de subvenir aux besoins et au maintien de leurs missionnaires. Si les supérieurs ecclésiastiques n'y pourvoient en temps , il est à craindre que ces nouvelles colonies ne passent sous la direction d'hommes qui feront tout ieur possible pour éteindre dans les cœurs de ces braves et simples métis les germes de foi et les bons sentiments qu'ils montrent en faveur du culte catholique. Auront-ils enfin des prêtres ? C'est une question de la plus haute importance et dont dépend le salut de plusieurs milliers d'’âmes. Elle va se décider bientôt ; elle s'agite déjà , et à moins que des missionnaires fervents n'y soient envoyés, nous le répétons , il est à craindre que les ennemis de l'Église ne prennent les devants sur ce terrain vierge , et ne s’y établissent.
.. Le deuxième dimanche de septembre, fête de
l'Exaltation de la Sainte Croix , trois jours après mon arrivée dans la plaine du grand Conseil, quelques loges de peaux furent arrangées et ornées en forme de sanctuaire. Sous cette voûte improvisée, j'eus le bonheur d'offrir le très-saint sacrifice de la messe , en présence des messieurs
du Conseil , de tous les blancs , des métis et d'un grand nombre d'Indiens. Après l'instruction, vingthuit enfants et cinq adultes furent régénérés dans les saintes eaux du baptême, suivant toutes les cérémonies du rite catholique.
Les Canadiens, les Français et les métis qui habitent le territoire indien témoignent aux prêtres qui les visitent une grande bonté et beaucoup de respect. Il est vraiment affligeant de les voir errer çà et là comme autant de brebis égarées. J'ai la ferme conviction que deux bons missionnaires obtiendraient parmi eux les plus grands succès. Bientôt de belles chrétientés s’élèveraient ; elles fourniraient des catéchistes qui travailleraient de concert avec les prêtres à la conversion de tant de malheureuses tribus abandonnées aujourd’hui dans leurs vastes déserts, sans consolation et sans espoir.
Pendant les quinze jours que je passai dans la plaine du grand Conseil , je fis des visites fréquentes à différentes bandes de sauvages, accompagné d'un interprète. Celui-ci m'aida avec une extrême obligeance à faire connaître à ces Indiens la sainte loi du Seigneur. Ils assistèrent aux instructions avec empressement et intérêt. Chaque fois que je parlais des vices auxquels je les connaissais enclins, ils s’'avouaient coupables avec une simplicité et une franchise étonnantes. Dans une instruction sur les dix commandements de Dieu, que je faisais un jour au camp des Ogallalas,
tribu siouse , comme je leur donnais l'explication du sixième et du septième commandement : « Luæurieux point ne seras, etc. ; Faux témoignage ne diras, etc., » un chuchotement universel et un rire embarrassé se manifestèrent dans l'auditoire. Je m'informai du motif de ce qui se passait, et leur dis : « La parole que je vous annonce est la loi de Dieu , imposée à tous les hommes sur la terre, et non pas la mienne ; elle demande toute votre attention et tout votre respect ; ceux qui observent les commandements auront la vie éternelle, tandis que les prévaricateurs de la loi sainte auront l'enfer et ses tourments pour partage. » Le grand chef se leva aussitôt et me répondit : « Père, nous avons ignoré la parole du Grand-Esprit et nous avouons nos fautes. Nous sommes tous de grands menteurs : nous avons volé, tué, incendié et fait tout cé qüe le Grand-Esprit défend de faire ; | si vous restiez ici pour nous enseigner , nous | tâcherions de mieux vivre à l'avenir. »
Ils me prièrent de leur donner l'explication du baptême ; plusieurs d'entr: eux avaient assisté à la cérémonie de cette régénération spirituelle, lors- | que j'eus la consolation d'y admettre les enfants | métis. Je me rendis à leur demande et leur fis une longue instruction sur les bienfaits et les obliga- | tions du sacrement. Tous me prièrent d'accorder cette même faveur à leurs enfants. Le lendemain la + | solennité eut lieu ; deux cent trente-neuf enfants ; ( ogallalas (les premiers de leur tribu) furent :ap-
tisés , à la grande joie de toute la nation. J'eus chaque jour des conférences avec les sauvages, tantôt dans l’une , tantôt dans l’autre bande ; toujours ils m'écoutaient avec la plus grande attention et le plus profond respect , exprimant le vif désir d'avoir des prêtres missionnaires d2 résidence au milieu d'eux. Parmi les Rapahos, j'ai baptisé trois cent cinq petits enfants, parmi les Sheyennes , le nombre d'enfants baptisés montait à deux cent cinquante-trois ; parmi les Brüûlés et les Osages Sioux, à deux cent quatre-vingts ; et dans le camp de l'Ours-Barbouillé, il y en eut cinquante-six. Le nombre de métis baptisés dans la plaine du grand Conseil et sur la Platte fut de soixante et un. Dans les différents forts du Missouri, pendant les mois de juin et de juillet derniers , trois cent quatre-vingt-douze enfants ont été baptisés. Le nombre total de ceux qui reçurent le baptême est de quinze cent quatre-vingt-six. Il en est mort un grand nombre un peu plus tard par suite de différentes maladies qui ont ravagé les camps indiens.
J'ai été témoin pour la première fois d'une singulière coutume, à laquelle les Sheyennes semblent attribuer autant d'importance que les peuples asiatiques en attachent à la circoncisin ; c'est « la coupure ou section qui se fait aux oreilles des enfants. » Cette pratique paraît être générale parmi toutes les tribus du haut Missouri et probablement chez d’autres encore, peut-être avec quelque variété dans la forme ou la cérémonie. Parmi les Sheyennes ,
la mère choisit elle-même l'opérateur et lui remet le couteau entre les mains. Elle étend son enfant sur une peau soigneusement préparée et peinturée, que les Canadiens appellent « pare-flèche. » Tandis qu’un des parents ou äes amis tient le petit patient dans une position immobile , l'opérateur fait cinq incisions dans le bord de chaque oreille ; ces incisions sont destinées à recevoir plus tard des ornements. La mère offre ensuite un cheval à l'opérateur et fait quelque autre cadeau à chacun des assistants. Dans le même local, grossièrement construit à cette occasion et composé de six loges . nous fûmes témoins d’une autre cérémonie. Les Sos: honies ou Serpents avaient à peine quitté les monts ‘ Rocheux pour se rendre au grand Conseil, quand ils furent suivis et attaqués par des Sheyennes qui tuèrent deux hommes et ‘enlevérent leurs chevelures. Les Sheyennes « durent payer ou couvrir les corps, » satisfaction requise par les Indiens, avant d'accepter le calimet de paix. Les principaux chefs de la nation sheyenne et quarante . guerriers soshonies s'étaient rassemblés à cet effet. D'abord plusieurs discours furent prononcés de part et d'autre, comme des préliminaires de paix. On servit ensuite un festin, auquel tous prirent part, et qui consistait en maïs écrasé et bouilli. Les chiens rôtis furent épargnés ; les Soshonies semblent n’y pas tenir dans leur menu. Après le festin, les Sheyennes apportèrent des présents qui consistaient en tabac, couvertures, couteaux,
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pièces de drap rouge et bleu, et les placèrent soigneusement au milieu du cercle. Les deux chevelures furent exposées et présentées aux frères des malheureuses victimes ; ils étaient assis à la place principale entre les deux chefs de la nation. Il paraît que la « grande danse de la chevelure » n'avait point eu lieu. Cette cérémonie , qui est une condition essentielle ou sine quâ non de la paix, consiste en des sauts extravagants et des chansons. Dans ces chansons, on passe en revue tous les exploits des guerriers. La danse se renouvelle chaque jour et se prolonge souvent durant plusieurs semaines. Les femmes , vieilles et jeunes , ainsi que les enfants, ont le droit d’y prendre part. Ce sont les femmes qui s’y distinguent le plus par leur tapage et leurs mouvements désordonnés.
Les frères des Indiens tués avaient l'air sombre et triste. En acceptant les chevelures , ils montrèrent une douloureuse et profonde émotion. Toutefois ils embrassèrent les meurtriers, reçurent leurs présents qu'ils distribuèrent en grande partie. La scène était fort intéressante. Les marues d'amitié se donnèrent ensuite ; elles consistaient principalement en adoptions réciproques des enfants. Les orateurs employaient toute leur éloquence afin de fortifier le bon accord qui semblait régner dans l'assemblée, et de rendre la paix durable entre les deux tribus. La nuit suivante, les Sheyennes se rendirent aux loges des Soshonies , qui se trouvaient campés à côté
de ma petite tente ; leurs chants et leurs danses, qui se prolongèrent jusqu'au point du jour, m'empêchèrent de fermer l'œil pendant toute la nuit. Parmi les sauvages, les jeux sont très-innocents ; jamais même je n'ai remarqué la moindre chose qui pât alarmer la pudeur. Pendant mon insomnie , je me sentis enflammé de zèle en pensant au bien que les missionnaires pourraient faire à ces peuples dont les dispositions sont si bonnes. Si les prêtres d'Europe le savaient, ils accourralent en rique pour réjouir notre mère la sainte Église en lui donnant des milliers d'enfants nouveaux ?
J'eus souvent occasion, et surtout dans cette assemblée, d'observer l'habileté et la facilité avec lesquelles les sauvages se communiquent leurs
idées par des gestes et des actions vraiment expressives. Ce mode de langage est universellement en vogue parmi les tribus du haut Missouri, et semble être aussi parfait parmi eux que l’est parmi nous celui des sourds et muets. Au moyen de ces gestes, un Indien vous racontera les principaux événements de sa vie. Lorsqu'ils se rencontrent dans le désert pendant leurs excursions, ils se font des signes, à une grande distance, avant de s’approcher ; ils savent immédiatement à qui ils ont affaire et de quoi il s'agit. D'autres façons de se communiquer leur pensée sont encore plus remarquables : les figures grossières qu'on voit sur les peaux de buffles sont des hiéroglyphes aussi facile-
ment compris par un Indien intelligent que les paroles écrites le sont pour nous ; ils contiennent très-souvent l'histoire de quelque grand événement. Ce n’est pas toutefois que les mots manquent dans leurs langues, qui sont très-expressives.
J'ai assisté à toutes les assemblées du grand Conseil depuis le commencement jusqu’à la fin. Comme je l'ai déjà dit, dix mille Indiens, appartenant à différentes tribus et dont plusieurs avaient toujours été en guerre, se trouvaient réunis sur la même plaine. Pendant les vingt-trois jours que dura la réunion, il n’y eut rien de répréhensible sous le rapport du bon ordre ; tout y fut paisible et tranquille ; c'est beaucoup pour des sauvages. Ils semblaient ne composer qu'une seule et même nation. Bienveillants les uns envers les autres, ils passaient des heures entières en visites, en festins et en danses ; parlaient de leurs guerres et de leurs divisions , jadis interminables, comme de choses oubliées et qu'il fallait à tout jamais « enterrer, » selon leur expression. Il n’y eut pas le moindre désordre et jamais le calumet ne passa si joyeusement entre tant de mains différentes. Pour faire connaître toute l'importance du calumet, il faut savoir que quand deux sauvages le fument ensemble, cela équivaut à un pacte confirmé par serment, auquel personne ne pourrait contrevenir sans se déshonorer aux yeux de toute la tribu. Ce fut un spectacle vraiment touchant quede voir le calumet, cet emblème de la paix indienne, élevé vers le ciel
par la main d'un Peau-Rouge qui le présentait au Maître de la vie , implorait sa pitié pour tous ses enfants sur la terre, et le priait de daigner fortifier en eux les bons desseins qu'ils avaient conçus. Les repas furent nombreux et bien fréquentés. Peut-être à aucune époque des annales indiennes n'y eut-il un plus grand massacre de la race canine. La chair du chien parmi les Peaux-Rouges est de tous les mets le plus honorable et le plus distingué. On comprend donc ce carnage. Je fus invité à plusieurs de ces festins ; un grand chef en particulier voulut me donner une marque spéciale de sa bienveillance et de son respect. Il avait fait remplir sa grande chaudière de petits chiens gras ; on les y avait jetés avec la peau et tout. Il me présenta, dans un plat de bois, le plus gros, bien bouilli. J’en trouvai la chair vraiment délicate ; et je crois pouvoir affirmer qu'elle est préférable à celle du petii cochon, dont elle a un peu le goûi. Les sauvages mé régalèrent aussi d’un plat trèsestimé parmi eux ; il consiste en prunes séchées au soleil, et préparées ensuite avec des restes de viande en forme de ragoût. J'avoue que je le trouvai assez bon. Mais voici ce qu'on m'apprit plus tard sur la façon dont on le prépare. Lorsqu'une femme sauvage veut conserver des prunes, qui sont très-abondantes dans ce pays, elle en recueille une grande quantité et invite toutes ses voisines à venir passer chez elle une après-dirée. Toute leur occupation consiste alors à jaser et à
extraire en suçant les noyaux des prunes. Elles sèchent ensuite les fruits et les conservent avec soin pour quelque grande occasion.
Les chariots qui contenaient les présents du gouvernement destinés aux [Indiens arrivèrent le 20 septembre. L’heureuse arrivée de ce convoi fut pour tous un sujet de grande joie. On commençait à sentir le dénûment et la disette. Le jour suivant, les chariots furent déchargés et les présents convenablement disposés. Le drapeau des États-Unis fut hissé au haut d'un mât en face de la tente du surintendant, et un coup de canon annonça à tous les sauvages que le partage des présents allait avoir lieu. Aussitôt on vit accourir des camps hommes, femmes et enfants, pêle-mêle, en grand costume, le visage barbouillé de couleurs et décorés de tous les colifichets possibles. Ils prirent leurs places respectives, marquées d'avance, formant un cercle immense, qui renfermait plusieurs arpents de terre, autour des marchandises. La vue d’une pareille scène eût été un sujet bien intéressant pour le pinceau d'un peintre habile.
Les grands chefs des différentes nations furent servis les prem ers ; on commença par les habiller. Imaginez-vous les allures singulières qu'ils prirent en se présentant devant nous dans leur nouvel accoutrement, et l'admiration qu'ils excitèrent parmi leurs compagnons, qui ne pouvaient se lasser de les contempler. Les grands chefs furent donc culottés pour la première fois de leur vie ; on
leur mit un uniforme de général, avec un beau sabre doré, pendant au côté ; des cheveux trèslongs leur tombaient sur les épaules, et le tout était rehaussé par l'aspect burlesque de leurs figures enluminées.
M. le surintendant Mitchell en fit ses agents pour la distribution des présents. Ils prirent les arrangements avec la plus grande bienveillance et la plus stricte justice ; toute cette multitude était respectueuse et tranquille, ne donnant pas le moindre signe d’impatience ou de jalousie ; chacun parut indifférent jusqu'à ce qu'il eût reçu sa part. La distribution finie, les sauvages, contents et paisibles , s'éloignèrent de la plaine avec leurs familles... Ils apprirent bientôt la bonne nouvelle que les buffles étaient réunis nombreux sur la Fourche du Sud de la Platte, à trois jours de marche, et ils se dirigèrent en toute hâte vers l'endroit, déterminés à demander satisfaction aux buffles pour la faim qu'ils avaient parfois endurée dans la plaine du grand Conseil. Cette assemblée fera époque parmi eux et laissera toujours, je l'espère , un bon souvenir. Elle se termina le 23 septembre.
Je suis convaincu que l’heureuse issue de ce Conseii doit être attribuée, en grande partie, aux mesures prudentes adoptées par les commissaires, et plus particulièrement encore aux manières conciliantes dont ils usèrent dans leurs rapports et leurs transactions avec les sauvages. Le Con-
seil produira le résultat que le gouvernement a droit d'en attendre ; ce sera le commencement d’une nouvelle ère pour les Peaux-Rouges, d'une ère de paix. À l'avenir, les voyageurs paisibles pourront traverser le désert sans être inquiétés ; et les Indiens n'auront plus rien à craindre de la part des mauvais blancs.
Agréez, etc.
P. J. DE SMET, S. J.
Université de Saint-Louis, 30 janvier 1852.
Le 23 septembre, assez tard dans l'après-midi , je fis mes adieux aux créoles, aux Canadiens et aux métis. Je les exhortai à bien se conduire, à bien prier et à espérer que le Seigneur leur enverrait bientôt des secours spirituels pour leur bonheur et celui de leurs enfants. Je donnai une dernière poignée de main aux chefs et à un bon nombre de sauvages , et leur adressai quelques paroles encourageantes. Je promis de plaider leur cause devant « les grandes Robes noires, » à qui j'exposerais les désirs, les bonnes intentions et les sentiments qu'on m'avait exprimés ; eux, de leur côté, s’engagèrent à implorer chaque jour « le
Maitre de la vie, » dans toute la sincérité de leur cœur, afin d'en obtenir des prêtres zélés, qui leur feraient connaître le chemin du salut, que Jésus- Christ est venu tracer à tous ses enfants sur la terre.
Je me dirigeai ensuite vers l'endroit appelé « les Fontaines, » à une distance de quatorze milles, dans les environs de la maison de traite ou factorerie à Robe-doux , que le colonel Mitchell avait nommée le « Rendez-vous , » pour tous ceux qui songeraient à se rendre dans les États de l'Union.
Le 24, avant le lever du soleil, nous partimes en bonne et grande compagnie. Je visitai en passant deux autres maisons de traite, pour y baptiser cinq enfants métis. Dans le courant de la journée, nous passâmes le fameux rocher appelé la Cheminée , tant de fois décrit par les voyageurs. Je l'avais déjà vu en 1840 et 1841 , lors de mes deux premiers voyages aux montagnes Rocheuses. J'en ai parlé dans mes récits. Je trouve que la Cheminée a beaucoup diminué depuis.
Nous jetâmes un dernier coup d'œil sur les singulières productions de la nature, le Vieux-Chàleau et la Tour, qui se trouvent dans le voisinage de la Cheminée. Elles ressemblent à des ruines d'anciennes maisons seigneuriales.
Arrivés sur la Platte, à l'endroitappelé « le Ravin des Frênes, Ash-Tree Hollow, » nous nous dirigeâmes vers la Fourche du Sud, à la distance de
quinze milles, à travers une belle route , sur un
terrain très-élevé. Ici nous rencontrâmes le prince Paul de Wurtemberg (1), accompagné seulement d'un officier prussien. Ils se proposaient d'aller faire une chasse dans les montagnes de la rivière au Vent. Nous échangeâmes nos petites nouvelles, et nous reçûmes avec plaisir les informations intéressantes que le prince voulut bien nous donner. Il faut que Son Excellence ait vraiment de l’énergie, surtout à son âge, pour faire une si longue route, dans un pareil désert, accompagné d'un seul homme, et dans un misérable petit char ouvert, qui portait leur bagage et leurs provisions. On m'a dit peu après que le dessein du prince Paul était d'aller choisir un endroit conv#nable situé non loin des montagnes au Vent, propre à l’agriculture, e d'y établir une grande colonie allemande. No
vivons dans un siècle où les merveilles se multiplient , et l'on ne saurait dire ce qui peut arriver dans un temps rapproché , en fait de colonisation, quand on a vu le succès des Mormons qui, en moins de cinq années, ont changé la face d'un affreux désert en un pays d’abondance. Cependant j'ose affirmer que si réellement, ce que j'ai peine à croire, le Prince a formé le projet qu'on lui
(1) Le prince PauL-Charles-Frédéric-Auguste , frère de feu le roi de Wurtemberg GuiLLAuUME I Frédéric-Charles, naquit le 19 janvier 1785 , mourut le 16 avril 1852 ; il fut marié le 28 septembre 1805 à la princesse Catherine-Charlotte, née le 17 juin 1787, morte le 12 décembre 1847, fille de feu Frédéric duc de Saxe-Altenbourg. (Note de la présente édition.)
suppose, je plains de tout mon cœur ceux qui s'embarqueront les premiers pour cette expédition. Les ennemis qu'ils auront à combattre sont encore trop puissants : les Corbeaux, les Pieds-noirs, les Sioux, les Sheyennes, les Rapahos et les Serpents sont les tribus les plus redoutables et les plus guerrières du désert. Une colonie qui chercherait à se caser dans un tel voisinage et contre le gré de ces tribus trouverait les plus grands obstacles à vaincre et les plus grands dangers à courir. L'influence de la religion catholique seule pourrait préparer ces parages à une telle transformation. Les promesses et les menaces des colonisateurs, les fusils et les sabres ne feront jamais ce que peut faire la parole de paix d'une Robe noire, la vue de l’étendard civilisateur de la croix.
De la traverse de la Fourche du Sud jusqu’à la jonction des Grandes Fourches, on compte la distance de soixante-quinze milles , et de là au fort Kearny il y a cent cinq milles. Le bois est très-rare sur les bords de la rivière Platte ou Nébraska. Depuis la jonction des deux fourches jusqu'à son embouchure, la vallée a de six à huit milles de largeur, tandis que la rivière même est large d'environ deux milles. Au printemps , à la fonte des neiges, lorsque cette rivière est comble, elle présente une surface d'eau magnifique avec un grand nombre d'îles et d'îlots, couverts de ver-, dure, de cotonniers et desaules. Pendant l'automne, au contraire, la rivière est très-peu intéressante et
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elle perd toute sa beauté. Ses eaux s’écoulent alors par un grand nombre de passages ou de ruisseaux, qui existent partout presque inaperçus, entre les bancs de sable.
Lorsque le bois manque, ce qui arrive assez souvent sur la Nébraska, on se sert de la fiente séchée de buffle pour préparer les repas; elle brûle comme la tourbe.
Le sol de cette vallée est généralement riche, mêlé toutefois de sable dans plusieurs endroits ; on y trouve une grande variété de gazon et de plantes couvertes de magnifiques fleurs ; c'est un vaste champ ouvert aux amateurs de la botanique. À mesure qu'on s'éloigne de la vallée, on remarque un changement très-sensible dans les produits du sol : au lieu d’une végétation robuste et vigoureuse, vous trouvez les plaines couvertes d'une herbe courte et frisée, très-nourrissante cependant et rocherchée par les bandes innombrables de buffles et d’autres animaux qui y paissent.
Le 3 octobre, nous arrivâmes au fort Kearny, où le surintendant Mitchell eut une conférencs avec une députation de chefs et de guerriers de la tribu des Pawnees, au nombre de vingt. [ls exprimèrent leur regret de ce que, n'ayant pas assisté à la réunion du grand Consei:, ils se trouvaient exclus des avantages que le traité ailait procurer aux
autres tribus, et n'avaient eu aucune part dans
les présents envoyés par le gouvernement. Ils firent toutefo:s des promesses solennelles d’adhérer
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à l'esprit du traité et d'exécuter les ordres de leur « Grand-Père le Président, » qui veut qu'ils vivent en paix avec leurs voisins, et ordonne la cessation de toute déprédation exercée contre les voyageurs des États-Unis qui traversent leur territoire. Ces chefs et guerriers reçurent pcliment, mais à la façon des sauvages, les différentes députations qui nous accompagnaient pour se rendre à Washington, c'est-à-dire, les Sioux, les Sheyennes et les Rapahos, jusqu'alors leurs ennemis mortels, et ils les régalèrent de festins, de danses et de chansons. « Mon cœur bondit de joie et rit, » s'écria le chef des Pawnees-Loups, « puisque je me trouve en présence de ceux que depuis mon enfance on ma appris à regarder comme mes ennemis mortels. » « Sheyennes, » dit-il, « c'est moi et les miens qui avons fait tant d’incursions sur vos terres , pour voler des chevaux et pour enlever des chevelures. Oui, mon cœur bondit de joie, car il n’a jamais rêvé de vous voir face à face, et de vous toucher la main en ami. Vous me voyez pauvre, je n'ai pas même un cheval à monter. Eh bien, je marcherai joyeusement à pied le reste de ma vie, si le casse-tête peut être enseveli de part et d'autre. » Il offrit le calumet à tous les députés, et plusieurs l'acceptèrent. Un jeune chef sheyenne , appelé « Celui qui monte le nuage, » refusa de le toucher et répondit au Pawnee : « Ce n'est ni toi, ni ton peuple, qui m'avez invité sur vos terres. Mon père, ajouta-t-il en montrant du doigt le surin-
tendant, m'a prié de le suivre, et je lui obéis ; je n'accepte point ton calumet de paix, de crainte de te tromper. Peut-être, au moment où jette parle, : nos braves guerriers sont à la recherche des loges de ta nation. Non, je ne veux pas t'induire en erreur, et sache que la paix n'existe pas encore entre nous.Jem'exprimeici sans peur etclairement, car Je me trouve sous le drapeau de mon père. »
Les allusions du Sheyenne ne détruisirent aucunement la bonne harmonie qui semblait exister ; les danses, les chants , les discours et les festins se prolongèrent bien avant dans la nuit. Voici les noms des députés Peaux-Rouges. Ceux des Sheyennes sont : la Gazelle blanche, ou Voki vokummast ; la Peau rouge, ou Obalawska ; l'Homme qui monte les nuages, ou Vaive atoish. Ceux des Rapahos sont : la Tête d'aigle, ou Nehunutah ; la Tempête, ou Nocobotha ; Vendredi, ou Wash. De la nation des Sioux : l'Unicorne, ou Hakouitzetze ; le Petit Chef, ou Kaive ou-néve ; l'Homme à écailles , ou Pou-askawit-cah-cah ; la Biche sur ses gardes, ou Chakahakeecktah ; \'Oie, ou Mawgah ; ce dernier appartient à la bande des Sioux Pieds-Noirs. Les deux Ottos avec leurs femmes, qui nous rejoignirent plus tard, sont : le Cerf-Noir, ou Wah-rush-a-menee, avec sa femme la Plume à l'aigle, ou Mookapee ; l'Ours noir, ou Wah-sho-chegorah, avec sa femme l'Oiseau qui chante, ou Hou-ohpee.
Aufort Kearny, nous nous séparâmes du colonel
Mitchell et de sa suite, qui prirent le chemin de la rivière à la Table. Je me joignis au major Fitzpatrick et aux députés, et nous suivimes la route du sud, qui traverse le territoire indien.
L'étendue du pays qui se trouve entre les frontières du Missouri et la grande rivière Bleue, pendant l'espace d'environ deux cents milles, présente une grande uniformité dans ses principaux traits caractéristiques. Cette contrée offre, en général, de belles prairies, et un sol riche en dépôts de matières végétales. Elle est arrosée par des rivières et des ruisseaux innombrables, tributaires des rivières Kansas, Nébraska, Arkansas, Missouri et Osage. Les bords de toutes ces rivières, sauf quelques rares exceptions, sont bien boisés ; on y voit des forêts de chênes et de noyers de différentes espèces, d’érables, de cotonniers, et une grande variété d'arbres qu'on retrouve dans l'Est. Les côtes et les coteaux dans plusieurs endroits, abondent en belles fontaines environnées de superbes bosquets arrangés avec autant d'ordre et de goût que s’ils eussent été plantés par la main de l’homme, tandis qu'une verdure et un gazon luxuriant émaillé de fleurs odoriférantes prennent la place des broussailles.
Les prairies, de tous côtés environnées de forêts, et que baignent de clairs ruisseaux, présentent à la vue un océan de verdure parsemée de fleurs, qu'on voit s'agiter par les vents et qui parfument l'air d'odeurs variées. Les cours d’eau sont limpides ;
ils coulent sur des lits rocailleux entre des bords élevés ; ils aboncent en poissons. La vallée du Kansas est large, d'un sol noirâtre et riche en terre végétale ;: on peut en dire autant des vallées des autres rivières dans ce territoire ; elles sont toutes favorables à l'agriculture. La contrée présente le double avantage d'être propre aux travaux du labourage et de contenir en abondance des pâtures où des milliers d'animaux pourraient être élevés à peu de frais.
Le major Fitzpatrick avait préférésuivre la route . du Sud, pour donner à nos amis, les députés sauvages, une excellente occasion d'être les témoins du progrès surprenant que peuvent réaliser les blancs dans l'agriculture et dans les arts mécaniques. Il voulait ainsi leur donner une leçon pratique des travaux qui conduisent graduellement au bien-être et à l’aisance , et leur faire voir qu’en adoptant des habitudes d'industrie, l'homme n'a pas besoin de rôder sans cesse partout et de voyager dans tous les endroits, souvent au péril de la vie ou avec la plus grande pénurie de vivres; mais qu’il peut facilement se créer l'abondance autour de soi, par une activité persévérante et bien réglée.
Nous arrivâmes à Sainte-Marie, parmi les indiens Potowatomies, le 11 octobre. Mgr Miége et tous les autres Pères de la mission nous y reçurent avec une grande cordialité et une bienveillance extrême.
Une quantité de végétaux et de fruits, tels que
patates, carottes, navets, citrouilles, panais, melons, pommes et pêches, furent placés devant les députés indiens ; ils y firent grandement honneur. La chose avait été concertée afin de leur donner le goût du travail par le goût des légumes.
Un des principaux députés, la Tête-d'aigle, me dit : « Aujourd'hui, Père, nous comprenons tes paroles. Tu nous as dit dans le camp que les buffles disparaîtraient de notre territoire, au bout de quelques années ; que nous avions à prendre des mesures contre la disette ; qu’alors du sein de la terre nous pourrions arracher la nourriture et l'entretien pour tous nos enfants. Lorsque tu nous parlais alors, nos oreilles étaient encore fermées ; aujourd’hui elles sont ouvertes, car nous avons mangé les productions de la terre... Nous Voyons ici un peuple heureux, bien pourvu d'aliments et bien habillé. Nous espérons que Notre Grand-Père (l'évêque) aura pitié de nous et de nos enfants. Nous serons contents d'avoir des Robes noires parmi nous, et nous écouterons volontiers leur parole. »
Le jour suivant était un dimanche. Tous assistèrent à la grand'messe. L'église se trouva remplie ; le chœur, composé de métis et d'Indiens , chanta admirablement le Gloria, le Credo , et plusieurs cantiques. Le R. P. Gailland (1) fit en
(1) Le R. P. Maurice Gailland , S. J. se trouve aujourd’hui encore au milieu des Potowatomies, continuant avec zèle l'œuvre de civilisation chrétienne entreprise par ses devanciers, (Note de la présente édition.)
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langue potowatomie un sermon qui dura trois quarts d'heure. Le nombre des communiants était considérable. L'attention, la modestie et la dévotion de tous les auditeurs, dont quelques-uns avaient des livres de prières, d’autres des chapelets , fit une profonde et , je l'espère, une durable impression sur l'esprit de nos sauvages des plaines. Durant plusieurs jours ils ne cessèrent d’en parler et de m'interroger sur la doctrine qui doit les rendre heureux et les conduire au ciel.
Nous trouvâmes la mission Sainte-Marie dans une condition très-florissante. Les deux écoles sont très-fréquentées ; les Dames du Sacré-Cœur ont su gagner l'affection des filles et des femmes de la nation, et les instruisent avec le plus grand succès. Les Potowatomies rapprochent de plus en plus leurs demeures de l'église et de « leurs bons Pères » ; ils ont commencé avec résolution à cultiver et à élever des animaux domestiques. Chaque dimanche, les Pères ont la douce consolation de contempler une belle assemblée d'Indiens réunis dans la cathédrale en bois, et d'y voir quatrevingts à cent vingt personnes s'approcher pieusement de la sainte table. Nous passâmes deux jours à la mission ; les sauvages quittèrent l'établissement le cœur rempli de joie et avec l'espoir de trouver un jour le même bonheur au milieu de leurs propres tribus. Ah! puisse leur attente se réaliser un jour !
Le temps était beau ; en trois journées nous nous
rendîmes à Westport et à Kansas, sur le Missouri.
Le 16 octobre, nous primes nos places à bord du bateau à vapeur Clara. Nos députés indiens n'avaient jamais visité un village ou établissement de blancs ; sauf ce qu'ils en avaient vu aux forts Laramie et Kearny, ils ne connaissaient rien de la construction des maisons, et par conséquent en parcourant celles-ci, ils étaient remplis d'admiration. Quand ïls virent our la première fois un bateau à vapeur, leur étonnement fut au comble ; ils se montrèrent craintifs en montant à bord. Il se passa un temps assez considérable avant qu'ils pussent s'accoutumer au bruit et à la confusion qu'occasionnent le sifflement de la vapeur, les sons de la cloche, les cris des matelots, etc. Ils appelaient le bateau « le Cheval à feu, » et se réjou “nt à la vue d'un autre navire qui s'avançait sur la rivière avec un « papoose » ou petit enfant, c'est-à-dire un esquif attaché à la poupe. » Depuis que leurs appréhensions avaient disparu, leur curiosité augmentait ; ils prenaient le plus grand intérêt à tout ce qu'ils voyaient. Ils portaient leur grand costume et restaient assis sur le tillac ; à l'approche de chaque ville et de chaque village, ils les saluaient par des exclamations de joie et des chansons.
Le 22 octobre, nous abordâmes au port de Saint-Louis.
Quelques jours après, tous les membres de la députation indienne furent invités ‘à un festin dans
notre université. Ils furent heureux de la réception et surtout des paroles encourageantes que leur adressa, par interprète, le R. P. Provincial, et de l'espoir qu’il leur donna d'obtenir pour eux des Robes noires.
Je joins à cette lettre un relevé, sous forme de tableau, des différentes tribus indiennes dans le Haut-Missouri, et des localités qu'elles occupent aujourd'hui; il est fait d'après les meilleurs renseignements que j'ai pu recueillir et que j'ai ‘tirés principalement du journal de M. Thaddée Culbertson, publié à Washington.
Agréez, etc.
P. J. DE SMET, S. d.
P. S.— On trouve fréquemment le mot de médecine dans les lettres ou publications qui traitent
des idées religieuses, des pratiques t des coutumes chez les sauvages de l'Amérique du Nord. Il est c nécessaire de faire connaître la signification que ” les Indiens donnent à ce mot. le Te terme Wah-Kon est employé par eux pour ti exprimer toute chose mystérieuse qu’ils ne peuvent q comprendre, soit surnaturelle, soit naturelle, soit Hi
artificielle. Une montre, par exemple, un orgue, un bateau à vapeur, toute autre pièce de mécanisme dont les mouvements ou la construction sont au-dessus de la portée de leur esprit, sont appelés Wah-Kon. Dieu est appelé Wah-Kon-Tonga ou le
Grand Incompréhensible. Le mot {onga, er sioux, signifie grand ou large.
La traduction exacte de ce mot est incompréhensible, inexprimable. Il a été mal traduit par les blancs qui le rendent par médecine ; ainsi, par exemple, le mot Wah-Kon-Tonga, ou Dieu, a été rendu par la grande médecine.
Depuis, le mot médecine a été si universellement appliqué aux cérémonies superstitieuses des Indiens, que tous les voyageurs s’en servent dans leurs écrits. Ce mot n’a aucun rapport au traitement des maladies du corps. On le mêle à tout. C'est de là que dérivent les termes de fête de médecine, chemin de médecine, loge de médecine, danse de médecine, homme de médecine, etc. ; comme aussi sac de médecine, ou sac qui contient les idoles, les charmes, les objets de leur culte superstitieux.
En donnant ce post-scriptum , je veux faire connaître la distinction qui existe entre le mot médecine employé dans le sens de médicament, et le même mot appliqué aux charmes, aux invocations religieuses, aux cérémonies, et à tout ce
qui présente un caractère: mystérieux chez les Indiens.
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