INTRODUCTION XLV
la grandeur des époques analytiques et rêveuses comme le - moyen âge d’avoir, par ce travail de concenttation généreuse, pour ainsi dire, produit, sous la figure des Godefroy de Bouillon, des S. Louis, des Jeanne d'Arc, le type achevé des plus belles, des plus saintes passions ?
Et si ce n’est point par Abélard et par Héloïse que ces lettres ont été écrites, quel en est donc l’auteur? « Un ami, » dit Orelli, « un admirateur qui les aurait rédigées après leur mort, assez heureusement. » Certes, la rédaction est assez heureuse, en effet, et celui-là était un écrivain de génie, qui a pu concevoir et exprimer avec cette éloquence la passion d’Héloïse; il mériterait d’être connu comme un ancêtre des maîtres de notre art dramatique; il était digne de peindre l’âme des Émilie et des Hermione, des Pauline et des Phèdre. Plus ingénieuse, la conjecture de M. Lud. Lalanne est aussi plus plausible. Ce qui a éveillé les doutes de M. Lalanne, c’est le tour de certains - passages suspects à ses yeux d'’arrangement ; il se refuse. d’ailleurs à admettre « qu'Abélard ait gardé, dans sa vie errante et jusqu’à sa mort, les lettres d'Héloïse où respire une passion de nature à compromettre la réputation de sagesse et de sainteté qu’elle s'était acquise !;» et il. conclut en supposant qu'Héloïse avait conservé les minutes de ses propres lettres en même temps que celles d’Abélard, et que c’est elle qui les àa « arrangées » et disposées dans la suite, « en forme de composition régulière, » La supposition n’a rien que d’acceptable, et l’on aime à se figurer Héloïse relisant et remaniant cette correspondance si chère, C’est, à nos yeux, un trait de vérité de plus dans l’histoire de cette passion unique. Mais est-il besoin de recourir à tant de mystère ? Nul doute d’abord que la Lettre à un ami n’ait couru le monde: rien de plus simple, d’autre part, qu'Héloïse ait gardé précieusement toutes les réponses d’Abélard, et qu’elle ait pris copie des siennes,