PREMIÈRE LETTRE
D'HÉLOISE À ABÉLARD
Une lettre en mes mains l’autre jour fut remise. J'y reconnus les traits de l'époux d'Héloïse ;
Et, me servant des droits que J'ai sur cet époux, Je crus pouvoir l'ouvrir, puisqu'elle était de vous. Je crus que sa lecture, apaisant mes alarmes, Calmerait mes ennuis et sécherait mes larmes. Curieuse, je l’ouvre avec empressement ;
Je me flatte, j'espère y trouver mon amant.
Illusion cruelle où l'amour nous entraine!
Je veux me consoler, et j'irrite ma peine.
D'un ami malheureux soulageant les douleurs, Votre main à ses yeux exposait nos malheurs.
J'y trouvai mille fois et mon nom et le vôtre,
Et mille affreux revers entassés l’un sur l’autre.
Chaque ligne à mon cœur porta de nouveaux coups.
Deviez-vous me réduire à me plaindre de vous?
Deviez-vous, pour calmer des disgrâces légères,
Faire un si long récit de toutes nos misères?
Non, vous portez trop loin le zèle et l’amilié,
Cruel, et l'amour seul vous trouve sans pilié.
Quelles réflexions vinrent troubler mon âme!
Je sentis tout à coup ressusciter ma flamme.
Ces transports, si longtemps retenus dans mon cœur,
Plus forts que ma vertu, reprirent leur vigueur.
Dans mes yeux agités on lisait ma tendresse ;
Toutes mes actions annonçaient ma faiblesse;
Mème aux pieds des autels, trop pleine de mes feux,
De profanes soupirs se mêlaient à mes vœux.
Excusez, Ô mon Dieu, le trouble qui m’accable;
Malgré ma volonté, mon cœur me rend coupable. Funeste souvenir de mon bonheur passé,
L’absence ni le temps ne t'ont point effacé;
Tu rappelles encore à ma triste mémoire
Ces moments où l'amour prenait soin de ma gloire,
Où le tendre Abélard me donnait tous ses soins ;
Où nos cœurs de nos feux étaient les seuls témoins.
Je ne t'oublirai point, cher époux que j'adore!
Je l'entends, je te vais, je te possède encore.
Si pour toute la terre Abélard n'est plus rien,
Héloïse en lui seul voit son souverain bien.
Du destin conjuré la fureur impuissante
Ne détruira jamais l’ardeur de votre amante.
Ge n’est pas l'homme en vous qui faisait mon bonheur;
L'amant, le seul amant possédait tout mon cœur.
Vous savez que toujours ce cœur, plein d’innocence,
Mudéra de vos feux la vive impatience;
Et que, fuyant les noms et d’épouse et d'époux, Les liens de l’amour me paraissaient plus doux. De la soif des plaisirs Héloïse pressée,
N'a jamais sur les sens arrèlé sa pensée;
Et bornant tous mes vœux à la douceur d'aimer, Cette scule douceur eut droit de me charmer.
Hélas! si vos malheurs m'arrachent quelques plaintes, C’est pour vous, non pour moi, que j'en sens les atteintes; Votre seul intérèt me fait verser des pleurs
Que je refuserais à toutes mes douleurs.
Eh! puis-je, sans frémir, voir un oncle perfide Animer contre vous une main homicide?
Puis-je voir sans pleurer vos ennemis jaloux, Conduits par leur fureur, s'élever contre vous? Obscurcir lâchement la gloire la plus pure,
Et sans honte mêler le ciel dans leur injure?
En vain, justifiant le sens de vos écrits,
Vous voulûtes fléchir ces superbes esprits.
L'innocent Abélard succomba sous leurs trames; Ses ouvrages sacrés périrent par les flammes, Lui-même, menacé d’une injuste prison, N'échappa qu’en fuyant à celte trahison.
Objet infortuné de la haine publique,
On ne vous regardait que comme un hérétique; On b'âmait à l'envi le nom de Paraclet;
Ce nom, de votre orgueil paraissait un effet. Monde injuste et cruel, que ta plainte est frivole! Tu poursuis Abélard, et son Dieu le console.
Dans le fond d’un désert ce Dieu consolateur, Malgré tes vains eflorts, rend le calme à son cœurs
De ja chair et du sang esclaves mercenaires,
Traîtres religieux, qui vous dites ses frères,
Pour ternir sa verlu vous avez tout osé ;
De crimes et d'erreurs vous l'avez accusé;
Et poussant à l’excès l’insolence et l'envie, Perfides, vous avez atlenté sur sa vie.
Le temps, qui calme tout, ne vous adoucit pas. Vous voulez, inhumains, vous voulez son trépas; Et peut-être qu’un jour on vous verra descendre Au fond de son tombeau pour y troubler sa cendre. Siècle injuste ! rougis de ton aveuglement,
Et reconnais enfin le prix de mon amant :
Mais plutôt contre lui n’écoute que ta rage;
Son immortalité doit être ton ouvrage.
Que dis-je? juste Dieu! me faudra-t-il toujours Redouter ta fureur et craindre pour ses jours? Et, devenu l’objet des plus vives alarmes,
Ne prononcerons-nous son nom qu'avec des larmes ? Entendrai-je toujours ses filles et mes sœurs, Soupirer, s’attendrir, partager mes frayceurs? Voyez l'état affreux où vous m'avez plongée : Seule, faible, incertaine, et sans cesse affligée, Que deviendrai-je, hélas! si vous m’abandonnez ? Puis-je trainer sans vous mes jours infortunés ? Venez, cher Abélard, soutenir ma faiblesse; Venez ou partager ou régler ma tendresse.
Mais si mon fol amour exige trop de vous,
Du moins, cher Abélard, du moïins écrivez-nous; Et ne nous dites point que, ménageant nos filles,
: Vous n’osez de vos maux faire gémir nos grilles. Pourquoi nous épargner? Épuisez tous nos pleurs; Nos yeux n'en peuvent trop donner à vos malheurs. Ah! si vous attendez que le ciel, moins contraire,
Laisse à votre vertu désarmer sa colère, Et que de votre sang, moins fiers, moins ulcérés, Vos mortels ennemis ne soient plus altérés, C'est inutilement attendre des miracles :
Le mérite toujours rencontre des obstacles.
Ce serait pour mon cœur le plaisir le plus doux De recevoir encore une lettre de vous.
Ainsi, lorsque Lucile écrivait à ce sage Dont les écrits pour moi sont d’un si grand usage, Le transport le plus vif, dans son âme excité, Y rappelait le calme et la sérénité; Et sur lui de Lucile une lettre reçue Faisait le même effet que celui de sa vue, Un portrait, de l'absence adoucit la rigueurs Sa douce illusion passe des yeux au cœur; Et l’amour, dans ses traits, renouvelle sans cesse La maîtresse à l'amant, l'amant à la maitresse ; De cette erreur flatteuse on aime à s'occuper, Et, sans oser se plaindre, un cœur se sent tromper; Mais bientôt le retour détruit cette imposture; Ce fantôme charmant, cette aimable peinture, Quand l’objet de nos vœux vient finir nos douleurs, N'est plus qu’un peu de toile et qu’un peu ve couleurs, Une lettre, plus vive, et toujours animée, Nous découvre le cœur de la personne aimée; Elle parle; on y voit ses moindres mouvements, Ses craintes, ses désirs et ses empressements. Interprète éloquente, une lettre rassemble Tout ce qu'on se dirait si l’on était ensemble; Quelquefois, plus hardie, elle sert mieux nos vœux, Et l’austère pudeur n’y contraint point nos feux. Ne nous refusons pas, dans notre état funeste.
Un plaisir innocent, et le seul qui nous reste. l'pouse d’Abélard, vous serez mon époux ; Ce nom sera toujours mon destin le plus doux.
rest assez qu’à mon cœur vous puissiez le paraître, Et vous serez pour moi ce que vous voudrez être, Oubliez vos malheurs, et j oublirai les miens. Que l'amour seul préside à tous nos entreliens; Que vos lettres, sans art et sans gêne tracées, Soient pleines de tendresse, et non pas de pensées ; Livrez-vous sans contrainte à toute votre ardeur, Laissez confusément s'exprimer votre cœur.
Ah! si vous vous taisiez, je ne saurais plus vivre. Redoutez-vous l'amour, n’osez-vous plus le suivre? Ce dieu, qui fut sur vous si puissant autrefois, Vous a-t-il fait sitôt méconnaître ses droits?
Et cédant, sans combattre, au pouvoir de l'absence, N'osait-il vous blesser qu'armé de ma présence? Ne m'’abandonnez pas à ce soupçon affreux;
Rassurez une amante et partagez ses feux.
Ce que pour un ami fit un zèle sincère, Pour une épouse en pleurs ne pouvez-vous le faire? Je ne condamne pas votre attendrissement ;
L'amitié peut régner dans le cœur d’un amant; D'un zèle ingénieux j’approuve Partifice ; Un supplice plus grand calme un moindre supplice : Mais lorsque vous pouvez suspendre notre ennui, Vous devez plus encore à vos filles qu’à lui. Ce nom respectueux demande un cœur de père,
Et vous devez aimer autant qu'on vous révère.
Ce nom renferme en lui vos devoirs et les leurs. Votre cœur est le prix qui doit payer leurs cœurs, Elles n’imitent point votre injuste silence,
Et Dieu mème est témoin de leur reconnaissance. Ce cloître, ces jardins, ce temple, ces autcls,
De votre piété monuments immortels,
A nos derniers neveux portant votre mémoire, Des horreurs de l'oubli sauveront votre gloire :
On saura qu’animé d’un zèle généreux,
Abélard, magnanime autant que malheureux, D'un antre de voleurs, lieu désert et sauvage, Dévoué de tout temps au meurtre, au brigzandage, Fit un lieu d’oraison, un asile sacré,
Où de Dieu nuit et jour le nom fut adoré :
On saura que pour vous des filles pénitentes
Y poussaient vers le ciel des prières ardentes; On saura que ce temple et ses superbes toits
Sont votre unique ouvrage ct non celui des rois. Mais ce qui doit encor vous flatter davantage,
On saura qu'Iléloïse, et ce jeune héritage,
Chers objets de vos seins, vous doivent le bonheur D’être un temple vivant, et digne du Seigneur. Venez donc affermir nos vœux, notre clôture; Venez fortifier la grâce et la nature.
Héritières d'Adam, coupables comme lui,
Notre cœur a besoin de secours et d'appui :
Et nous cachons, hélas! sexe faible et fragile,
Un trouble dévorant sous un dehors tranquille. Tantôt enfants de haine, et tantôt de amour,
La grâce et le péché triomphent tour à tour.
C’est peu d'aller à Dieu, c’est peu de le connaître ; Il faut n’aimer que lui, n'avoir que lui pour maitre, Ne vivre qu’en lui seul, s’en laisser pénétrer, S'anéantir soi-même, et lui fout consacrer;
Mais l’homme chancelant s'arrête et perd courage,
Par le moindre plaisir le monde le rengage; 7 Et le sublime effort d'un parfait dévouement N'est pas, pour des pécheurs, l'ouvrage d’un moment. Tu peux seul, Ô mon Dieu, par ta toute-puissance, Atlacher nos désirs, fixer notre inconstance, Et, des feux de ta grâce allumant notre foi, Nous faire détesler tout ce qui n’est pas toi,
Imitez, Abélard, le zèle de l'apôtre; Dieu bénit son travail, il bénira le vôtre :
Paul sauva les Gentils, vous sauverez nos cœurs ; Que cet emploi pour vous doit avoir de douceurs! Je sais que votre esprit, ardent, infatigable, Ne s’est point émoussé dans un repos coupable ; Mais vous donnez vos soins à des cœurs endurcis, Et vous abandonnez d’innocentes brebis Qui, pleines de respect et d’ardeur pour leur père, Mettraient tout leur bonheur à vous suivre, à vous plaire. Devez-vous prodiguer à des hommes ingrats Des mystères sacrés qu’ils ne conçoivent pas, Et répandre sans fruit le grain de l'Évangile À travers des rochers, ou dans un champ stérile, Tandis que vous pouvez, le versant parmi nous, Produire des moissons qui soient dignes de vous?
Mon cœur n’a-t-il donc plus de pouvoir sur le vôtre? Dois-je, pour vous toucher, parler au nom d’un autre? Craignez-vous de m'entendre et de m'entretenir ?
Du crime de Fulbert voulez-vous me punir,
Lt me laisser encore au gré de ma faiblesse ? Détournez-vous les yeux d’une âme pécheresse ? Cependant, entre nous, grâce à n55 ennemis,
Grâce aux vœux que j'ai faits, tout commerce est permis. Héloïse voilée, Abélard insensible,
Quel obstacle à nos feux, plus grand, plus invincible? Ne me fuyez donc point, cédez à mes désirs; Vous n'êtes plus à craindre, écoutez mes soupirs. Conduite par raison dans ce lieu solitaire, Faites que par vertu je commence à m'y plaire. Auteur de tous mes maux, venez les soulager ; Contre vous, contre moi, venez me protéger.
D'une vive tendresse une âme possédée En conserve toujours l’impétueuse idée.
Tel qu’un feu dévorant, l'amour laisse des traits Dont les impressions ne s’effacent jamais, vous vous ressouvenez de cette impatience Où me précipitait la plus légère absence; Que passant à vous voir et Les nuits et les jours, Je les trouvais trop prompts, et les plaisirs trop courts. Quel que fût votre amour, j'étais encor plus tendre. Qu'un billet me coûtait pour vous le faire rendre! Je le suivais des yeux, et mon cœur éperdu Ne pouvait se culmer qu’il ne vous fût rendre Pour engager quelqu'un dans notre confidence, Je prodiguais les soins, largent, la complaisance; Que ne faisais-je point pour vous marquer mes feux, Pour m'occuper de vous et pour vous rendre heureux? Ce funeste récit vous trouble et vous étonne : Vous plaignez le désordre où mon cœur s’abandonne. Ah! ne rougissez pas d'entendre les accès D'une ardeur que pour vous j'ai portée à l'excès. J'ai renoncé pour vous aux douceurs de la vie; Je me suis enfermée et je me suis haïe.
Un amour vertueux produit seul ces efforts :
Le plaisir fait aimer les vivants, non les morts; Et lorsque ses attraits peuvent tout sur une âme,
Le même coup détruit son espoir et sa flamme. Lorsque je vous perdis, je n'avais que vingt ans;
Je recevais partout des vœux et de l’encens; J'avais de la beauté; la jeunesse riante à; Répandait sur mon teint une fraicheur ne ss Un naturel heureux, un esprit cultivé,
Des biens, de la naissance, un cœur grand, élevé; J'étais telle, en un mot, qu'il faut être pour plaire, Et je pouvais changer sans paraître légère ; Cependant vous savez que, fidèle à ma foi,
De votre volonté je me fis une loi ;
On me vit aux aulels, victime obéissante, Consacrer ma jeunesse, el remplir votre attente. Pourquoi, libre vous-même, eûtes-vous la rigueur De disposer de moi? Douliez-vous de mon cœur? Craigniez-vous qu’un rival, plus tendre et plus aimable, N'allumât dans mon sein une flamme coupable?
C’est ainsi que pensait mon oncle furieux
Quand il osa tramer son complot odieux;
Il crut que, de mon sexe imitant la faiblesse,
Le vôtre était l’objet de toute ma tendresse,
Ton crime est inutile, oncle dénaturé ;
En vain, barbare, en vain tu l'as défiguré, Abélard, dans mon cœur, sera toujours le même ; Ce que j'aimais en lui, c’est encor ce que j'aime; Et mon amour, plus fort que ta férocité,
Me venge de ta haine et de ta cruauté.
0 Loi, qui de nos cœurs perces le sombre abime,
Et qui de la vertu sais démêler le crime, icgardes-tu, Seigneur, d’un œil plein de courroux, Les tendres sentiments qu’on a pour un époux Ÿ Non, d'un lien si fort l'impression sacrée
Dans un cœur bien épris n’est jamais altérée, Il respecte son choix, et sait toujours aimer Ce qui put une fois lui plaire et l’enflammer. Telle est, cher Abélard, telle est ton Héloïse, Fidèle aux mouvements dont elle fut éprise ; Des rigueurs de la mort deux fois victorieux, Son amour épuré la suivra dans les cieux.
Qu’est devenu le temps où, facile à me croire, Vous vous applaudissiez d’une douce victoire? Où, content du plaisir de régner sur mon cœur, Le vôtre n’aspirait qu’à se voir mon vainqueur ? Tout cédait à l'éclat de votre renommée, Vous charmiez tout le monde et j'étais seule aimée ; L’épouse la plus sage, empressée à vous voir, S'arrachait sans succès aux lois de son devoir, Partout où vous étiez on craignait votre absence, Et chacun à l’envi briguait votre présence, Les peuples et les grands s’écriaient en tous licux : Le célèbre Abélard s’est offert à nos yeux; Nous avons possédé ce trésor de sagesse!
Heureux qui peut le voir et l’entendre sans cesse ! Vous étiez la terreur des plus heureux époux; Je ne pouvais blâmer leurs sentiments jaloux : L'esprit vif, amusant, aussi tendre qu’aimable ; Qu'un rival tel que vous paraissait redoutable ! Cet air noble, touchant, cette bouche, ces traits, Ces yeux, où de votre àme on lisait les secrets, Cette simplicité facile et délicate, Ce doux je ne sais quoi qui prévient et qui flalle, Tout annonçait en vous un conquérant heureux, Et vous portiez partout et l’amour et ses feux. Gelant et peu semblable à ces sages austères
Qu'un savoir orgueilleux rend sombres et sévères, 17»
Esprit universel, vous saviez à propos
Badiner finement et dire de bons mots.
Comment louer’ vos vers, ces vers dignes d'Ovide, Heureux délassement d’un travail plus solide ? Quand on sait s’exprimer avec tant de douceur, Le langage des dieux devient celui da cœur, Fiction délicate aulant.qu'ingénieuse,
Emblème de l'amour; rose mystérieuse,
Abélard pénétra dans vos obscurités,
Et fit part à nos yeux de toutes vos beautés.
On chantera toujours ces tendres chansonnettes
Où vous peignez si bien vos atteintes secrètes;
L'amant s’en servira pour exprimer ses feux ;
La maîtresse crédule en flattera ses vœux.
L'amant les chantera comme son propre ouvrage ;
L’amante les prendra pour un nouvel hommage :
Ainsi l'on parlera de nous, de nos ardeürs,
Tant que le tendre amour régnera sur les cœurs. Combien n'’ai-je point vu d'amantes infidèles
Se parer d'un tribut qui n’était point pour elless
Et, dédaignant ailleurs un encens présenté,
D'un triomplie imposteur flatter leur vanité?
Abélard, disait l'une, à célébré mes charmes,
Il est venu me voir, il m'a rendu les armes.
L'autre de vos chansons voulait être l’objet;
Toutes sur votre cœur formaient quelque projet,
Mais se désabusant d’une espérance vaine,
Je me voyais en butte à leur jalouse haine.
Vos vers, de mes appas auteurs officieux,
Faisaient seuls, disait-on, tout l'éclat de mes yeux.
Sans vous, sans votre esprit, Héloïse ignorée
Eût vécu dans l'oubli dont vous l'avez tirée.
Je bravais ce discours et cet emportement; L'amour-propre outragé s’en plaignait vainement; Et je m'applaudissais de me voir la maitresse D'un homme qui savait me changer en déesse.
J'aurais même voulu, pour vous plaire toujours, Être plus belle encor que celle des amours ; Et dans la douce erreur dont j'étais prévenue, Être telle à vos yeux que j'étais à ma vue, Ciel! que me reste-t-il d’un état si charmant ? Un souvenir affreux qui fait tout mon tourment, Mes jours, mes tristes jours se passent dans les larmes. En perdant Abélard, j'ai perdu tous mes charmes, Héloïse n’est plus qu’un objet de pitié.
Calmez votre colère et votre inimitié; Vous, en qui ma conquête excitait tant d’envie, | Vos vœux sont satisfaits, le ciel me l’a ravie, O mortelle pensée ! Ô regrets superflus!
Abélard n’est qu’une ombre, Abélard ne vit plus, Amante abandonnée, épouse malheureuse, Plus mon bonheur fut grand, plus ma peine est affreuse. Suspendez, inhumains, votre aveugle fureur, Mais c’en est fait. Grand Dieu ! souffres-tu tant d'horreur ? Que n’élais-je avec vous quand on vint vous surprendre! Contre un lâche assassin j'aurais su vous défendre. Aux dépens de mes jours j'aurais paré ses coups ; Il m’aurait immolée, ou j'aurais un époux...
Ici l'amour s'irrite, et la pudeur s’offense; Un sombre désespoir me réduit au silence, Trop sensible Héloïse, étouffe ton ardeur ; Abélard t’abandonne, imite sa froideur.
L'ingrat n’est point touché des larmes que tu verses Il craint auprès de toi de nouvelles traverses.
y > u 300 LETTRES D'HÉLOISE ET D'ABÉLARD Il te fuit, il est sourd à tes gémissements.
Faible Héloïse, ainsi sont faits tous les amants; Leur cœur quitte sans peine un bonheur qu’il possède, Et contre leurs dégoûts il n’est point de remède, Tu devais y songer dans ce funeste jour Où ta molle vertu succomba sous l'amour.
Tu devais y songer, quand par ta résistance Tu pouvais dans ton cœur arrêter l'innocence. Que te sert à présent un reste de raison ?
Écarte un repentir qui n’est plus de saison.
A ton triste penchant tout entière livrée, Bois encor le poison dont tu l'es enivrée :
Et lorsqu'un sort cruel l’arrache tes plaisirs, Forme encore pour eux de coupabies désirs, Qu'ai-je dit? à mon Dieu! quelle fureur m'agite! Ferme, ferme l’abime où je me précipite ; Fais répandre à mes yeux de salutaires pleurs ; Fais-moi pleurer mon crime, et non pas mes malheurs, Quoi ! l'épouse d’un Dieu, profanant sa tendresse, Conserve pour un homme une indigne faiblesse : Son cœur est dévoré d'un feu séditieux ; Et tu souffres, Suigneur, ce partage odieux!
Arme-toi, Dicu jaloux, viens venger ton injure ; Consume mon ardeur par une ardeur plus pure.
Accorde pour l'aimer, et ma bouche et mon cœur, Efface, détruis l'homme, et rends le Dieu vainqueur : C'en est fait, Abélard, je renonce à ma flamme ; Un Dieu, pour y régner, te chasse de mon âme ; Je te change pour lui : douce infidélité !
Tu feras mon repos et ma fé.icité, Je n’éprouverai plus ces troubles et ces craintes, Ces regrels, ces langueurs, ces mortelles atteintes,
Supplice rigoureux d'un criminel amour,
Et dont j'ai ressenti les traits jusqu’à ce jour, Oui, mon âme en son Dieu tout entière abimée, Ne respire que lui, de lui seul est charmée ;
Tout le reste pour elle est une illusion
Qui ne mérite plus que son aversion ;
Jeûnes, austérités, silence, solitude,
Pour un cœur pénitent vous n'avez rien de rude ; Je me soumets à tout; frappe, frappe, Scigneur; Heureuse de gémir sous ta sainte rigueur.
Vous que scandalisa mon ardeur criminelle, Témoins de mes forfaits, soyez-le de mon zèle, Compagnes d’Héloïse, élèves d’Abélard,
Héloïse gémit, venez y prendre part,
Vous ne la verrez plus, déshonorant sa place, Nourrir sa folle erreur, résister à la grâce ;
Elle va détourner par des torrents de pleurs
Les maux que sa faiblesse attirait sur ses sœurs; Et, du Dieu qu’elle sert désarmant la vengeance, Égaler, s’il se peut, le remords à l’offense.
Quel obstacle fatal s'oppose à cet effort!
Abélard, dans mon cœur, est encor le plus fort. Je ne suis plus à moi. Quel désordre! quel trouble! Mon feu se renouvelle et ma peine redouble.
Impitoyable amour! J'oublie en ce moment Que je dois pour jamais oublier mon amant,
Je ne vois plus que lui, ma vertu m'abandonne. Je m’égare et me perds, je pâlis, je frissonne. N'’est-il point de remède à des maux si pressants? Et peut-on sans mourir sentir ce que je sens? Que je suis malheureuse, et que je me déteste! C'en est trop, Je finis cetta lettre funeste,
Adieu, je vais pleurer le reste de mes jours ; Adieu, cher Abélard, mais adicu pour toujours.
HéLoise.
Par BEeavcuaur,