‹ Lettres complètes d'Abélard et d'HéloiseChapitre 25 sur 28 · POUR SERVIR DE RÉPONSE À LA PRÉCÉDENTE · texte numérisé non relu

POUR SERVIR DE RÉPONSE À LA PRÉCÉDENTE

Pourquoi, chère Héloïse, avoir osé m'écrire ? Pourquoi m'avoir appris que votre cœur soupire ? Que je suis seul l’objet de vos tourments affreux ? Est-il, après le mien, un sort plus malheureux? Que ne me laissez-vous dans ma retraite austère Apaiser de mon Dieu la trop juste colère ?

Votre cœur et le mien, agités, combattus,

Sont encore éloignés du sentier des vertus.

Ne me reprochez pas ma froide indifférence :

Moins sensible que vous, j'aime plus qu’on ne pense. Oublions pour toujours ces plaisirs aftrayants Qui, pour notre malheur, ont corrompu nos sens.

Que vous sert à présent cette vive tendresse Pour un être insensible à la moindre caresse ? Autrefois jeune, ardent, de vous j'étais aimé. Aujourd'hui je ne suis qu’un squelette animé... Ah! si vos yeux voyaient mon teint livide et blème, Vous diriez : Est-ce là cet Abélard que j'aime, Cet amant, cet époux pour qui je brûle encor,

Et. de qui j'estimais l'amour plus qu’un trésor ?..,

Cessez donc de brûler pour un peu de poussière :

ee?

Héloïse à Dieu seul doit aspirer de plaire.

Vos soupirs et vos vœux doivent être pour lui;

Servez-le toujours bien, il sera votre appui.

Si, pour votre savoir, la France vous contemple,

Que votre piété soit pour elle un exemple :

Pour ne point succomber à la tentation,

Faites-vous un rempart de la religion ;

Des malheureux mortels c’est la consolatrice :

Plus vous la cultivez, plus vous fuyez le vice;

Le cœur est moins troublé lorsque l’on suit ses lois

Du Dieu que nous servons elle emprunte la voix. Hélas! si dans ces temps de plaisir et de crime,

Où notre passion nous semblait légitime, E

Loin de livrer nos cœurs à nos sensations,

Je vous avais donné de pareilles leçons.

Nous jouirions encor de ces transports aimables

Que l'hymen et l'amour rendent inépuisables,

Je n’aurais point cessé d'être ce que j'étais,

Et des plus tendres feux pour vous je brülerais... Le ciel s’est irrité de notre flamme impure

IL nous en a punis. Subissoñs sans murmure

Nos peines, nos tourments; trop heureux d’expier

Nos funestes erreurs à force de prier |

Imitez Abélard, Héloïse; et votre âme

Ne s’occupera plus d'une inutile flamme,

Vous avez des devoirs si sacrés à remplir, |

Qu'ils échauffent le cœur, bien loin de l'amollife

Héloïse, armez-vous de la philosophie ;

I n’est pas un moment dans cette courte vie

Que nous devions passér sans le donner à Dicu :

Quelque endroit qu’on habite, il est bon en tout licu:

Nous avons, Héloïse, éprouvé sa clémence ;

Qu'il lise dans nos cœurs notre reconnaissance. Prosternés humblement au pied des saints autels, Adressons-lui nos vœux pour ces faibles mortels De qui le cœur, épris d'une amoureuse ivresse, Ne pense qu'aux plaisirs que donne une maîtresse. S'ils savaient, ces mortels, que ces plaisirs sont faux, Qu'ils avancent leurs jours, qu’ils creusent leurs tombeaux S'abandonneraient-ils aux plaisirs de la table, Aux appûts de l'amour, leur perte inévitable? Héloïse, Dieu seul deviendrait leur espoir; Et la sagesse alors reprendrait son pouvoir . Sur ces cœurs affaiblis par trop de jouissance, Et pour qui Dieu suspend encore sa vengeance. Lorsque dans le devoir l’homme veut bien rentrer, De sa bonté suprême il peut tout espérer. | Nous sommes ces mortels, Héloïse, et notre henre De faire pénitence est dans cette demeure.

Nous y devons avoir l'esprit rempli des vœux Que nous avons formés pour des jours plus heureux. Nous possédons ces jours de repos et de calme ; De nos saints travaillons à mériter la palme : Ils étaient comme nous des pécheurs, des mortels, Ils ont par leurs vertus obtenus des autels; Le Saint-Esprit sur eux répandait ses lumières : Ils ont fléchi le Ciel par d’ardentes prières. Ne vivons désormais que dans ces sentiments, . Qu’Abélard vous souhaite, hélas ! depuis longtemps. Ainsi donc, Héloïse, au lieu de cette flamme Qui captive vos sens et maîtrise votre âme, Que l'amour de Dieu seul règne dans votre cœur; Vous jouirez alors de ce parfait bonheur

Qu’aux mortels affligés il procure sans cesse.

EU

Dieu veut le repentir de la moindre faiblesse.

Résignez-vous à lui dans ces cruels moments

Où le profane amour s'insinue en vos sens.

Sur votre état cruel concevez moins d'alarmes ;

Implorez et priez, n’éparguez point vos larmes.

Un cœur pur, Héloïse, est à ses yeux divins

L’hommage le plus grand qu’il reçoit des humains. Parmi vos sœurs je crois vous voir, Héloïse, ange,

Entonner avec joie une hymne à sa louange,

Les célestes esprits se mêler à vos chants

Et iormer des accords aussi beaux que touchants ;

Je crois voir l'Esprit Saint pénétrer dans votre âme, É

Embrasser votre cœur de la plus pure flamme... A

C'est alors qu'Abélard voudrait être avec vous...

Comme un 1rere, un ami, mais non plus comme époux à.

J'y passerais des jours plus heureux, plus tranquilles.

Dans ces affreux déserts, des moines indociles

Je ne puis éviter la persécution;

Mais où n’est paint la paix, point de religion.

Prière, exemple, vœux, soins, rien ne les arrête,

Le fer et le poison environnent ma têle.

La débauche effrénée où sont leurs cœurs pervers, #

En offensant le Ciel, étonne l'univers. |

Frémissez du tableau que je viens de vous peindre :

Entouré de brigands je serais moins à plaindre. 4

Chère Héloïse, eh bien ! les yeux baignés de pleurs,

J'offre à mon Dieu mes maux; il suspend mes douleurs

J'éprouve les bienfaits de sa toute-puissance, à

Et remets en ses mains le soin de ma vengeance. Le Ciel, vous le savez, protége l’innocent ;

11 le comble de biens, en prive le méchant.

Chère épouse, ces biens sont ma seule espérance ;

Heureux si de mes maux ils sont la récompense!

Voilà, tendre Héloïse, un sincère récit

Du régime de vie où l’amour m'a réduit.

Ah! lorsque votre époux des peines qu’il endure

Vous fait dans cette lettre une vive peinture,

Il ne pense qu’à vous; vous faites son tourment !

Je ne puis oublier que je fus votre amant.

Vos grâces, votre esprit, à mes yeux se retracent :

En vain dans ces moments le Ciel, Dieu, me menacent; Vos altraits, malgré moi, l’'emportent sur mes sens; Mais quelle est cette voix qu’au fond du cœur j'entends? C'est la voix du remords. C’est ce muet langage

De la divinité, dont profite le sage.

Le tourment du coupable... Oui, c’est la voix du Ciel Qui retient Abélard déjà trop criminel.

Je ne dois plus aimer Héloïse!... Que dis-je?

Je l'adore... Ah! mon Dieu! pardonne à ce vertige... De mes sens égarés cruelle illusion !

Vos écrits sur mon cœur font trop d'impression ; Ne m'’écrivez donc plus : je le demande en grâce. Dieu tout-puissant, rendez ma prière efficace !

Vos lettres ne faisaient que rallumer un feu

Mal éteint, et qui doit ne brûler que pour Dieu.

Notre âme est son essence, il faut la rendre entière, Chère épouse; telle est ma volonté dernière.

Vous êtes, je le sais, plus à plaindre que moi,

Esclave de vos sens, ils vous font tous la loi :

Les veilles, la prière éteignent leur empire.

Eh ! c'est peu pour un cœur qui pour Dieu seul soupire. .

Si pour moi vous ave © quelque reste d'amour, Aussitôt qu’Abélard ne verra plus le jour (Car enfin à mes maux il faut que je succombe),

400 LETTRES D’'HÉLOISE ET D'ABÉLARD Souffrez qu’au Paraclet on me creuse une tombe. Si la mort après moi vient vous fermer les yeux, Que le même tombeau nous renferme tous deux.

Hélas! quand vous viendrez à votre heure dernière, Mes os seront alors convertis en poussière :

Heureux si notre exemple aux mortels corrompus Change leurs passions en autant de vertus!

Puisse notre épitaphe en ces mots être écrite : « Ci-gisent deux époux, Héloïse, Abélard ; «Ils furent malheureux. Passant, plains leur conduite; « Et, sur eux, de pitié jette un tendre regard. « Mais si ton œil avide assez près les contemple, « Réfléchis mürement sur leurs maux inouis!

« C'est l'amour et l’hymen qui les ont seuls produits; « Ei tout en les plaignant ne suis point leur exemple. »

ABÉLARD

RATMACRE

EPITRE D'IIÉLOISE A ABÉLARD

£aint asile où, du monde abjurant les attraits,

Mon cœur crut retrouver l'innocence et la paix ; Thébaïde profonde, où l'âme détrompée

Fuit les terrestres biens pour des biens plus parfaits, Que d’un soin différent mon âme est occupée !…, Cher et fatal amant, cette lettre est de toi.

Cette lettre... Ma bouche y vole malgré moi : Pardonne, Dieu jaloux, Abélard l’a tracée, C'est son nom que j'y baise en l’arrosant de pleurs. Oh! mon cher Abélard, j’y lis tous nos malheurs ! Mes larmes l'ont déjà presque toute effacée :

0 souvenir fatal d’un bonheur qui n’est plus! Moments délicieux, et pour jamais perdus,

Où l'amour dans tes bras. J'en fis mon Dieu suprème, Pour toi j'oubliai tout! tout jusques au Ciel même : Ce ciel que je perdais, je le trouvais en toi.

On voulait que l’hymen nous soumit à sa loi ; L'amour, à son aspect, développant ses ailes,

Eut bientôt loin de nous emporté ses faveurs :

Ah! qu'à jamais, disais-je, il règne sur nos cœurs ! Tymen, ton joug est dur, tes chaînes sont cruelles, Porte ailleurs tes trésors, tes titres, tes grandeurs Aliment des cœurs froids, soutien des âmes vaines

Valent-ils des amants les plaisirs ct les peines? Non : l'univers entier disaparaît à leurs yeux! Habitants de la terre, ils jouissent des cieux. Bonheur, hélas! trop court, souvenir qui me tue; Dieu! quel spectacle s’offre à mon âme éperdue! Abélard, nu, sanglant. Arrêtez, inhumains, Si son crime est d'aimer, je suis la plus coupable, Tournez sur moi ce fer. Hélas! mes cris sont vains, C'en est fait! Ô douleur, à perte irréparable! Malheureuse Héloïse, Abélard est vivant, I n’est point infidèle, et tu n’as plus d’amant.

A des tourments sans fin je me vis condamnée : Tu devins mon tyran en perdant ton amour ; Le mien s’en augmenta rappelle-toi ce jour, Ce jour où, par toi-même à l’autel entraïnée, Victime d'un amour impuissant et jaloux, Le cœur rempli de toi, je pris Dieu pour époux : Ma main porta le voile à mes lèvres treinblantes, Du flambeau sur l'autel je vis le jour pâlir, Le temple s’ébranla : sous ces voûtes croulantes Je crus le Ciel vengeur prêt à m'ensevelir :

Au Dieu de vérité ma bouche osait mentir.

Moi ton épouse, hélas! e’est ainsi qu’on me nommne : Malheureuse, ah! tu n’es que l'esclave d’un homme! Tu vins bientôt après m'apporter tes adieux ; Tu me quittais ; et moi, seule avec ton image, Seule avec mes regrets, je restai dans ces lieux Dont l’aspect effrayant, dont le site sauvage Plaisait à ma douleur, en attristant mes yeux, D'effroyables rochers pendants sur un abîme, Des pins et des cyprès qui couronnent leur cime, Un torrent à grand bruit roulant du haut des monts Et mêlant le fracas de son onde écumante |

Les

Au sourd mugissement des sombres aquilons, Voilà quel est l'asile où gémit ton amante.

La piété, dit-on, y trouve le bonheur ;

C'est là que des humains elle fuit les approches. Hélas ! je n'ai trouvé dans ces lieux que l'horreur, Que l'affreux désespoir assis entre ces roches,

De l’abime à ses pieds mesurant la hauteur.

Tu vois mon sort, tu vois qu'Héloïse éperdue ” Loin de toi se consume en t’appelant en vain;

Ne sois point sans pitié, rends-lui du moins ta vue; Viens, qu'Abélard encor repose sur mon sein; Viens, que ma bouche encor sur ta bouche adorée Retrouve ce poison dont je fus enivrée :

Presse-moi sur ton cœur, serre-moi dans tes bras, Trompe enfin mes désirs si tu ne les sens pas ; Laisse le soin du reste à mon âme égarée.

Que dis-je! ah! viens plutôt me dessiller les yeux; Viens remettre mes pas dans la route des cieux; Viens apprendre à mon cœur, trop plein de ce qu’il aime À renoncer au monde et surtout à toi-même.

Qui t’arrête ? l'amour est pour toi sans flambeau ; Que crains-tu près de moi? Quel péril te menace? La vigne, en s’attachant au bois mort qu'elle embrasse, Fait-elle reverdir ce stérile rameau?

Ta faiblesse est ta force, et la victoire est sûre;

La grâce, en toi, n’a point à dompter la nature; Le repos de ton cœur est trop bien affermi :

Viens donc, à mon époux, mon père, mon ami... ‘nsensée ! à quels vœux j'abandonne mon âme!

Si ton image seule y nourrit tant de flamme,

Si cette lettre y jette un si grand trouble, hélas! Que ferait ta présence ?.., Ah! ne m'écoute pas :

Prive-moi pour jamais d’une si chère vue. |

Pour jamais! Quoi! toujours incertaine en mes YŒUX, Sans cesse, de remords, de désirs combattue,

Ne pourrai-je du moins. savoir ce que Je veux ?

Oh mille fois heureuse une vierge sacrée Lorsque ignorant le monde et du monde ignore, Conduite par la grâce en cet endroit obscur,

Elle présente à Dieu l’offrande d’un cœur pur!

De soins qui lui sont chers tout le jour occupée, Sa paupière, la nuit, de pleurs n’est point trempée ; La vapeur du sommeil y coule sans efforts ;

Ses songes ne sont point les enfants du remords ; Sa voix chante de Dieu les merveilles antiques ;

Et quand son sacrifice est enfin consommé,

Elle voit s'entr'ouvrir les célestes portiques,

Et vole dans le sein d’un époux bien-aimé:

Mais d’un profane amour, moi qui, triste victime, Eus pour vocalion l'impuissance du crime ;

Moi, qu'avec ton image un Dieu vengeur poursuit : Jouet d’un vain désir, en proie à mille alarmes, Jappelle vainement le sommeil qui me fuit,

Aux pieds du crucifix que je baigne de larmes.

Je lui demande en vain de m'’arracher à toi;

Je te trouve toujours entre le ciel et moi.

Qu'entends-je! quelle voix ! On m'appelle. Hélise Qui prononce mon nom dans ces lieux où tout dort? Une autre fois déjà, dans mon âme surprise,

Cette voix à porté les accents de la mort :

J’errais pendant la nuit, sous ces voûtes funèbres, Où, mêlant un jour pâle à d’affreuses ténèbres,

La lueur d’une lampe éclaire des tombeaux;

Dans ce muet séjour de la froide épouvante,

INITATIONS EN VERS 405

Je conjurais la mort de terminer mes maux :

J'embrassais une tombe, il en sortit ces mots : « Viens, chère et triste sœur; viens, malheureuse amant, « Tes vœux sont exaucés, et ta place est ici ; « Tu ne nourriras plus un dévorant souci :

« C’est sous ces marbres froids que le repos habite. « Jadis, le cœur en proie au trouble qui t'agite, « Je n'ai trouvé la paix qu’en ce sombre séjour :

a Un long silence y règne et fait taire les plaintes; « La superstition y dépose ses craintes ; « Car ce Dieu qu'on nous peint terrible et sans retour, « Plus indulgent que l’homme, et juge moins sévère, « Pardonne à la faiblesse et ne punit qu’en père. »

Je viens, ma sœur, je viens, j'ubéis à ta voix : Et toi, cher Abélard, pour la dernière fois Viens voir ton Héloïse, et recevoir son âme : Contemple sans danger cet objet de ta flamme; Sous la main de la mort vois ses traits se flétrir : Enseigne à ton amante, apprends d’elle à mourir. Vois de son teint déjà les couleurs effacées ; Ses yeux d’ombres couverts, et ses lèvres glacées, O mort! terrible mort! par toi seule éclairé, L'homme voit le néant de tout ce qui Pattache : Jouet des passions, par elles égaré, Leur voile est sur ses yeux, ton bras puissant l'arrache, De nos vœux insensés, hélas ! quels sont les fruits? Après de courts plaisirs et de trop longs ennuis, Un sommeil éternel ferme notre paupière :

Nos vains projets et nous, tout rentre en la poussière. Que de tes jours le ciel protége le flambeau ;

Mais, lorsqu'ils s’éteindront, que ie même tombeau Réunisse Abélard avec ton Héloïse ;

Qu'on y grave nos noms : il suffit qu’on les lise:

© Si dans ces tristes lieux par l'amour amenés Quelques amants un jour s’approchent de nos cendres, Courbés sur notre marbre, et les fronts inelinés : Ah! diront-ils, baigués des larmes les plus tendres, Puissions-nous en aimant être plus fortunés!

HéLoise,

Par Saurin.

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