‹ Lettres complètes d'Abélard et d'HéloiseChapitre 13 sur 28 · ABÉLARD A HÉLOISE · texte numérisé non relu

ABÉLARD A HÉLOISE

SOMMAIRE

Abélard, répondant à la lettre précédente, proteste que son silence si prolongé n’est point du tout l'effet de la négligence ou de Foubli, mais de la confiance qu'il a toujours eue en la sagesse d'Héloïse, en ses lumières, en sa piété, enfin en ses mœurs irréprochables, confiance si grande, qu’il n’a jamais cru qu’elle pût avoir besoin de conseils ou de consolations. Il la prie de s’expliquer clairement au sujet des règles et des consolations qu’elle réclame de lui, et il s'engage à répondre à ses vœux. Il la conjure, elle et la sainte communauté de ses sœurs vierges et veuves, de lui concilier, par leurs prières, l’assistance divine. Il lui démontre abondamment par l'autorité des saintes Écritures, combien les prières sont puissantes auprès de Dieu, et particulièrement les prières des femmes implorant pour leur époux. Il lui dicte ensuite la formule de la prière dont il voudrait que les religieuses fissent usage, dans le couvent, à des heures réglées, pour le salut de leur fondateur absent. Il lui demande enfin de vouloir bien, de quelque manière et en quelque endroit qu’il sorte de cette vie, prendre la peine de faire transporter et enterrer ses restes au Paraclet.

À Héloïse sa bien-aimée sœur en Jésus-Christ, Abélard son frère en Jésus-Christ.

Si, depuis que nous avons quitté le monde pour Dieu, je ne

tai pas encore adressé un mot de consolation ou d’exhortation, ce n’est point à ma négligence qu’il faut en attribuer la cause,

mais à ta sagesse dans laquelle j'ai toujours eu une absolue

confiance. Je n'ai point cru qu'aucun de ces secours fût nécessaire à celle à qui Dieu a départi tous les dons de sa grâce, à celle qui, par ses paroles, par ses exemples, est capable ellemême d'éclairer les esprits troublés, de soutenir les cœurs faibles, de réconforter les âmes tremblantes. C’est ce que tu savais faire il y a déjà longtemps, alors que, subordonnée à une abbesse, tu n’avais à remplir que les soins d’un prieuré. Aujourd’hui, dès le moment que tu veillais sur tes filles avec autant de zèle que jadis tu veillais sur tes sœurs, c'était assez pour m'autoriser à penser qu'instructions ou exhortations de ma part ne pouvaient être que tout à fait superflues. Toutefois, si ton humilité en juge autrement, et si, même dans les choses qui regardent le ciel, tu éprouves le besoin d’avoir notre direction et nos conseils écrits, mande-moi sur quel sujet tu veux que je t'éclaire, et je répondrai selon que le Seigneur m'en donnera le moyen.

Je rends grâces à Dieu, qui inspire à vos cœurs tant de sollicitude pour mes cruelles et incessantes épreuves, et qui vous fait participer à mon affliction. Faites, par l’assistance de vos prières, que la miséricorde divine me protége et écrase bientôt Satan sous nos pieds. À cet effet, j'ai hâte de t'envoyer le Psautier que tu me demandes avec tant d'instance, à sœur jadis si chère dans le siècle, mais bien plus chère aujourd'hui en Jésus-Christ : qu'il te serve à offrir au Seigneur un perpétuel holocauste de prières pour expier nos grands et nombreux péchés, pour conjurer les périls dont je suis journellement menacé ! |

Quel mérite ont auprès de Dieu et des saints les prières de ses fidèles, surtout les prières des femmes, pour ceux qui leur sont chers et des épouses pour leurs époux; les témoignages et les exemples qui le prouvent se présentent en foule à ma mémoire. C’est dans la pensée de cette efficacité que l’Apôtre

nous recommande de prier sans cesse. Nous lisons que le Seigneur dit à Moïse : « Laisse-moi, afin que ma fureur s’embrase ; » et à Jérémie : « Cesse d’intercéder pour ce peuple et ne me fais point obstacle. » Par ces paroles, le Seigneur déclare lui-même manifestement que les prières des saints mettent, pour ainsi dire, à sa colère un frein qui l’enchaîne et l'empêche de sévir contre les coupables dans la mesure de leurs fautes, La justice le conduit naturellement à la répression; mais les supplications des fidèles fléchissent son cœur, et lui faisant, en quelque sorte, violence, l’arrêtent malgré lui. Il sera dit, en effet, à celui qui prie ou qui priera : « Laisse-moi et ne me fais point obstacle. » Le Seigneur ordonne de ne pas prier pour les impies. Le juste prie malgré la défense du Seigneur, et il obtient de lui ce qu’il demande, et il change la sentence du juge irrité. Car il est ajouté, à propos de Moïse : « Et le Seigneur apaisé suspendit la punition qu'il voulait infliger à son peuple. »

Il est écrit ailleurs, touchant la création du monde : «Il dit, et le monde fut. » Mais ici on rapporte qu’il avait dit le châtiment que son peuple avait mérité , et, arrêté par la vertu de la prière, il n’accomplit pas ce qu'il avait dit. Voyez donc quelle est la vertu de la prière , si nous prions dans le sens qui nous est prescrit, puisque ce que le Seigneur avait défendu au prophète de lui demander par sa prière, sa prière l'obtint et le détourna de ce qu'il avait prononcé. Un autre prophète lui dit encore : « Et lorsque vous serez irrité, Seigneur , souveiez-vous de votre miséricorde! »

Qu'ils écoutent, qu'ils s’instruisent les grands de la terre qui poursuivent avec plus d'obstination que de justice les infractions faites à leurs arrêts, qui rougiraient de paraître faibles s’ils étaient miséricordieux , et menteurs s'ils changcaient quelque chose à une décision, ou s'ils n'exécutaient pas une mesure impré-

voyante, et si l’exécution en amendait les termes : insensés, dignes, en vérité, d’être comparés à Jephté qui, après avoir fait un vœu inspiré par la folie, l’exécula plus follement encore et sacrifia sa fille unique.

Quiconque veut devenir un membre de l'Éternel dit avec le Psalmiste : « Je chanterai, Seigneur, votre miséricorde et votre justice.» — « La miséricorde, est-il écrit, fait monter le plateau de la justice. » — Il se souvient de cette menace de l'Écriture : « Justice sans miséricorde contre celui qui ne fait point miséricorde. »

Pénétré du sens de cette maxime, le Psalmiste, à la prière de l'épouse de Nabal, cassa, par miséricorde, le serment qu'il avait fait, dans un sentiment de justice, d’anéantir Nabal et toute sa maison. Il préféra donc la prière à la punition; et le crime du mari fut effacé par les supplications de l'épouse.

Que ceci te soit un exemple, ma sœur, et un gage de sécurité : si la prière de cette femme eut tant d’empire sur un homme, vois ce que pourrait la tienne pour moi auprès de Dieu. Dieu, qui est notre père, aime ses enfants plus que David ne faisait cette femme suppliante. David, il est vrai, passait pour un homme pieux et miséricordieux, mais Dieu est la piété et la miséricorde mêmes. Et cette femme suppliante appartenait au siècle, au monde profane : elle ne s’était pas donnée à Dieu par les vœux d’une sainte profession. Que si ce n’était pas assez de toi pour être exaucée, cette sainte communauté de vierges et de veuves qui vit avec toi obtiendra ce que par toi seule tu ne pourrais obtenir. Car le Dieu de vérité a dit à ses disciples : (Quand deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux; » et ailleurs : « Si deux de vous s’accordent entièrement sur ce qu’ils me deman dent , mon Père les exaucera. » Qui pourrait donc méconnaître ce que vaut auprès de Dieu la prière réitérée d’une sainte con-

grégation ? Si, comme le dit l’Apôtre, « la prière assidue d’un juste est puissante , » que ne peut-on attendre des prières réunies d’une sainte congrégation ?

Tu as vu, très-chère sœur, dans la trente-huitième homélie de saint Grégoire , quelle assistance la prière d’une communauté de frères apporta à un frère qui refusait cette assistance où du moins qui ne s’y prêtait pas. Il se croyait à l'extrémité : à quelle terreur, à quelles angoisses sa malheureuse âme était en proie ! avec quel désespoir et quel dégoût de la vie il détournait ses frères de prier pour lui! Le détail de ce précieux récit n’a pas échappé à ta sagesse. Puisse cet exemple ‘engager avec pius d'assurance, ainsi que la communauté de tes saintes sœurs, dans les voies de la prière, afin que je vous sois conservé vivant par celui dont la grâce, au témoignage de saint Paul, accorda à des femmes la 1ésurrection de leurs moi ts.

En effet, tu n’as qu’à parcourir l'Ancien et le Nouveau Testament ; tu trouveras que les plus grands miracles de résurrection ont été accomplis presque exclusivement ou particulièrement sous les yeux des femmes, et pour elles ou sur elles. L’Ancien Testament fait mention de deux morts ressuscités à la prière d’une mère: l’un par Élie, et l'autre par son disciple Élisée. D'autre part, l'Évangile contient l’histoire de la résurrection de trois morts accomplie par le Seigneur, et qui, ayant trait à des femmes, confirme par des faits la parole de l’Apôlre que nous avons rappelée plus haut : «les femmes obtinrent la résurrection de leurs morts. »

C’est à une veuve, en ellet, que le Seigneur, touché de compassion, rendit son fils, aux portes de Naïm. Lazare aussi, Lazare qu’il annait, c’est à la prière de ses sœurs Marthe et Marie qu'il le ressuscita. Quand il accorda la même grâce à la fille dy chef

de la synagogue, cette fois encore, ce sont «des femmès qui obtin-

rent la résurrection de leurs morts; » car, par sa résurrection, la fille du chef de la synagogue avait recouvré sur la mort son propre corps, de même que les autres avaient recouvré les corps de ceux qui leur étaient chers. Et ces résurrections avaient été accomplies sur un bien petit nombre de prières. Les nombreuses et communes prières de votre piété obtiendront donc aisément la conservation de notre vie.

Plus Dieu a pour agréable le vœu de pénitence et de chasteté fait par les femmes vouées à son service , plus elles le trouvent propice à leurs prières. Ajoutez que la plupart de ceux qui furent ressuscités n'étaient peut-être pas des fidèles; ainsi on ne dit pas que la veuve de Naïm, à laquelle le Seigneur rendit son fils, ait vécu dans la foi; tandis que nous, outre le lien de la foi pleine et entière qui nous unit, nous sommes associés par la communauté des vœux.

Mais laissons de côté votre sainte congrégation, dans laquelle tant de vierges et de veuves portent pieusement le joug du Seigneur; c’est à vous seule que je m'adresse , à vous dont je ne saurais douter que la sainteté soit très-puissante auprès de Dieu et qui me devez tout particulièrement votre secours dans les épreuves d’une si grande adversité. Souvenez-vous donc, dans vos prières, de celui qui vous appartient en propre, et ayez d'autant plus de confiance dans l'expression de votre prière, qu'ainsi que vous le reconnaissez vous-même elle n’a rien que de légitime et qui ne puisse être, par là même, agréable à celui qu’il faut implorer.

Écoutez, je vous en prie, avec l'oreille du cœur, ce que vous avez souvent entendu avec l'oreille du corps. Il est écrit dans les Proverbes : « La femme vigilante est une couronne pour son mari. » Et ailleurs : « Celui qui a trouvé une femme, bonne a trouvé un véritable bien, et il a reçu du Seigneur une source de joie. » Et ailleurs : « La maison, les richesses sont données par

les parents; mais c’est Dieu seul qui donne une femme sage. » Et dans l'Ecclésiastique : « Heureux le mari d’une femme bonne! » Et quelques lignes plus bas : « Une femme bonne est un bon partage. » Et enfin, au témoignage de l’Apôtre : «L’époux infidèle est sanctifié par l’épouse fidèle. »

La grâce divine nous a particulièrement fourni dans notre royaume de France une expérience mémorable de cette vérité , quand le roi Clovis, converti à la foi du Christ par la prière de son épouse plutôt que par les prédications des saints , soumit tout le royaume à la loi divine , afin que l'exemple des grands - invitât les petits à persévérer dans la prière. C’est à cette persévérance que nous excite vivement la parabole du Seigneur. «Qu'il persévère, est-il écrit, à frapper à la porte; je vous le dis, et son ami, qui ne lui donnerait rien à titre d'ami, se lèvera fatigué de son importunité et lui donnera (autant de pain) qu'il en aura besoin. » Oui, c’est par cette sorte d'importunité de prière que Moise parvint à adoucir la rigueur de la justice divine et à faire changer ses arrêts.

Vous savez, ma très-chère, quelle ardeur de charité votre couvent tout entier témoignait jadis pour moi dans ses prières en ma présence. Tous les jours, pour clore les heures canoniales, une prière était offerte à mon intention, et, après avoir chanté l’antienne et le répons , des prières et une collecte étaient récitées, dont voici les termes :

« Répons : Ne m’abandonnez pas, ne vous éloignez pas de moi, Seigneur.

« Verset : Soyez toujours prêt à me secourir, Seigneur.

« Prière : Préservez de tout danger, mon Dieu, votre serviteur qui espère en vous. Seigneur , prêtez l'oreille à ma prière et que mon cri vienne jusqu’à vous.

« Oraison : Dieu, qui par la main de votre humble serviteur avez daigné rassembler en votre nom vos humbles servantes,

Pad

nous vous prions de lui accorder ainsi qu’à nous de persévérer dans votre volonté. Par Notre-Seigneur, etc. »

Aujourd'hui que je suis loin de vous, l'assistance de vos prières m'est d'autant plus nécessaire que Je suis en proie aux angoisses d’un plus grand péril; je vous supplie donc et je vous demande, je vous demande et je vous supplie, de me prouver que votre charité pour l’absent est sincère, en ajoutant à la fin de chaque heure canoniale :

« Répons : Ne m’abandonnez pas, Seigneur, père el maître absolu de ma vie, de peur que je ne tombe sous les yeux de mes adversaires et que mon ennemi ne:se réjouisse de ma : perte. L

« Verset : Saisissez vos armes et votre bouclier, et levezvous pour ma défense, de peur que mon ennemi ne se réjouisse.

« Prière : Préservez de tout danger, à mon Dieu, votre serviteur qui espère en vous. Envoyez-lui, Seigneur , votre secours du Saint des saints; du haut de Sion, protégez-le. Soyez pour lui, Seigneur, une imprenable forteresse devant ses ennemis. Seigneur, prêtez l'oreille à ma prière et que mon cri vienne jusqu'à vous.

€ Oraison : O Dieu, qui par la main de votre serviteur avez daigné rassembler en votre nom vos humbles servantes , nous vous en supplions, protégez-le contre tous les coups de l’adversité, et rendez-le sain et sauf à vos humbles servantes. Par Notre -Seigneur, etc. »

S'il arrive que le Seigneur me livre aux mains de mes ennemis et que ceux-ci, triomphants, me donnent la mort, ou si, loin de vous, quelque accident me fait toucher le terme où s’achemine toute chair, que mon cadavre, que mon Corps, qu'il ait été enterré où abandonné, soit rapporté par vos soins, je vous en supplie, dans votre <imelière, afin que la vue

LETTRE TROISIÈME El

habituelle de notre tombeau invite nos filles, que dis-je, nos épouses en Jésus-Christ, à répandre plus souvent pour moi leurs prières devant le Seigneur. Il n’est point pour une âme contrite et désolée de ses péchés, il n'est point, à mon avis, de plus sûr et de plus salutaire asile que celui qui a été spécialement consacré au véritable Paraclet, c'est-à-dire au Consolateur, et qui est particulièrement décoré de son nom. Je ne crois point d’ailleurs qu'il y ait chez les fidèles un lieu plus convenable pour une sépulture chrétienne qu'un couvent de femmes vouées au Seigneur. Ce sont des femmes qui, prenant soin de la sépulture de Notre-Seigneur Jésus-Christ, embaumèrent son corps de parfums précieux, le précédèrent, le suivirent, veillèrent à la garde de son tombeau et déplorèrent la mort de l'époux, ainsi qu'il est écrit : «Les femmes, assises auprès du tombeau, se lamentaient en pleurant le Seigneur. » Aussi furent-elles tout d’abord consolées au pied même du tombeau par l'apparition et les paroles de l’ange qui leur annonça la résurrection ; et elles méritèrent ensuite de goûter les joies mêmes de la résurrection et de toucher de leurs mains le Christ qui, deux fois, leur apparut.

Enfin ce que je vous demande alors par-dessus toute chose, c’est de reporter sur le salut de mon âme l'inquiétude trop vive où vous jettent aujourd’hui les périls de mon corps, et de prouver au mort l’ardeur de l'attachement que vous éprouviez pour le vivant, par l'assistance spéciale et toute particulière de vos prières.

Vivez en paix et en santé, vous et vos sœurs. Vivez, mais ne n'oubliez pas, je vous en prie, en Jésus-Christ.

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SOMMAIRE

Dans cette lettre, remplie de gémissements et de cris de douleur, Héloïse déplore son malheureux sort, celui de ses religieuses et celui d’Abélard lui-même, en prenant pour texte de ses lamentations le passage de la lettre précédente, dans lequel Abélard parle de la fin de sa vie. Elle a recours à la plus tendre des éloquences, et ses plaintes, touchant le cœur de compassion pour ses malheurs et ceux d'Abélard, arracheraient presque des larmes. Elle déplore la mutilation subie par Abélard. Elle se plaint aussi de ses désirs brûlants, et rappelle les voluptés délicieuses qu’elle a goûtées jadis avec lui. Enfin elle rabaïisse, non sans justesse, le caractère tout extérieur de sa dévotion, et confesse que sa piété est plus feinte que sérieuse. Elle supplie bad de l’aider de ses prières, et elle repousse humblement ses louanges,

A celui qui est tout pour elle après Jésus-Christ, celle qui est { - toute à lui en Jésus-Christ.

Je m'étonne, Ô mon bien suprême, que dérogeant aux règles du style épistolaire et même à l’ordre naturel des choses, tu aies pris sur toi, dans le titre et la salutation de ta lettre, de mettre mon nom avant le tien, c’est-à-dire la femme avant l’homme, l'épouse avant le mari, la servante avant le maître, la religieuse avant le religieux et le prêtre, la diaconesse avant l'abbé. II est,

en effet, dans l’ordre et les convenances, lorsque nous écrivons à des supérieurs ou à des égaux, de placer leurs noms avant les nôtres ; et si l’on s'adresse à des inférieurs, l’ordre des noms doit suivre celui des dignités.

Une autre chose nous a étonnées et émues : ta lettre qui aurait dû nous apporter quelque consolation n’a fait qu’accroitre notre douleur, et tu as fait jaillir la source des larmes que tu devais essuyer. Qui d’entre nous, en eflet, aurait pu, sans fondre en pleurs, entendre le passage de la fin de ta lettre où tu dis : « S'il arrive que le Seigneur melivreentre les mains de mes ennemis, et que mes ennemis, triomphants, me donnent la mort...» O mon bien-aimé, une telle pensée a-t-elle pu te venir à l'esprit, un tel langage sur les lèvres? Que jamais Dieu n'oublie à ce point ses humbles servantes, de les faire survivre à ta perte! Que jamais il ne nous laisse une vie qui serait plus insupportable que tous les genres de mort! C’est à toi qu'il appartient de célébrer nos obsèques, de recommander nos âmes à Dieu et de lui envoyer avant toi celles dont tu as fait son troupeau ; afin que tu n’aies plus sur elles aucun sujet de trouble et d'inquiétude, afin que tu nous suives avec d'autant plus de joie que tu seras plus rassuré sur notre salut.

Épargne-nous, je t'en supplie, à mon maître, épargne-nous de telles paroles qui mettent le comble au malheur de femmes déjà si malheureuses, et ne nous enlève pas, avant la mort, ce qui fait toute notre vie. A chaque jour suffit son mal, et ce jour fatal, tout enveloppé d’amertume, apportera assez de douleur à celle qu'il trouvera de ce monde. « A quoi bon, dit Sénèque, «aller au-devant des maux et perdre la vie avant la mort ? »

Tu demandes, à mon bien suprême, si quelque accident met fin à ta vie loin de nous, tu demandes que nous fassions transporter ton corps à notre cimetière, afin que l'incessante présence de

ton souvenir l’assure de notre part une plus abondante moisson de prières. Mais penses-tu donc que ton souvenir puisse jamais nous quitter? Sera-ce d'ailleurs le moment de prier, lorsque le bouleversement de notre âme nous aura ravi tout repos? lorsque notre âme aura perdu le sentiment de la raison, notre langue, l'usage de la parole? lorsque notre cœur en délire et s’emportant contre Dieu lui-même, pour ainsi dire, bien loin de se résigner, sera moins disposé à l’apaiser par ses prières qu’à l’irriter parses plaintes? Pleurer, voilà tout ce que nous pourrons faire dans notre infortune; prier nous ne saurons : nous serons plus pressées de te suivre sans retard que de pourvoir à ta sépulture; nous serons bonnes à être enterrées nous-mêmes avec toi plutôt qu’à t’enterrer. En toi nous aurons perdu notre vie ; sans toi, nous ne pourrons plus vivre. Ah! puissions-nous ne pas vivre même jusque-là! La seulé pensée de ta mort est déjà pour nous une sorte de mort; que sera-ce donc, si la réalité de cette mort nous trouve encore vivantes ? Non, Dieu ne permettra jamais que nous te survivions pour te rendre ce devoir, pour te prêter cette assistance que nous attendons de toi comme un dernier service. En cela, c’est à nous, et fasse le ciel qu'il en soit ainsi, c’est à nous de te précéder, non de te suivre. Ménage-nous donc, je t’en supplie, ménage du moins celle pour qui tu es tout : trêve de ces mots qui nous percent le cœur comme des glaives de mort et qui nous font une agonie plus douloureuse que la mort même.

Un cœur accablé par le chagrin ne saurait être calme, un esprit en proie à tous les troubles ne peut sincèrement s'occuper de Dieu. Je t'en conjure, ne nous empêche pas de remplir les saints devoirs auxquels tu nous as particulièrement consacrées. Lorsqu'un coup est inévitable, lorsqu'il doit apporter avec lui une douleur immense, il faut souhaiter qu’il soit soudain, et ne pas anticiper par d'inutiles craintes les tortures que nulle prévoyance humaine ne saurait détourner! C'est ce

qu’un poëte a bien senti dans cette prière : « Que tes arrêts s’accomplissent soudain. Que l'esprit de l’homme ne puisse percer les ténèbres de l’avenir! Laisse à nos alarmes l’espérance! »

Et cependant, toi perdu, quelle espérance me reste-t-il à moi? Quelle raison aurai-je de prolonger un pèlerinage où je wai de consolation que toi, où je n’ai d'autre bonheur que de savoir que tu vis, puisque tout autre plaisir de toi m’est interdit et qu’il ne m'est même pas permis de jouir de ta présence, qui parfois du moins pourrait me rendre à moi-même ? |

Si ce n’était un blasphème, n’aurais-je pas le droit de m’écrier : «Grand Dieu, que vous m'êtes cruel en toutes choses! à clémence inclémente ! fortune infortunée ! » Oui la fortune a si bien épuisé contre moi tous les traits de ses eflorts qu’il ne lui en reste plus pour frapper les autres ; elle a si bien vidé sur moi son carquois que nul n’a plus à redouter ses coups. Et si quelque flèche lui restait encore, où trouverait-elle en moi la place d’une nouvelle blessure ? Après tant de coups, la seule chose qu’elle ait à craindre, c’est que la mort ne mette un terme à tant de souffrances. Et bien qu’elle ne cesse pas de frapper, elle craint de voir arriver ce dernier moment qu’elle hâte, O malheureuse des malheureuses, infortunée des infortunées, faut-il que ton amour ne m’ait élevée entre toutes les femmes, que pour être précipitée de plus haut par un coup également douloureux et pour toi et pour moi! Plus grande en effet est l'élévation, plus lourde est la chute. Parmi les femmes de noble race et de haut rang en est-il une dont le bonheur ait dépassé ou même égalé le mien? en est-il une qu'elle ait fait tomber plus bas et dans un tel abime de douleurs? Quelle gloire elle m’a donnée en toi! en toi quel coup elle m’a porté! Elle a été violemment pour moi d’un excès à l’autre ; dans les biens comme dans les maux elle n’a gardé aucune mesure. C’est pour faire de moi la plus mal-

LETTRE QUATRIÈME di

heureuse des femmes qu’elle en avait d’abord fait la plus heureuse ; afin qu’en pensant à tout ce que j'ai perdu, les tortures de la douleur fussent égales à l’étendue de la perte, l’amertume des regrets égale à la jouissance de la possession, afin qu'aux enivrements de la volupté succédât l’accablement du suprême désespoir.

Et pour que l’outrage soulevât une indignation plus grande, tous les droits de l'équité ont été bouleversés contre nous. En effet, tandis que nous goûtions les délices d’un amour inquiet, ou, pour me servir d’un terme moins honnête, mais plus expressif, tandis que nous nous livrions à la fornication, la sévérité du ciel nous a épargnés ; et c’est quand nous avons légitimé cet amour illégitime, quand nous avons couvert des voiles du mariage la honte de nos égarements, que la colère du Seigneur a rudement appesanti sa main sur nous; et notre lit purifié n’a pas trouvé grâce devant celui qui en avait si longtemps toléré la souillure.

Pour des hommes surpris dans le plus coupable adultère, le supplice que tu as subi aurait été une peine assez grave. Et ce que les autres méritent pour l’adultère, tu l'as encouru, toi, par le mariage qui te semblait une réparation de tous tes torts. Ce que les femmes adultères attirent à leurs complices, c’est ta . légitime épouse quite l’a attiré; et cela, non pas lorsque nous nous livrions aux plaisirs d'autrefois, mais quand, déjà séparés momentanément, nous vivions dans Ja chasteté, toi à Paris, à la tête des écoles; et moi, selon tes ordres, à Argenteuil, dans la compagnie des religieuses ; quand nous nous étions ainsi séparés, afin de pouvoir nous livrer avec plus de zèle et de liberté, toi à la direction des écoles, moi à la prière et à la méditation des livres saints : c’est pendant que nous menions cette vie aussi sainte que pure, que tu as payé seul dans ton corps un péché qui nous était commun, Nous avions été deux pour la

faute, tu as été seul pour le châtiment; tu étais le moins coupable, et c’est toi qui as tout expié.

En effet, ne devais-tu pas avoir d'autant moins à craindre de la part de Dieu, comme de la part de ces traîtres, que tu avais donné plus largement satisfaction en t’abaissant pour moi, en m'élevant moi et toute ma famille? Malheureuse que je suis, d'être venue au monde pour être la cause d’un si grand crime! Les femmes seront donc toujours le fléau des grands hommes! Voilà pourquoi il est écrit dans les Proverbes, afin qu’on se garde de la femme : « Maintenant, mon fils, écoute-moi, et sois attentif aux paroles de ma bouche. Que ton cœur ne se laisse pas entraîner dans les voies de la femme; ne t'égare pas dans ses sentiers; car elle en à renversé et fait tomber un grand nombre : les plus forts ont été tués par elle. Sa maison est le chemin des enfers, elle conduit aux abimes de la mort. » Et dans l’'Ecclésiaste : « J'ai considéré toute chose avec les yeux de mon âme, et j’ai trouvé la femme plus amère que la mort; elle est le filet du chasseur; son cœur est un piége, ses mains sont des chaînes : celui qui est agréable à Dieu lui échappera, mais le pécheur sera sa proie, »

Dès l'origine du monde, la première femme a fait bannir l'homme du paradis terrestre ; et celle qui avait été créée par le Seigneur pour lui venir en aide a été l'instrument de sa perte. Ce puissant Nazaréen, cet homme du Seigneur dont un ange avait annoncé la naissance, c’est Dalila seule qui l’a vaincu ; c’est elle qui le livra à ses ennemis, le priva de la vueet le réduisit à un tel désespoir, qu'il finit par s’ensevelir lui-même sous les ruines du temple avec ses ennemis. Le sage des sages, Salomon, ce fut la femme à laquelle il s'était uni qui lui fit perdre la raison et qui le précipita dans un tel excès de folie, que lui, que le Seigneur avait choisi pour bâtir son temple, de préférence à David, son père, qui pourtant était juste, il tomba dans l’idolâtrie

et y resta plongé jusqu’à la fin de ses jours; infidèle au culte du vrai Dieu, dont il avait, par ses écrits, par ses discours, célébré la gloire et répandu les enseignements. Ce fut contre sa femme, qui l’excitait au blasphème, que Job, ce saint homme, eut à soutenir le dernier et le plus rude des combats. Le malin tentateur savait bien, il avait maintes fois reconnu par l'expérience cette vérité, que les hommes ont toujours, dans leurs femmes, une cause de chute toute prête.

C’est lui enfin qui, étendant jusqu’à nous sa malice accoutumée, a perdu par le mariage celui qu’il n’avait pas perdu par la fornication; il a fait le mal avec le bien, n’ayant pu faire le mal avec le mal.

Grâces à Dieu, du moins, s’il a pu faire servir ma passion à son œuvre de malice, il n’a pu faire consentir mon cœur à la trahison comme les femmes dont j'ai cité l'exemple. Et cependant, bien que la pureté de mes intentions me justifie, bien que mon . cœur nait point à répondre de l’accomplissement du crime, j'avais auparavant commis trop de péchés pour m’en croire tout à fait innocente. Oui, dès longtemps asservie aux attraits des voluptés de la chair, j'ai mérité alors ce que je subis aujourd’hui ; c’est le justé châtiment de mes fautes passées. Toute mauvaise fin est la conséquence d’un mauvais commencement. Et plaise à Dieu que je fasse de ce péché particulièrement une digne pénitence, une pénitence qui, par la longueur de l’expiation, balance, s’il est possible, le cruel châtiment qui t'a été infligé; plaise au ciel que ce que tu as souffert un moment dans ta chair, je le souffre, moi, comme il est juste, par la contrition de mon âme, pendant toute la vie, et qu’ainsi je t'offre à toi, sinon à Dieu, une espèce de satisfaction!

S'il faut, en effet, mettre à nu toute la faiblesse de mon misérable cœur, je ne trouve pas en moi un repentir capable d’apaiser Dieu; je ne puis me retenir d’accuser son impitoyable cruauté

au sujet de l’outrage qui t'a été infligé, et je ne fais que l'offenser par mes murmures rebelles à ses décrets, bien loin de chercher par la pénitence à apaiser sa colère. Peut-on dire, en effet, qu’on fait péhitence, quel que soit le traitement infligé au corps, alors que l’âme conserve encore l'idée de pécher et brûle des mêmes passions qu’autrefois? Il est aisé, sans doute, de confesser ses fautes et de s’en accuser, et même de soumettre son corps à des macérations extérieures; mais ce qui est difficile, c'est d’arracher son âme aux désirs des plus douces voluptés. Voilà pourquoi le saint homme Job, après avoir dit avec raison : « Je lancerai mes paroles contre moi-même,» — c’est-à-dire, je délierai ma langue et j'ouvrirai ma bouche par la confession pour m'accuser de mes péchés, —- ajoutait aussitôt : « Je parlerai dans V’amertume de mon âme. » Et saint Grégoire, rapportant ce passage, dit : « 11 y en a qui confessent leurs péchés à haute voix, qui pourtant dans leur confession ne savent pas gémir, et qui disent en riant ce qu’ils devraient dire avec des sanglots. …. Ilne suffit donc pas d’avouer ses fautes en les détestant, il faut de plus les détester dans l’amertume de son âme, afin que cette amertume elle-même soit la punition des fautes qu’accuse la langue conduite par l'esprit. »

Mais cette amertume du vrai repentir est bien rare, et saint Ambroise en fait la remarque. «J'ai trouvé, dit-il, plus de cœurs qui ont conservé leur innocence que de cœurs qui ont fait pénitence. » Quant à moi, ces voluptés de l’amour que nous avons goûtées ensemble m'ont été si douces, que le souvenir ne peut m'en déplaire ni même s'effacer de ma mémoire. De quelque côté que je me tourne, elles se présentent, elles s'imposent à mes regards avec les désirs qu'elles réveillent; leurs trompeuses images n’épargnent même pas mon sommeil. Il n’est pas jusqu’à la solennité de la messe, là où la prière doit être plus pure que partout ailleurs, pendant laquelle les licencieux tableaux de

ces voluptés ne s'emparent si bien de ce misérable cœur, que je suis plus occupée de leurs turpitudes que de la prière. Je devrais gémir des fautes que j'ai commises, et Je soupire après celles que je ne puis plus commettre.

Ce n’est pas seulement ce que nous avons fait, ce sont les

heures, ce sont les lieux témoins de ce que nous avons fait, qui sont si profondément gravés dans mon cœur avec ton image, que Je me retrouve avec toi dans les mêmes lieux, aux mêmes heures, faisant les mêmes choses : même en dormant, je ne trouve point le repos. Parfois les mouvements de mon corps trahissent les . pensées de mon âme, des mots m’échappent que je n’ai pu retenir. Ah! je suis vraiment malheureuse, et elle est bien faite pour moi cette plainte d’une âme gémissante : « Infortuné que je suis, qui me délivrera de ce corps déjà mort? » Plût au ciel que je pusse ajouter avec vérité ce qui suit : « c’est la grâce de Dieu, par Jésus-Christ, notre Seigneur! » Cette grâce, à mon bien- - aimé, t'est venue à toi, sans que tu la demandes : une seule plaie de ton corps, en apaisant en toi ces aiguillons du désir, a guéri toutes les plaies de ton âme ; et tandis que Dieu semblait te traiter avec rigueur, il se montrait, en réalité, secourable : tel le bon médecin qui ne craint pas de faire souffrir son malade pour assurer sa guérison. Chez moi, au contraire, les feux d’une Jeunesse ardente au plaisir et l'épreuve que j'ai faite des plus douces voluptés enflamment ces aiguillons de la chair ; et les assauts sont d'autant plus pressants que plus faible est la nature qu’ils attaquent.

On vante ma chasteté : c’est qu’on ne connaît pas men hypocrisie. On porte au compte de la vertu la pureté de la chair; mais la vertu, c’est l'affaire de l’âme, non du corps. Je suis glorifiée parmi les hommes, mais je n’ai aucun mérite devant Dieu qui sonde les cœurs et les reins, et qui voit ce que l’on cache. On loue ma religion dans un temps où la religion n’est plus en

grande partie qu’hypocrisie, où, pour être exaltée, il suffit de ne point heurter les préjugés. V4

Il se peut, sansdoute, qu’il yait quelque mérite, même aux yeux de Dieu, à ne point scandaliser l’Église par de mauvais exemples, quelles que soient d’ailleurs les intentions, letàne point donner aux infidèles le prétexte de blasphémer le nom du Seigneur, aux libertins l'occasion de diffamer l'ordre auquel on a fait vœu d’appartenir. Cela même jusqu’à un certain point est un don de la grâce divine qui a pour effet d’inspirer la pensée non-seulement de faire le bien, mais aussi de s'abstenir du mal. HU en vai

fait-on le premier pas, s’il n’est suivi du second, ainsi qu d'il est $ écrit : « Éloigne-toi du mal et fais le bien; » en vain même pra

tiquerait-on ces deux préceptes, si ce n'est pas l'amour de Dieu

qui vous conduit.

Or, dans tous les états de ma vie, Dieu le sait, jusqu'ici j'ai toujours eu plus de peur de t’offenser que de l’offenser lui-même; et c’est à toi bien plus qu’à lui-même que j'ai le désir de plaire : c’est un mot de toi qui n’a fait prendre l'habit monastique, et non la vocation divine. Vois quelle vie infortunée, quelle vie misérable entre toutes que la mienne, si tout cela est perdu pour moi, pour moi qui ne dois en recevoir ailleurs aucune récompense. Ma dissimulation, sans doute, t'a longtemps trompé comme tout le monde; tu as attribué à un sentiment de piété ce qui n'était qu'hypocrisie. Et voilà pourquoi tu te recommandes particulièrement à nos prières, pourquoi tu réclames

de moi ce que j'attends de toi. Ah ! je t'en conjure, n’aie pas de

an0i Lh° opinion si haute : il m'est trop nécessaire que tu ne cesses point de me prêter l’aide de tes prières. Garde-toi de penser que je sois guérie : je ne puis me passer du secours de ts soins. Garde-toi de me croire au-dessus de tout besoin; il y aurait danger à me faire attendre une assistance indispensable à ma misère. Garde-toi de m'estimer si forte : je pourrais

tomber avant ‘Que ta main vint me soutenir. La flatterie a causé la perte de bien des âmes, en leur enlevant l’appui qui leur était indispensable. Le Seigneur nous crie par la bouche d'Isaïe : « O mon peuple, ceux qui t'exaltent te trompent et t'égarent ; » et par la bouche d’Ézéchiel : « Malheur à vous qui placez des coussins sous les coudes et des oreillers sous la tête du monde pour abuser les âmes! » Tandis qu'il est dit par Salomon : « Les paroles des sages sont comme des aiguillons, comme des clous enfoncés profondément, qui ne savent pas ME une sie, mais qui la déchirent, »

Trêve donc, Je l'en prie, à ‘tes éloges, si tu ne veux encourir le honteux reproche adressé aux artisans de flatterie et de mensonge. Ou si tu crois qu'il y ait en moi quelque chose de bon, prends garde que tes éloges ne le fassent évanouir au souffle de la vanité. Il n’est point de médecin habile en son art qui, aux symptômes extérieurs, ne reconnaisse le mal du dedans. Et tout ce qui est commun aux réprouvés et aux élus est sans mérite aux yeux de Dieu. Or, telles sont les pratiques extérieures, auxquelles les saints ne se conforment jamais avec autant de zèle que les hypocrites.

«Le cœur de l’homme est mauvais et msondable; qui le connaîtra ? » —. «Il y a des voies de l’homme qui paraissent droites et qui aboutissent à la mort.» —«Le jugement de l’homme est téméraire dans les choses dont l'examen est réservé à Dieu seul. » — C’est pourquoi il est écrit : «Vous ne louerez pas un homme pendant sa vie. » Cela veut dire qu'il ne faut pas louer un homme, de peur que, tandis que vous le louez, il ne soit déjà plus louable .

L’éloge venant de toi est d'autant plus dangereux pour moi qu'il m'est plus doux : il me séduit, il m’enivre d'autant plus que j'ai un plus grand désir de te plaire en toute chose. Aïe toujours plus de crainte que de confiance en ce qui me touche, je l'en supplie, afin que ta sollicitude soit toujours prête à me venir en

Ld 84 LETTRES D’ABÉLARD ET D'HÉLOISE

aide. Et c'est aujourd'hui surtout qu'il faut craindre, puisque mon incontinence ne peut plus trouver de remède en toi.

Je ne veux pas que, pour m’exhorter à la vertu et pour m’exciter au combat, tu dises : « C’est le malheur qui met le sceau à la vertu, » et : «Celui-là ne sera pas couronné qui n’aura pas combattu jusqu’au bout. » Je ne cherche point la couronne de la victoire, ce m'est assez d'éviter le péril. Il est plus sûr de fuir le danger que d'engager la bataille. Dans quelque coin du ciel que Dieu me donne une place, il aura fait assez pour moi. Là,

personne ne portera envie à personne, chacun se contentera de

sa part. :

Pour donner, moi aussi, à mes conseils l'appui d’une autorité, écoutons saint Jérôme. « J'avoue ma faiblesse, dit-il, je ne veux pas combattre dans l'espérance de remporter la victoire, de peur de la perdre. » Faut-il abandonner le certain pour suivre l’incertain ?

Las

BOMMAIRE

Abélard répond adroitement à la dernière lettre d'Héloïse qu'il divise en quatre points : sur chaque point, il déduit ses raisons, moins préoccupé de se défendre lui-même que d'éclairer Héloïse, de l'encourager, de la consoler, En premier lieu, il indique le motif qui, dans sa lettre, lui à fait mettre le nom d'Héloïse avant le sien. En second lieu, il proteste que, #’il à parlé de ses divers malheurs et

8 dangers qui le menacent de mort, c’est qu'elle l'avait elle-mêmo adjuré de le faire, Troisièmement, il l'approuve de dédaigner les

lo e8, pourvu que ce dédain soit sincère et qu’il ne #y mêle sen d'appeler l'éloge, Quatrièmement, il #étend fort au long

sur les circonstances qui leur ont fait à l’un et à l’autre embrasser

la vie monastique, Quant à la blessure infligée à 8on corps, ot

qu'elle déplore, il en atténue l'importance, il déclare qu’elle est

} pou deux un mal salutaire, et susceptible de devenir, eu égard

# honteux de la chair, une source d’une foule de biens ;

pren on de cette épreuve pour exalter la sagesse et

la clémence divine, La lettre est semée de paroles d'enseignement,

l'encouragement et de consolation. Elle se termine par la formule

d’une petite prière que les religieuses du Paraclet devront réciter pour appeler la miséricorde de Dicu sux Abélard et Héloïse,

À l'épouse de Jésus-Christ, le serviteur du même Jésus-Christ,

Ta dernière lettre se résume, si ma mémoire ne me trompe, en quatre points qui contiennent l'expression émue de tes griefs, D'abord tu me reproches d’avoir contrevenu à l'usage épisto-

laire et même à l’ordre naturel, en mettant ton nom avant le mien dans la formule de salutation de ma lettre. En second lieu, dis-tu, bien loin de vous apporter des consolations, j'ai augmenté votre douleur et fait jaillir la source des larmes que Je devais essuyer, en vous écrivant : « S'il arrive que le Seigneur me lasse tomber entre les mains de mes ennemis et que ceux-ci, triomphants , me donnent la mort... » Puis sont revenus ces anciens et éternels murmures contre Dieu au sujet de notre conversion et de la cruelle trahison dont j'ai été l'objet. Enfin, à l'éloge que je faisais de toi tu opposes un acte d'accusation contre toi-même, non sans me supplier avec instance de n'avoir pas de toi une idée si haute.

Je veux répondre à chacun de ces points, moins pour me défendre personnellement, que pour t’éclairer toi-même et te fortifier. Tu te rendras d'autant plus aisément, Je pense, à mes demandes, que tu en auras mieux compris la sagesse ; tu écouteras d'autant plus volontiers mes avis en ce qui te touche, que tu me trouveras moins répréhensible en ce qui me ne à tu seras d'autant moins disposée à rejeter mes conseils, me jugeras moins passible de blâme.

Relativement à la formule de salutation dont j'ai, dis-tu, renversé l'ordre, je n'ai fait, rends-t’en bien compte, que me conformer à ta pensée. N’est-il pas de règle commune, en eflet, et ne dis-tu pas toi-même que, lorsqu'on écrit à des supé- . rieurs, leurs noms doivent être placés les premiers? Or, sache-le bien, tu as été ma supérieure du jour où tu as commencé à être ma maîtresse en devenant l'épouse de mon maître, selon ces pasoles de saint Jérôme écrivant à Eustochie : « J'écris donc : ma maitresse; car je dois appeler ma maitresse celle qui a épousé mon maître. » Heureux changement de lien conjugal : épouse naguère du plus misérable des hommes, tu as été élevée à l'honneur de partager la couche du Roi des rois, et

que tu

LETTRE CINQUIÈME 87 cet honneur insigne t'a mise au-dessus non-seulement de ton premier époux, mais de tous les autres serviteurs de ce Roi. Ne t'étonne donc pas si je me recommande particulièrement, vivant ou mort, à tes prières : c’est un point de droit constant, que l'intervention d’une épouse auprès du maître est plus puissante que celle de la maison entière, et que la maîtresse a plus de crédit que l’esclave. Vois le modèle qui en est tracé dans le portrait de la reine, épouse du souverain Roi, au psaume où il est dit : « La reine est assise à votre droite. » C’est comme si l’on disait plus explicitement, qu’unie à son époux par le lien le plus étroit elle se tient à ses côtés et-marche de pair avec lui, tandis que tous les autres restent à distance ou suivent de loin. C’est dans le fier sentiment de ce glorieux privilége que l'épouse du Cantique des cantiques, cette Éthiopienne avec laquelle Moïse s’unit, pour ainsi dire, s’écrie : «Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem : voilà pourquoi Dieu m’a aimée et m'a introduite dans sa chambre. » Et ailleurs : « Ne considé-

rez pas que je suis brune et que le soleil a changé mon teint. » Ilest vrai que ces paroles sont appliquées généralement à la description de l’âme contemplative , qui est spécialement nom- mée l'épouse du Christ; toutefois l’habit même que vous portez témoigne qu'elles se rapportent encore plus expressément à vous- En effet, ces vêtements de couleur noire et d’étoffe grossière, semblables au lugubre costume de ces saintes veuves gémissant sur la mort des époux qu’elles avaient chéris, montrent que.vous êtes véritablement en ce monde ces veuves désolées dont parle l’Apotre, et que l'Église doit vous soutenir de ses deniers. Elle est même dépeinte dans l’Écriture, la douleur . de ces épouses qui pleurent leur époux crucilié : « Les femmes assises auprès du sépulcre, est-il dit, se lamentaient en pleurant le Seigneur. »

Quant à l'Éthiopienne, si elle a le teint noir et paraît, à ne

88 LETTRES D'ABÉLARD ET DE ELOTrS F

juger que par les dehors, moins belle que les autres femmes, elle ne leur cède en rien par les beautés intérieures ; elle est même plus blanche et plus belle en plus d’une partie, les os, par exemple, et les dents. La blancheur de ses dents est vantée par l'époux lui-même, qui dit : « et ses dents sont plus blanches que le lait. » Elle est donc noire au dehors, mais au dedans elle est belle; c’est la multitude des adversités et des tribulations dont son corps est affligé dans cette vie qui noircissent la surface de sa peau, selon la parole de l'Apôtre : « Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ souffriront des tribulations. » En effet, comme le blanc est l'emblème du bonheur, de même on peut dire que le noir représente l’adversité. Mais au dedans, elle est blanche jusque dans la moelle des os, parce que son âme est riche de vertus, ainsi qu'il est écrit : « Toute la gloire de la fille du Roi vient du dedans. » En effet, ses os, qui sont au dedans, recouverts au dehors par la chair dont ils sont le soutien et l’appui, la force et la vigueur, ne sont-ils pas la parfaite expression de l’âme qui vivife le corps où elle réside , le soutient, le fait mouvoir, le gouverne et lui communique toute sa puissance? Et sa blancheur et sa beauté, ne sont-ce pas les vertus dont elle est ornée ? Si elle est noire à l'extérieur, c’est, d’après la même raison, parce que, pendant la durée de son exil et de son pèlerinage sur cette terre, elle vit dans l'abjection et l'humilité jusqu’au Jour où, appelée à cette autre vie qui est cachée avec Jesus-Christ dans le sein de Dieu, elle entre en possession de sa patrie. Le soleil de la vérité change son teint, c’est-à-dire que l'amour de son céleste époux l'humilie et l’accable de tribulations douloureuses, de peur que la prospérité ne l’enorgueillisse, Il change son teint, c’est-à-dire qu’il la rend différente des autres femmes qui aspirent aux biens de la terre et cherchent la gloire du monde, afin qu’elle devienne, par son humilité, le véritable lis des vallées, non pas le lis des montagnes, comme ces vierges

folles qui , toutes glorieuses de leur pureté charnelle et de leur continence extérieure, sont intérieurement brûülées par le feu des tentations. C’est à bon droit que s'adressant aux filles de Jérusalem, c’est-à-dire à ces fidèles imparfaits qui méritent plutôt le nom de filles que celui de fils, elle leur dit : « Ne considérez pas que je suis brune et que le soleil a changé mon teint. » C’est comme si elle eût dit clairement : si je m'humilie ainsi, si je supporte avec ce courage toutes les épreuves, ce n’est pas un effet de ma vertu, c’est par la grâce de celui que je sers. Tout autre est la conduite des hérétiques ou des hypocrites, qui, dans l’espérance de jouir des gloires de ce monde, font montre, tant qu'ils sont sous les regards des hommes, de s’humilier profondément et de supporter de vaines épreuves. Humilité, épreuves qui nous étonnent : quelle vie, en effet, plus misérable que celle de ces hommes qui n’ont part ni aux biens de la terre ni à ceux du ciel! Aussi est-ce dans cette vue que l'épouse dit : « Ne vous étonnez pas que j'agisse ainsi. » Ce dont il faut s'étonner, c’est de la conduite de ceux qui, brûlant du vain désir des gloires de ce monde, se privent des biens de ce monde : malheureux ici-bas, comme dans l’éternité. Telle la continence des vierges folles qui sont repoussées du seuil de l'époux. C’est encore à bon droit qu’elle dit, qu’aimée parce qu’elle est noire et belle, comme il est écrit, le roi l’a introduite dans sa chambre, c’est-à-dire dans ce lieu de retraite tranquille et de contemplation, dans cette couche dont elle dit ailleurs : « Durant les nuits, j'ai cherché dans ma couche celui que mon âme chérit. » Car la couleur noire de son teint se plaît dans l’ombre plutôt qu’à la lumière, et dans la solitude plutôt que dans la foule. Une telle épouse recherche plutôt les secrètes jouissances que les joies publiques du mariage; elle aime mieux se faire sentir au lit que se faire voir à table. Souvent d’ailleurs il arrive que la peau des femmes noires,

moins agréable à la vue, est plus douce au toucher, et que les plaisirs secrets qu’on goûte dans leur amour sont plus délicieux et plus charmants que ceux que procure l'admiration du monde; aussi leurs maris, pour jouir de leurs attraits, aimentils mieux les introduire dans leur chambre que les produire dans le monde. C’est conformément à cette image, que l'épouse céleste, après avoir dit: «Jesuis noire, mais belle, » ajoute aussitôt: « Voilà pourquoi le roi m’a aimée et m'a introduite dans sa chambre » ; rapprochant ainsi la cause de l'effet : « parce que je suis belle, il m'a aimée; parce que je suis noire , il m'a introduite. » Belle au dedans, ainsi que je l'ai dit, par les vertus que chérit l'époux; noire au dehors des traces de ses adversités et de ses tribulations corporelles. Cette noirceur même des tribulations corporelles arrache aisément le cœur des fidèles à l'amour des choses terrestres, pour les attacher aux désirs de l’éternelle vie; souvent elle les enlève à la tumultueuse agitation de la vie du siècle et les pousse vers les mystères de la vie contemplative, C’est ainsi que, selon saint Jérôme, saint Paul embrassa le premier notre genre de vie, je veux dire la vie monacale.

Ces voiles grossiers aussi sont plutôt faits pour la retraite que pour le monde ; ils sont proprement en harmonie avec la pauyreté et la solitude qui conviennent au caractère de nos vœux. Car rien n’excite plus vivement à se produire en public que le luxe de la toilette, luxe qu'on ne recherche qu'en vue des pompes de ce monde et d’une vaine gloire , ainsi que le démontre saint Grégoire par ces paroles : « On ne se pare point dans la solitude ; on ne se pare que à où on peut être vu. »

Quant à cette chambre dont parle l'épouse, c’est celle que l'époux désigne lui-même pour la prière, dans le passage où il dit: «Mais toi, quand tu voudras prier, entre dans ta chambre et ferme la porte pour prier ton Père; » soit, en d’autres termes: «tu ne prieras pas sur les places et dansles lieux publics, comme les

hypocrites. » Il entend donc par cette chambre un endroit retiré, loin de l'agitation et de la vue du siècle, où il soit possible de prier avec une effusion et plus calme et plus pure. Telles les retraites des maisons monastiques, où la règle prescrit de clore sa porte, c’est-à-dire de fermer tous les accès, de peur que la pureté de la prière ne soit troublée et que notre œil ne porte le ravage dans notre malheureuse âme. Aussi gémissons-nous douloureusement de voir encore, parmi ceux qui ont revêtu notre habit, tant de contempteurs de ce conseil ou plutôt de ce divin précepte. Lorsqu'ils célèbrent les saints offices, ils ouvrent portes et sanctuaire ; ils affrontent impudemment, à la face du ciel, les regards des femmes et des hommes, et cela surtout dans les solennités où ils resplendissent de l’éclat de leurs plus précieux ornements, rivalisant de pompe profane avec les profanes auxquels ils se donnent en spectacle. A leur avis, la fête est d'autant plus belle qu'on déploie plus de magnificence dans les ornements ‘extérieurs, plus de somptuosité dans les offrandes. Malheureux aveuglement, radicalement contraire à la religion chrétienne, c’est-à-dire à la religion des pauvres, et dont il vaut mieux ne rien dire pour éviter le scandale d’en parler. Judaïsant de cœur, ils ne suivent d’autre règle que leur habitude; avec leurs traditions au nom desquelles ils se conforment non au devoir, mais à la coutume, ils ont fait des commandements de Dieu une lettre morte; et cependant, ainsi que le rappelle saint Augustin , le Seigneur a dit : « Je suis la vérité, » et non pas : je suis la coutume.

Se recommande qui voudra à ces prières faites à portes ouvertes; mais vous, que le Roi du ciel a introduites lui-même : dans sa chambre, vous qui reposez sur son sein et qui vous donnez à lui tout entières, la porte toujours close, plus vous vous uuissez intimement à lui, — selon le mot de l’Apôtre : « Celui qui s’unit au Seigneur ne fait plus avec lui qu'un esprit », — plus

nous avons confiance dans la pureté et dans l’efficacité de vos prières. Et c'est pour cela que nous en sollicitons si vivement l'assistance. Car nous pensons que vous les adresserez avec d’autant plus de ferveur, que nous sommes plus étroitement unis ensemble par les liens d’une mutuelle affection,

Que si, en parlant du péril que je cours et de la mort que Je crains, je vous ai tout émues, cela aussi, je ne l’ai fait que pour répondre à ta demande, que dis-je ? à ta sollicitation pressante. En effet, la première lettre que tu m'as adressée contient un passage ainsi conçu : « Au nom de celui qui semble encore te protéger pour son service, au nom du Christ dont nous sommes, ainsi que de toi-même, les humbles servantes, nous t'en conjurons, daigne nous dire, par des lettres fréquentes, au sein de quels orages tu es encore ballotté : nous sommes les seules qui te restions au monde; que nous puissions avoir part à tes peines comme à tes joies! La sympathie est un allégement dans la douleur ; tout fardeau qui pèse sur plusieurs est plus léger à soutenir, plus facile à porter. » Pourquoi done me reprocher de vous avoir fait participer à mes angoisses, quand c’est toi qui, par tes sollicitations pressantes, m'y as forcé! Tandis que ma vie est en proie à toutes les tortures du désespoir, conviendrait-il que vous fussiez, vous, dans la joie? Ou bien ne voudriez-vous avoir part qu'à mes joies et non à mes peines, rire avec ceux qui rient, non pleurer avec ceux qui pleurent? Entre les vrais et les faux amis, la vraie différence, c’est que les uns s'associent au malheur, les autres à la prospérité. Trêve donc, de grâce, à ces reproches ; trêve à ces plaintes qui sont si loin de sortir des entrailles de la charité. Ou s’il te paraît encore que je n’ai point assez ménagé votre cœur, songe que dans l’imminence du péril où je me trouve, dans le désespoir auquel toutes les heures de ma vie sont en proie, il convient que je m'inquiète du salut de mon âme, et que j'y pourvoie, tandis qu’il

en est temps. Si tu m'aimes véritablement, tu ne trouveras point toi-même cette préoccupation mauvaise. Bien plus, si tu avais quelque espérance dans la miséricorde divine envers moi, tu souhaiterais de me voir affranchi des épreuves de cette vie, avec d'autant plus d’ardeur que tu les vois plus intolérables. Tu le sais, en effet, micux que qui que ce soit, quiconque me délivrera de cette vie m’arrachera aux plus affreux tourments. Quelles peines m'attendent hors de ce monde, je ne sais; mais Je sais bien celles dont je serai affranchi.

La fin d’une vie malheureuse ne peut être que douce ; et tous ceux qui compatissent et sympathisent véritablement aux maux des autres doivent désirer que ces maux finissent; dussent-ils en souffrir eux-mêmes, s'ils aiment réellement ceux qu’ils voient tourmentés, ils considèrent moins leurs propres jouissances que le bien de ceux qui leur sont chers. C’est ainsi qu’une mère, voyant languir son fils, souhaite que la mort vienne mettre un terme à ce long supplice qu’elle-même ne peut plus supporter, et elle aime mieux le perdre que de le conserver pour le voir souffrir. Si douce que soit la présence d’un ami, il n’est personne qui ne préfère le savoir heureux loin de soi plutôt que de le voir malheureux près de soi : ne pouvant soulager sa misère, on ne peut supporter d'en être le témoin.

Pour toi, il ne t'est pas donné de jouir de ma présence, si misérable qu’elle soit. Et dès le moment que tu ne saurais plus trouver place pour moi dans ton bonheur, je ne voi pas pourquoi tu me souhaiterais la prolongation d’une vie si misérable, plutôt que la mort, qui serait une félicité. Que si c’est pour toi que tu désires voir prolonger mes misères, c'est qu’évidemment tu es mon ennemie, non mon amie. Si tu crains de paraître telle, trêve, je t’en conjure, trêve à ces ; plaintes.

Quant au refus que tu opposes à la louange, je approuve;

tu montres, par là, que tu en es d'autant plus digne. Car il est écrit : « le juste est le premier accusateur de lui-même, » et : « quiconque s’humilie s'élève. » Fasse le ciel que ton cœur soit d'accord avec ta plume! Et s’il en est ainsi, ta modestie est trop sincère pour qu’elle ait pu s’évanouir au souffle de mes paroles. Mais prends garde, je t'en conjure, de chercher la louange en paraissant la fuir, et de repousser du bout des lèvres ce à quoi tu aspirerais au fond du cœur. A ce sujet, saint Jérôme écrivait, entre autres choses, à Eustochie : « nous suivons naturellement la pente du mal, nous tendons l'oreille à la flatierie, nous protestons que nous ne méritons pas de tels éloges, notre front bien appris se couvre de rougeur, et cependant, au bruit de la louange, notre âme tressaille de joie. »

Telle est l’habile coquetterie de l’aimable Galathée, dans la description de Virgile; elle témoignait, en fuyant, son ardeur pour ce qu'elle désirait, et, par un refus simulé, excitait la passion de son amant: «elle fuit derrière les saules, dit-il, et souhaite d'être vue auparavant. » Avant de se cacher, elle veut qu'on la voie tandis qu’elle fuit, et cette fuite, par laquelle elle paraît se soustraire aux caresses du jeune homme, n’est qu’un moyen de se les assurer. C’est ainsi qu’en ayant l’air de fuir les louanges, nous en provoquons le redoublement; nous feignons de vouloir nous cacher, pour dérober ce que nous avons de louable, et ce n'est qu'une manière d’exciter à la louange les dupes aux yeux desquelles nous en paraissons d'autant plus dignes. |

Ce que nous en disons, c’est pour signaler ce qui a lieu d’ordinaire ; mais nous ne te soupçonnons pas de tels artifices ; nous n'avons point de doute sur la sincérité de ta modestie. Nous désirons seulement que tu te tiennes en garde contre les formes de langage qui pourraient faire croire à ceux qui ne te connaitraient pas, que « tu cherches la gloire, » comme dit saint Jérôme, « en la fuyant. » Jamais un éloge de ma part ne tendra

à t’enfler le cœur, il n’aura d’autre but que de te provoquer à te rendre meilleure et à te faire embrasser les vertus avec une ardeur égale à ton désir de me plaire. Mes éloges ne sont pas un certificat de piété qui puisse t’inspirer un sentiment d’orgueil. Il ne faut pas attacher plus de créance à la louange d’un ami qu'au blâme d’un ennemi.

Il me reste enfin à parler de cette vieille plainte qu’aujourd’hui encore tu as incessamment sur les lèvres au sujet des circonstances de notre conversion, que tu reproches à Dieu, quand tu devrais l’en remercier. J'avais pensé que la considération des desseins si manifestes de la miséricorde divine avait depuis longtemps effacé dans ton âme ces sentiments d’amertume, sentiments dangereux pour toi, dont ils usent le corps et l'âme, et, par là même, d'autant plus pénibles et plus douloureux pour moi. Tu songes par-dessus tout à me plaire, dis-tu : si tu veux cesser de me mettre à Ja torture, je ne dis pâs si tu veux me plaire souverainement, rejetie ces sentiments de ton âme. En les entretenant, tu ne saurais ni me plaire, ni parvenir avec moi à la béatitude éternelle. My laisseras-tu aller sans toi, toi qui te déclares prête même à me suivre jusque dans les gouffres brûlants des enfers? Appelle de tous tes vœux la piété dans ton âme, ne füt-ce que pour n'être pas séparée de moi, tandis que je vais, comme tu dis, à Dieu; songe, en entrant dans cette voie, que la béatitude est le but du voyage, et que les fruits de ce bonheur seront d'autant plus doux que nous les goûterons ensemble. Souviens-toi de ce que tu as dit; rappelle-toi ce que tu as écrit, au sujet des circonstances de notre conversion, que Dieu, dont on accusait les sentiments ennemis, s'était bien plutôt manifestement montré miséricordieux envers moi. Sache du moins te soumettre à un arrêt si heureux pour moi, et qui ne le sera pas moins pour toi que pour moi, du jour où ta douleur s'a-

paisant laissera un accès à la voix de la raison. Ne te plains pas d’être la cause d’un si grand bien, d’un bien en vue duquel il est évident que Dieu t'a particulièrement créée. Ne gémis pas sur ce que j'ai pu supporter, ou bien pleure alors, pleure aussi sur les souffrances des martyrs et sur la mort de Notre-Seigneur lui-même, salut du monde. Si j'avais mérité ce qui m'est arrivé, tu en aurais donc moins souffert, tu en serais donc moins affligée? Ah! certes, s’il en était ainsi, tu serais d'autant plus touchée de ce malheur qu'il serait pour moi une honte, pour mes ennemis un honneur; pour eux en effet, dès lors, la satisfaction de la justice et l'éloge ; pour moi, la faute et le mépris : pour eux plus de reproches, pour moi plus de pitié.

Cependant, pour adoucir l’amertume de ta douleur, je voudrais encore démontrer que ce qui nous est arrivé est aussi juste qu’utile, et qu’en nous punissant après notre union et non pendant que nous vivions dans le désordre, Dieu a bien fait. Après notre mariage, tu le sais, et pendant ta retraite à Argenteuil au couvent des religieuses, je vins secrètement te rendre visite, et tu te rappelles à quels excès la passion me porta sur toi dans un coin même du réfectoire, faute d’un autre endroit où nous pussions nous retirer. Tu sais, dis-je, que notre impudicité ne fut pas arrêtée par le respect d'un lieu consacré à la Vierge.. Fussions-nous innocents de tout autre crime , celui-là ne méritait-il pas le plus terrible des châtiments ? Rappellerai-je maintenant nos anciennes souillures et les honteux désordres qui ont précédé notre mariage, l’indigne trahison enfin dont je me suis rendu coupable envers ton oncle, moi son hôte et son commensal, en te séduisant si impudemment? La trahison n'était-elle pas Juste? Qui pourrait en juger autrement, de la part de celui que j'avais le premier si outrageusement trahi? Penses-tu qu'une bles-

sure, une souffrance d’un moment ait suffi à la punition de si grands crimes? Que dis-je? de tels péchés méritaient-ils une telle grâce? Quelle blessure pouvait expier aux yeux de la justice divine la profanation d’un lieu consacré à sa sainte mère ? Certes je me trompe bien, ou une blessure si salutaire compte moins pour l’expiation de ces fautes, que les épreuves sans relâche auxquelles je suis soumis aujourd’hui.

Tu sais aussi qu’au moment de ta grossesse, quand je t'a fait passer dans mon pays, tu as revêtu l’habit sacré, pris le rôle de religieuse, et que, par cet irrévérencieux déguisement, tu t'es jouée de la profession à laquelle tu appartiens aujourd'hui? Vois, après cela, si la justice, que dis-je ? si la grâce diviné a eu raison de te pousser malgré toi dans l’état monastique dont tu n’as pas craint de te faire un jeu; elle a voulu que lPhabit que tu avais profané servit à expier la profanation, que la vérité de la chose fût le remède du mensonge de la parodie et en réparât la fraude sacrilége.

A la considération de la justice divine, ajoute celle de notre intérêt, et tu verras qu’à donner aux choses leur vrai nom,

“c’est moins la justice de Dieu que sa grâce qui s’est étendue sur nous. Remarque donc, remarque, Ô ma chère, de quels périlleux abîmes Dieu nous a tirés avec les filets de sa miséricorde, de quelle dévorante Charybde il nous a sauvés malgré nous; en sorte que l’un et l’autre nous pouvons nous écrier : « le Seigneur s'inquiète de moi. » Pense encore et encore dans quels dangers nous nous trouvions, de quels dangers le Seigneur nous à fait sortir, et rappelle sans cesse, avec mille actions de grâce, tout ce qu'il a fait pour le salut de notre âme; soutiens, par notre exemple, les pécheurs qui désespèrent de sa bonté, afin qu’ils sachent tous ce qui est réservé à ceux qui demandent et qui prient, en voyant tant de grâces accordées à des pécheurs endurcis.

Réfléchis aux mystérieux desseins de la divine providence : sa miséricorde a fait tourner en régénération les arrêts de sa justice ; sa sagesse s’est servie des méchants eux-mêmes pour changer l’impiété en piété, et la blessure si Justement infligée à une seule partie de mon corps a guéri deux âmes à la fois. Compare le danger et la délivrance. Compare la maladie et le remède. Examine ce que méritaient nos fautes et admire les indulgents effets de la bonté divine.

Tu sais à quelles turpitudes les emportements de ma passion avaient voué nos corps; ni le respect de la décence, ni le respect de Dieu, même dans les jours de la passion de Notre- Seigneur et des plus grandes solennités, ne pouvaient m'arracher du bourbier où je roulais. Toi-même tu ne voulais pas, tu résistais de toutes tes forces, tu me faisais des remontrances, et quand la faiblesse de ton sexe eùt dû te protéger, que de fois n’ai-je pas usé de menaces et de rigueurs pour forcer ton consentement! Je brûlais pour toi d'une telle ardeur de désirs, que, pour ces voluptés infâmes dont le nom seul me fait rougir, j'oubliais tout, Dieu, moimême : la cléménce divine pouvait-elle me sauver autrement qu’en m'interdisant à jamais ces voluptés ?

Dieu s’est donc montré plein de justice et de clémence; il a permis l’indigne trahison de ton oncle; mais c’est afin que je pusse gagner en accroissements de toute sorte, que j'ai été diminué de cette partie de mon corps, siége du libertinage, cause première de ma concupiscence; conformément à la Justice, c’est l'organe qui seul avait péché qui a été frappé et qui a expié par ses souffrances ses jouissances criminelles. Et ainsi j'ai été tiré de ces ordures dans lesquelles je m'étais plongé comme dans la fange; ainsi Dieu a circoncis tout à la fois mon âme et mon corps; ainsi il m'a rendu d'autant plus propre au service de ses saints: autels, que les souillures des voluptés de

la chair ne sauraient plus réveiller en moi les passions. Quelle clémence encore n’a-t-il pas montrée, en ne frappant en moi que l'organe dont la privation ne pouvait que tourner au salut de mon âme, sans défigurer mon corps ni l'empêcher de vaquer à aucun devoir; que dis-je? cette privation ne m'a-t-elle pas rendu d'autant plus dispos pour tous les actes honnêtes, qu’elle m’a affranchi du joug si lourd de la concupiscence? Oui, par la privation de ces parties si méprisables qui, en raison de la honte attachée à l'exercice de leurs fonctions, sont appelées honteuses et ne sauraient être nommées par leur nom, la grâce divine m'a purifié plutôt qu’elle ne m'a mutilé : a-t-elle fait autre chose, en effet, qu'écarter de moi les impuretés, les vices, afin de préserver ma nouvelle robe d’innocence ?

Dans le vif désir de conserver cette robe d’innocence, certains sages, dit-on, portèrent la main sur eux-mêmes, afin d’éloigner d'eux la tache de la concupiscence. On raconte même que l'Apôtre demanda au Seigneur de l’affranchir de cet aiguillon de la chair, et qu’il ne fut pas exaucé. Un autre exemple nous est offert par le grand philosophe des chrétiens, par Origène, qui, pour éteindre à jamais l'incendie dans son foyer, ne craignit pas d’attenter sur lui-même ; regardant comme réellement bienheureux ceux-là seuls qui se sont mutilés en vue d'obtenir le royaume de Dieu , il croyait que c’était fidèlement accomplir le précepte du Seigneur, qui prescrit de couper, de rejeter loin de nous les organes de scandale; il prenait à la lettre, non au sens mystique, cette prophétie d’Isaie dans laquelle il est dit que le Seigneur préfère les eunuques aux autres fidèles : « les eunuques qui observeront mes jours de sabbat et . qui s’attacheront à ce qui me plaît, je leur donnerai une place dans ma maison et dans l’enceinte de mes murailles; je leur donnerai un nom meilleur que celui de fils et de filles, un nom

éternel qui ne périra pas. » Origène, toutefois, a commis une grande faute, en mutilant son corps pour en prévenir les fautes. Plein de zèle pour Dieu, sans doute, mais de zèle mal éclairé, il a encouru l'accusation d’homicide en portant le fer contre lui. C’est par l'inspiration du démon, ou par le plus grave des aveuglements, qu’il a exécuté sur lui-même ce que, par la grâce de Dieu, la main d'autrui a consommé sur moi. J’évite la faute sans encourir la disgrâce. Je mérite la mort et Dieu me donne la vie ; il m'appelle, je résiste, je persévère dans mes crimes, et il m’amène au pardon malgré moi. Et cependant l’Apôtre prie sans être exaucé; il redouble sa prière, et il n'obtient pas. Ah! véritablement le Seigneur s'inquiète de moi. J'irai donc et je raconterai les grandes choses que Dieu a faites pour mon âme.

Uuis-toi à moi et sois ma compagne inséparable dans l’action de grâce, de même que tu as participé à la faute et au pardon. Car Dieu n’a pas oublié ton salut ; que dis-je? il a toujours songé à toi : par une sorte de saint présage attaché à ton nom, il t'a particulièrement marquée pour le ciel en t’appelant Héloïse, de son propre nom qui est Héloïm.

C'est lui, dis-je, qui, dans sa clémence, a résolu d'assurer notre salut commun par l’un de nous, tandis que le démon travaillait à consommer par l’un de nous notre perte commune : en effet, c'est fort peu de temps avant que cela n’arrivt, que l'indissoluble loi du sacrement nuptial nous avait enchaînés l’un à l’autre; quand, dans l'élan d'une passion insensée, je brûlais du désir de te fixer auprès de moi à toujours, c’est Dieu qui déjà préparait la circonstance qui devait nous ramener ensemble vers lui.

En effet, si le lien du mariage ne nous eût pas précédemment unis, après ma retraite du monde, les conseils de tes parents, l'attrait des plaisirs de la chair t’auraient aisément retenue dans le siècle. Vois donc à quel point Dieu s’est inquiété de nous; il

LETTRE CINQUIÈME jo

semble qu'il ait eu sur nous quelques grandes vues et qu’il s’indignât ou s’affligeàt que ces trésors de science, qu'il nous avait à l’un et à l’autre confiés, ne fussent pas employés à l’honneur de son nom ou qu'il se défiât des passions de son humble serviteur, ainsi qu'il est écrit : « les femmes font même apostasier les sages, » Témoin le sage des sages, Salomon.

Tous les jours, le trésor de ta sagesse produit pour le Seigneur avec usure : tu lui as déjà donné nombre de filles spirituelles, tandis que moi, je reste stérile et que je travaille en vain parmi les fils de la perdition. Quelle déplorable perte, quel lamentable malheur, si, livrée aux impuretés des plaisirs charnels, tu enfantais dans la douleur un petit nombre d’enfants pour le monde, au lieu de cette innombrable famille que tu enfantes dans la joie pour le ciel; si tu n’étais qu’une femme, toi qui aujourd’hui surpasses les hommes, toi qui as transformé la malédiction d’Éve en bénédiction de Marie. Quelle profanation, si ces mains sacrées, habituées aujourd’hui à feuilleter les livres sacrés, étaient condamnées aux soins vulgaires du commun des femmes!

Dieu a daigné nous arracher lui-même au contact de ce cloaque, aux voluptés de cette fange, et nous attire à lui par un coup de cette puissance dont il frappa saint Paul pour le convertir. Peutêtre aussi, par notre exemple, a-t-il voulu intimider l’orgueil des savarits. :

Que ce coup ne t'afflige donc pas, ma sœur, Je t'en supplie; cesse d’accuser un père qui nous corrige si paternellement, et songe à ce qui est écrit : « le Seigneur châtie ceux qu'il aime ; il corrige tous ceux qu’il reçoit au nombre de ses enfants. » Et ailleurs : « celui qui épargne la verge, hait son fils. » Cette peine est passagère, non éternelle; c’est une peine de purification, non de damnation. Écoute le prophète et prends courage : «le Seigneur ne jugera pas deux fois pour une même faute;

le châtiment ne se lèvera pas deux fois sur la tête du même coupable. » Comprends cette parole souveraine et si grave de la vérité : «par la patience, vous posséderez vos âmes. » D'où cette maxime de Salomon : « l’homme patient est supérieur à l’homme fort, et celui qui maitrise son cœur à celui qui force les villes. »

Ne te sens-tu pas émue jusqu'aux larmes et pénétrée de douleur, en pensant que pour te sauver, toi et le monde, le Fils unique de Dieu, agneau sans tache, a été saisi par des impies, traîné, flagellé, insulté, la face voilée, souffleté, conspué, couronné d’épines, enfin, supplice des infâmes, suspendu à une croix entre des voleurs, et soumis au genre de mort le plus affreux, le plus exécrable que l'on connût alors? C'est lui, à ma sœur, qui est ton véritable époux et l'époux de toute l'Église; aie-le toujours devant les yeux, porte-le dans ton cœur. Vois-le marchant au supplice pour toi et portant lui-même sa croix. Mêle-toi à la foule, à ces femmes qui se frappaient la poitrine et se lamenfaient sur son sort, comme le raconte saint Luc : « il était suivi par une grande foule de peuple et de femmes qui se frappaient la poitrine et qui se lamentaient sur son sort. » Et lui, se retournant vers elles avec bonté, il leur annonça le châtiment qui suivrait de près sa mort, châtiment dont, si elles étaient sages, elles pourraient se garantir en suivant ce conseil. « Filles de Jérusalem, » disait-il, « ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vousmêmes et sur vos enfants; car voici que le jour approche où l'on dira : heureuses les femmes stériles .et les entrailles qui n'ont pas conçu et les mamelles-qui n’ont pas allaité! Alors on dira aux montagnes : tombez sur nous; et aux collines : écrasezvous; car si le bois vert est traité de la sorte, que fera-t-on du bois sec?» #.

Compatis à celui qui a souffert volontairement pour te racheter, et en songeant qu’il a été crucifié pour toi, que ton

cœur se pénètre de douleur. Sois toujours en esprit au pied de son tombeau; pleure et lamente-toi avec les saintes femmes, dont il est écrit, comme je l’ai dit plus haut : «les femmes assises - au pied du tombeau se lamentaient, pleurant le Seigneur. » Prépare avec elles des parfums pour sa sépulture, mais des parfums plus exquis, des parfums spirituels et non matériels; ce sont ceux-là qu'il réclame ; les autres lui sont inutiles. Pénètre-toi de ces devoirs de toute la force de ta dévotion.

C’est à ces sentiments de compassion profonde pour ses souffrances que le Seigneur lui-même exhorte les fidèles par la bouche de Jérémie. « O vous tous qui passez par ce chemin, » dit-il, « considérez et voyez s’il est une douleur semblable à ma douleur; » c'est-à-dire, est-il des souffrances dignes qu’on y compatisse et qu’on les pleure, quand moi j'expie, seul innocent des péchés du monde, les péchés que le monde a commis ? Or, le Seigneur est le chemin par lequel les fidèles rentrent de l'exil dans la patrie. Cette croix même, du haut de laquelle il s’écrie, c’est lui qui l’a élevée pour nous comme une échelle de salut. Sur ce bois, le Fils unique de Dieu est mort pour nous, holocauste volontaire. C'est sur lui seul qu'il faut gémir et compatir, compatir et gémir. Accomplis ce qué le prophète Zacharie a dit des âmes dévotes : «elles se frapperont la poitrine en poussant des gémissements comme à la mort d’un fils unique, elles pleureront sur lui comme on pleure la mort d'un premier-né. »

Vois, Ô ma sœur, quels gémissements éclatent parmi ceux qui aiment un roi à la mort de son fils unique, de son premier-né. Considère le désespoir de sa far lle, l’affliction dans laquelle est abirnée la cour entière. Qu'est-ce donc, lorsqu'on arrive à l'épouse de ce fils unique ? ses sanglots fendent le cœur, et l’on ne saurait les supporter. Tels doivent être tes gémissements, tels tes sanglots, à ma sœur, toi qu'un bienheureux hymen à unie à ce divin époux. Il t'a payée, achetée, non au prix de

ses biens, mais au prix de lui-même; c’est de son propre sang qu’il t'a achetée et rachetée. Vois quel droit il a sur toi; considère de quel prix il t'a payée.

Aussi l’Apôtre, considérant la grandeur de ce prix et comparant à ce prix la valeur de celui pour lequel il est offert, s’écrie, mesurant la reconnaissance au bienfait : « loin de moi l’idée de me glorifier, si ce n’est en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ par lequel le monde a été crucifié pour nous et moi pour le monde. » Tu es plus que le ciel, plus que la terre, toi dont le Créateur du ciel s’est fait lui-même la rançon. Qu’a-t-il trouvé en toi, je te le demande, lui à qui rien ne manque, pour n'avoir pas reculé devant les angoisses de la plus horrible, de la plus ignominieuse des morts, afin de t'acquérir? Qu'a-t-il, je le répète, cherché en toi si ce n’est toi-même? Celui-là est l'amant véritable qui ne désire que toi et non ce qui est à toi; celui-là est l'amant véritable qui disait en mourant pour toi : «il n’est point de plus grand témoignage d'amour que de mourir pour ceux qu’on aime. » C’est lui qui t’aimait véritablement et non pas moi. Mon amour à moi, qui nous enveloppait tous deux dans les liens du péché, n’était que concupiscence : il ne mérite pas ce nom d'amour. J’assouvissais sur toi ma misérable passion, et voilà tout ce que j'aimais! J'ai, dis-tu, souffert pour toi; cela peut être vrai, mais il serait plus juste de dire que j'ai souffert par toi; encore était-ce malgré moi; j'ai souffert, non pour l'amour de toi, mais par la violence exercée contre moi; non pour ton salut, mais pour ton désespoir. C'est pour ton salut au contraire, c’est de son plein consentement que Jésus-Christ a souffert pour toi, Jésus dont les souffrances guérissent toute maladie, écartent toute souffrance. Porte donc vers lui, je t'en conjure, et non vers moi toute ta piété, toute ta compassion, toute ta componction. L’iniquité de la cruauté abominable consommée sur un innocent,

voilà ce qu'il faut déplorer, et non le châtiment qui m'a été charitablement infligé par la justice divine, ou plutôt, je l'ai déjà dit, la grâce infinie dont nous avons été l’un et l’autre l’objet. C’est être injuste que de n'’aimer pas la justice, et très-injuste que de se montrer contraire à la volonté de Dieu, que dis-je ? à sa grâce si grande. Pleure ton Sauveur et non ton corrupteur, celui qui t’a rachetée, non celui qui t'a perdue, le Seigneur qui est mort pour toi et non l’esclave qui vit encore ou qui vient seulement d’être délivré véritablement de la mort éternelle. Prends garde, je t’en supplie, qu’on ne puisse pas, à ta honte, appliquer ce que Pompée dit à Cornélie abimée dans la douleur : « Pompée vit encore après la bataille, mais sa fortune est morte : ce que tu pleures, c’est ce que tu aimais. » Songes-y, je t’en prie : quelle ignominie ne serait-ce pas d’exalter nos anciens et déplorables égarements ! Accepte donc, ma sœur, accepte, je t’en conjure, avec patience, ce coup de la miséricorde divine. C’est la verge d’un père qui nous a touchés, non le glaive d’un juge. Le père fustige pour corriger, de peur que l'ennemi ne frappe pour tuer. Il blesse pour prévenir la mort, non pour la donner; il emploie le fer pour trancher le mal; il blesse le corps et guérit l’âme. Il aurait dû donner la mort, il donne la vie. Il retranche les membres atteints par la gangrène, afin dene rien laisser que de sain. 11 punit une fois pour ne pas punir éternellement. Un seul a souffert de la blessure, et deux ont été sauvés de la mort; il y avait deux coupables, un seul a été puni. Cela encore est un effet de la miséricorde divine pour la faiblesse de ton sexe, mais jusqu’à un certain point, cette miséricorde n’est que justice. Plus faible par état, mais plus forte par vertu, tu étais moins coupable. Je rends grâces au Seigneur qui t'a alors affranchie de la peine et réservée pour la couronne; oui, par le seul effet du châtiment infligé à mon Corps, il a d’un seul coup refroidi en moi toutes les ardeurs de la con-

106 LETTRES D’ABÉLARD ET D'HÉLOISE cupiscence effrénée qui me dévorait; il m'a à jamais préservé de toute chute; pour toi, en abandonnant à elle-même ta jeunesse, en laissant ton âme en proie à toutes les tentations des perpétuelles passions de la chair, il t'a réservée pour la couronne du martyr. Quoique tu te refuses à l'entendre, et que tu me défendes de le dire, c'est cependant une vérité manifeste : à celui qui combat sans relâche appartient la couronne, et il n’y aura de couronné que « celui qui aura combattu jusqu’au bout. »

Pour moi, je n’ai pas de couronne à attendre, puisque Je n'ai plus de combat à soutenir. L'élément du combat manque à qui n’a plus laiguillon de la concupiscence. Cependant, si je n'ai pas de couronne à prétendre, c’est encore quelque chose que de n'avoir pas de châtiment à craindre, et d’avoir été préservé peut-être par une peine d'un moment des peiues éternelles; car il en est des hommes qui se livrent à cette triste vie comme de vils animaux, et il est écrit des animaux : «ils ont pourri sur leur fumier. »

Je ne me plains pas de voir diminuer mes mérites, tandis que je m'assure que les tiens augmentent; car nous ne faisons qu'un en Jésus Christ; par la loi du mariage, nous ne sommes qu’un corps. Tout ce qui est à toi ne saurait donc m'être étranger.

Or Jésus-Christ est à toi, puisque tu es devenue son épouse. Et moi, je l'ai dit, moi que tu saluais jadis comme ton maître, je suis aujourd'hui ton serviteur, serviteur attaché “par amour spirituel plutôt que soumis par crainte. C’est ton patronage auprès de Jésus-Christ qui nous donne la confiance d'obtenir par tes prières ce que je ne pourrais gagner par les miennes ; aujourd’hui surtout que l’imminence des dangers qui m'assiégent et me jettent dans un trouble de tous les jours ne me laisse ni vivre, ni prier, ni suivre l'exemple de ce bienheureux intendant des trésors de la reine Candace, de cet Éthio-

pien qui vint de si loin adorer Dieu à Jérusalem, et auquel un ange envoya, à son retour, l’apôtre Philippe pour le convertir à la foi dont il s'était rendu digne par ses prières et par la lecture assidue des livres saints ; et même, comme, pendant son voyage, il en était occupé, la grâce divine, bien qu’il fût riche et idolâtre, permit qu’il tombât sur un passage qui fournit à l’apôtre le moyen le plus favorable d'opérer sa conversion.

Afin donc que rien ne t'empêche d’accueillir ma demande et n'en retarde l'exécution, je m’empresse de formuler et de t’envoyer le texte même de la prière que je te conjure d’adresser humblement au Seigneur pour nous.

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