‹ Lettres complètes d'Abélard et d'HéloiseChapitre 14 sur 28 · PRIÈRE · texte numérisé non relu

PRIÈRE

« Dieu, qui, dès le commencement de la création, avez, en tirant la femme d’une côte de l’homme, établi le grand sacrement du mariage, vous qui l'avez honoré et relevé si haut, soit en vous incarnant dans le sein d’une femme, soit en commençant vos miracles par celui des noces" de Cana, vous qui avez jadis accordé ce remède, suivant vos vues, à mon incontinente faiblesse, ne repoussez point les prières de votre servante; je les verse humblement aux pieds de votre divine majesté pour mes péchés et pour ceux de mon bien-aimé. Pardonnez, Ô Dieu de bonté, que dis-je? Ô Dieu qui êtes la bonté même, pardonnez à nos crimes si grands, et que l’immensité de votre ineffable miséricorde se mesure à la multitude de nos fautes. Je vous en conjure, punissez les coupables en ce monde, épargnez-les dans l’autre. Punissez-les dans cette vie d’un jour, afin de ne les pas punir dans l'éternité. Prenez contre vos serviteurs la verge de la correction, non le glaive de la fureur. Frappez la chair pour conserver les âmes. Venez en pacificateur, non en vengeur ; avec bonté plutôt “qu’avec justice, en père miséricordieux, non en maître sévère.

« Éprouvez-nous, Seigneur, et tentez-nous, ainsi que le pro-

phète le demande pour lui-même, en ces termes expressifs, pour ainsi dire : examinez d’abord mes forces, et mesurez à ce qu’elles peuvent supporter le fardeau des tentations. C’est ce que saint Paul promet à vos fidèles, lorsqu'il dit : « Dieu, qui «est la puissance même, ne souffrira pas que vous soyez éprouvé «au delà de ce que vous pouvez ; mais il accroîtra vos forces «avec la tentation, afin que vous puissiez la soutenir.

« Vous nous avez unis, Seigneur, et vous nous avez séparés quand et comme il vous a plu. Achevez aujourd’hui, en mettant le comble à vos miséricordes , ce que vous avez miséricordieusement commencé; et ceux que vous avez séparés l’un de l’autre, pour un jour, dans ce monde, unissez-les à vous pour l'éternité dans le ciel, Ô notre espérance , notre partage, notre attente, notre consolation, Seigneur, qui êtes béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il, »

Salut en Jésus-Christ, épouse du Christ; en Jésus-Christ salut, et vie en Jésus-Christ, Ainsi soit-il,

SOMMAIRE

Dans cette lettre, Héloïse prie instamment Abélard de lui répondre à elle et à ses religieuses sur deux points principaux : qu’il leur apprenne d’abord l’origine de leur état; en second lieu, qu’il leur donne une règle, qu’il leur dicte les conditions d’un genre de vie qui convienne spécialement à des femmes, ce dont aucun des

- saints Pères ne s’est occupé. Elle ajoute pourquoi, dans son opinion, les saints Pères n’ont pas donné de règle aux religieuses : c’est qu’il suffit, selon elle, que les femmes ne restent pas, en fait de continence et d’abstinence, au-dessous des clercs et des ecclésiastiques séculiers ou des moines réguliers. Elle s'étend sur la règle de saint Benoît, et en discute les observances, particulièrement en ce qui touche l’interdiction de manger de la viande et la permission de boire du vin. Elle traite aussi longuement des actes extérieurs, dont elle rabaisse l'importance, et auxquels elle préfère les actes intérieurs. Enfin, elle prie Abélard de se relâcher de la grande rigueur et de ne point se montrer trop exigeant sur la question des jeûnes et des pratiques, eu égard à la faiblesse du sexe féminin.

A son souverain maître, sa servante dévouée.

Je ne veux pas que tu puisses, en quoi que ce soit, m’ac- ‘user de désobéissance; j'ai imposé à l’expression de ma peine, oujours prête à s’emporter, le frein de ta défense; en t'écri-

vant du moins, je saurai arrêter ce que, dans nos entretiens, il serait difficile, que dis-je ? impossible de prévenir. En effet, il | n’est rien de moius en notre puissance que notre cœur, et loin de pouvoir lui commander, nous sommes forcés de lui obéir. Aussi, lorsque ses mouvements nous pressent, personne n'est-il assez le maître d’en repousser les soudaines impulsions pour empêcher qu’elles éclatent au dehors, se traduisent rapidement en actes et se répandent plus vite encore par la parole, qui est le langage toujours prêt des passions, selon qu'il est écrit : « c'est de l’abondance du cœur que la bouche parle. » Je retiendrai donc ma main et je ne la laisserai pas écrire ce que ma langue ne pourrait se retenir de dire. Plût à Dieu que mon cœur affligé fût aussi disposé que ma plume à obéir!

Il dépend de toi cependant d'apporter quelque soulagement à ma douleur, s’il ne t'est pas possible de la guérir entièrement, De même qu’un clou chasse l’autre, une idée nouvelle pousse l'ancienne, et l'esprit tendu en un autre sens est forcé d’abandonner les choses d'autrefois, ou du moins de les laisser dormir. Or, une pensée a d'autant plus de force pour occuper l'esprit et le détacher de toutes les autres, qu'elle est considérée comme plus honnête et que l’objet vers lequel elle tend notre effort paraît plus essentiel. Nous toutes donc, servantes de Jésus-Christ et filles de Jésus-Christ, nous supplions aujourd'hui ta paternelle bonté de nous aëcorder deux choses dont nous sentons l’absolue nécessité : la première, c'est de vouloir bien nous apprendre d’où l’ordre des religieuses a tiré son origine et quel est le caractère de notre profession; la seconde, c’est de nous faire une règle, et de nous en adresser une formule écrite qui soit spécialement appropriée à des femmes, et qui fixe d’une manière définitive l’état et le costume de notre communauté, ce dont aucun des saints: Pères, que nous sachions, ne s’est jamais occupé. C’est à défaut de cette institution, qu'aujourd'hui hommes et femmes sont sou-

LETTRE SIXIÈME a

mis, dans les couvents, à la même règle , et que le même joug monastique est imposé au sexe faible et au sexe fort. Jusqu’à aujourd’hui,les femmes et les hommes professent également la règle de saint Benoît, bien qu'il soit évident que cette règle a été faite uniquement pour les hommes et qu'elle ne peut être observée que par des hommes, que l’on regarde aux devoirs des supérieurs ou à ceux des subordonnés. Sans parler ici de tous les articles de cette règle, est-ce à des femmes que s'adressent les prescriptions sur les capuchons, les hauts-de-chausses et les scapulaires? Qu’ont-elles à faire de ces tuniques et de ces chausses de laine, dont le mouvement périodique du sang chez elles leur rend l’usage tout à fait impossible? En quoi les touche l’article qui ordonne à l'abbé de lire lui-même l'Évangile et de commencer l'hymne après cette lecture ? Et celui qui établit qu'une table particulière sera dressée pour les pèlerins et les hôtes qu’il présidera ? Convient-il à nos vœux qu’une abbesse donne jamais l'hospitalité à des hommes ou qu’elle prenne ses repas avec ceux qu’elle aurait reçus ? O combien les chutes sont faciles dans cette réunion des hommes et des femmes sous le même toit, surtout à la table, siége de l’intempérance et de l'ivresse, à la table, où il est si doux d'approcher les lèvres de la coupe qui verse la luxure avec le vin!

Saint Jérôme prévoyait ce danger, lorsque, écrivant à une mère et à sa fille, il leur dit : « il est difficile de conserver la chasteté dans les festins. » Ovide lui-même, ce professeur de débauche et de luxure, s'attache à décrire , dans son livre de l’Art d'aimer, les occasions de libertinage qu’offrent particulièrement les repas : « lorsque les libations ont pénétré les ailes humides de l'Amour, il devient immobile et demeure appesanti à la place qu'il a prise, Alors viennent les ris, alors le pauvre relève la tête, alors s’en vont douleurs et peines, et rêves soucieux. C’est là que, plus d’une fois, les jeunes filles ont dérobé le cœur des jeunes

garçons. Vénus embrase leurs veines : c’est du feu sur du feu. » :

Et quand les religieuses n’admettraient à leurs tables que les femmes auxquelles elles auraient donné l'hospitalité, au fond n’y aurait-il pas à encore quelque péril ? Certes, pour perdre une femme, il n’est pas d'arme plus sûre que les çaresses d’une femme. Pour faire passer le venin de la corruption dans le cœur d’une femme, il n’est rien tel qu’une femme. Aussi saint Jérôme engage-t-il les femmes de sainte profession à éviter particulièrement le commerce des femmes qui vivent dans le siècle.

Enfin, je suppose que nous refusions notre hospitalité aux hommes et ne l’accordions qu'aux femmes, ne voit-on pas le mécontentement, l’irritation des hommes, dont les services sont si nécessaires aux couvents de notre faible sexe ; si l'on réfléchit surtout que c’est pour ceux dont nous recevons le plus que nous paraissons avoir le moins, pour ne pas dire pas du tout, de reconnaissance.

Que si nous ne pouvons suivre dans sa teneur la règle prescrite, je crains de lire notre condamnation à nous aussi dans ces paroles de l’apôtre saint Jacques : « quiconque ayant observé tout le reste de la loi l’aura violée en un seul point, est capable de l'avoir violée tout entière. » Ce qui revient à dire : celui-là est coupable qui a fait beaucoup, par cela seul qu’il n’a pas tout fait. Ainsi, pour un seul point qu’on n’a pas observé, on devient transgresseur de la loi : il faut en accomplir tous les commandements. C’est ce que fait sentir l’Apôtre, en ajoutant immédiatement : « celui qui a dit : tu ne seras point adultère, a dit aussi : tu ne tueras point; et bien que tu ne commettes pas d’adultère, si tu as tué, tu es transgresseur de la loï, » C’est comme s’il disait : on est coupable par la transgression d’un seul commandement, quel qu’il soit, par la raison que le Seigneur, qui com-

mande une chose, commande également l'autre, et que, quel que soit le précepte de la loi qui soit violé, c’est un outrage envers lui qui a fait reposer la loi non sur un seul commandement, mais sur tous à la fois.

Mais sans nous arrêter aux dispositions de la règle, dont pour nous l'observation est tout à fait impossible ou ne saurait du moins être sans danger, at-on jamais vu des communautés de religieuses sortir pour faire la moisson et se livrer aux travaux des champs? D’autre part, une seule année de noviciat est-elle une preuve suffisante de la solide vocation d’une femme, et est-ce assez pour l'instruire que de lui lire trois fois la règle, comme il est dit dans la règle elle-même ? Loin de là; quoi de plus insensé que de s'engager dans une route inconnue et qui n’est pas même frayée? Quoi de plus présomptueux que de choisir et d’embrasser un genre de vie qu'on ignore, et de faire des vœux qu’on ne saurait tenir? Si la prudence est la mère de toutes les vertus, et la raison la médiatrice de tous les biens, peut-on regarder comme un bien ou comme une vertu ce qui $’éloigne de l’un et de l’autre ? Les vertus mêmes qui dépassent le but et la mesure doivent être rangées, selon saint Jérôme, au nombre des vices. Or, qui ne voit que c’est s’écarter de la raison et de la prudence que de ne pas consulter d’abord les forces de ceux à qui l’on impose des fardeaux, en sorte que la peine soit proportionnée aux forces données par la nature? Fait-on porter à un âne la charge d’un éléphant ? Exige-t-on des vieillards et des enfants autant que des hommes faits? des faibles autant que des forts? des malades autant que des gens en bonne santé ? des femmes autant que de leurs maris ? du sexe faible autant que du sexe fort ?

C’est à ce propos que le pape saint Grégoire, dans le chapitre quatorzième de son Instruction pastorale, établit une distinction au sujet des avis et des commandements : «autres sont les avis

à donner aux hommes, autres ceux qui conviennent aux femmes : à ceux-ci on doit demander plus, à celles-là moins ; s’il faut soumettre les hommes à de fortes épreuves, les plus légères suffisent à attirer tout doucement les femmes. »

Il est clair que ceux qui ont rédigé des règles pour les moines ne se sont pas bornés à ne point parler des femmes ; en établissant leurs statuts, ils entendaient bien que ces règles ne pouvaient en aucune façon leur convenir; ils ont eux-mêmes reconnu clairement qu'il ne fallait pas imposer le même joug au taureau qu'à la génisse, et soumettre à des travaux égaux ceux auxquels la nature a donné des forces inégales. Saint Benoît n’a point oublié cette distinction : rempli, pour ainsi dire, de l'esprit de tous les justes, il tient compte dans ses règles des personnes et des temps, et règle tout de telle sorte que rien, comme il le pose lui-même en conclusion quelque part, ne se fasse qu’avec mesure. Commençant par l'abbé, il lui recommande de veiller à ses moines, «de façon à se mettre en accord et en harmonie avec tous, suivant le caractère et l'intelligence de chacun; en sorte que, loin d’avoir la douleur de voir son troupeau dépérir entre ses mains, il ait la satisfaction de le voir s’accroître ; il lui recommande aussi de ne jamais perdre le sentiment de sa propre faiblesse et de se souvenir qu’il ne faut pas fouler aux pieds le roseau ébranié ; il veut aussi qu’il fasse acception des circonstances, en se rappelant le sage raisonnement du pieux Jacob : « si je fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils mourront tous en un seul jour; » enfin, il l’engage à prendre pour bases ces conseils et les autres principes de la prudence, mère des vertus, et à tout mesurer de façon à exciter les forts, et à ne pas décourager les faibles. »

C'est à cette pensée de mesure que se rapportent les ménagements de saint Benoît pour les enfants, les vieillards, et en général pour les infirmes; l’ordre qu'il donne de faire manger

LETTRE SIXIÉÈME 115

avant les autres le lecteur, le semainier, le cuisinier, ainsi que ses prescriptions pour la table commune sur la qualité et la quantité de la boisson et des aliments selon les tempéraments, tous points dont il traite en détail avec beaucoup de soin. C'est ainsi encore qu’il règle la durée des jeûnes selon les saisons, et mesure la somme du travail à la faiblesse des constitutions.

Quelle règle, je le demande, celui qui, dans ses statuts pour les hommes, proportionne ainsi toutes choses aux tempéraments et aux temps, de façon à ce que tous puissent en imposer les prescriptions sans s’exposer aux murmures, quels ménagements il eût prescrits, s’il leur eût appliqué la même règle qu'aux hommes. En effet, s’il a cru nécessaire d’adoucir la rigueur de sa règle en faveur des enfants, des vieillards et des infirmes, conformément à la faiblesse et à la débilité de leur nature, que n’eût-il pas fait en faveur d’un sexe délicat, dont la faiblesse et la débilité ne sont que trop connues ? Combien donc ce serait s'éloigner de toute règle de discernement, que de soumettre les femmes et les hommes à la même règle, d'imposer les mêmes charges aux faibles qu'aux forts!

Je pense qu'eu égard à notre faiblesse, c’est assez d'égaler en vertus de continence et d’abstinence les chefs de l'Église et ceux qui sont dans les ordres sacrés, puisque la Vérité dit : « celui-là est parfait qui ressemble à son maître. » Ce serait même beaucoup pour nous, si nous pouvions égaler les pieux laïques. Car nous admirons dans les faibles ce qui nous semble peu de chose chez les forts, selon cette parole dé l'Apôtre : « la vertu dans la faiblesse est perfection. »

Mais ne faisons pas peu de cas de la religion des laïques, tels que furent Abraham, David, Job, même dans l'état du mariage : Saint Chrysostome, dans son sermon VII (épître aux Hébreux), nous en avertit, quand il dit : « il est plus d'un charme que lu

peut essayer pour endormir la bête infernale. Ces charmes, quels sont-ils? Les travaux, les lectures, les veilles. — Mais que nous importe à nous qui ne sommes pas moines ? — Voilà votre réponse. Eh bien ! faites-la à saint Paul, qui dit : « veillez dans la patience et dans la prière, etc. ; » et ailleurs : « n’écoutez pas les désirs impurs de la concupiscence. » Or, ce n’est pas seulement pour des moines qu’il écrivait ceci, mais pour tous ceux qui habitent les villes. En effet, un séculier ne doit avoir sur un régulier d’autre avantage que de pouvoir vivre avec une femme : il a ce privilége, mais point d’autre; en tout le reste, il est tenu d’agir comme le régulier. Car les béatitudes mêmes promises par le Christ ne sont pas seulement promises aux réguliers ; c'en serait fait du monde entier, si tout ce qui mérite le nom de vertu était renfermé dans l'enceinte d'un cloître. Et quelle considération pourrait s'attacher à l’état de mariage, s’il était un si grand obstacle à notre salut?

De ces paroles , il résulte clairement que quiconque ajoutera la continence aux préceptes de l'Évangile réalisera la perfection monastique. Et plût à Dieu que notre profession nous élevât jusqu’à atteindre la hauteur de l'Évangile, sans prétendre la dépasser : n’ayons pas l'ambition d’être plus que chrétiennes.

C'est là, sans doute, si je ne m’abuse , ce qui fait que les saints Pères n'ont pas voulu établir pour nous, de même que pour les hommes, une règle générale, comme une loi nouvelie, de peur d’écraser notre faiblesse sous le poids de vœux trop Jourds; ils avaient médité cette parole de l'Apôtre : « la loi produit la colère; où il n'y a point de loi, il n’y a point de prévarication ; » et ailleurs : « la loi est survenue pour que le péché se multipliât. »

Le même grand prédicateur de la continence prend conseil de notre faiblesse et pousse, pour ainsi dire, les jeunes veuves à de cecondes noces, quand il dit : « Je veux que les jeunes veuves

se remarient, qu’elles aient des enfants, qu’elles soient mères de famille, afin de ne pas donner prise à l’ennemi de la religion. » Saint Jérôme aussi, persuadé de l’excellence de ce précepte, répond en ces termes à Eustochie, qui l’avait consulté sur les vœux inconsidérés des femmes : « si celles qui sont vierges ne sont cependant pas absoutes à cause de leurs autres fautes, qu’arrivera-t-il de celles qui ont prostitué les membres du Christ et changé en un lieu de débauche le temple de l'Esprit saint? Mieux eût valu pour elles subir le joug du mariage et marcher terre à terre, que d’avoir voulu s'élever trop haut et d'être précipitées dans le gouffre de l’enfer. »

C’est aussi pour prévenir ces vœux téméraires, que saint Augustin, dans son livre de la continence des veuves, écrit à Julien : « que celle qui n’a pas encore embrassé réfléchisse; que celle qui s’est engagée persévère, afin qu'aucune occasion ne soit donnée au démon, aucune oblation dérobée au Seigneur. » Voilà pourquoi les conciles mêmes, prenant en considération notre faiblesse, ont décidé que les diaconesses ne devaient pas être ordonnées avant l’âge de quarante ans, et cela encore après une épreuve sévère, tandis qu'il est permis de faire des diacres à vingt ans.

Il est des maisons où les religieux, désignés sous le nom de chanoines réguliers de saint Augustin, professent une règle particulière et ne se croient en rien inférieurs aux moines, bien qu’ils fassent publiquement usage de viande et de linge. Si notre faiblesse arrivait seulement à s'élever au niveau de la vertu de ces religieux, ne serait-ce pas beaucoup pour nous ?

Les ménagements à notre égard, en ce qui concerne la nourriture, seraient une mesure d'autant plus douce et qui présenterait d'autant moins d’inconvénients qu’elle serait conforme äu vœu de la nature, qui a doué notre sexe d’une plus grande vertu de sobriété. Il est reconnu, en effet, que, vivant relativement de

te

peu de chose, les femmes ont besoin d’une alimentation beaucoup moins forte que les hommes; la physique nous enseigne aussi qu’elles s’enivrent plus difficilement. +

C’est une observation que Théodore Macrobe, dans le VII livre des Saturnales, énonce en ces termes : « Aristote dit que les” femmes s’enivrent rarement, et les vieillards souvent. La femme à a naturellement le corps très-humide ; le poli et l'éclat de sa peau l’indiquent ; les purgations périodiques qui la débarrassent des humeurs superflues en sont particulièrement la preuve. Quand donc le vin qu’elle boit tombe dans cette masse d’humeurs, il perd sa force, sa chaleur s’y éteint et ne monte plus aisément jusqu’au cerveau. » Et ailleurs : « le corps de la femme, épuré par de fréquentes purgations, est un tissu percé d’une infinité de trous à travers lesquels s’écoule incessamment l'humeur qui s’y amasse et qui cherche une issue. C’est par ces trous que s’exhale en un instant la vapeur du vin. Chezles vieillards, au contraire, le corps est sec, comme le prouvent la rudesse et la couleur terne de la peau. »

Y aurait-il donc inconvénient d’après cela, et n’y aurait-il pas justice à nous laisser, eu égard à notre faiblesse, toute liberté sur le boire et le manger, puisque, grâce à notre constitution, les excès de la gourmandise et de l'ivresse sont difficiles chez nous, et que notre frugalité nous préserve de l’une , notre tempérament de l’autre? Ce serait assez pour notre faiblesse, ce serait même beaucoup, si, vivant dans la continence et sans rien posséder, tout entières au service de Dicu, nous pouvions égaler dans notre manière de vivre les chefs de l'Église, les pieux | laïques, ou ceux enfin que l’on appelle chanoines réguliers et qui” professent particulièrement pour règle de prendre modèle sur la vie des Apôtres.

Enfin c’est une marque de grande sagesse, chez les personnes | qui se consacrent à Dicu, de restreindre l’expression de leurs

LETTRE SIXIÈNE 119

vœux, si bien qu'elles tiennent plus qu’elles n’ont promis, et ajoutent toujours quelque chose, par surérogation volontaire, aux obligations qu’elles ont contractées. C’est ainsi que la Vérité a dit elle-même : «lorsque vous aurez accompli tout ce qui estordonné, dites : nous sommes des serviteurs inutiles; ce que nous avons

… fait, nous étions obligés de le faire.» C’est comme s’il était dit,

» en termes expressifs : vous êtes des gens inutiles, sans valeur, sans mérite, qui vous contentez d’acquitter ce que vous devez et n’ajoutez rien par surérogation volontaire,

Au sujet de ces surérogations volontaires, le Seigneur lui-

.même, parlant en parabole, dit : « si vous mettez quelque chose du vôtre, lorsque je reviendrai, je vous le rendrai. »

Si beaucoup de ceux qui s'engagent légèrement aujourd’hui dans la vie monastique réfléchissaient davantage , s’ils considéraient la portée de leur engagement, s’ils examinaient à fond et : scrupuleusement l'esprit même de la règle à laquelle ils se vouent, ils l’enfreindraient moins par ignorance, ils pècheraient moins par négligence. Mais, aujourd’hui que tout le monde se précipite presque aussi aveuglément dans la vie monastique, on y vit plus irrégulièrement encore qu’on n’y est entré; on brave la règle aussi aisément qu’on l’a acceptée sans la connaître; on se pose comme lois des usages qui plaisent. Les femmes doivent donc se bien garder de se charger d’un fardeau sous lequel

- nous voyons presque tous les hommes faiblir, que dis-je? suc-

* comber. Le monde a vieilli, il est aisé de s’en apercevoir ; les

hommes et toutes les créatures ont perdu leur vigueur native, et,

suivant la parole de la Vérité, c'est moins la piété d’un gran

nombre que celle de tous qui s’est refroidie. Les hornmes ayant

dégénéré, il faut donc changer ou adoucir les règles établies pour eux. |

Cette différence n’a pas échappé à saint Benoît lui-même ; il avoue qu'il a tellement adouci la rigueur des usages monas-

tiques, que, dans sa pensée, sa règle, comparée à celle des premiers moines, n’est, en quelque sorte, qu’une règle de convenance, une ébauche de règlement monacal. « Nous avons fait cette règle, » dit-il, « afin de prouver, en l’observant, que nous avons, tant bien que mal, l'honnêteté des mœurs et le germe des vertus de l'association religieuse. Pour celui qui aspire à la perfection de ce genre de vie, il existe la doctrine des saints Pères, dont la pratique peut conduire l’homme aux sommets de la perfection. » Et encore : « qui que vous soyez, qui aspirez à la céleste patrie, cette faible règle n'est qu'une règle de début, complétez-la avec l’aide du Christ; et c'est alors seulement que, par la protection de Dieu, vous arriverez au comble de la science et de la vertu. » Les saints Pères, c’est lui-même qui le dit, avaient coutume de lire chaque jour tout le Psautier ; mais l’attiédissement des esprits l'a contraint de diminuer la tâche, si bien que, cette lecture étant répartie sur la semaine entière, les moines ont moins à faire que les clercs.

Qu’y a-t-il de plus contraire à la profession religieuse et au calme de la vie monastique, que ce qui fomente la luxure, excite les désordres et détruit en nous la raison, cette image même de Dieu qui nous élève au-dessus de tous les êtres ? C’est assurément le vin, que l'Écriture représente comme dangereux entre tous les aliments et contre lequel elle nous met en garde; le vin, au sujet duquel le plus grand des sages a dit dans ses Proverbes : « le vin engendre la luxure, et l'ivresse, le désordre des sens, Quiconque y cherche son plaisir ne sera jamais sage... A qui malheur? au père de qui malheur? à qui les rixes? à qui les précipices? à qui les blessures sans sujet? à qui les yeux gonflés? sinon à ceux qui passent leur vie à boire et qui font métier de vider les coupes. Ne regardez pas le vin quand il paraît doré, quand son éclat brille dans le cristal. Il entre en caressant, mais,

à la fin, il mordra comme le serpent et, comme le basilic, répandra son venin. Vos yeux alors verront ce qui n'existe pas, votre cœur parlera à tort et à travers. Et vous serez comme un homme endormi en pleine mer, comme un pilote assoupi qui a perdu son gouvernail, et vous direz : ils m'ont battu, mais je ne l'ai pas senti; ils m'ont traîné, et je ne m'en suis pas aperçu; quand me réveillerai-je et trouverai-je encore du vin ? » Et ailleurs : «n'allez pas donner aux rois, Ô Samuel, n'allez pas leur donner du vin! car il n’y a plus de secret là où règne l'ivresse; craignez que, se prenant à boire, ils n’oublient la justice et ne brouillent la cause des fils du pauvre. » Et il est écrit dans l'Ecclésiastique : « le vin et les femmes font apostasier les sages et égarent les plus sensés. »

Saint Jérôme aussi, dans sa lettre à Néfotien sur la vie des clercs, s’indigne hautement de ce que les prêtres de l’ancienne loi, s’abstenant de tout ce qui peut enivrer, l’emportent sur ceux de la nouvelle par cette abstinence : «ne sentez jamais le vin, » dit-il, « de peur qu’on ne vous applique le mot du philosophe : ce n'est pas offrir un baiser, c’est faire passer la coupe du vin. » L’Apôtre condamne les prêtres qui s’adonnent au vin, et l’ancienne loi en défend l'usage : «que ceux qui desservent l'autel, » est-il dit, « ne boivent ni vin ni bière. » — On appelle bière, chez les Hébreux, toute espèce de boisson capable d’enivrer, qu'elle soit le produit de la fermentation de la levûre ou du suc de pomme, celui de la coction du miel ou d’autres infusions, qu’elle soit exprimée des sucs du fruit du palmier ou d’autres graines bouillies et réduites en sirop. — « Tout ce qui enivre et jette l'esprit hors de son assiette, fuyez-le comme le vin. »

Voilà done le vin retranché des jouissances des rois, absolument interdit aux prêtres, et considéré comme le plus dangereux de tous les aliments. Et cependant saint Benoît, cette émanation de l'Esprit saint, contraint par le relâchement de son siècle,

en permet l'usage aux moines : « nous lisons, il est vrai, que le vin ne convient nullement aux moines, » dit-il; « toutefois, comme il est devenu impossible aujourd’hui de le leur persuader.. » — [l avait lu, sans doute, ce qui est écrit dans la Vie des Péres. « On rapporta un jour à un abbé pasteur qu'un de ses moines ne buvait pas de vin, et il répondit : le vin ne convient nullement aux moines. » Et plus loin : «un jour, on célébrait des messes dans le monastère de l’abbé Antoine : il s’y trouva uue cruche de vin. Un des vieillards en versa dans une coupe, la porta à l’abbé Sisoi , et la lui offrit. L'abbé la prit et la vida, la prit une seconde fois et la vida encore ; mais à la troisième fois qu'on la lui offrit, il la refusa en disant : assez, mon frère; ignorez-vous que c’est le démon ? » L'abbé Sisoi nous offre encore un exemple. Abraham dit donc à ses disciples : «s'il se présente une occasion, dans l’Église, un jour de sabbat ou un dimanche, et qu'on boive jusqu’à trois coupes, est-ce trop? » et le patriarche répondit : « ce ne serait pas trop, si Satan n'était pas dedans. » , |

Est-il, je le demande, est-il un endroit où l’usage de la viande soit condamné par Dieu ou interdit aux moines? A quelle nécessité, je vous prie, saint Benoît ne dut-il pas céder pour adoucir la rigueur de sa règle en une chose si dangereuse pour les moines et qu’il savait ne point leur convenir? Sans doute il reconnut qu’il n'aurait pu en persuader l’abstinence aux moines de son temps.

Plût à Dieu qu'aujourd'hui on appliquât le même système de concession, et qu’on adoptât un tel tempérament pour toutes les choses qui, n'étant en soi ni bonnes ni mauvaises, sont dites indifférentes. Plût à Dieu que la règle des vœux n’exigeât pas ce qu'il est devenu impossible de persuader, et que, toutes les choses indifférentes étant tolérées sans scandale, il suffit d'interdire ce qui est vraiment péché. Ainsi se contenterait-on, en

fait de nourriture et de vêtement, de ce qu'il y aurait de moins cher : le nécessaire en toutes choses et point de superflu.

En effet, il ne faut pas attacher une grande importance à des choses qui ne nous préparent pas au royaume de Dieu ou qui ne peuvent avoir qu'un médiocre mérite à ses yeux, et telles sont les pratiques extérieures communes aux réprouvés et aux pénitents, aux hypocrites et aux vrais dévots. Ce qui distingue essentiellement le juif du chrétien, c’est la différence des actes extérieurs et - des actes intérieurs, puisque c’est la charité seule qui distingue les fils de Dieu et ceux du démon; la charité, que l’Apôtre appelle la plénitude de la loi et la fin du précepte. Voilà pourquoi, rabaissant le mérite des œuvres pour élever au-dessus d’elles la justice de la foi, il dit, apostrophant le juif : « où est donc ce dont vous vous glorifiez ? Il est exclu. Par quelle loi? Est-ce par la loi des œuvres? Non, mais par la loi de la foi. Nous concluons donc que l’homme est justifié par la foi dans les œuvres de la loi. » Et ailleurs : « si Abraham a été justifié par ses œuvres, il a sujet de se glorifier, mais non pas devant Dieu. Car, que dit l’Écriture? Abraham a cru en Dieu, et sa foi lui fut imputée à justice. » Et ailleurs : « à celui, » dit-il, « qui ne fait pas les œuvres, mais qui croit en Dieu qui justifie limpie, sa foi lui est imputée à justice, selon le décret de la grâce de Dieu. »

H dit encore, permettant aux chrétiens l’usage de toute espèce d'aliments, et distinguant de ces pratiques celles qui nous justifient devant Dieu : « le royaume de Dieu n’est point viande ni breuvage, mais justice et paix et joie dans le Saint-Esprit. Toutes choses sont pures en soi; le mal est le fait de l'homme qui mange en scandalisant autrui. Il est bon de ne point manger de viande et de ne pas boire de vin, ni de rien faire qui puisse blesser son frère, le scandaliser ou

affaiblir sa foi. » Ce qui est interdit dans ce passage, ce n’est point l’usage d'aucun aliment, mais le scandale qui peut en résulter et qui en résultait, par le fait, pour les juifs convertis, alors qu'ils voyaient manger des aliments interdits par la loi. C’est pour avoir voulu éviter ce scandale, que l’apôtre Pierre fut sévèrement réprimandé et salutairement averti, comme saint Paul le rapporte lui-même dans son épître aux Galates. Et il y revient en écrivant aux Corinthiens : « ce n’est pas notre nourriture qui nous recommande à Dieu, » dit-il. Et ailleurs : « mangez de tout ce qui se vend au marché... La terre est au Seigneur, ainsi que tout ce qui est dans son sein. » Et aux Colossiens : « que personne ne vous condamne pour le manger ou pour le boire. » Et plus bas : « si vous êtes mort avec le Christ aux éléments de ce monde, pourquoi ces mesures, comme si vous viviez encore au monde, savoir : vous ne toucherez pas, vous ne goûterez pas, vous ne mettrez pas la main à tous ces aliments dont l’usage donne la mort, suivant les préceptes et les règles des hommes ? »

Il appelle éléments de ce monde les premiers rudiments de la loi qui touchent aux observances charnelles ; espèce d’alphabet élémentaire sur lequel s’exerçait le monde, c’est-à-dire un peuple encore charnel. A ces éléments , je veux dire aux observances de la chair, sont morts ceux qui sont à Jésus-Christ et à ceux de Jésus-Christ; ils ne leur doivent plus rien, ne vivant plus en ce monde, c'est-à-dire parmi ces hommes charnels attachés à la matière, posant des règles, et établissant des distinetions entre tels et tels aliments, entre une chose et une autre, et disant : « vous ne toucherez point à ceci ou à cela; » toutes choses auxquelles il suffit de toucher, de goûter, de porter la main, selon l’Apôtre, pour donner la mort à l'âme , alors même que nous en faisons usage pour quelque raison d’humilité. Ce langage, je le répète, est conforme aux préceptes et aux rè-

Page 1