‹ Lettres complètes d'Abélard et d'HéloiseChapitre 19 sur 28 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

D’ABÉLARD A HÉLOISÉ

J'ai reçu votre lettre, et je n'ose vous dire

Dans quel état funeste elle a su me réduire :

Mon trouble me fait honte, et mon cœur abattu Veut en vain rappeler sa mourante vertu.

Aussi faible que vous, plus criminel encore,

Je me sens consumer du teu qui me dévore.

Eh! comment voulez-vous que je guide vos pas? Je m’égare moi-même et ne me connais pas.

Le vos maux et des miens la trop vive peinture

De mes désirs éleints réveille le murmure,

Déjà je commençais, oubliant mon malheur,

A ne plus regretter un frivole bonheur ;

Déjà je comménçais, moins rempli de vos charmes, A trouver des douceurs à répandre des larmes;

Et la grâce, en mon cœur allumant son flambeau, Effaçait le vieil homme, et formait le nouveau, Vous avez tout détruit. Qu’une épouse est puissante! Eh! qui peut résister aux soupirs d’une amante? Inutile raison, chimérique devoir!

Rien ne peut de l'amour balancer le pouvoir.

Dans un temple brisé trouves-lu des délices?

Dieu cruel, cherche ailleurs de plus doux sacrifices : Règne sur les vivants; qu’ils sentent tes transports ; Mais cesse de vouloir les inspirer aux morts :

Assez et trop longtemps, soumis à ton empire,

NX. 7 + 304 LETTRES D'HÉLOISE ET D’ABÉLAND # J'ai vécu sous tes lois, souffre que je respire. | Terrible contre-temps, où me réluisez-vous ?

N'avais-Je pas du ciel épuisé le courroux!

Fallait-il qu'une lettre écrite pour un autre ‘Froublât tout à la fois mon repos et le vôtre! Je l'avoue, Héloïse; attendri par ses pleurs, Je voulus d'un ami modérer les douleurs ; Je crus que de nos maux une fidèle image + Contre son désespoir armerait son courage; Et, loin d'examiner qu’un sort capricieux Dût jamais exposer cette lettre à vos yeux, Mon cœur à sa pitié s’y livrant sans contrainte, Lui peignait les rigueurs dont je ressens l'atteinte; Afin que, comparant mes malheurs et les siens, Il oubliât ses maux, et déploràt les miens.

Ainsi, de nos desseins confondant la prudence, Dieu juste, tu détruis notre aveugle espérance ! Et La main, où Lu veux nous trainant malgré nous, Accomplit tes arrêts et signale tes coups ; Tu rebutes un cœur profané par le crime, D'une flamme insensée odieuse victime.

Heureux, je te fuyais, et sans te consulter; Malheureux, dans tes bras j'ai couru me jeter. Plein de mon désespoir et de mon infortune, Je ne te consacrais qu'une vie importune.

Privé de mes plaisirs, mortel présomptueux, Je couvrais ma douleur d’un dehors vertueux ; Et quand je paraissais te faire un sacriñce, Je me vengeais du monde et de son injustice. :

Caché dans un désert, je nourris le poison Dont le charme imposteur ofusque ma raison.

Insensé que je suis, je m'aveugle moi-même ; Je crois n'aimer que Dieu, c'est vous seule que j'aime,

Que n'’ai-je point tenté pour dérober mon cœur Aux attraits dangereux d’un penchant trop flatteur ? J'ai cherché loin de vous une retraite obscure ;

Mes soupirs et mes pleurs y font ma nourriture ; Pâle, défiguré, le sein meurtri de coups,

Je m'arme contre moi, je m’arme contre vous.

Privé de la lumière, enterré sous la cendre,

Au fond de mon tombeau vous vous faites entendre, Je vous trouve partout. Attachée à mes pas,

Votre image me suit avec tous vos appas.

Quelquefois, succombant aux transports qui m'agitent, Sur les bords de la mer mes pas se précipitent ; Mon cœur à cet objet reprend de nouveaux feux. Hélas! tout renouvelle un amour malheureux.

Si les vents apaisés, d'une légère haleine Aplanissent les flots de la liquide plaine,

Ce calme m'attendrit, et retrace à mon cœur

De nos premiers destins le calme et la douceur.

Ma peine se dissipe, et ma gloire passée

Vient dans tout son éclat s’offrir à ma pensée,

Je vois ces jours heureux où par mille plaisirs

Le complaisant amour prévenait nos désirs :

Je vois encor vos yeux, pleins de trouble et de flamme, S'attacher sur les miens, pénétrer dans mon âme. J'entends de nos soupirs le murmure confus.

Douce tranquillité, déjà vous n'êtes plus.

La mer gronde, la vague écumante, irritée,

Par le fier aquilon jusqu'au ciel est portée,

Le matelot pülit, le pilote étonné

Des horreurs de la mort chancelle environné ;

Et tantôt aux enfers, et tantôt sur la nue,

Le vaisseau fracassé disparait à ma vue.

Alors contre les flots faisant un vain: effort, Je vois des malheureux dévoués à la mort; Par l'onde revomis, leurs corps sur le rivage. Du féroce Neptune assouvissent la rage.

A ce spectacle affreux mon esprit est troublé; Mon désespoir s’irrite, et j'en suis accablé. Votre oncle, mes rivaux, ma disgrâce mortelle, Tout porte dans mon cœur une rage cruelle.

Et mes feux irrités s’échappant malgré moi,

Mes plaintes et mes cris remplissent tout d'effroi ; Aux plus noires fureurs ma fureur m'autorise ;

A tout ce que je vois je demande Héloïse :

Je pleure, je m'agite, et jamais à mes maux

Le tranquille sommeil n’apporte de repos :

En vain pour les calmer j'ai recours à l'étude; L'étude ajoute encore à mon inquiétudes.

Ces hommes pénitents, confiés à ma foi,

Se troublent à ma vue, et tremblent devant moi. Rigide, impérieux, sombre, austère, farouche, Le fiel et l'amertume exhalent de ma bouche,

Je m’anime contre eux d'un zèle plein d’aigreur : Une faute légère allume ma fureur ;

Et loin de soulager leurs dégoûts et leurs peines, Ma rigueur inflèxible appesantit leurs chaînes. Ainsi par son orgucil follement entraîné,

Aux plus honteux excès l’homme est abandonné. 1 profane l'esprit qu’il reçut en partage,

Et des plus beaux talents il pervertit l'usage.

Il sait de la nature expliquer les secrets ;

Il va même de Dieu pénétrer les décrets ;

Rien n'échappe à sa vue, et lui-même il s’ignore ; Il est sa propre idole, et c’est lui qu’il adore,

. Son délire lui plait; et par l’erreur conduit

Il aime à culliver tout ce qui le séduit.

Du désir de savoir épris dès mon enfance,

Je préférai l'étude aux droits de ma naissance; Je quittai tout pour elle. Entouré d’auditeurs, Bientôt de toutes parts j’eus des admirateurs. Ce succès me flatta : je commentai les Pères; Je m'élevai plus haut, j'éclaircis les mystères. Aigris par mon mérite, et par lui confondus, Devant moi pàlissaient mes rivaux éperdus.

Tant de gloire, Seigneur, était ton seul ouvrage : Je devais à toi seul en rapporter l'hommage, M'abaisser à tes yeux, et régler mes projets Sur ma propre faiblesse et non sur tes bienfaits.

Où n’ai-je point porté l’imprudence et le crime ? Un abime toujours entraîne un autre abime.

Occupé de plaisirs, et du monde entêté, J'abandonnai mon cœur à sa malignité.

J'oubliai mon néant, je t’oubliai toi-même,

Et j'osai, faux docteur, enseigner le blasphème. Abandon rigoureux, plein d'horreur et d’effroi, Mais digne de tous ceux qui s’éloignent de toi.

Et vous, qui me nommez votre époux, votre maître,

Chère Héloïse, hélas! méritais-je de l’être ?

Je vous montrais le crime ; et, lâche séducteur,

D'un profane savoir j'infectai votre cœur.

De vos charmes naissants je ne pus me défendre;

Pour ne vous point aimer, j'avais un cœur trop tendre.

C'était peu : je voulus vous inspirer mes feux; Je réussis trop bien, vous comblâtes mes vœux. Blessés des mêmes traits, et charmés l’un de l’autre, Vous faisiez mon bonheur, et je faisais le vôtre;

Et votre oncle lui-même, entrant dans nos projets, Semblait faciliter nos entretiens secrets.

Bientôt il m’en punit. Heureux si ma disgrâce

De mes sens dans mon cœur eût fait passer la glace, Et si, de la vertu n’écoutant que la voix,

J'expiais mes erreurs dans lé sein de la croix! Faibles sans son secours, nous pouvons tout par elle; Elle seule fait naître et soutient notre zèle. Levons-nous, Héloïse, et d’un pas assuré

Marchons avec les saints sous ce fardeau sacré.

Il en est temps encore, et Dieu, comme un bon père, Nous tend, pour nous conduire, une main salutaire ; Mais ne différons point, nous n’avons qu'un moment; Ce Dieu va nous livrer à notre aveuglement.

Le tonnerre déjà gronde sur notre tête,

Et pour nous écraser sa foudre est toute prête. Gardons-nous de tomber sous ses puissantes mains; Pour nous en arracher nos efforts seraient vains. Notre cœur, obstiné dans son impénitence,

Va d'erreur en erreur, et d'offense en offense.

Nous nous traçons partout un chemin pour pécher : Rebelles endurcis, rien ne peut nous toucher.

La grâce n'a pour nous que de sombres lumières; Nos vœux les plus sacrés sont de faibles barrières. Nous reprenons nos droils, nous disposons de nous. Vous parlez en amante, et je parle en époux.

Vous soupirez pour moi, vous osez me le dire ;

Je soupire pour vous, et j'ose vous l'écrire.

Quel monstre! quelle horreur ! que diront nos neveux? Qu'ils ignorent plutôt nos sacriléges feux :

Qu'un éternel oubli les couvre et les efface; Noyons-en dans nos pleurs jusqu'à la moindre trace,

Soumise à vos devoirs, ne pensez plus à moi; La raison, votre état, tout vous en fait la loi : Du salut de vos sœurs responsable et chargée, - A les mener à Dieu vous êtes engagée :

Vous leur devez des soins, du zèle, de l'amour. A toutes les vertus formez-les tour à tour; Faites-les travailler, prier, jeüner, se taire, Et vous-même, Héloïse, apprenez à le faire; Des épouses d'un Dicu soyez la bonne odeur; Éclairez leur esprit, réchauffez leur ardeur. Contre leurs ennemis cachez-les sous vos ailes; Devenez, s’il le faut, anathème pour elles.

Ainsi, de l'Éternel apaisant le courroux, Son esprit descendra sur vos sœurs et sur vous: Et d’un coupable amour saintement délromyée, De lui seul désormais vous serez occupée.

Vous goûterez alors les douceurs, les attraits Que versent dans un cœur l'innocence et la paix. Oh! qu'il me serait doux qu’à la grâce fidèle, Des cœurs régénérés vous fussiez le modèle, Et que, de mes erreurs oubliant les excès, Le ciel à mes soupirs accordât ce succès !

Je ne vous verrais plus incertaine, inconstante, Entre le monde et Dieu partagée et flottante,

Vivre encore pour moi quand je suis mort pour, vous,

Et regretter des biens qui ne sont plus à nous :

Moi-mèême, dégagé d’un penchant qui vous blesse,

Je ne vous ferais plus rougir de ma faiblesse ; Un feu pur et sacré succédant à nos feux,

L'amour qui nous perdit nous sauverait lous deux, Mais, hélas! pour atteindre au bonheur où j'aspire,

Il faut nous oublicr. Pouvez-vous y souscrire?

Et le puis-je moi-même? En vain par des discours

Je veux de notre ardeur interrompre le cours.

Plus vive que jamais, elle occupe votre âme;

Plus vive que jamais, je sens qu’elle m’enflamme ;

C’est trop feindre. Mon cœur n’est rempli que de vous!

Sans cesser d’être amant, j'ai cessé d’être époux.

Je vous aime, et voudrais vous aimer davantage.

Que le cil irrité punisse cet outrage;

Qu'il exerce sur moi ses justes châtiments :

Il peut m'ôter la vie et non mes sentiments.

Oublier Héloïse ! ah! que plutôt la foudre,

Aux yeux de l'univers, mette Abélard en poudre. Que peuvent contre moi ton crime et ta noirceur,

Oncle injuste? As-tu cru détruire mon ardeur?

Tu devais tout d’un coup me priver de la vie.

Tu m'as laissé mon cœur : ta fureur est trahie.

Mais que dis-je, insensé! tes vœux sont satisfaits,

Ma mort n’eût point rempli tes barbares souhaits.

Tu voulais à loisir te baigner dahs mes larmes,

Et voir dé jour en Jour augmenter mes alarmes.

Ingénieux bourreau, tu savais qu’un amant

Privé de ce qu'il aime expire à tout moment.

Tu triomphes, perfide : en proie à ma tristesse,

Je ne puis arracher mon âme à sa tendresse.

Mon amour et mes maux s’irritent tour à tour,

Et de mes maux, hélas! le plus grand-c’est l'amour.

Mais où vais-je ? et pourquoi moi-même aigrir ma peine

Pourquoi me rappeler mon amour et sa haine? ;

Ministres des autels, pourquoi dans ce récit

Écarté-je de Dieu mon cœur et mon esprit?

A lui seul attaché, j'ai dû vous laisser croire

Que sur vous, que sur moi j'ai gagné la victoire.

Qu’avons-nous de commun? Nos liens sont finis.»

Pouvons-noûs l’un à autre être encor réunis?

Parlez; qu'espérez-vous des souhaits que vous faites?

Songez-vous qui je suis? Songez-vous qui vous êtes?

Voulez-vous qu’oubliant mon devoir, mon honneur,

J'aille encore à vos pieds porter ma folle ardeur ?

Ne frémissez-vous point d'un dessein si terrible ?

Nous nous retrouverions, vous faible, moi sensible.

Ah! si amour, plus fort que mon éloignement,

Fait sentir à mon cœur un si cruel tourment,

Pourrai-je, près de vous, soustraire à sa puissance

Ce cœur qui ne saurait le vaincre par l'absence?

C’est trop entrelenir notre commune erreur :

Nés pour aimer, aimons, mais aimons le Seigneur.

H veut être l’objet de l'amour le plus tendre :

Il demande nos cœurs; cessons de nous défendre :

Il les mérite seul, nous le savons, hélas!

Malheureux! pourquoi donc ne les donnons-nous pas ?

Quelle excuse apporter à notre extravagance ?

Et que lui dirons-nous au jour de sa vengeance ? Après tout, vous devez me craindre et me hair.

Et, si je vous cherchais, m’éviter et me fuir.

Ne me demandez point par quelle destinée

Dans un cloître avant moi vous fütes confinée :

Que vous dire? J'étais malheureux et jaloux,

Et je voulais que Dieu me répondit de vous.

Qu’un motif si bizarre et si plein d'injustice

Vous fasse de mes feux connaître le caprice ;

Et, si vous ne pouvez vous guérir par raison,

Employez le dépit à votre guérison.

Mais que peut le dépit où ne peut rien la grâce!

Si vous ne sentez point son attrait efficace

En vain je vous exhorte : et mes vœux impuissants Ne pourront élever votre esprit sur vos sens. Seigneur, qui la formas si parfaite et si belle, Ne voulais-tu qu'en faire une fille rebelle?

Ah! si pour t’apaiser il ne faut que mourir, Abélard à la mort vient lui-même s'offrir.

il est temps de finir : adieu, chère Héloïse, Tâchez de soutenir votre sainte entreprise.

Priez pour votre époux : il va, de son côté, Du ciel sur son épouse implorer la bonté.

Ne me récrivez plus. Que cette déférence Me marque votre zèle et votre obéissance.

Adieu. Quand du trépas j'aurai senti les coups,

Je ferai transporter mon corps auprès de vous. Chérissez ce dépôt. Quand vous mourrez vous-même, Venez dans le tombeau d’un époux qui vous aime; Nous ne nous craindrons plus. Victimes de la mort, L'amour fera sur nous un inutile effort.

J'en serai plus célèbre ; et vos cendres glacées Pourront auprès de moi sans crime être placées,

ALÉLARD,

INMITATIONS EN VERS

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