XLVI INTRODUCTION
avant de les transmettre. L'œuvre s’est ainsi composée toute seule, par le simple rapprochement des morceaux qui se faisaient suite naturellement. .
Est-ce à dire que ces morceaux n’aient subi aucune retouche, et que le manuscrit de Troyes, qui date d’un siècle après la mort d’Héloïse, nous les ait transmis tels qu’ils étaient sortis de $a main et de celle d’Abélard ? Comme celle des époques de décadence, comme celle de S. Augustin et de S. Jérôme, la langue d’Abélard et d'Héloïise, on le sait, n’est pas en rapport avec leur situation et leurs sentiments. Semé de traits brillants, maïs surabondarament nourri de textes, orné plutôt qu'élégant, parfois rude et grossier, toujours tendu et comme armé en guerre, cherchant sa force dans la dialectique, le style d'Abélard manque en général de naturel et de charme. Celui d’Héloïse, bien supérieur par la vigueur et le feu, présente d'étranges intermittences de froideur, partout où la controverse se glisse à la place de la passion, et Bayle n’a pas tort de dire que, si Bussy-Rabutin « se fût aussi bien connu en langue latine qu’en langue française, il n’eût pas : donné tant d’éloge à sa latinité, trop souvent pédantesque et subtile. » C’étaient les défauts propres à leur temps. Ces défauts n'ont-ils pas été aggravés dans la transcription des manuscrits ? Pour nous, c’est d’abord à cette marque que nous reconnaîtrions volontiers la trace du travail ‘des interpolateurs, surtout dans les lettres d’Héloïse. Evidemment les surcharges d’érudition, qui viennent tout d'un oup briser le mouvement des pages les plus entraînantes, accusent la'{lourde intervention d’une main étrangère. Qu’après cela, cette main ait en même temps introduit sertains liens, certains arrangements de composition régulière, il n’est pas déplacé de le croire. Maïs qu'importe ? Cet appareil de régularité trop savante n'est-il pas justement ce qu'on voudrait détacher des lettres d'Héloïse et d’A-
bélard, comme on détache la gangue du métal précieux? :
INTRODUCTION XLVIL
Non, ce ne sont point les interpolateurs ou les arrangeurs, quels qu'ils soient, qui ont fait vivre cette admirable correspondance; c’est assez pour leur honneur de n'avoir pas empêché qu’elle ait vécu. Ce qui l’a fait vivre, c’est ce qu’Héloïse y a déposé de son âme ; Abélard, de son grand esprit. Son originalité impérissable est dans le souffle de passion qui, à des degrés divers, l’anime d’un bout à l’autre et la remplit. E
Aussi est-elle demeurée un monument sans rivalcomme sans modèle ; elle a faitécole, en restant inimitable; on en a pris le nom et la forme, sans la faire oublier. Les plaintes exaltées de l'héroïne des Lettres portugaises, que la critique se plaît d'ordinaire à en rapprochert, ‘ses ap appels de tendresse ?,
d’une grâce souventtouchante assurément, maïs efféminée sl monotone, n’ont rien de commun avec les cris de souffrance, les murmures de contrainte, les efforts de soumission, d’Héloïse. C’est une âme qui s’exhale, a-t-on dit, de la religieuse portugaise ; Héloïse est un caractère. D'un autre côté, à ne prendre dans la Nouvelle Héloïse que la peinture des sentiments qui témoignent d'une idée d'emprunt, l’œuvre élevée par Rousseau aux « deux idoles de son cœur,
l'amour et l'amitié, » ne rappelle-t-elle pas trop souvent
le spirituel traité où Saint-Évremont décrit l'amour sans amour et l’amitié sans amitié? La beauté du langage la plus soutenue ne peut tenir lieu de la vérité des senti-
4, Leltres portugaises, nouvelle édition conforme à la première (Paris, CI. Barbin, 106%) Pañs, “bureau de la Bibliothèque choisie, 1853. — On sait que la religieuse qui a écrit ces lettres se nommait Marianne Alcoforada, et que le chevalier à qui elles sont adressées était le comte de Chamilly, « un gros et grand homme,» dit Saint-Simon, « le meilleur, le plus brave et ‘le plus rempli d'honneur“”mais si bête et si lourd, qu'on ne comprenait même pas qu’il eût quelques talents pour la guerre... » « À le voir, à l'entendre, » ajoute-t-il, «on n'aurait jamais pu se persuader qu’il eût inspiré un amour aussi démesuré que celui qui est lime de ces fameuses Lettres portugaises.… » |
2, « Brancas m'a adressé une lettre si excessivement tendre, » écrivait madame de Sévigné le 19 juillet 1671, « qu’elle récompense tout son passé : il me parle de son cœur à toutes les lignes; si je lui faisais réponse sur lé même ton, ce serait une Porlugaise. »
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ments. Faut-il l'ajouter ? mêler le souvenir d’Héloïse à une conception de roman, si nèble qu’elle soit, c’est, à nos yeux, une sorte de profanation. Dans l’histoire des passions humaines, il est des caractères empruntés à l’histoire ou créés par la poésie, que l'admiration a, pour ainsi dire, consacrés. Qui oserait jeter dans une intrigue vulgaire les noms d’Alceste, d'Iphigénie, d’Antigone, d'Andromaque, de Pauline ? C’est sur ces cimes inviolables que nous voudrions placer Héloïse. Parmi ses contemporains, les rois, les peuples, l’Ézlise même, la respectaient. À ce degré d’absolu sacrifice, en effet, et d'épuration généreuse, {ormé de cet incomparable mélange de passion et de raison, d’abandon et de force, l'amour n’est-il pas une des formes les plus nobles de la grandeur humaine, ne touche-t-il pas à la ver.u? |