POUR SERVIR DE RÉPONSE A LA PRÉCÉDENTE
Il faut supposer qu'Abélard, dans sa retraite, est environné de livres sacrés à l'instant qu’il veut répondre à Ilé'oïse.)
D'une triste morale interprètes austères, Loin de moi, livres saints : vos dogmes, vos mystères, Ces sombres vérités qu’on adore en tremblant, Ne peuvent rassurer mon esprit chance.ant :
Que m'offrez-vous? des biens que la crainte empoisonne ; Vous montrez le bonheur, Héloïse le donne; Laissez-moi parcourir ce gage de sa foi, Cette lettre où son cœur s’élance encor vers moi: J'y puise à tout moment une ardeur qui m’enchante J'y respire les feux dont brûle mon amante….
Mon cœur, loin d'étouffer ces cruels souvenirs, Semble former encor de criminels désirs, Trop coupable Abélard! trop sensible Héloïse ! Amants infortunés!... Que:le fut ta surprise, Quand ton œil reconnut ces traits baignés de pleurs Où ma tremblante main à tracé mes malheurs!
Le ciel m'a-t-il chargé d'empoisonner ta vie? La paix te reslait seule, et jé te l'ai ravie!
Pardonne. que veux-tu? Comme toi je languis;
Laisse-moi dans ton sein répandre mes ennuis;
Me plonger dans l'amour, m'y concentrer sans cesse,
Et, pour l’accroitre encor, parler de ma faiblesse.
Au plus cruel regret condamné pour toujours ,
Quand je vis loin de toi s'envoler nos beaux jours,
J'ai cru que la sagesse, et surtout que la grâce,
Pouvaient de mon esprit en effacer la trace.
Pour vaincre mon amour, j’osai m’ensevelir ;
Contre lui par des vœux je croyais m’aguerrir :
Vaine précaution ! Contre sa folle ivresse
Que peuvent la raison, la grâce, la sagesse ?
Mais que dis-je ? Héloïse, et que dois-je penser ?
Entre le ciel et moi pourrais-tu balancer ?
Le ciel triomphe-t-il de mon ardeur jalouse?
Voudrait-il me ravir le cœur de mon épouse?
Héloïse, peux-tu rougir de tes transports?
La passion n’a point consumé tes remords!
Tes remords! qu’ai-je dit ? est-ce à toi d’en connaître ?
A la voix de l'amour ils doivent disparaître.
Qu'ils ne flétrissent point tes innocents attraits:
Mets-tu donc ta faiblesse au nombre des forfaits ?
Va, notre Dieu n’est point un tyran formidable.
Un feu qu'il alluma peut-il être coupable ?
Pourrait-il s’offenser d’un si puissant désir,
Lui, dont le souffle pur enfanta le plaisir ?
Ce doux frémissement, ce trouble, cette ivresse
Que l'amant fait passer au sein de sa maîtresse ,
Est un tribut tacite, un hommage enchanteur ,
Que l'homme anéanti rend à son créateur.
A de vains préjugés cesse d’être soumise ;
Qu’Abélard soit ton Dieu, le mien est Héloïse. Oui, fidèle moitié d'un malheureux amant,
Je t'aime, et mon amour s’accroit par mon tourment,
Malgré le ciel et moi, je brûle au fond de l'âme ;
Dans un corps tout glacé je porte un cœur de flamme;
Et je rassemble en moi, par un contraste affreux,
La vie et le néant, la froideur et les feux.
Est-ce là ce mortel, dont l’ardeur dévorante
Se rallumait sans cesse aux yeux de son amante,
Et qui, plein d'un amour accru par les désirs,
Sut t’en prouver l'excès par l’excès des plaisirs ?
Je me meurs... C’est en vain que, bornant sa vengeance,
Le ciel me fait jouir d’un reste d'existence,
Ménagements cruels autant que superflus!
J'existe pour sentir que Je n'existe plus.
O mort! m’as-tu frappé sans pouvoir me détruire?
L'homme est anéanti dans l’homme qui respire ;
Et de l’humanité ce qui survit en moi -
Fait rougir la nature et la remplit d’effroi.
Devrais-je faire, hélas ! un aveu qui t’offense ?
Que veux-tu! je t'adore et n’ai plus d'espérance :
Ah! pardonne aux transports d’un malheureux époux
Qui faisait de t'aimer son bonheur le plus doux. Pour te rendre à ton Dieu, je te rends à toi-même ;
La paix renaît bientôt quand c’est lui seul qu’on aime.
C’est du ciel désormais qu’il faut s’entretenir,
Et du fond de ton cœur c’est moi qu’il faut bannir.
Peux-tu m'aimer encor ? C’est moi de qui l'adresse
Par l'attrait des faux biens égara ta jeunesse :
Séduite par moi seul, par mes discours trompeurs,
Tes lèvres ont touché la coupe des pécheurs.
Ne pense plus à moi; je te donne l'exemple.
Dieu sera ton soulien ; il t’appelle à son temple;
Et mon fatal amour, qui blesse sa grandeur,
Sans cesse me punit et te sert de vengeur.
Ce calme prétendu, dont je t'offre l'image, N'est dans mon cœur brûlant qu'un éternel orage. Peins-toi le désespoir de ce cœur furieux !
Mes désirs font encore étinceler mes yeux.
Le fer, qui m'a laissé cette triste ressource, De la nature en moi n’a pu tarir la source.
Plein de tes traits, de toi, de tes feux immortels, Je retrouve Héloïse aux pieds de nos autels, En vain ton Dieu, le mien, que je ne puis comprendre, A la voix d’un ministre est forcé d’y descendre ; Je n’adresse qu’à toi mes vœux et mon encens; Je n’adresse qu’à toi mes douloureux accents. Si dans les livres saints, où ma raison s’épuise, Je jette mes regards, je n'y vois qu'Héloïse : De la religion les pures vérités Ne peuvent consoler mes esprits agités.
Oh! d'une âme captive impérieux murmure!
Dieu lui-même se tait où parle la nature.
Arbitre souverain de mon funeste sort, A l'excès du malheur pardonne ce transport.
Les morts dans le tombeau t'offrent-ils leur hommage? Rien ne vit plus en moi que ma honte et ma rage, Sans cesse déchiré par de cruels combats, L'univers est pour moi comme n'existant Pass Frappe, achève, ou signale aujourd'hui ta puissance : Venge-toi, mais en Dieu, d'un mortel qui t'offense. Toi, dont la voix forma tous ces êtres divers, Et du sein du chaos appela l'univers, Accorde à mes soupirs la grâce que j'implore: Qui m'a déjà créé, peut bien le faire encore. Brise ces fers honteux dont mes sens sont liés; Rends-moi mes droits, la vie, et je tombe à tes pieds...
Héloïse, ali! plutôt, dans mon ardeur nouvelle, J'irai tomber aux tiens et te serai fidèle :
Que la mort à jamais puisse me consumer, Si, pour revivre, il faut renoncer à L’aimer! Ainsi, toujours en proie à ce trouble funeste, Je vois s'évanouir des jours que je déteste.
Séparé des humains, dans ces sombres réduits Je dévore en secret mes pleurs et mes ennuis Tels des feux, resserrés au centre de la terre, Dans ces abimes sourds font gronder leur tonnerre ; Se détruisent enfin par leurs propres ardeurs, Et s’exhalent dans Pair en stériles vapeurs.
Tout ce qui s'offre à moi me confond, m'importune, Semble me reprocher ma cruelle infortune :
Je n’ai que la douceur de régner dans ces lieux , Où je sers de miuistre à la rigueur des cieux. J'appesantis le joug de mes jeunes victimes : Mon triste désespoir les punit de mes crimes. A de sévères lois j'aime à les asservir; Vengé par leurs tourments, je vois avec plaisir Sur leurs fronts abattus, dans leurs regards avides, La pâle austérité graver ses traits livides ; Et, de ces malheureux sans cesse environné , Je me trouve plus calme et moins infortuné.
Héloïse, à quel point le désespoir m'égare!
Qui l’eût pensé, qu’un jour je deviendrais barbare? J'en atteste l'amour; si je vivais pour toi, Mes serments et mes vœux ne seraient rien pour moi, Quels sont donc les liens d’un devoir si farouche ? Ah! vaut-il un baiser imprimé sur ta bouche?
Quand je vis de mes jours s’éteindre le flimbeau, Ton Dieu fut mon asile aux portes du tombeau.
Qu’aurais-je fait alors? tes yeux, pleins de tendresse, Par des larmes semblaient accuser ma faiblesse ;
Il fallait t'éviter : ce nouveau culte, hélas!
Dut fixer un amant arraché de tes bras;
Mais qu'il est languissant! quelle faible puissance, En captivant mon cœur, y laisse un vide immense! La nature pour moi n’est qu’un désert affreux,
Où, parmi les débris, se traîne un malheureux. Sur les plus beaux objets ma vue appesantie, Étend le voile épais dont elle est obscurcie.
Le soleil, que toujours je préviens par mes pleurs, Ne trace pour moi seul qu’un cerele de douleurs : Le silence des bois, le cristal des fontaines,
La verdure, les fleurs et l'émail de nos plaines, D'un ciel pur et serein le spectacle riant,
Ne font que redoubler mon ennui dévorant.
Je cherche les rochers et les antres funèbres ; J'aime à m'ensevelir dans l'horreur des ténèbres : Là, plein de mon outrage, indigné de mes fers, Je voudrais me cacher aux yeux de l'univers.
Là, j'appelle Héloïse, et dans ma sombre ivresse, Je crois entendre encor ta voix enchanteresse: Un lamentable écho sur les ailes des vents Semble me renvoyer tes longs gémissements,
Et, sans cesse frappant mon oreille surprise, Répète en sons plaintifs, Héloïse !.… Héloïse ! Jusque dans le repos ton image me suit :
Je soupire le jour et je brûle la nuit;
Et, quand je crois saisir, embrasser ce que j'aime, A mes regards confus je disparais moi-même... Cette nuit même un songe, un songe séducteur, Avait rempli mes sens de leur première ardeur ;
IMITATIONS EN VERS 3c1
J'expirais sur ton sein, et mon âme enivrée
Errait avec transport sur ta bouche adorée.
O douce illusion! Ô funeste réveil!
Mon rapide bonheur fuit avec mon sommeil.
Jetant les yeux sur moi, j'ai détesté Les charmes;
Ils ont fait mes plaisirs, ils m’arrachent des larmes. Quel état? Mais pourquoi t’offrir ces noirs tableaux, Et C’accabler encor du récit de mes maux ?
Retrace-toi plutôt ce moment de ma gloire,
Où l'amour, malgré moi, m’accorde la victoire : L’astre du jour baissait ; un vent paisible et frais
Se jouait à travers les ombres des forêts.
Je volai dans tes bras, etta pudeur secrète,
Au lieu de te défendre, assura ta défaite.
Quels transports redoublés ! hélas ! t'en souviens-tu? © Abélard triomphait dans {on cœur combattu.
Ta voix éteinte en vain me reprochait mon crime ; J'embrassais de mes feux ma mourante victime.
La foudre aurait grondé, je n’entendais plus rien, Heureux par mon transport, plus heureux par le tien,
La bienfaisance alors, sûre de mon hommage,
Pour entrer dans mon Cœur empruntait ton image. En vain mes ennemis, ardents pérsécuteurs, Diffamaient saintement mes écris ct mes mœurs, Pour mieux m’assassiner se paraient d’un faux zèle, Semblaient d’un Dieu vengeur embrasser la querelle, Et, défendant partout qu'on osàt m'approcher,
Déjà pour plaire au ciel allumaient mon bûcher : Je riais sur ton sein de leur haine farouche,
Et j'étais consolé pat un mot de ta bouche.
Je plaignais ces mortels, ces savants ténébreux,
Toujours vils et cruels, et souvent dangereux ;
LETTRES D'HÉLOISE ET D’ABÉLARD J'oubliais avec toi ces absurdes systèmes Démentis l'un par l’autre et détruits par eux-mêmes, Et je savais unir par un heureux lien Les plaisirs d’un amant aux devoirs d’un chrétien. Si j'étais près de toi, peut-être, chère amante, Tu pourrais ranimer ma force languissante ; Dans tes yeux je verrais éclore un nouveau jour ; La nature obéit aux ordres de l'amour.
Je te verrais du moins contente d’un vain songe... Te prêter aux efforts d’un pénible mensonge.
Hé bien! dit l'Éternel, s’élevant contre moi, Je romps tous mes liens et je vole vers toi.
Toi seule de mon cœur tu peux remplir l’abime : Si mon amour te plaît, je le crois légitime.
Héloïse m'appelle, Héloïse m’entend ; Je mourrai dans ses bras, et je mourrai content. D'une religion aussi triste qu’austère Je suis las de traîner la chaîne involontaire; Consumé de regrets, sous le joug abattu, Dans ce vil esclavage il n’est point de vertu. Je préfère Héloïse à mes vœux, au ciel même ; Et, fût-ce un crime enfin, c'est un crime que j'aimel. Je reverrai ces lieux par mes mains élevés, A l'innocence ouverts, par tes soins cultivés ; Des lieux où la vertu, fière de ton supplice. S'impose les ennuis et la peine du vice.
Dans ce réduit obscur, séjour du repentir, Tu reverras briller les rayons du plaisir, Malheureux! pour moi seul ce mot est un outrage, Puis-je réaliser une si douce image?
Moi! j'irai dans les lieux où tes jeunes appas Livraient à mon cœur d’inutiles combats!
è INMITATIONS EN VERS 263
La beauté gémissante assiégerait sans cesse, Sans cesse irriterait ma honteuse faiblesse ? Je verrais dans tes pleurs éteindre tes beaux jours, Et, sans jamais jouir, je brûlerai toujours !.…
Que dis-je ? tout fuirait un mortel déplorable, Que le désir dévore et que son être accable; Et toi-même, évitant la trace de mes pas, Tu maudirais l'amour expirant dans mes bras.
Sous un chène brisé par les coups du tonnerre, Voit-on se reposer la timide bergère?
Voit-on dans là prairie un essaim attaché Sur le pavot mourant ou le lis desséché?
C’en est fait : étouffons un espoir inutile.
Pour les infortunés la tombe est un asile.
Va, cesse de chérir un fantôme d’amant, Que l’amour seul anime et dispute au néant.
A conserver ton cœur est-ce à moi de prétendre? Lorsque l'amour n’est plus, adore-t-on sa cendre? Ferme, ferme l'oreille à sa mourante voix :
J'expire... Dieu te parle. obéis à ses lois.
Dans l’ombre de son temple ensevelis tes charmes ; Offre à ce Dieu jaloux tes amoureuses larmes ; Des plus funestes feux éteins le souvenir; Je n’exige de toi que le dernier soupir.
ABÉLAPD.
Par Dorar.
— RE 3 à
ÉPITRE D'IHÉLOISE A ABÉLARD
Dans ce temple sacré, qu’entourent les déserts,
Où la loi nous découvre un nouvel univers;
Dans ce séjour de paix où l’âme recueillie
Reconnait le néant du songe de la vie;
Quel feu victorieux de la grâce et des temps,
Quand je touche au tombeau, se réveille en mes sens Tu le croyais éteint !... Amante infortunée !
A de nouveaux tourments te voilà condamnée :
Quoi! je les ai trahis, ces serments que j'ai faits! Ilest donc des serments qu’on ne dompte jamais ! Arrête-toi, ma main... il en est temps encore...
0 Dieu! vois mes combats, Héloïse t'implore!.…..
Loin d’elle un nom si cher... Ah! s’il était tracé,
Que ce nom sous mes pleurs disparaisse effacé.
Que fais-je? et qu’ai-je lu ?.. Ma plume d'elle-même A tracé par instinct : Abéiard, que je t'aime!
Tu frémis, et tu crains que ma coupable ardeur
N'arme enfin contre moi le bras d’un Dieu vengeur, Je ne sais s’il punit un instant de faiblesse : Mais tulle est de mes sens l’impétueuse ivresse ; Pour arrêter ma plume, il tonnerait en vain.
L'amour (qu’il me pardonne) entraîne ici ma main,
Séjour religieux, enceinte redoutable,
Où le cœur innocent se punit en coupable,
Où, parmi les ennuis et les gémissements, Le temps appesanti ne marche qu'à pas lents ; Temple où, près des autels, tremblante ct prosternée, J'ai veillé tant de fois d'ombres environnée, Des marbres de nos saints embrassant les genoux, Vous savez si, du ciel redoutant le courroux, J'ai répandu sur moi des larmes solitaires :
Eh bien! mes cris plaintifs, mes soupirs, mes prières, Des voûtes, des tombeaux la ténébreuse horreur, Ces autels et leur Dieu... rien n’a changé mon cœur. Avec quels traits de feu tu peins ta tendre amante Dans l’âge du bonheur, et d'amour cxpirante, Conduite tout à coup sous ces lugubres tours, Sépulcres des plaisirs, où meurent les beaux jours! Ici s'éteint l'amour, ici périt la gloire, Ici le cœur s’immole en pleurant sa victoire. Ah! du moins fais parler ton cœur et tes désirs ; Mes soupirs répondront à ces tristes soupirs. Un amant malheureux inventa l’art d'écrire :
Sur un papier rauet l'âme passe et respire; On soulage l'absence, on brave ses tyrans ; Crainte, embarras, ennuis, et nos plus doux penchants, Tout se dit, Abélard, sans que le front rougisse ; Le sentiment naïf abjure l’artifice.
Ce langage secret de deux cœurs dans les fers Vole d’un pôle à l’autre adoucir leurs revers. Tu me vantais l’amour, et je te crus sans peinc; Le remords disparut à ta voix souveraine.
Tu régnais sans efforts, tes vœux étaient mes lois; Le ciel même semblait s'expliquer par ta voix. D'autant plus éloquent, d'autant plus redoutable, Qu'à mes yeux des mortels s'offrait le plus aimable.
Que dis-je? je crus voir un de ces confidents,
Des ordres du Très-Haut ministres éclatants.
Tu souriais comme eux : une flamme légère,
Tel qu’un rayon céleste animait ta paupière.
Sur un chemin de fleurs j’avançais sans ceffroi,
Saos regretter ce ciel que je perdis pour toi.
Tu voulus que l’hymen consacrât notre ivresse;
Je te dis : garde-toi d’outrager ma tendresse ;
Quand l'amour nous unit, nous faut-il d'autres lois? Est-il des nœuds plus sûrs, des liens plus étroits? L'amour, enfant céleste, ennemi de la gè Fuit d'une aile légère à l'aspect de ta ch:
Et qu'avons-nous besoin de tous ces vains Rus Que la crainte commande aux vulgaires amants ?
Ne prenons pour garant d’une flamme si belle
Que ce charme inconnu que nous trouvons en elle, D'un sentiment si pur pourquoi faire un devoir ? S'armer contre le crime est déjà le prévoir.
Quand un roi sur mon front mettrait son diadème, Dédaignant sans orgueil l'éclat du rang suprème,
Et renonçant sans peine à vingt titres pompeux,
On me verrait choisir un nom plus glorieux,
Nom cher à mon amant, nom fait pour la tendrese,
Le nom simple et touchant, le nom de sa maîtresse,
Titre dont je suis fière, oui, tu m'enorgueillis!
Sceptres, trônes, grandeur, qu’êtes-vous à ce prix?
Que les indifférents condamnent mon ivresse ;
C'est dans les cœurs glacés que l’amour est faiblesse, Trop heureux deux amants l’un à l’autre attachés,
Toujours de leur bonheur également touchés,
Qui, fuyant les détours, sans art, sans imposture,
Suivent en paix l'amour, le plaisir, la nature!
Ils jouissent ensemble, enivrés de leurs feux, Et l'univers trompeur a disparu pour eux...
Tel était notre sort : il n’est plus qu’un vain songe.
Quel réveil! dans l’abime à jamais il nous plonge. Ah! périsse ce jour !.. Quels horribles tableaux! Mon époux qu’on entraîne... un fer. et des bourreaux. Il tombe, il se débat dans leurs bras homicides. | Ah! cruels, contre moi tournez vos coups perfides! Que faisait Héloïse en ces moments affreux?
Ses pleurs, son désespoir, ses accents douloureux. De tels monstres quel dieu pouvait dompter la rage? Malheu Abélard? Abominable outrage!
Ma voix meurt ; de mon front la brûlante rougeur En taisant le forfait en relève l'horreur.
Il luit bientôt ce jour où, pâle, gémissante,
Me trainant aux autels, victime obéissante,
Je dis au monde entier un éternel adieu.
Je me jetai mourante entre les bras d’un Dieu :
Vains efforts! vain espoir d’une amante insensée!
Toi seul, cher Abélard, t'offris à ma pensée,
Prètres, temple, flambeaux, tout avait fui pour moi, Mes serments, si j'en fis, s’'adressèrent à toi.
Tu me donnais le voile, et mes mains languissantes Le portaient avec peine à mes lèvres tremblantes.
Je sacrifiais tout, mon espoir, mon soutien ;
Abélard, j'immolais ton amour et le mien.
Le ciel fut étonné de ce vœu téméraire,
Et déjà l'Éternel allumait son tonnerre;
Mais, voyant mes remords, mes larmes, mes combats, Au cri de mes douleurs il désarme son bras.
Sois sensible aux tourments qui consument mon âme :
Viens, j'expire d'amour, Je porte un cœur de flamme.
Que je boive à longs trats ce poison dangereux,
Ce poison enchanteur que j'ai pris dans tes yeux,
Repose sur mon sein... Que je retrouve encore
Ce sourire si doux et ce front que j'adore;
Ces regards de l'amour... Va, si j'en crois mon cœur,
La volupté pour nous n'a pas perdu sa fleur.
Ces moments fortunés, nous pourrons les connaitre.
Ah ! sous combien de traits le plaisir peut renaître !
Plaisirs chers !... dans tes bras je les goûterai tous,
Et ne croirai jamais qu'il en est de plus doux. Qu'ai-je dit? Ah! pardonne à mon trouble funeste,
À des vœux impuissants que ma raison déteste.
Dans un cœur plein de toi, rappelle un Dieu YCligeur ;
Prends sa cause, Abélard, tu le rendras vainqueur ;
Viens, et songe du moins que le devoir t'appelle.
Ne dois-tu pas tes soins à ce troupeau fidèle
Que ta voix conduisit dans l’ombre des déserts,
Loin de ces vanités qui trompent l’univers?
Ce désert embelli sourit à ton ouvrage;
Nous adorons un Dieu sous un toit moins sauvage
L'or vil du criminel, à lui-même odieux,
N'a point formé pour nous des vases précieux ;
L'orphelin n’a point vu les trésors de son père
D'un faste sacrilége orner le sanctuaire;
Sous de simples dehors l’auguste piété
Brille de son éclat, belle de sa beauté.
Accours, cher Abélard, nos vierges inquiètes
Languissent loin de toi dans leurs tristes retraites.
Les soucis ténébreux pèsent sur chaque front ;
Parais, à ton aspect ils s'évanouiront.
Les dômes et les tours de ces demeures sombres,
Où le jour perce à peine en combattant les ombros,
MITATIONS EN VERS 3C9
Vont luire d'un soleil plus pur, plus éclatant :
Cet astre radieux est l'œil de mon amant. , Tout brille autour de lui : la gloire le couronne ;
Il répand ses rayons sur ce qui m’environne,
Mon père, mon ami, mon frère, mon époux,
O toi qui réunis les titres les plus doux,
Rends-moi done cette paix que tu m'avais promise 3 Jette un œil de pitié sur ta chère Héloïse,
Plus de repos pour elle; et les jours et les nuits Sont des siècles entiers comptés par ses ennuis. Rien ne la touche plus. La terre renaissante Étale en vain l'émail de la saison brillante;
Ces lacs majestueux qui ceignent nos bosquets,
L'aquilon qui mugit à travers les forêts,
Et ces sauvages bois, que, sans vaine culture,
De son ciseau hardi façonna la nature,
A mes tristes regards ont perdu leurs beautés :
Le morne désespoir s'assied à mes côtés.
Sous un crêpe funèbre il éteint la verdure,
Et prête au zéphyr même un lugubre murmure.
Je ne vois dans ces bois, sous ces riants berceaux,
Qu’une terre stérile ouverte à des tombeaux,
Et le signal du temps est un son d’épouvante
Où j'entends de la mort la voix sombre et tonnants, C'est ici cependant qu'il faut toujours gémir ;
Tu l'as voulu, cruel! je n’ai fait qu'obéir.
Un jour notre union deviendra légitime;
Nos cendres au tombeau se mêleront sans crime, Grâce! Dieu de bonté, suspens ton bras vengccr;
Je déteste mon crime et j’en chéris l'auteur.
Hélas! comment dompter une ardeur si puissante?
Dans ces sombres prisons, capüive ct suppliante,
Dig re
Qu'il faut, avant de vaincre, essuyer de combats! O mort! la paix du cœur n’est donc que dans tes bras. Beureuse mille fois une vierge innocente Qui trouve en l'Éternel une paix consolante ! Elle est avec le Dieu qui remplit l'univers, Et son chaste sommeil lui peint les cieux ouverts Ses jours purs et sereins se lèvent sans nuage; La tempête des sens, long et terrible orage, N’effleure point le calme où repose son cœur ; Et l’austère devoir ajoute à son bonheur.
Ah! qu'Aéloïse est loin de cet état tranquille! Moi, que toujours dévore une flamme inutile ; Moi, qui de mon esprit ne peux bannir ce jour Où mon orgueil vaincu couronna ton amour.
Image dangereuse et sans cesse présente, Comment peux-tu mourir dans le sein d’une amante? En songe quelquefois je vole sur tes pas; Je t’arrête, je crois te serrer dans mes bras, Tout change. Sous les flancs d’une cime avancée, Où se brisent les flots d’une onde courroucée, Sur les arides bords du vaste sein des mers, Mon œil te voit monter sur le trône des airs. Un nuage brillant te dérobe à ma vue; Je m'élance vers toi, je retombe éperdue :
Je m'éveille, et soudain la triste vérité Présente à mon erreur sa fatale clarté.
Rends grâces au destin sévère et favorable; Nul désordre des sens ne te rendra coupable.
Là nature est enfin d'accord avec la foi; Ces redoutables feux ne vivent plus en toi.
Pourquoi done m’éviter, craindrais-tu ma présence ? Eh ! qui pourrait troubler ta paisible innocence?
Tels que sur les tombeaux ces vases pleins d'encens Eexhalent près des morts des parfums impuissants, Teks sont les vrais soupirs de mon âme enflammée ; Ces soupirs près de de toi se perdent en fumée.
Je t'aime, et c’est, hélas! sans espoir de retour; Mais, tout cruel qu’il est, je chéris mon amour. Pour gémir, pour prier, je devance l'aurore,
Et de mes pleurs amers mon feu s’irrite encore. J'élève en vain des vœux enflammés par la foi, Ton image se place entre le ciel et moi;
Je la revois partout. Au pied du sanctuaire,
Et dans l'instant qui suit le terrible mystère, J'entends ta voix parmi les hymnes de nos sœurs; L’encens parfume l'air de ses douces vapeurs, L’orgue éclate en concerts, et mon âme en extase Croit goûter dans ton sein le plaisir qui l’embrase.
De mes sens révoltés tu vois l’égarement;
N’en crois pas abuser, c’est l'erreur d’un moment. Quand je couvre mon corps de cendre et de poussière, Lorsque j'envoie au ciel mon ardente prière,
Et que la grâce est prête à descendre sur moi, Viens arrêter la main qui m'éloigne de toi;
Viens, avec ces regards qu'anime la tendresse,
Au pouvoir de Dieu même opposer ma faiblesse. Ah ! fuis plutôt. Je veux et je dois te hair;
Il est temps de verser les pleurs du repentir.
Je sens l’espoir des saints et leurs flammes divincs; Du monde sous mes pieds je foule les ruines ;
Cette nuit même encore, un prodige imposant, Des rêves d’ici-bas m’a montré le néant.
Au fond des souterrains où siége l'épouvante, Ala pâle lueur d’une lampe expirante,
Je veillais en priant... Une froide terreur
Auprès de ces tombeaux avait glacé mon cœur. …
J'allais mourir d’effroi. Sous ces voûtes funèbres
J'entendis une voix qui sortait des ténèbres :
« La paix, la paix, dit-elle, est au fond des tombeaux,
« Et c’est là, chère sœur, que finironttes maux. »
« Là, frappant d'un seul coup la crainte et l'espérance,
« La mort révèle à tous la suprême science.
« Autrefois, comme toi, je priais chaque jour;
« Je brûlais, je mourais des tourments de l'amour,
« Le calme du trépas mit fin à mes alarmes.
« Ici les malheureux ne versent plus de larmes;
« Et Dieu, plus indulgent que les cruels humains,
« Loin d’armer contre nous ses paternelles mains, -
« Pardonne à la faiblesse, et borne sa vengeance,
Puissant par son tonnerre, et grand par sa. clémence. »
O vous, ombre sacrée, à qui je tends les bras!
Quand viendra le moment de cet heureux trépas ?
Me voici... préparez vos palmes immortelles :
Ouvre, auguste Sion, tes portes éternelles,
La faiblesse y reçoit un pardon généreux &
La crainte est sur la terre, et la grâce est aux cieux. C’en est fait, et je sens mes forces défaillantes ;
Mon âme vient crrer sur mes lèvres mourantes.
Confonds-la dans ton sein... En proie à mes remords,
Pâle et les yeux éteints, je descends chez les morts.
Je tremble, je m'égare, et je te cherche encore.
Dieu me frappe. j'expire.. Abélard, je t'adore.
féloïse n’est plus, tu cesses d’être aimé :
Si l’amour abandonne un cœur inanimé,
La mort ina présenté son affreuse lumière ;
J'ai lu (ans les cercueils : « L'homme n'est que poussière,
IMITATIONS EN VERS dJ19
« L'univers n’est que cendre aux yeux de l'Éternel. » Mais, lorsque je t'aimais, n’étais-tu qu’un mortel ? Oui, je veux te frayer ce terrible passage :
Que dis-je ? épargne, à ciel ! ton plus parfait ouvrage; Ajoute de mes jours à ceux de mon amant:
C’est du monde étonné le plus digne ornement. S'il faut qu'il meure, hélas ! puissances immortellcs, Accourez près de lui, couvrez-le de vos ailes. Ouvrez à ses regards le spectacle des cieux; Que son dernier soupir soit un soupir heureux ! Que son âme, par vous en triomphe amenée, Retourne à l'être pur dont elle est émanée !
Puaisse un même tombeau nous renfermer tous deux, Rendre immortels nos noms, nos malheurs et nos feux ! Et pour ma gloire enfin puisse la renommée Apprendre à l'univers combien je fus aimée !
Si deux jeunes amants remplis du même amou L'un par l’autre égarés, visitent ce séjour, Cet éloquent tombeau surprendra leur ivresse ; Ils pleureront sur nous, sur eux, sur leur faiblesse; L'œil humide et fixé sur ce triste cercueil, ls verront des plaisirs l’inévitable écueil; Et celui qui, rompant un douloureux silence, Osera le premier gémir en assurance, S'écrira : « C’est ainsi que, malgré nos ardeurs, « La mort assoupira la flamme de nos cœurs. » Pour toi, jeune vestale, innocente et paisible, Dont l’âme aux passions est encore insensible, Quand, chérissant le nœud que tu ne connais pas, Dans ce temple fatal on conduira tes pas, Au récit de nos maux loin d’être indifférent Prêtes-y tous les jours une orcille indulgente ;
Interroge ton âme et préviens les regrets
Que trainent après eux les serments indiscrets : Le
Et lorsqu’au Jour prescrit, de roses couronnée,
Trop crédule victime, avec pompe amenée,
Un seul mot de ta bouche ordonnera ton sort,
Avant que d'embrasser ces voiles de la mort,
Ces lugubres bandeaux et ces chaînes mystiques, Tremble.. et jette un coup d'œil sur nos froides reliques.