‹ Lettres complètes d'Abélard et d'HéloiseChapitre 24 sur 28 · EPITRE * D'IHÉLOISE A SON ÉPOUX · texte numérisé non relu

EPITRE * D'IHÉLOISE A SON ÉPOUX

Une lettre, où nos maux étaient par toi dépeints, L'autre jour, par hasard, fut remise en mes mains: Des traits de mon époux je reconnus l'empreinte, Et crus pouvoir l'ouvrir sans scrupule et sans crainte; Mais que mon triste cœur, d'un vain espoir flatté, Abélard, paya cher sa curiosité?

Hélas ! loin d’adoucir l'ennui qui me dévore, Cette lettre n’a fait que l’augmenter encore, Eh! quoi d’un malheureux pour calmer les douleurs, Fallait-il rappeler le sujet de nos pleurs; Et que, pour soulager des disgrâces communes, Ta main lui retraçt toutes nos infortunes ?

Ah! du sort d'un ami c’est prendre trop de soin, Et pour moi ton amour n’eût pas été plus loin.

‘ Depuis ce jour fatal, ainsi que ma tristesse, J'ui senti dans mon cœur renaître ma tendresse ; Mes feux, qu’avaient domptés le temps et la vertu, Ontrepris sur mes sens un pouvoir absolu.

Que dis-je? de tes maux la peinture touchante Les a renouvelés dans l'âme d’une amante.

Non, ces maux, Abélard, par ta plume tracés, Jamais de mon esprit ne seront effacés.

Je croirai voir toujours cette main ennemie,

IMITATIONS EN VERS si

QC

Qui d'un oncle cruel servit la barbarie.

Je n’oublierai jamais ces indignes rivaux

Dont l’orgueil distilla son fiel sur les travaux.

En vain, pour te soustraire à leurs Tâches outrages, Tu daignas expliquer le sens de tes ouvrages ; On te vit succomber sous leurs coups odieux,

Et le feu consuma tes écrits précieux.

Par combien de noirceurs ces docteurs téméraires, Ces vils religieux, que tu traites de frères, N’essayèrent-ils pas de flétrir ton honneur ?

A peine ton trépas éteindra-t-il leur haine ;

Et peut être qu’un jour leur envie inhumaine, Jusque dans ton cercueil lançant sur toi ses traits, De ta cendre tranquille ira troubler la paix.

Que cette idée, à ciel! et m'irrite et m’accable ! Toi qui, l’abandonnant à d’injustes mépris,

Des vertus d’Abélard n’as point connu le prix.

Quoi! de tes maux passés la mémoire remplie,

Te faudra-t-il trembler sans cesse pour ta vie ?

Et dans ces lieux jamais, hélas! ne pourrons-nous Prononcer sans effroi le nom de mon époux ?

Ce nom y fera-t-il toujours couler mes larmes ? Montre-toi, cher époux, sensible à nos alarines ; Que le plus prompt retour te rapproche de moi ; Ou, si du sort jaloux l’impérieuse loi

A mon empressement t’empèche de te rendre, Console, en m'écrivant, l’amante la plus tendre : Le fardeau de mes maux en sera plus léger,

Si ton cœur avec moi veut bien le partager.

Par tes lettres tu peux modérer mon martyre; Au nom de notre amour, hâte-toi de m'écrire.

Pouvant de son épouse adoucir les douleurs, 2?

Abélard sera-t-il insensible à ses pleurs?

Et ne voudra-t-il pas faire du moins pour elle

Ce que pour un ami lui suggéra son zèle ?

Ce n’est pas que je blâme une juste pitié :

L'amour, d'un noble cœur n'exclut pas l'amitié. Je ne puis condamner l’ingénieuse adresse

Par qui de ton ami tu calmas la tristesse ;

En comparant au sien un plus cruel ennui;

Mais ne nous devais-tu pas encor plus qu’à lui? On nous nomme tes sœurs, nous sommes ta famille : Chacune d’entre nous prend le nom de ta fille : Et si quelque autre nom pouvait plus nous flatter,

. Nous nous disputerions l'honneur de le porter.

Tout nous inspire ici des sentiments si justes ;

Et de ta piété ces monuments augustes,

Ce cloître, ces autels sont autant de témoins

De notre attachement, ainsi que de tes soins: Nous n’en perdrons jamais le souvenir fidèle ,

Et nous dirons toujours que c’est toi dont le zèle Dans un désert au meurtre autrefois consacré Daigna fonder pour nous un temple révéré ;

Que ce n’est point aux rois qu'est dû cet avantage, Et que ces murs sacrés sont ton unique ouvrage. C'est à qu'en ta faveur nos cœurs reconnaissants Ofrent sans cesse au ciel les vœux les plus ardents. Le Dieu que nous servons dans cet asile austère

Y reçoit tous les jours notre hommage sincère; Toutefois cet amour pour la religion

N'étouffe point en nous toute autre passion.

De notre sexe, hélas! tu connais la faiblesse ;

Si de nos cœurs souvent la grâce est la maîtresse, Trop souvent la nature y domipe à son tour,

Et pour la vaincre il faut combattre plus d'un jour.

Notre vertu fragile a besoin qu’on la guide ;

C’est à toi d’affermir cette vertu timide.

Esclaves du péché, de la chair et des sens,

Que produiraient, sans toi, nos efforts impuissants ?

Ah! reviens, Abélard, reviens par ta présence

Fortifier nos vœux, fixer leur inconstance ;

Et, de Paul imitant les travaux précieux,

Sois de notre salut l'artisan glorieux.

Nous savons qu’ennemi d’une oisive mollesse,

Loin de nous, au travail tu te livres sans cesse ;

Mais tu n'enrichis plus de tes productions

Que des hommes pervers indignes de tes dons;

Et, relusant tes soins à des enfants dociles,

Tu prends pour des ingrats des peines inutiles. Quoi ! pour rendre ton cœur propice à mes souhaits

Dois-je, au nom de mes sœurs, te parler désormais?

Héloïse sur toi n’a-t-elle plus d'empire?

Crains-tu de consentir à ce qu’elle désire?

Cependant, grâce au nœud dont nous sommes unis,

Abélard, tout commerce entre nous est permis;

Et d’ailleurs, à me fuir qui pourrait te contraindre?

De tes désirs éteints je n’ai plus rien à craindre:

Et nos vœux, et le fer d’un assassin cruel,

Ont mis à nos transports un obstacle éternel.

Viens donc par ton exemple en ce lieu solitaire

Rendre à mes sens troublés un calme salutaire,

Si je suis par raison dans ce séjour de paix,

Fais que par piété j'y trouve des attraits.

Dès qu’une fois l'amour a subjugué notre âme,

Il est bien malaisé d’en éteindre la flamme...

Tu dois te rappeler quels étaient mes tourments

Quand il fallait sans toi passer quelques moment:,

Et combien, Abélard, de ta plus courte absence

Le temps paraissait long à mon impatience.

Fuyant tous les regards jusques à ton retour

Je veillais pour t’écrire et la nuit et le jour:

fa plume de mon cœur te peignait la tendresse,

Et les divers ennuis qui l’agitaient sans cesse ;

Et je ne jouissais d’un instant de repos

Que lorsque ta réponse adoucissait mes maux.

Que de pleurs à mes yeux n’as-tu pas fait répandre ! Ce détail te surprend, et tu crains de l’entendre ;

Mais je ne rougis plus depuis que, pour l'aimer,

Je suis venue ici, jeune encor, m'enfermer.

Renoncer à vingt ans au monde, à ses délices!

Un vertueux amour fait seul ces sacrifices.

Quand la soif des plaisirs excite nos transports,

On n’a garde, Abélard, de s'attacher aux morts;

Et l'on cesse d'aimer l’objet dont la tendresse

Ne peut plus de nos sens satisfaire l'ivresse.

Que Fulbert se trompait alors que sa fureur

Du plus noir des forfaits te fit subir l'horreur!

Il crut que, du plaisir faisant ma loi suprême,

Je préférais ton sexe à ta personne même ;

Llais, malgré lui, toujours je sens les mêmes feux :

le perfide a commis un crime infructueux ;

Et mon fidèle amour, plus puissant que sa rage ,

Te venge, dans mon cœur, de son barbare outrage,

L'homme en toi n’était pas ce que j'aimais le plus;

J'adorais ton esprit, Les talents, tes vertus.

Tu l'as bien éprouvé par cette résistance

Qu'à notre hymen longtemps opposa ma constance;

Car, quoiqu'autorisé par la religion,

INITATIONS EN VERS 380

Le nom d'épouse fût un respectable nom, Tu le sais, Abélard, le tendre nom d’amante Offrait un plus doux charme à ma flamme innocente. L'amour veut être libre, et de ses feux souvent L'hymen détruit l’ardeur en l’assujettissant. C'est ce qui de mon cœur alarmait la tendresse : Je me voyais du tien souveraine maîtresse :

Maîtresse d’Abélard! ce titre était pour moi Plus flatteur que celui de l’épouse d’un roi. Le véritable amour, dédaignant la fortune, Du faste et des grandeurs fuit la pompe importure, Et, ne trouvant en lui ce qui peut le charmer, Attache son bonheur au seul plaisir d'aimer.

Oui, s’il est un bonheur, il est dans ce délire, Dans ces doux sentiments qu’à deux amants inspire Un penchant mutuel que l'estime a produit, Tel fut, cher Abélard, celui qui nous unit.

Par ton mérite soul mon âme fut séduite.

Et qui n’eût point rendu justice à ton mérite! Est-il une province, une ville, un pays, Où ton illustre nom n'ait pas été transmis?

On vantait en tous lieux tes sublimes ouvrages; Ton aspect triomphait des femmes les plus sages; Ton air noble, tes traits, tes discours éloquents, Cette simplicité, compagne des talents, Ces yeux où de ton âme on lisait la franchise, Tout parlait en faveur du vainqueur d'Héloïse; Tes rares qualités sur toi de toutes parts Des peuples et des grands attiraient les regards, Admirant à l'envi ton génie et tes grâces, Pour te voir ett’entendre, on volait sur tes traces. Solide tour à tour, et rempli d'agréments,

Tu ne ressemblais point à ces sombres savants Dont l’orgueil a rendu Pesprit atrabilaire ;

Et qui, pour tout savoir, ignorent l'art de plaire. Quels charmes n’avaient pas ces vers ingénieux Où, pour te délasser d’un travail sérieux,

De l'amour quelquefois tu traçais les caprices ?

Du lecteur, en tout temps, ils feront les délices: Cette Rose, surtout, où de tant de beautés

Tu découvris l'éclat à nos yeux enchantés

Fiction à la fois délicate et nouvelle,

Aux poëtes toujours servira de modèle.

Quelle Iyre à jamais rendu de plus doux sons!

Ton génie animait jJusques à ces chansons

Qui, pour moi, par l'amour t’ayant été dictées, Seront par mille amants pour d’autres répétées. Ainsi, tes vérs touchants, monuments de nos feux, front de bouche en bouche à nos derniers neveux ; Et l’on s’entretiendra de nous et de nos flammes, Tant que le dieu d'amour règnera dans les âmes. Que j'ai vu de beautés, dont chacune pensait Être l'heureux objet que ta muse encensait, Et dont la vanité, sur la moindre apparence, De captiver ton cœur concevait l’espérance ; Mais qui, reconnaissant à la fin leur erreur, Exhalaient contre moi leur jalouse fureur !

Ton amante, Abélard, disaient-elles sans cesse Ne devait son éclat qu’à ta seule tendresse,

Et serait dans l’oubli demeurée à jamais

Si tes vers n'avaient point célébré ses attraits. Mon amour-propre en vain souffrait de cet outrage ; Je méprisais des cris enfantés par la rage,

Et je m’applaudissais d’avoir fixé les vœux Ù

D'un homme qui savait par un art merveilleux

Transformer en déesse une simple mortelle.

Souvent même peut-être à tes regards plus belle,

En lisant tes écrits je me persuadais

Être telle en effet que tu me dépeignais,

Mais que sont devenus ces jours remplis de charmes?

Maintenant, condamnée à répandre des larmes,

Je puis à peine ouvrir mes yeux appesantis;

Mes traits par la douleur sunt usés et flétris;

Je ne vois les objets qu’à travers un nuage :

Le jour le plus serein me semble un jour d’orage ;

Tout ce qui m’environne est pour moi sans appas ;

Et de toute ma joie, il ne mie reste, hélas!

Qu’un souvenir amer qui redouble ra peine.

O vous dont mon bonheur arma l’aveugle hame,

Cessez de vous livrer à des transports jaloux ;

Abélard ne vit plus n1 pour moi ni pour vous;

Ses malheurs ont du sort assouvi l'injustice

Ma flamme a fait son crime et causé son supplice;

Il se laissa toucher par mes faibles attraits,

Et, l’un et l’autre épris, nous vivions satisfaits,

Lorsque sur mon amant une main homicide

Osa, vil instrument d’une rage perfide…

Mais ici la pudeur et l’amour offensés

M’empêchent d’achever : mon trouble en dit assez A combien de revers étais-tu destinée,

Trop sensible Héloïse, épouse infortunée !

Le temps de ton époux a ralenti l'ardeur :

La glace de ses sens a passé dans son cœur;

A sa flamme légère un froid dégoût succède ;

L'ingrat te laisse en proie à l'ennui qui t'obsède ;

Et, las de sa conquête, il dédaigne aujourd'hui

Un cœur qui s'était mal défendu contre lui :

Il l'avait pris sans peine, il te le rend de même. Tu devais bien prévoir cette infortune extréme,

. Quand ta raison pouvait, certaine du succès,

De ton amour naissant arrêter les progrès :

Que te sert, à présent, sa tardive lumière ?

A Los feux, sans remords, livre-toi tout entière, Ame lâche! et, perdant à jamais tes plaisirs, Pour ces plaisirs encor forme de vains désirs.

Qu'ai-je dit? où m’emporte une ardeur criminelle ? Dans quel aveuglement, à ciel, me plonge-t-elle! Quoi! l'épouse d’un Dieu brûle pour un mortel?

Et j'ose l’avouer : tu m'y forces, cruel!

Fallait-il tout d’un coup par ta flamme inconstante Porter le désespoir dans le cœur d'une amante? Et ne devais-tu pas attendre que le temps

Eût pu briser des nœuds si chers et si puissants? Viens m’arracher du moins à ma propre faiblesse. Abélard, viens m'aider à vaincre ma tendresse,

Et de la piété me montrer les appas.

Mais non, fuis-moi plutôt, et ne m'écoute pas : Ta présence, fatale au repos de mon âme,

Au heu de la dompter, irriterait ma flamme;

Et sous l'excès d’un feu vainement combattu

de verrais à regret succomber ma vertu.

luis-moi, dis-je, il est temps qu'à mes Vœux asservie Je conserve à mon Dieu le reste de ma vie,

Oui, Seigneur, c'en est fait, je m'abandonne à toi :

Trop longtemps indocile et rebelle à ta loi,

Je ne veux m’appliquer désormais qu’à te plaire,

Et mourir, s’il se peut, sous ton joug salutaire. Daigne, du haut des cicux, sensible à mes remcrds,

De mon cœur pénitent protéger les efforts,

Éteindre en moi le feu d’une coupable flamme,

Et par un feu plus pur l’effacer de mon me.

Être éternel, toi seul mérites notre amour.

Contre un amant chéri je t'implore en ce jour ; Signale en ma faveur {a puissance céleste.

Je ne peux rien sans clle ; un obstacle funeste

Vient s'opposer sans cesse à mon juste dessein :? Mon feu mal étouffé se rallume en mon sein;

Malgré moi, de mes sens à toute heure il s'empare Je ne me conuais plus, je me perds, je m’égare,

Je frémis, je frissonne, et mon cœur déchiré Repousse en vain l'amour dont il est dévoré.

Quels combats! Quels tourments faut-il que je subisse ? Puis-je, sans expirer, souffrir un tel supplice ?.., Quel souvenir encor m'agite et me poursuit!

Au milieu des tombeaux, à l'ombre de la nuit, Méloïse, à genoux sous ces voûtes fatales,

Veillait à la lueur des lampes sépulcrales ;

Les flambeaux presque éteints dans ces lieux redoutés À peine répandaient leurs mourantes clartés ;

Du fond d’un monument une voix souterraine Semblait jusques à moi s'élever avec peine :

Viens, ma sœur, disait-elle, et descends près de moi ; Cet asile éternel est préparé pour toi :

Viens, Ô ma triste sœur ! brise un joug qui t’opprime. Comme toi, de l’amour je fus longtemps victime; J'ai tremblé, j'ai gémi, j'ai répandu des pleurs :

La mort a dans mon sein endormi mes douleurs. Ici, des malheureux on n'entend point les plaintes. La superstition y rougit de ses craintes ;

Lt l'Éternel pardonne aux cœurs infortunés

Que des cruels humains l’orgueil a condamnés.

Viens, il te tend les bras... son auguste clémence

Des mortels malheureux fut toujours l'espérance. Sensible à ces accents, je me rends, et mon cœur,

Clier Abélard, renonce à sa profane ardeur :

Dieu l'emporte sur moi dans mon âme soumise,

Seconde par tes vœux ma pieuse entreprise;

Et reçois, en cédant ton épouse à ton Dieu,

D'Uéloïse mourante un éternel adieu.

J'ÉLOISE.

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