‹ Lettres complètes d'Abélard et d'Héloïse, texte latin soigneusement revu, traduction nouvelle précédée d'une étude philosophique et littéraireChapitre 1 sur 98 · ET DE LEURS TRADUCTEURS · texte numérisé non relu

ET DE LEURS TRADUCTEURS

« Il n’est pas, ma chère cousine, » écrivait Bussy-Rabutin à Mne de Sévigné, le 12 août 1687, « que vous n’ayez oui parler d’Abélard et d’Héloïse ; maïs je ne crois pas que vous ayez jamais vu de traduction de leurs lettres; pour moi, je n’en connais point. Je me suis amusé à en traduire quelques-unes, qui m’ont donné beaucoup de plaisir. Je n’ai jamais vu un plus beau latin, surtout celui de la religieuse, ni plus d'amour ni d'esprit qu’elle en a. Si vous ne lui en trouvez pas, ma chère cousine, ce sera mal fait. Je vous prie que notre ami Corbinelli vous les lise en tiers avec la belle Comtesse, et je réglerai l'estime de mon amusement sur les sentiments que vous en aurez tous trois. » — « Nous croyons, la belle Comtesse et moi, » répondait Mme de Sévigné. six jours après, « que vous avez tout au moins donné de l'esprit à Héloïse, tant elle en a. Notre ami Corbinelli, qui connaît l'original, dit que non; mais que voire français à des délicatesses et des tours que le latin n’a pas; et sur sa parole, nous n’avons pas cru Île devoir apprendre, pour avoir plus de plaisir à cette lecture : car nous sommes pcrsuadés que rien n’est au-dessus de ce

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Îl INTRODUCTION

que vous écrivezi, » = On le voit, Mme de Sévigné avait été avertie par l’exquise justesse de son jugement : elle ne connaît pas le texte des lettres d'Héloïse et d’Abélard, et elle veut être indulgente à « l'amusement» du galant auteur de l'Histoire amoureuse des Gaules; maïs elle a senti que sa traduction est « au-dessus, » c’est-à-dire à côté de l'original, et elle demeure en défiance.

La traduction de Bussy-Rabutin est restée néanmoins, pendant plus d’un siècle?, le modèle de tous les imitateurs à la suite, prosateurs et poëtes5. On ne regardait même pas au latin, et c’est sur son français que les imaginations s’exerçaient à l’envi * Savait-on bien au juste qu’il existait des lettres originales d’Abélard et d’'Héloïse ? En 1723, dom Gervaise paraît comme étonné d’avoir retrouvé

. 1. Correspondance de Roger de Rabulin, comte de Bussy, édition L. Lalanne, Lettres n°* 2336, 2338.

2. Cette traduction a été insérée dans le Recueil de lettres, publiées après la

mort de Bussy (1693). Depuis, elle a été réimprimée RRÈD fois, la dernières en 1843, par E. Martineault, Paris, Garnier.

3. Histoire d'Héloïse et d’Abailard, avcc la lettre passionnée qu’elle lui écriz vil, traduile du lalin, in-19, à La Haye, 1687; rééditée en 1693, 1695, 1696, 4697, sous le même titre, en 1720, sous ce titre différent : Lettres d'Abailard et d’Héloïse, ou Amour et infortunes d’Abailard et Héloïse, en 1722, sous cet autre titre : Nouveau recueil contenant la vie, les amours, les infortunes, les lettres d’Abailard et d'Héloïse, etc. — Histoire des Amours el infortunes d'Abailard et d'Héloïse, par Dubois, La Haye, 1711, in-18. — Recueil de lettres galantes et amoureuses d'Abailard et d'Héloïse, Amsterdam, 1704, in-12, réimprimé à Anvers, 1720, à Amsterdam, 1725. — Lettres d'Héloise et d’Abailard mises en

vèrs français, par M. de Beauchamps ; réimprimées trois fois de 1714 à

1737, etc., etc.

4. « Je n'ai point suivi l’original latin, » dit M. de Beauchamps, dans la

Préface de sa première édition (1714), « les savants le trouvant mauvais; je leur dirai sans chercher à m'excuser, qu’en 1687, M. le comte de Bussy, et en 1695,

M. #*# ne s’y sont point assujettis et qu’ils s’en sont bien trouvés. Les Lettres

d'Héloïse et d'Abailard ne sont guère connues que de ceux qui les ont lues

dans ces auteurs. Les produire sous une autre idée, ce serait les défigurer, et je

ne sais si l’on serait bien reçu à le faire. Au reste, comme ces messieurs ont ‘suivi leur imagination, j’ai cru pouvoir suivre la mienne, La poésie donne en-

vore plus de liberté que Ja prose...

LE nr RE .

INTRODUCTION ll

‘le manuscrit édité deux siècles auparavant par d’Amboisei, et sa bonne fortune est publiquement traitée de déconc verte?. À peine rompu un moment par sa version, moins inexacte, sinon plus heureuse, le charme du roman reprend son empire. Après avoir disputé le terrain à la vérité, la fiction finit par en prendre décidément la place. Sous prétexte « d’embellir la réalité, * » le talent de Pope l’a dénaturée*; l’esprit de Colardeau achève de la fausserÿ, « Quand vous dites que les femmes ne savent ni décrire ni sentir l'amour même, » écrivait d'Alembert à Rousseau se «il faut que vous n’ayez jamais lu les lettres d’Héloïse, ou que vous ne les ayez lues que dans quelque poëte qui les

1. Les véritables lettres d'Héluise et d'Abailard, tirées d’un ancien manuscrit latin trouvé dans la bibliothèque de François «’Amboise, conseiller d'État; traduites par l’auteur de leur vie, avec des notes historiques et critiques très- : curieuses, 1729-23, 2 vol, in-12. Paris ; réimprimées en 1796 par Delaulnaye Paris. — D. Gervaise avait publié en 1720, /a vie de Pierre Abeillard, abbé de Sain!'-Gildas de Ruys, et celle d'ITéloise, son épouse; 2 vol. in-12.

2, « Le public est très-obligé au traducteur de ces Lettres de la découverte qu’il a faite, puisque tout le monde va présentement regarder toutes celles qui “ont eu cours, comme l'ouvrage de faiseurs de romans... » (Approbation de M. Richard, doyen des chanoines de l’Église FOR et collégiale de Sainte- Opportune, à Paris, censeur royal.)

3e Encyclopédie, art. Abailard.

4, On ne compte pas moins de huit traducteurs de l’Épître de Pope. —Voir Lettres et Épütres d’Abailard et d'Héloïse, traductions en vers par divers aÿteurs, 1774, 2 vol. in-12; = Abélard et Héloïse, avec un aperçu du douzième siècle, par F. A. Turlot, 4822; — Héloïse et Abailard, Lettres traduites du latin par le comte de Bussy-Rabutin, avec les imilations en vers par de © Beauchamp, Colardeau, Dorat, Mercier, Fleury, B..., Douxigné, Saurin, pré- ” cédées d’une nouvelle préface par E. Martineault. Paris, Garnier, 1843.

5. Voir, entre autres imitations, Le nouvel Abailard, par Rétif de la Bretonne, Paris, 1778, 4 vol. in-12; Le nouvel Abailard, ou Leltres de deux amants quine se sont jamais vus, 4 vol. in-12, en Suisse, 1779. — La parodie a fini par s'emparer elle-même du sujet : Histoire des Amours d’Abailard et d'Héloïse, en vers satiri-comi-burlesques. Cologne, 1724, in-12; Le nourel

Abailard ou lettres d'un singe, par Th. de Champignyÿ, 1763; etc.

6. D’Alembert, Œuvres philosophiques et littéraires. Lettre à J. J. Rousseau, titoyen de Gerève, au sujet de l'article Genève de l'Encyclopédie, Édit, Bastien, t, V, p. 310.

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