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mouvement, ce phénomène pourrait bien être produit par la réverbération du soleil sur la surface des plaines, reflétant les couleurs variées de cette verdure sur l'azur du firmament. |
Outre les inconvénients qui naissent de la nature du sol, il en est d'autres que l'été ramène toujours avec ses milliers d'insectes. Parmi ceux-ci, le plus à redouter est sans contredit le taon , dont la piqûre a plus d’une fois fait bondir de rage l'animal le plus doux. Heureusement que la Providence semble avoir donné au cheval, dans ces plaines, un défenseur également habile et dévoué ; c'est l'étourneau, que la présence de l'homme n'intimide point, et qui, voltigeant sans cesse autour du cavalier, se place sur la charge ou sur le dos du cheval, pour s'abattre ensuite avec une admirable adresse sur l'insecte malfaisant qui vient assaillir son compagnon de voyage.
Pour nous, nous eûmes à faire une guerre sans relâche à des myriades de maringouins et à leurs alliés les brûlots. Ceux-ci nous iourmentaient pendant le jour ; les autres, plus lâches, nous attaquaient pendant la nuit. Ces ennemis affamés, qui sont le produit des eaux stagnantes et des plantes en décomposition , à l'approche d'un convoi, quittent leurs demeures infectes, et l'accompagnent de leurs bourdonnements plaintifs jusqu'à l'endroit où il cherche en vain à trouver du repos, après les chaleurs et les fatigues de la journée. La tribu ailée sonne aussitôt a trompe guerrière,
et se lançant sur sa victime déjà harassée, l'aiguillonne , l'agite et la poursuit jusqu'à ce qu'elle ait assouvi sa fureur sanguinaire , et obligé l'infortuné voyageur , déjà exténué par la chaleur »à chercher un abri étouffant sous une robe de buffle ou sous une épaisse couverture. Un jour, je fus comme le point d'attaque d'un essaim de fourmis ailées. Elles fondaient sur moi avec une telle impétuosité et en si grand nombre , que j'en fus totalement couvert. J'agitai alors mon mouchoir autour de ma tête, et j'eus bientôt obtenu de mon cheval de laisser bien loin derrière nous cette phalange serrée d'insectes noirâtres, qui remplissaient un espace d'environ un quart de mille.
A ceux qui ont passé leur vie au milieu des joies de la famille , entourés de toutes les délicatesses de l'abondance, un voyage au travers du désert peut paraître une triste réalité des misères et des souffrances humaines ; mais celui qui élève ses pensées au-dessus des choses terrestres et passagères , pour se dévouer au salut de tant d'âmes infortunées qui aimeront et serviront leur Créateur quand elles l'auront connu, celui-là ne peut voir dans toutes les privations du désert, dans toutes les difficultés et les périls qui s’y rencontrent, que de légères incommodités, bien préférables pour lui aux douceurs de l'indolence et aux dangers des richesses. Il a médité ces sublimes paroles du Seigneur : que le royaume des cieux est le prix de généreux efforts, et que c'est la
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violence qui l'emporte ; il se rappelle qu'un Dieu fait homme, quoiqu'il fut sans péché, en porta cependant toute la peine. Ses souffrances lui apprennent enfin que c'est par 1es tribulations et les sacrifices qu'il peut entrer au ciel et y conduire ceux qui désirent se ranger et mourir sous l'étendard de la croix.
J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et l'estime la plus sincère, Messieurs, Votre très-humble et très-obéissant serviteur, P. J. DE SMET, S$. J.
Université de Saint-Louis, 2 juin 1849.
Messieurs,
Je vous parlais, dans ma dernière lettre, de la guerre incessante et du bourdonnement des maringouins et des brülots. J'ajouterai à cette ingrate musique le bruit plus effrayant et bien plus désagréable encore des serpents à sonnettes, que nous rencontrâmes souvent dans la région appelée Mauvaises-Terres. C'est un plateau très-remarquable dont j'essayerai tout à l'heure de vous esquisser la description, et où le Petit Missouri, la Mankizila- Watpa ou Rivière Terre-Blanche, et le Niobrarah prennent leur source.
On y trouve le caméléon aux couleurs variées,
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le hideux lézard, la petite grenouille cornue, appelée par quelques-uns, plus classiquement sans doute, du nom de salamandre, et plusieurs espèces de petites tortues. Je fus témoin, dans cet endroit, d'un fait admirable et digne d'être rapporté, produit par l'instinct du serpent à sonnettes. Le reptile se chauffait au soleil, entouré de huit ou dix petits. Dès qu'il m'aperçut, ilrâla, ouvrit la gueule, et aussitôt toute la couvée s'y réfugia. Je m'éloignai pour quelques instants et revins ensuite : les petits avaient quitté leur tombeau vivant. dans lequel ma présence les fit rentrer de nouveau.
Le sol inculte et aride des Mauvaises- Terres, qui désespérera toujours la plus laborieuse industrie et le travail le plus soutenu, compte cependant ses milliers de villages, remplis de mouvement et de vie. Je veux parler des villages nombreux habités par les chiens de prairie, dont chaque emplacement couvre une étendue de plusieurs milles, sur un plateau uni où le gazon est court et rare. L'instinct de ces étranges villageois , qui ressemblent assez à l'écureuil, a quelque chose de curieux et d'amusant. Ils arrachent jusqu'à la racine du gazon autour de leurs gîtes, et cependant ce vandalisme reconnaît quelques exceptions. Ils semblent respecter et épargner certaines fleurs qui généralement environnent leurs petites demeures et en rendent l'aspect beaucoup. plus agréable : telles sont l'Hedeoma hirta, le Solanum triflorum, le Lupinus pusillus, l'Erigeron divari-
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catum , le Dysodia chrysanthemoides , l'Ellisia nyctagenea , le Panicum virgatum.
A l'entour de leurs retraites, ils élévent la terre à environ un ou deux pieds au-dessus du sol, et c'est assez pour les mettre à l'abri des inondations qui, dans la saison des pluies ou à la fonte des neiges, les engloutiraient avec toutes leurs petites espérances. Guidés par un instinct prévoyant , ils ramassent soigneusement les pailles éparses dans la plaine et les portent dans leur asile souterrain, pour se prémunir contre les rigueurs de l'hiver. Aussitôt qu'ils s’aperçoivent de l'approche d'un cavalier , l'alarme se communique rapidement à tous les citoyens de cette singulière république. Ils quittent leurs habitations , lèvent la tête, dressent les oreilles avec inquiétude , et regardent avec anxiété... Tous se tiennent debout à l'entrée de leurs demeures, ou sur l'ouverture de leurs monticules coniques, et après un court instant de silence, c'est un chorus général d'aboiements perçants et plusieurs fois répétés. Pendant quelques instants on ne voit que vie, mouvement et agitation dans le vaste champ qu'ils habitent. Mais au premier coup de fusil , tout est tranquille, chacun a disparu avec la rapidité de l'éclair. Une petite espèce de hibou et les serpents à sonnettes semblent entretenir des relations amicales avec le chien de prairie : on les voit ensemble à l'entrée des gîtes ; et dans l'alarme générale, à l'approche de l'ennemi, c'est dans le même asile qu'ils cher-
chent leur salut : sympathie assez singulière, dont on ignore encore les motifs et la nature. Le loup et le renard sont leurs plus grands ennemis.
Le mot indien Mankizita- Watpa, communément traduit par Rivière Terre-Blanche, signifie plus littéralement Rivière de la Terre-Fumante. Tout indique dans cette région que des feux souterrains et volcaniques y ont passé. L'eau de cette rivière est fortement imprégnée de limon blanc. Nous campâmes sur ses bords. Une forte pluie venait de laver tous les ravins et les lits secs des ruisseaux et des torrents qui abondent dans les Mauvaises- Terres. L'eau ressemblait assez à une bourbe grisâtre. Que faire dans une pareille circonstance? Nous devions, ou nous servir de cette espèce d'eau pour préparer le souper, ou aller nous coucher sans
- café, sans thé et sans aucun aliment bouilli. C'est un sacrifice auquel on ne se résigne pas facilement dans le désert, surtout après une course à cheval de dix À onze heures, sous un soleil dévorant. Après bien des tentatives inutiles pour purifier l'eau, nous fûmes obligés de nous en servir telle quelle. La soif et la faim rendent l'homme peu dé. licat ; la bourbe, le sucre, le thé et le café furent, après tout, acceptables pour nos estomacs. Le lendemain, nous voyageâmes toute la journée et trouvâmes une belle fontaine , où nous campâmes durant la nuit. |
Les Mauvaises-Terres que traverse la Manki-
ztla- Watpa sont la région la plus singulière que
que
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jaie parcourue dans mes voyages au travers du désert. L'action des pluies, des neiges et des vents sur ce sol argileux est à peine croyable, et l'influence combinée de ces éléments en fait un théâtre aux scènes les plus variées. Aperçues de loin, ces terres se présentent à la vue comme de grands villages, comme de vieux châteaux, mais sous des apparences si extraordinaires, et avec une architecture si capricieuse, qu'on les supposerait appartenir soit à un monde tout nouveau, soit à des âges très-reculés. Ici c'est une tour gothique qui s'élève majestueusement, environnée de tourelles ; d'énormes colonnes semblent y être placées pour soutenir le dôme du firmament. Plus loin, c'est un fort battu par la tempête, entouré de murs dentelés. Ses vieux parapets paraissent avoir soutenu pendant des siècles les assauts successifs des neiges, des pluies, des secousses souterraines et de la foudre. On y voit des coupoles aux proportions colossales, et des pyramides qui rappellent les travaux gigantesques de l'ancienne Égypte. Les agents atmosphériques les travaillent et les attaquent de telle sorte, que probablement deux années de suite ne passent pas sur les cimes de ces étranges constructions, sans les refondre ou les détruire. Cette terre, qui se durcit facilement au soleil, est ou grisâtre, ou d'un blanc éclatant; elle s'amollit et se mêle facilement avec l’eau. La Mankisita- Walpa est le grand égout de ce désert, et
répond admirablement au nom que les sauvages lui ont donné.
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L'industrie du colon essayerait en vain de labourer et d'ensemencer cette terre mouvante et stérile ; jamais la moisson ne viendrait couronner ses efforts. Mais si elle n'offre aucun intérêt au laboureur et peu au botaniste, le géologue et le naturaliste y trouveraient une abondante matière d'études et d'observations. Ils y recuéilleraient un monde de pétrifications de toutes les grandeurs et de toutes les espèces ; ils y verraient des débris curieux du mastodonte ou mammouth, le plus grand des quadrupèdes connus, mélés avec ceux du petit lièvre des montagnes. J'ai vu des têtes entières très-bien conservées, des cornes, des tortues d’une grandeur énorme que deux hommes pouvaient à peine soulever. Toutes portaient distinctement les empreintes de leur nature primitive (1).
J'ai l'honneur d'être avecle plus profond respect, Messieurs, Votre très-humble et très-obéissant serviteur, P. J. DE SMer, S. d.
(1) Le docteur Heyden, géologue américain , a parcouru ce désert en 1855, et en est revenu avec une forte cargaison de spécimens pour enrichir les musées de Washington. (Note de la présente édition.)