‹ Lettres complètes d'Abélard et d'HéloiseChapitre 21 sur 28 · HÉLOISE · texte numérisé non relu

HÉLOISE

Par COLARDEAU,

ÉPITRE

D'ABÉLARD A IÉLOISE

Qui peut m'écrire? Ouvrons.… Grand Dieu, c’est Héloïse !

A peine votre époux revient de sa surprise.

Je couvre de baisers cet écrit séduisant ; Il pénètre mon cœur d’un plaisir ravissant Mais Abélard doit-il s'occuper de vos charmes ? Vos tourments, vos soupirs me causent mille alarmes. Nos amours, nos malheurs par votre main tracés, Le cruel souvenir de nos plaisirs passés, Pour le plus tendre amant votre excès de tendresse... Ah! cessons d'écouter une impure faiblesse :

Loin de nous éloigner du sentier des vertus, Oublions un amour dont les nœuds sont rempus. Du plus funeste sort compagne infortunée, Au malheur.de mes jours par l'amour enchainée, Chère Héloïse, à vous, dont le nom seul m'est cher, A mon repos pourquoi venez-vous m'arracher ?

Vous pouvez, partageant l'horreur qui me consume, Des pleurs que je répands adoucir l'amertume ; Mais le triste néant où mon être est plongé, En vous faisant frémir ne peut être changé.

Si le plus beau Jour luit, une affreuse lumière

D'un rayon accablant vient frapper ma paupière... Puissiez-vous dans ces traits qu’a formés ma douleur Contempler tous les maux qui déchirent mon cœur ! Objet infortuné de la fureur céleste,

Je partage à regret le jour que je déteste.

Tout ce qui m'environne est ligué contre moi,

Quand l'hymen nous soumit sous sa plus tendre loi,

Nous vivions tous les deux, sans nulle défiance,

Dans cette douce paix que donne l’innocence.

L'amour et la vertu dirigeaient notre cœur

Dans les sentiers étroits qui mènent au bonheur; Jamais nous n'avions vu la discorde indocile

De son flambeau cruel alarmer notre asile.

Aussitôt que l'aurore avait doré les cieux,

Que ses premiers rayons venaient frapper mes yeux, A la Divinité, dont nous sommes l’image,

Nous portions, à genoux, un légitime hommage.

De mes faibles talents employant le secours,

Nous bénissions la main qui veillait sur nos jours ;

Et dès que la nuit sombre, amenant les ténèbres, Déployait les ressorts de ses voiles funèbres,

A peine délassés des fatigues du jour,

Nous cherchions le repus… et nous trouvions l'amour. Unis étroitement, les plus vives caresses

Signalaient chaque jour nos égales tendresses…

O ciel! aurais-je cru, dans des moments si doux, Qu’Abélard d'Héluise eût cessé d'être époux ? Aurais-je pu penser qu'une main infernale, . Conduite par l'excès d’une fureur brutale,

Aurait détruit en moi? Mais chassons de mon cœur Ces cruels souvenirs, objets de ma douleur.

Pour vivre dans l'opprobre avais-je une âme faite ?

Il faut me concentrer dans une humble retraite :

On cède au désespoir quand la honte s’y joint : L'esprit est philosophe, et le cœur ne l’est point.

La fureur des complots n’a rien qui m'épouvante : Vous êtes mon soutien, mon guide, mon amante : Et, pour combler mes vœux, je vois dans votre cœur Un temple à la tendresse, un autel à l'honneur. D'un amour malheureux vous êtes la victime :

Ma passion pour vous fut la source du crime.

Aimons-nous encor plus, et prouvons aux jaloux Que les rapports du cœur ont seuls des droits sur nous. Le ciel qui nous forma, qui porta dans notre âme Ces élans mutuels du feu qui nous enflamme,

Veille encor sur nos jours... Nos liens sont sacrés : Pourquoi, s'ils l'offensaient, les aurait-il serrés?

Le seul nom d’'Héloïse apaise mes alarmes :

Vous volez dans mes bras, vous essuyez mes larmes, En aimant Abélard, vous aimez un époux,

.Et Dieu ne peut m'ôter ce nom si saint, si doux, Oui, ces antres obscurs, ces monts inaccessibles,

Ces rochers à nos yeux deviendraient moins terrribles, Si nos soins, notre amour, savaient les embellir. Nous verrions l’aquilon chassé par le zéphyr,

Les ne'ges en torrents s’écouler dans les plaines,

La chaleur du midi réchauffer nos haleines,

Et la nature enfin, sensible à nos revers,

Créer à nos désirs un nouvel univers;

Nous en jouirions seuls. Votre oncle et ses complices, Que Thémis a punis de trop légers supplices,

Ne viendraient plus troubler l'union de nos cœurs; Dieu seul éclairerait nos fidèles ardeurs ;

Nos jours s’écouleraient au sein de la tendresse ;

Chaque jour, chaque instant, l'amour et son ivresse Porteraient dans nos cœurs leurs charmes bienfaisants ; Le plaisir unirait deux époux, deux amants;

Nos baisers. Mais que dis-je? Ah! malheureux, arrête : Vois le ciel courroucé qui menace ta tête.

Quels souhaits formes-tu?.. Dans ton état affreux, Oses-tu te livrer à de coupables vœux?

Tu prétends que le ciel, devenu plus propice,

Répande sur tes feux sa faveur protectrice.

Rentre dans ton néant... Connais-toi.. Tu frémis.…. Un espoir si flatteur peut-il l'être permis?

Quoi! lorsque dans mes sens, que le désir consume, La flamme la plus forte à chaque instant s’allume, Quand je sens tous les feux du plus ardent amour Brûler et déchirer mon âme tour à tour; Quand mon cœur, entraîné par la loi la plus douce, Suit l'instinct séducteur qui l'agite et le pousse, Et que, par la tendresse au plaisir animé, Il cherche avec transport l’objet qui l’a charmé, Ce cœur est criminel? Lorsque, dans le silence, Je forme des projets d'amour et d'espérance, Tout me dit : Abélard, tes vœux sont superflus, Ne cherche le bonheur qu'au sein de tes vertus. Héloïse, qui peut blâmer notre tendresse?

Des époux malheureux elle fait la richesse. Le Le fardeau des malheurs me paraîtra plus doux Si, sans vous affliger, je le porte avec vous.

O vous, pour qui j'écris ces tristes caractères, Du trouble de mes sens affreux dépositaires; O vous que j’adorais.. que je n'ose nommer, Que mon malheureux sort m'a défendu d’aimer ; Quoique trop rassuré par mon insuffisance,

Je sens trop le danger de la correspondance :

Le ciel de tous liens veut qu’on soit dégagé,

Et rejette le cœur quand il est partagé.

Ne pensez plus à moi... mon ardeur vous outrage Dans mon état cruel la honte est mon partage. C’en est fait, Héloïse. étouffons notre amour. Peut-être touchons-nous à notre dernier jour.

Le monarque des cieux, qui fait nos destinées, Ne nous a rien appris du cours de nos années. C'est une route obscure où l’on va sans flamoeau ; Tel pense commencer, qui descend au tombeau.

La mort, cette cruelle, à qui tout rend hommage, A moissonné Clorinde au printemps de son âge. Le jeune Céladon est tombé sous ses coups :

Ce qu’elle a pu sur eux, elle le peut sur nous :

Et puisque, tôt ou lard, par un effet barbare,

Ji faut que, malgré nous, sa rigueur nous separe… Vous m’entendez, hélas! dans l’élat où je suis, Prier pour Héloïse est tout ce que je puis.

Bannissez tout espoir de réchauffer ma cendre. Peut-on, en s’éteignant, conserver un cœur tendre? Une plante stérile, un flambeau sans clarté Doit être rejeté de la société.

Notre amour mutuel, funeste l’un à l’autre, Excilerait mon feu sans éteindre le vôtre; Vous n’auriez un époux que pour vous affliger, Et vous n’embrasseriez qu’un fantôme léger.

Mais quoi! de mes discours vous êtes attendrie! Croyez que d’Abélard Héloïse est chérie :

Oui, mon cœur, enflammé par vos attraits puissants, Se range, malgré moi, du côté de mes sens.

L'amour dans ma retraite encor me tyrannise..

Abélard croit jouir des faveurs d’Héloïse ; Et, loin que mon cœur pense à sortir de vos fers, Je vois avec chagrin les douceurs que je perds. En vain pour me guérir du mal qui me possède, Le plus affreux désert me paraît un remède :

Votre idée est toujours une ombre qui me suil; A chaque pas l’amour s'y mêle et me conduit, Vos traits à mon esprit se présentent sans cesse; Cette pensée alors ranime ma tendresse, Je vous parle et vous jure une constante foi. Héloïse à mes yeux est l'univers pour moi.

L'amour, le tendre amour me transporte et m’enflamme; Et lorsque dans l'ivresse où se trouve mon âme Je me dis : Abélard, il faut bannir l'amour, Le fuir, n’y plus penser dans cet obscur séjour; Je m'écrie : O mon Dieu! tandis que tout rappelle A mon cœur enchanté mon épouse fidèle, Je ne dois plus aimer! Présente à mon esprit, Héloïse me suit, en tout lieu m’attendrit, Errant dans nos déserts, les ruisseaux, les fontaines, Les bocages, les prés, les vallons et les plaines, Tout me parle de vous... Dans quel trouble je suis! Peignez-vous mon teint blème et mes cruels soucis, Si je respire l'air dans ces climats champêtres, Je relis votre nom sur l'écorce des hètres; Nos chiffres amoureux, l'un dans l’autre enlacés, Paraissent de ma main sur le sable tracés.

Au plus haut des rochers où je fais ma retraite, Écho de mes accents est souvent l'interprète. Lorsqu'elle prend le soin de conter aux zéphirs Et mes chagrins mortels et mes tristes soupirs, Aussitôt, abimé dans ma douleur profonde,

<a + © IMITATIONS EN VERS 339 £. Je me laisse assoupir au murmure de l'onde. Abélard, tout rempli de vos puissants attraits, Semble vous voir alors plus belle que jamais. Si la nuit dans les airs étend ses sombres voiles, Et ramène en ces lieux la lueur des étoiles, Je me trouve à vos pieds. et l'aurore à son tour Me revoit sommeillant dans les bras de l’amour. Tous mes sens, transportés de la plus douce ivresse, Me font voir Héloïse approuvant ma tendresse. … Mais, hélas! l'instant où de vous je crois jouir, M'échappe à mon réveil et sert à me punir.

Voilà, tendre Héloïse, une faible peinture De mon trouble pour vous et des maux que j’endure. Je ne m’en repens pas; au contraire, il est doux, Selon l'homme, de vivre et de mourir pour vous ; Mais, Héloïse, aussi, selon Dieu, le dirai-je? Vivre et mourir pour vous, c'est êlre sacrilége; Le maître des humains, en nous donnant le jour, S’est réservé nos cœurs ainsi que notre amour, Comme il nous a formés sur son divin modèle, La copie en doit être et sincère et fidèle ; I faut qu’elle ressemble à son original; Qu'elle fasse le bien, qu’elle évite le mal; Qu’eile s'attache à lui, surtout, comme à sa cause, Et qu’elle l'aime seul plus que toute autre chose. Que ce triste abandon m’arrache de soupirs !

Je sens combattre en moi désirs contre désirs. De vos charmes toujours mon àme possédée, De nos plaisirs passés se retrace l’idée, Je rappelle en mon cœur ces entretiens secrets Qui me font soupirer el forment vos regrets.

J'admirais chaque jour votre profond génie;

Le”

Je devais sous vos lois passer toute ma vie. n Il faut rompre, Héloïse, et ma chaîne et mes fers; Passer mes tristes jours dans ces vastes déserts; Cesser de vous aimer dans la force de l'âge,

Où de l'amour vainqueur on connaît le langage ;

En fuyant tout plaisir, ne penser désormais

Qu'à vivre et qu’à mourir consumé de regrets.

Quoi qu’ordonne, Héloïse, un amour doux et tendre, Vous n'êtes plus l’objet où mon cœur doit prétendre : Je vous aime, il est vrai, vos attraits m'ont charmé, J'ose même en secret me flatter d’être aimé.

Était-il sur la terre union plus parfaite ?

J'étais content de vous, vous étiez satisfaite :

Du tyran de nos cœurs Héloïse avec moi

Suivait aveuglément l’impérieuse loi :

Ma chaîne paraissait atlachée à la vôtre;

Un charme séduisant l’éloignait de toute autre. Cependant vous voyez que le ciel en courroux

Pour punir notre amour m'a séparé de vous...

Pour moi plus de plaisir. Hélas! mon cœur avide, Plein des plus beaux objets, se trouve toujours vide : Sur mille et mille fleurs j'ai beau chercher le miel, Je ne l'y trouve pas... J'aspire vers le ciel :

Il faut quitter pour Dieu, parents, amis, maîtresse, Renoncer au plaisir, étouffer la tendresse, Mépriser, rejeter la gloire, les honneurs, Et fouler à ses pieds les mondaines grandeurs. Le Seigneur a jeté ses regards sur la terre, Pour voir s’il est encor quelqu'un qui le révère; I n’en est pas un seul : tous se sont corrompus ; Tous se sont éloignés du sentier des vertus. * Les hommes, du vrai Dieu n’ont plus la connaissance ;

de

ne

Le

Ils mettent en oubli ses bienfaits, sa clémence;

L'esprit est égaré, tout cœur devient pervers.

Iéluïse, servons d'exemple à l'univers.

Il en est temps encor : Dicu pardonne le crime.

Altachons--nous à lui, suivons sa loi sublime ;

Nous lui devons nos cœurs, lui seul doit nous charmer,

Et son amour en nous doit toujours s’enflammer. Dieu m'inspire... il agit... O décrets que j'adore!

Déjà le froid succède au feu qui me dévore :

Il exerce en mon cœur un pouvoir tout-puissant ;

Oubliez, Héloïse, oùbliez votre amant.

Pénétrez-la, grand Dieu! d’une céleste flamme,

Le feu de votre amour épurera son âme,

Et la dégagera des terrestre liens

Dont le poids a causé ses malheurs et les miens. Ne me reprochez point que je suis infidèle ;

J'écoute mon devoir; je vais où Dieu m'appelle.

A voir tous les dangers d’un monde séducteur,

C’est en Dieu qu'Abélard trouve le vrai bonheur.

De tout être vivant il exige l'hommage;

C’est un crime à ses yeux que le moindre partage;

Son amour désormuis doit faire nos plaisirs.

Héloïse n’est plus l'objet de mes désirs...

Dieu me dégage enfin d’une ardeur criminelle, Abélard, embrasé d’un charitable zèle,

Ne voit plus qu’en lui seul son unique recours :

A l'aimer, le servir, je consacre mes jours.

Rien ne doit m'attacher, me fixer sur la terre;

Je n’y rencontrerais qu’une éternelle guerre.

Heureux de vous quitter pour un Dieu que je scrs,

Mais malheureux d'aimer encor ce que je perds.

Adieu donc pour jamais. Votre funeste flamme

342 LETTRES D'HÉLOISB ET D'ABÉLARD ne Nous perdrait tous les deux : sauvons du moins notre jme. Que nos cœurs réunis ne forment plus qu’un cœur, sé Pour le présenter pur à l’Être créateur; :

Que l'univers, plaignant nos excès de faiblesse,

Verse sur nos malheurs des larmes de tendresse;

Qu'il sache qu’Abélard, qui n’adorait que vous,

Renonce pour Dieu seul au nom de votre époux.

ABÉLARD

ÉPITRE

D'HÉLOISE A ABÉLARD

Dans ce sombre désert, paisible solitude, Séjour de l'innocence et de la quiétude, Où mon âme et mes yeux vers le ciel élancés, Ne peuvent nuit et jour le contempler assez, Qui peut venir troubler ma retraite profonde? Loin des plaisirs bruyants et des erreurs du monde, Quel souvenir rallume un feu séditieux ?

Mon cœur s’égare-t-il au delà de ces lieux ?

Dans ce moment cruel me connais-je moi-même?

Hélas! j’aime toujours, C’est Abélard que j'aime; La trop faible Héloïse adore encor ses traits.

Nom redoutable et cher... que vous m'ofrez d’attraits! Ne le prononçons point : ma voix est consacrée A célébrer de Dieu la majesté sacrée, Cachons-le dans mon cœur, qu'il y soit avec lui; Que leurs traits confondus se mêlent aujourd'hui. Ne l'écris point, ma main... Mais ce nom plein de charmes Déjà s'offre à mes yeux... Effacez-le, mes larmes : Je les répands en vain ; mon amour me trahit, Mon cœur dicte toujours, et ma main obéit. \

Vous, inflexibles murs, secrets dépositaires Des sincères remords, des peines volontaires ; Rochers affreux, témoins des larmes de mon cœur, Vous, caverne profonde où séjourne l’horreur ;

Vases saints, devant qui nos vierges gémissantes

Lèvent des yeux éteints et des mains languissantes ;

D'ossements précieux triste et froid monument,

Ou’entourent le silence et le recueillement,

Comme vous, insensible, à moi-même barbare,

Ces cilices, ces fers que le zèle prépare,

N'ont-ils pas mille fois, par de cruels efforts,

Sans éteindre mes feux ensanglanté mon corps?

Le ciel en vain sur moi veut avoir l'avantage :

L'homme asservit mon cœur, ou du moins le partage.

Mon amour indompté ne connaît plus de frein;

Les larmes et les temps se succèdent en vain.

A mes vives douleurs il n’est point d'intervalle :

A l'aspect imprévu d’une lettre fatale,

Je frémis... et, voyant mon nom baigné de pleurs,

Je tremblai d'y trouver quelques nouveaux malheurs :

Chaque mot m’effrayait, me remplissait d’alarmes ;

Je. versais, en lisant, un déluge de larmes :

Gémissant sur l’ennui de mon triste séjour,

Je vous voyais tantôt esclave de l'amour,

Tantôt vainqueur, le fuir dans ce lieu solitaire

Où de l'austérité la rigueur salutaire

Détruit les passions dans nos cœurs corrompus,

Et développe en eux le germe des vertus.

Peignez-moi les rigueurs du sort qui vous opprime :

Nos cruels ennemis, que la fureur anime,

Ne peuvent nous ravir, malgré leurs noirs complots,

La douceur de nous plaindre et d’unir nos sanglots.

Ne me cachez donc rien et méprisons leur haine :

Abélard aurait-il l'âme plus inhumaine?

Lire, verser des pleurs et pousser des soupirs,

Voilà mon sort; hélas! j'y borne mes désirs.

Ce don du ciel, cet art de peindre la pensée, Fait renaître l'espoir dans mon âme oppressée : Par son secours divin, les amants malheureux Se parlent quoique absents, et nourrissent leurs feux; Ce confident sacré les soutient, les console,

Et porte les soupirs de l’un à l’autre pôle.

Par lui la. jeune amante, exprimant ses regrets, Découvre sans rougir ses sentiments secrets; Pour peindre son amour, elle prévient l’aurore, Et dévoile son cœur à l’amant qu’elle adore.

Vous savez, Abélard, avec quelle candeur Je répondis d’abord à votre tendre ardeur, Lorsque sous l'amitié l'amant cachant sa flamme Me perça de ses traits et captiva mon âme;

Sous ce voile trompeur, par des attraits puissants, Vous portâtes le trouble et le feu dans mes sens. Mon cœur vous comparait aux sublimes essences, Lt vous croyait formé des célestes substances;

Tels que des feux brillants qui décorent les cieux, Les rayons les plus purs s’échappaient de vos yeux. Tantôt à votre voix amoureuse et plaintive

Je prèlais en silence une oreille attentive ;

Vos chants mélodieux, par des accents divers, Portaient, avec leurs sons, mon âme dans les airs; Tantôt de vos discours l’éloquence rapi!e

Prouvait avec adresse à mon esprit timide

Qu une vaine terreur ne doit point alarmer,

Et que saus crime enfin nos cœurs pouvaient s'aimer, Un désir inconnu, principe de mes peines,

A l'instant se glissa dans mes brülantes veines: L'image du plaisir à mes yeux se peignit;

De ma faible raison le flambeau s’éteignit;

Mais l'amour me guidant par sa clarté funeste, Je tremblai de vous croire une essence céleste: Du sort des chérubins mon cœur trop peu jaloux, N'enviait plus le ciel qu’il oubliait pour vous.

Avant ce jour fatal, marqué par l'hÿménée, Qui devait décider de votre destinée, Nos deux cœurs, satisfaits d’un mutuel retour, Ne voulaiént d’autres lois que celles de l'amour. Un bonlieur toujours pur suit les cœurs qu'il enchaîne: Mais cet enfint des cieux, ennemi de la gène, Plus léger que les vents, aussi libre que l'air, A l’aspect des liens fuit ainsi que l'éclair. Que les biens, les honneurs satisfassent l'épouse, Qu'elle en jouisse enfin, je n’en suis point jalouse, Honneurs, richesses, biens, objets de mes mépris, Fuyez.. j'ai mon amour... Qu'êtes-vous à ce prix? Le plus puissant des rois viendrait m’offrir un trône, Je foulerais aux pieds son sceptre et sa couronne: Je né veux pour tout bien que le cœur d’Abélard ; Et je dédaignerais l’hommage de César.

O temps! à jours heureux de l'innocence pure; Où l’on suivait les lois de la simple nature! Les humains fortunés, guidés par les plaisirs, Ne formaient point alors d’inutiles désirs:

De nouvelles ardeurs renaissaient avec l’âge, Et leurs jours s’écoulaieut sans le moindre nuage, Voilà le vrai bonheur, si son être est certain ; D'Héloïse autrefois tel était le destin. .

Quel changement, à ciel! et quelle horreur soudairie ! Que vois-je? Ô cruauté! mon amant qu’on entraîne Reçoit le coup fatal et nage dans son sang!

Barbares, arrêtez. percez plutôt mon flanc ;

Frappez, Voilà mon sein, je m’offre pour victime. Je mérite vos coups... mon amour fit mon crime. Mais que dis-je? insensée, et que faisais-je alors? La rage et la fureur, secondant mes efforts, Eussent armé mon bras conduit par le courage, Et sauvé mon amant de ce cruel outrage.

Je succombe : 6 pudeur! je respecte vos lois; La douleur et la honte affaiblissent ma voix. Pouvez-vous oublier cette horrible journée ,

Lorsque, faible victime à l'autel entraînée, Je fis à l'univers mes éternels adieux ?

Une source de pleurs ruisselait de mes yeux.

Quand du bandeau fatal je me ceignis la tête ; Un cri triste et plaintif interrompit la fête. Mon front pâle est couvert d'une froide sueur ; Le feu sacré h’a plus qu'une affreuse lueur ; Du tabernacle saint les voûtes retenlissent ; La terre tremble, s'ouvre, et les tombeaux gémissent. d'approche en frémissant de ce terrible autel; J'y prononce des vœux aux yeux de l'Éternel, Et par un faux serment dont vous êtes complice, Je consomme, grand Dieu, ce cruel sacrifice ! Cher amant, puis-je encore compter sur votre foi ? Si je perds votre amour, tout est perdu pour moi: Venez... de vos discours la force enchanteresse

* Adoucira mes maux, Calmera ma tristesse ; Venez... Que dans vos bras je perde ma raison; Que d’un stérile amour j'avale le poison !

Malgré votre fruideur mon âme, trop frappée, De vos embrassements est encore occupée.

Que dis-je ? hélas ! Non, non, venez plutôt des cieux M'aplanir le chemin et dessiller mes yeux.

EL

Combattez de mon cœur les passions funestes ; Rappelez mon esprit aux vérités célestes; Montrez un Dieu vengeur qui veut nous pardonner; Vous-même forcez-moi de vous abandonner.

4 eu

Songez que ce troupeau, ce fruit de vos prières, Ces enfants de vos soins attendent vos lumières, Pour conduire, animer leur courage abattu,

Et suivre les sentiers de l’austère vertu.

Lorsque par vos bienfaits on forma cet asile,

Vous rendiez ce désert moins triste et plus tranquille ; Nous goûtions le bonheur de vivre sous vos lois,

Et tout s’embellissait au son de votre voix.

Nos aulels ne sont point ornés par des subsides Enlevés à la veuve, aux orphelins timides ;

Des avares craintifs ne nous ont point donné

L'or chéri qu’en mourant ils ont abandonné ;

Une simplicité noble et majestueuse

Rend l'approche du temple humble et respectueuse, Nos dômes et nos toits de mousse sont couverts.

Nos jardins, en tous temps, sont peuplés d'arbres verts; Nous contemplons du ciel l’éternelle harmonie,

Et nous chantons de Dieu la puissance infinie. Venez, à cher époux, cher frère, cher amant!

Je gémis sous le poids de mon cruel tourment ; Laissez-vous donc fléchir par votre tendre amante; Venez voir votre sœur, votre épouse tremblante ; Pour réunir ces noms, venez, par notre amour, M'arracher à jamais de ce triste séjour.

Ces chênes orgueilleux qui couvrent les montagnes, Ces ruisseaux argentés qui baignent les campagnes, Ces antres, ces forêts, ces vallons, ces coteaux,

Ces grottes dont l’écho répond au bruit des eaux,

Le souffle des zéphyrs agitant les feuillages, De mille oiseaux divers les différents ramages, Ces lointains azurés, l'immensité des cieux, Ces riantes beautés n'affectent plus mes yeux; Les prés n'ont plus pour moi cette aimable verdure; Les fontaines n'ont plus ce tendre et doux murmure; De nos champs émaillés les plus brillantes fleurs Ont perdu leur éclat et leurs vives couleurs, Hélas! dans ma profonde et triste solitude, Rien ne peut dissiper ma vive inquiétude ; Pour calmer de mes sens le trouble et les transports, J'erre autour des tombeaux et je cherche les morts. Les feux noirs et tremblants de leurs lampes funèbres, Le silence qui règne en ces lieux de ténèbres, Les spectres effrayants, enfants de la terreur, En augmentent encor l'épouvante et l'horreur,

C’est ici cependant mon affreuse demeure ; Il faut que dans ces lieux et je vive etje meure; Je suis donc condamnée à d'éternels ennuis: De mes égarements voilà les tristes fruits.

Fatale preuve, hélas, de mon amour funeste!

Impitoyable mort, ton secours seul me reste.

C’est ici qu'en tombant sous ses terribles coups, Mon cœur perdra ce feu dont il brûle pour vous ; Il attend que, sans crime, ensemble répandues, Nos cendres au tombeau se mêlent confondues.

O ciel! secourez-moi dans ces extrémités, Et daignez mettre un terme à mes calamités.

Dieu suprême, on me croit votre épouse chérie ; Je suis une coupable indigne de la vie, Une esclave du crime attachée aux erreurs

Dont ce monde pervers empoisonne les cœurs.

Mais, ciel! quelle lumière a passé dans mon âme!

Est-ce un rayon divin? Je crois sentir sa flamme.

D'où naît cette faveur ? me vient-elle des cieux,

Ou des cruels transports de mes sens furieux ?

Je pleure mon amant sans gémir de mon crime ;

D'un invincible amour, malheureuse victime,

J'entends les lois du ciel que je veux accomplir,

Je connais mes devoirs et ne peux les remplir. Dans un cœur combattu, l'héroïsme suprême

Est de fuir sans retour l’aimable objet qu’on aime :

A ce sublime effort j'aspire vainement.

Puis-je vaincre l'amour et penser à l'amant?

J'adore le coupable et déteste l'offense.…

Comment de mes remords connaître linnocence ?

Mon âme forme en vain le projet de vous fuir. j

Non, cher Abélard, non je ne puis vous hair,

Rappelez vos vertus, et, domptant la nature,

Étouffez de mes sens le coupable murmure;

De mon funeste amour que Dieu soit le vainqueur ;

Lui seul peut occuper et vous ravir mon cœur. Que le sort d’une vierge excite mon envie;

Vertueuse, elle mène une tranquille vie :

Ses vœux sont exaucés, ses désirs satisfaits;

Chaque jour est marqué par de nouveaux bienfaits ;

Son cœur pur et content jouit d'un heureux calme,

Et voit, au loin, des cieux la couronne et la paline ;

Quand sur ses yeux la nuit vient semer ses pavots,

Paisible, elle se livre aux douceurs du repos.

Des esprits bienfaisants, par d’innocents mensonges,

Font naître et voltiger les plus aimables songes ;

Elle entend quelquefois leur langage flatteur,

Et voit du ciel ouvert le spectacle enchanteur:

De ferveur consumée.… elle tombe. elle expire, Son âme prend l'essor vers le céleste empire, Et, traçant dans les airs des sillons lumineux , Elle vole au séjour des êtres bienheureux.

A des songes impurs, mon âme hélas ! se livre, - De leurs plaisirs trompeurs, sans crainte, elle s’enivre; Vagabonde, elle échappe, et, volant jusqu'à vous, Elle brave du ciel le trop juste courroux.

O nuit! viens déployer les voiles les plus sombres Sur ces crimes honteux confiés à tes ombres.

Quand de l’astre du jour tu nous caches les traits, L’image d’Abélard s'offre avec ses attraits.

De ce fantôme vain je dévore les charmes ;

Sa beauté me ravit et suspend mes alarmes;

Je crois le voir, l'entendre, et ma main le poursuit s Elle croit l'arrêter. il se dissipe.… et fuit. Douces illusions, venez ; mensonge aimable, Paraissez à mes yeux; vous, fantôme adorable, Venez remplir mon cœur de vos divins appas:

Je le revois. il vole au-devant de mes pas,

Et s'élève au sommet d’une tour menaçante,

Que blanchit l'Océan dans sa rage impuissante. Sur ces arides bords mille monstres divers

Par d’affreux hurlements font retentir les airs; Ce spectacle imposant s’élance dans la nue;

Il m'invite à le suivre. et s'échappe à ma vuc. Mon cœur est pénétré d’une secrète horreur; L’air siffle, la mer gronde et roulé avec fureur ; Des flots précipités les chocs épouvantables

Se mêlent aux éclats des foudres redoutables ;

Je m'éveille tremblante.. et les destins cruels Jusque sur mon repos versent des maux réels,

Dans les arrêts du sort, ah! quelle différence! Il répand sur vos jours Ja froide indifférence, L'indolence du cœur, l'insensibilité, Et vous fait voir mes maux avec tranquillité. Vous les coulez ces jours dans une paix profonde, Aussi purs que les airs, aussi calmes que l'onde Avant que l’Esprit-Saint fût porté sur les eaux, Et qu'il permit aux vents de soulever les flots. Cher et cruel amant, qu’'Héloïse est à plaindre ! Revenez, Abélard. Ah! qu’avez-vous à craindre ? Le flambeau de l’amour brûle-t-il pour les morts? Dieu! je revois le fer... je cède à mes transports; La nature frémit, le ciel gronde et s’enfiamme. Hélas! vous êtes froid... je suis toute de flamme; Je veux vous fuir, partout votre image me suit, Dans mon antre, aux autels, et le jour, et la nuit; Elle occupe mon cœur, rend vaine ma prière, Et se roule avec moi dan la vile poussière.

Quand par le culte saint on invoque les cieux , Temple, prêtres, flambeaux, tout s’éclipse à mes yeux, Lorsque au pied des autels humblement prosternée, Je dévoile mon âme, au crime abandonnée ; Quand je demande au ciel ce feu toujours vainqueur, Venez, si vous l'osez, lui disputer mon cœur ; Venez par vos regards, vos discours et vos charmes , Dissiper mes remords et suspendre mes larmes ; Faites évanouir la grâce et ses effets ; Opposez votre amour aux célestes bienfaits; Venez, si vous l’osez, suivi de l'enfer même, M'arracher à mon Dieu que j'implore et que j'aime.

Mais non, fuyez plutôt; craignez ce Dieu jaloux. Entre Abélard et moi, rochers, élevez-vous :

Que les plus vastes mers à jamais nous séparent ; Que par mes pleurs, grand Dieu! mes crimes se-réparent J'espère en vos bontés, je crains votre pouvoir. Hélas! puis-je sans vous rentrer dans mon devoir ? Filles pures des cieux, vertus, grâce ineffable, Lancez vos traits divins dans mon âme coupable ; Je sens déjà vos feux, espoir. foi. charité,

Je vole sur vos pas à l’immortalité.

Voyez dans sa retraite Héloïse éperdue, Sur un sombre tombeau tristement étendue, Couverte d’une haire, en proie à ses remords, Fuyant l'éclat du jour pour vivre avec les morts. Dans ces lieux écartés consacrés à mes veilles , Une lugubre voix vint frapper mes oreilles :

« Votre place est ici, venez, ma triste sœur,

« Dit-elle ; et du repos éprouvez la douceur ;

« Autrefois de l'amour, comme vous, la victime,

«J'en reconnus bientôt le dangereux abime ;

« J'ai vaincu par mes pleurs mon penchant criminel, « Et je jouis enfin d’un bonheur éternel. »

Grand Dieu, de mes regrets recevez les offrandes: Je viens; esprits heureux, préparez vos guirlandes, Héloïse vous suit au céleste séjour;

Guidez mes pas tremblants aux royaumes du jour. En vêtements sacrés, avec une foi vive,

Soutenez, Abélard, mon âme fugitive ;

Pour expier mon crime, hélas! je dois périr; Vous-même en me voyant apprencz à mourir; Contemplez cet objet de votre amour funeste;

La pâleur de la mort est l'éclat qui lui reste; Voyez de ce beau teint les roses s’ellacer,

La crainte et la terreur sur mon front se tracer; 20,

Ne m’abandonnez point et servez-moi de guide ; Ranimez de mon cœur l'espérance timide :

Sans crime vous pouvez sur moi jeter les yeux ;

Dans ces derniers moments recevez mes adieux.

O mort! maître éloquent, ton affreuse lumière Peut seule nous prouver que nous sommes poussière ; Que l’homme est un néant, ses projets vanité ;

Que ton pouvoir suprême est seul réalité.

Lorsque au fatal instant de cette heure impréyue

Le destin offrira l'avenir à ta vue,

Et lorsque de tes jours s'éteindra le flambeau,

Que la même épitaphe et le même tableau Rappellent de mes pleurs la déplorable histoire,

Nos malheurs, mes amours, mes combats, ta victoire.

Si de jeunes amants, conduits par le hasard, Venaient voir dans ces lieux la tombe d’Abélard À Sur ce marbre insensible ils liront nos alarmes ;

Une douce pitié leur arrachant des larmes, | Ils s’écriront sans doute, embrasés de leurs feux : «Que notre amour, à ciel! ait un sort moins affreux. »

Si, pénétré des maux d’une absence cruelle ; Le

Quelque poëte enfin, amant tendre et fidèle,

Est, ainsi qu'Héloïse, accablé de tourments ;

Que l'amour, secondé par des piéges charmants,

Par de feintes douceurs, et par son artifice,

L’ait, comme toi, conduit au fond du précipice, Qu'il chante mes malheurs, mes feux, mon repentirs Mais pour les bien dépeindre, il faut les bien sentir.

HÉLOIsE,

HPITRE D’ABÉLARD A HÉLOISE

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