EPISTOLA QUARTA
QUÆ EST RESCRIPTUM HELOISSÆ AD PETRUM
ARGUMENTUM
Plena planctibus et doloribus est epistola, Plangit enim Heloissa et suam, et monacharum suarum atque ipsius Abælardi miseram conditionem, accepta planctus occasione ex postrema præcedentis epistolæ parte, ubi de sua ex hac vita migratione meminit Abælardus. Multis utitur affectibus, quibus lectorem ad compassionem suarum et Abælardi movet, ut forte etiam lacrymas excutiat. Plangit et ipsius Abælardi plagam. Multam etiam de ipsis in corpore carnalibus desideriis inardescentibus, quæ aliquando cum ipso experta fuerat
extérieur de sa dévotion, et confesse que sa piété est plus feinte que sérieuse. Llle supplie Abélard de l’aider de ses prières, et elle repousse humblemént ses louanges.
A celui qui est tout pour elle après Jésus-Christ, celle gaie est toute à lui en Jésus-Christ.
Je m'étonne, Ô mon bien suprême, que dérogeant aux règles du style épistolaire et même à l’ordre naturel des choses, tu aies pris sur toi, dans le titre et la salutation de ta lettre, de mettre mon nom avant le tien, c'e:t-à-dire la femme avant l’homme, l'épouse avant le mari, la servante avant le maître, la religieuse avant le religieux et le prêtre, la dizconesse avant l’abbé. Il est, en effet, dans l’ordre et les convenances, lorsque nous écrivons à des supérieurs ou à des égaux, de placer leurs noms avant les nôtres ; et si l’on s'adresse à des inférieurs, l’ordre des noms doit suivre celui des dignités.
Une autre chose nous a élonnées et émues : ta lettre qui aurait dû nous apporter quelque consolation n’a fait qu’accroitre notre douleur, et tu as fait jaillir la source des larmes que tu devais essuyer. Qui d’entre nous, en effet, aurait pu,
Abælardo, conqueritur. Proinde exteriorem et apertam religionem suam non incongrue extenuat, ac illam simulationi potius quam pictati astribit; se Abælardi sui orationibus juvari postulat, atque suas laudes humiliter rejicit.
Unico suo post Christum unica sua in Christo.
Miror, unice meus, quod præter consuetudinem epistolarum, imo contra ipsum ordinem naturalem rerwm, in ipsa fronte salutationis epistolaris me tibi præponere præsumpsisti : feminam videlicet viro, uxorem marito, ancillam domino, monialem monacho et sacerdoti, diaconissam abbati. Rectus quippe ordo est et honestus, ut qui ad superiores vel ad pares scribunt, eorum quibus scribunt nomina suis anteponant. Sin autem ad inferiores, præcedunt scriptionis ordine qui præcedunt rerum dignitate. Illud etiam non parva admiratione suscepimus, quod quibns consolationis remedium afferre debuisti, desolationem auxisti; et quas mitigare debueras, excitasti lacrymas. Quæ enim nostrum
sans foudre en pleurs, entendre le passage de la fin de ta lettre où tu dis : « S'il arrive que le Seigneur me livre entre les mains de mes ennemis, et que mes ennemis, triomphants, me donnent la mort...» O mon bien-aimé, une telle pensée a-t-elle pu te venir à l'esprit, un tel langage sur les lèvres? Que jamais Dieu n'oublie à ce point ses humbles servantes, de les faire survivre à ta perte! Que jamais il ne nous laisse une vie qui serait plus insupportable que tous les genres de mort! C’est à toi qu’il appartient de célébrer nos obsèques, de recommander nos âmes à Dieu et de lui envoyer avant toi celles dont tu as fait son troupeau ; afin que tu n’aies plus sur elles aucun sujet de trouble et d'inquiétude, afin que tu nous suives avec d'autant plus de joie que tu seras plus rassuré sur notre salut.
Épargne-nous, je l'en supplie, à mon maître, épargne-nous de telles paroles qui mettent le comble au malheur de femmes déjà si malheureuses, et ne nous enlève pas, avant la mort, ce qui fait toute notre vie. À chaque jour suffit son mal, et ce jour fatal, tout enveloppé d’amertume, apportera assez de douleur à celle qu’il trouvera de ce monde. « À quoi bon, dit Sénèque, « aller au-devant des maux et perdre la vie avant la mort ? »
siccis oculis audire possit, quod circa finem epistolæ posuisti dicens : « Quod si
me Dominus in manus inimicorum tradiderit, ut me scilicet prævalentes interficiant, etc. » O charissime, quo id animo cogitasti, quo id ore dicere sustinuisti? Nunquam ancillulas suas adeo Deus obliviscatur, ut eas tibi superstites reservet. Nunquam nobis vitam ïilla concedat, quæ omni genere mortis sit gravior. Te nostras exequias celebrare, te nostras Deo animas convenit commendare, et quas Den aggregasti ad ipsum præmittere; ut nulla amplius de ipsis perturberis sollicitudine, et tanto lætior nos subsequaris, quanto securior de nostra salute jam fueris. Parce, obsecro, domine, parce hujusmodi dictis, quibus miseras miserrimas facias ; et ut ipsum, quodcunque vivimus, ne nobis auferas ante mortem. Sufficit diei malitia sua, et dies illa omnibus, quos inveniet, satis secum sollicitudinis afferet,omni amaritudine involuta. « Quid enim necesse est, inquit Seneca,- mala arcessere, et ante mortem vitam perdere?»
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Tu demandes, Ô mon bien suprême, si quelque accident met fin à ta vie loin de nous, tu demandes que nous fassions transporter ton corps à notre cimelière, afin que l'incessante présence de ton souvenir l’assure de notre part une plus abondante moisson de prières. Mais penses-tu donc que ton souvenir puisse jamais nous quitter? Sera-ce d’ailleurs le moment de prier, lorsque le bouleversement de notre âme nous aura ravi tout repos? lorsque notre âme aura perdu le sentiment de la raison, notre langue, l'usage de la parole? lorsque notre cœur en délire et s’'emportant contre Dieu lui-même, pour ainsi dire, bien loin de se résigner, sera moins disposé à l’apaiser par ses prières qu’à l'irriter par ses plaintes? Pleurer, voilà tout ce que nous pourrons faire dans notre infortune ; prier nous ne saurons : nous serons plus pressées de te suivre sans retard que de pourvoir à ta sépulture; nous serons bonnes à être enterrées nous-mêmes avec toi plutôt qu’à t’enterrer. En toi nous aurons perdu notre vie ; sans toi, nous ne pourrons plus vivre. Ah! puissions-nous ne pas vivre même jusque-là! La seule pensée de ta mort est déjà pour nous une sorte de mort; que sera-ce donc, si la réalité de cette mort nous trouve encore vivantes ? Non, Dieu ne permettra jamais que nous
Rogas, unice, ut quocunque casu nobis‘absens hanc vitam finieris, ad cimiterium nostrum corpus tuum adferri faciamus, ut orationum scilicet nostrarum ex assidua tui memoria ampliorem assequaris fructum. At vero quomodo memoriam tui a nobis labi posse suspicaris? aut quod orationi tempus tunc erit commodum, quando summa perturbatio nihil permittet quietumŸ? quum nec anima rationis sensum, nec lingua sermonis retinebit usum? quum mens insana jo ipsum, ut ita dicam, Deum magis irata quam pacata, non tam orationibus ipsum placabit quam querimoniis irritabit? Flere tunc miseris tantum vacabit, non orare licebit, et te magis subsequi quam sepelire maturandum erit, ut potius et nos consepeliendæ simus, quam sepelire possimus. Quæ quum inte nostram amiserimus vitam, vivere, te recedente, nequaquam poterimus. Atque utinam nec tunc usque possimus! Mortis tuæ mentio mors quædam nobis est. Ipsa autem mortis bujus veritas quid, si nos invenerit, futura est? Nunquam Deus annuat, nt hoc tibi debitum superstites persolvamus, ut hoc
te survivions pour Le rendre ce devoir, pour te prêter celle assistance que nous attendons de toi comme un dernier service. En cela, c’est à nous, et fasse le ciel qu’il en soit ainsi, c’est à nous de te précéder, non de te suivre. Ménage-nous donc, je t’en supplie, ménage du moins celle pour qui tu es tout : trêve de ces mots qui nous percent le cœur comme des glaives de mort et qui nous font une agonie plus douloureuse que la mort même.
Un cœur accablé par le chagrin ne saurait être calme, un esprit en proie à tous les troubles ne peut sincèrement s'occuper de Dieu. Je t’en conjure, ne nous empêche pas de remplir les saints devoirs auxquels tu nous as particulièrement consacrées. Lorsqu'un coup est inévitable, lorsqu'il doit apporter avec lui une douleur immense, il faut souhaiter qu’il soit soudain, et ne pas anticiper par d’inutiles craintes les tortures que nulle prévoyance humaine ne saurait détourner! C’est ce qu’un poëte a bien senti dans cette prière : « Que tes arrêts s’accomplissent soudain. Que l'esprit de l’homme ne puisse percer les ténébres de l’avenir! Laisse à nos alarmes l’espérance! »
Et cependant, toi perdu, quelle espérance me reste-t-il à
tibi patrocinio subveniamus, quod a te penitus expectamus. In hoc utinam te præcessuræ, non secuturæ! Parce itaque, obsecro, nobis, parce itaque unicæ saltem tuæ, hujusmodi scilicet supersedendo verbis, quibus tanquam gladiis mortis nostras transverberas animas, ut quod mortem prævenit ipsa morte gravius sit. Confectus mœrore animus quietus non est, nec Deo sincere potest vacare mens perturbationibns occupata. Noli, obsecro, divinum impedire servitinm, cui nos maxime mancipasti. O.une inevitabile, quod quum acciderit,
mærorem maximum secum inferet, ut subito veniat optandum est, ne timore
inutili diu ante cruciet, cui nulla succurri providentia potest. Quod et pose bene considerans Deum precatur dicens :
Sit subitum quodcunque paras, sit cæca futuri Mens hominum fati. Liceat sperare timenti,
Quid autem, te amisso, sperandum mihi superest? Aut quæ in hac peregrina-
moi? Quelle raison aurai-je de prolonger un pèlerinage où je n’ai de consolation que toi, où je n’ai d’autre bonheur que de savoir que tu vis, puisque tout autre plaisir de toi m’est interdit et qu’il ne m'est même pas permis de jouir de ta présence, qui parfois du moins pourrait me rendre à moi-même ?
Si ce n'était un blasphème, n’aurais-je pas le droit de m'écrier : «Grand Dieu, que vous m'êtes cruel en toutes choses! à clémence inclémente ! à fortune infortunée. » Oui la fortune a si bien épuisé contre moi tous les traits de ses efforts qu’il ne lui en reste plus pour frapper les autres ; elle a si bien vidé sur moi son carquois que nul n’a plus à redouter ses coups. Et si quelque flèche lui restait encore, où trouverait-elle en moi la place d’une nouvelle blessure ? Après tant de coups, la seule chose qu’elle ait à craindre, c’est que la mort ne mette un terme à tant de souffrances. Et bien qu’elle ne cesse pas de frapper, elle craint de voir arriver ce dernier moment qu’elle hâte. O malheureuse des malheureuses, infortunée des infortunées, faut-il que ton amour ne m’ait élevée entre toutes les femmes, que pour être précipitée de plus haut par un coup également douloureux et pour toi et pour moi! Plus grande en effet est l'élévation, plus lourde est la chute.
tione causa remanendi, ubi nullum nisi te remedium habeam, et nullum aliud in te nisi hoc ipsum quod vivis, omnibus de te mihi aliis voluptatibus interdictis, cui nec præsentia tua concessum est frui, ut qnandoque mihi reddi valeam ? O si fas sit dici: crudelem mihi per omnia Deum! o inclementem cle- . mentiam! o infortunatam fortunam! Quæ jam in me universi conaminis sui tela in tantum consumpsit, ut quibus in alios sæviat jam non habeat: Plenam in me pharetram exhausit, ut frustra jam alii bella ejus formident. Nec si ei adhuc telum aliquod superesset, locum in me vulneris inveniret. Unnm inter tot vulnera metuit, ne morte supplicia finiam; et quum interimere non cesset, interitum tamen quem accelerat timet. O me miserarum miserrimam! infelicium jinfelicissimam, quæ quanto universis in te feminis prælata sublimiorem obtinui gradum, tanto hine prostrata graviorem in te etin me pariter perpessa sum casum! Quanto quippe altior ascendentis gradus, tanto gravior corruentis casns. Quam mihi nobilium ac potentium feminarum’ fortuna unquam præ-
Parmi les femmes de noble race et de haut rang en est-il une dont le bonheur ait dépassé ou même égalé le mien? en est-il une qu'elle ait fait tomber plus bas et dans un tel abîme de douleurs? Quelle gloire elle m'a donnée en toi! en toi quel coup elle m’a porté! Elle a été violemment pour moi d’un excès à l’autre ; dans les biens comme dans les maux elle n’a gardé aucune mesure, C’est pour faire de moi la plus malheureuse des femmes qu’elle en avait d’abord fait la plus heureuse ; afin qu’en pensant à tout ce que j'ai perdu, les tortures de la douleur fussent égales à l'étendue de la perte, l’amertume des regrets égale à la jouissance de la possession, afin qu'aux enivrements de la volupté succédât l’accablement du suprême désespoir.
Et pour que l’outrage soulevät une indignation plus grande, tous les droits de l'équité ont été bouleversés contre nous. En effet, tandis que nous goûtions les délices d’un amour inquiet, ou, pour me servir d’un terme moins honnête, mais plus expressif, tandis que nous nous livrions à la fornication, la sévérité du ciel nous à épargnés; et c'est quand nous avons légitimé cet amour illégitime, quand nous avons couvert des voiles du mariage la honte de nos égarements, que la colère du Seigneur a
pounere potuit aut æquare? Quam denique adeo dejecit et dolore conficere potuit? Quam in te mihi gloriam contulit? Quam in te mihi ruinam intulit ? Quam mihi vehemens in utramque partem extitit, ut nec in bonis necin malis modum habuerit ? Quæ, ut me miserrimam omnium faceret, omnibns ante beatiorem effecerat, ut, quum tanta perdidi penssrem, tanto me majora consumerent lamenta, quanto me majora oppresserant damna; ettanto major amissorum succederet dolor, quanto major possessorum præcesserat amor et summæ volu-
“ptatis gaudia samma meæroris terminaret tristitia. Et, ut ex injuria major in-
dignatio surgeret, omnia in nobis æquitatis jura pariter sunt perversa. Dum enim solliciti amoris gaudiis frueremur, et, ut turpiore, sed expressiore vocabulo utar, fornicationi vacaremus, divina nobis severitas pepercit. Ut autem illicita licitis correximus, et honore conjugii turpitudinem fornicationis operuimus, ira Domini manum suam super nos vehementer aggravavit, et immacula-
rudeincnt appesanti sa main sur nous; et notre lit purifié n'a pas trouvé grâce devant celui qui en avait si longtemps toléré la souillure.
Pour des hommes surpris dans le plus coupable adultère, le supplice que tu as subi aurait été une peine assez grave. El ce que les autres méritent pour l’adultère, tu l'as encouru, toi, par le mariage qui te semblait une réparation de tous tes torts. Ce que les femmes adultères attirent à leurs complices, c’est ta
légitime épouse quite l’a attiré; et cela, non pas lorsque nous
nous livrions aux plaisirs d'autrefois, mais quand, déjà séparés momentanément, nous vivions dans la chasteté, toi à Paris, à la tête des écoles; et moi, selon tes ordres, à Argenteuil, dans la compagnie des religieuses ; quand nous nous étions ainsi séparés, afin de pouvoir nous livrer avec plus de zèle et de liberté, toi à la direction des écoles, moi à la prière et à la méditation des livres saints : c'est pendant que nous menions cette vie aussi sainte que pure, que tu as payé seul dans ton corps un péché qui nous était commun. Nous avions été deux pour la faute, tu as été seul pour le châtiment; tu étais le moins cou-
pable, et c’est toi qui as tout expié.
En effet, ne devais-tu pas avoir d'autant moins à craindre de
tum non pertulit torum, qui diu ante sustinuerat pollutum. Deprehensis in quovis adulterio viris hæc satis esset ad vindictam pœna quam pertulisti. Quod ex adulterio promerentur alii, id tu ex conjugio incurristi, per quod jam te omnibus satisfecisse confidebas injuriis. Quod fornicatoribus suis adulteræ, hoc propria uxor tibi contulit. Nec quum pristinis vacaremus voluptatibus, sed quum jam ad tempus segregati, castius viveremus, te quidem Parisius scholis præsidente, et me ad imperium tuum Argenteoli cum sanctimonialibns conversante, divisis itaque sic uobis adinvicem ut tu studiosius scholis, ego liberius orationi sive sacræ lectionis meditationi vacarem, et tanto nobis sanctius quanto castius degentibus, solus in corpore luisti quod duo pariter commiseramus. Solus in pœna fuisti, duo in culpa, et qui minus debueras, totum pertulisti. Quanto enim amplius te pro me humiliando satisfeceras, et me pariter et
la part de Dieu, comme de la part de ces traitres, que tu avais donné plus largement satisfaction en t’abaissant pour moi, en m'élevant moi et toute ma famille? Malheureuse que je suis, d’être venue au monde pour être la cause d’un si grand crime! Les femmes seront donc toujours le fléau des grands hommes! Voilà pourquoi il est écrit dans les Proverbes, afin qu'on se garde de la femme : « Maintenant, mon fils, écoute-moi, et sois attentif aux paroles de ma bouche. Que ton cœur ne se laisse pas entraîner dans les voies de la femme; ne t’égare pas dans ses sentiers; car elle en à renversé et fait tomber un grand nombre : les plus forts ont été tués par elle. Sa maison est le chemin des enfers, elle conduit aux abîimes de la mort. » Et dans l’Ecclésiaste : « J'ai considéré toute chose avec les yeux de mon âme, et j'ai trouvé la femme plus amère que la mort; elle est le filet du chasseur; son cœur est un piége, ses mains sont des chaînes : celui qui est agréable à Dieu lui échappera, mais le pécheur sera sa proie. » |
Dès l'origine du monde, la première femme a fait bannir l’homme du paradis terrestre ; et celle qui avait été créée par le Seigneur pour lui venir en aide a été l'instrument de sa perte. Ce puissant Nazaréen, cet homme du Seigneur dont un ange
totum genus meum sublimaveras, tanto te minus tam apud Deum quam apud illos proditores obnoxium pœnæ reddideras. O me miseram in tanti sceleris causa progenitam! O summam in viros summos et consuetam feminarum perniciem! Hinc de muliere cavenda scriptum est in Proverbiis : « Nunc ergo,
fili, audi me, et attende verbis oris mei. Ne abstrabatur in viis illius mens tua,
neque decipiaris semitis ejus. Multos enim vulneratos dejecit, et fortissimi quique interfecti sunt ab ea. Viæ inferi domus ejus penetrantes in interiora mortis. » Et in Ecclesiaste : « Lustravi universa animo meo, et inveni amariorem morte mulierem, quæ laqueus venatornm est, et sagena cor ejus. Vincula enim sunt manus ejus. Qui placet Deo effugiet eam. Qui autem peccaior : est capietur ab illa. » Prima statim mulier de paradiso virum captivavit, et quæ ei a Domino creata fuerat in auxilinm in summum ei conversa est exitium. Fortissimum illum Nazaræum Domini et angelo nuntiante conceptum
avait annoncé la naissance, c’est Dalila seule qui l’a vaincu ; c’est elle qui le livra à ses ennemis, le priva de la vueet le réduisit à un tel désespoir, qu'il finit par s’ensevelir lui-même sous les ruines du temple avec ses ennemis. Le sage des sages, Salomon, ce fut la femme à laquelle il s'était uni qui lui fit perdre | la raison et qui le précipita dans un tel excès de folie, que lui, que le Seigneur avait choisi pour bâlir son temple, de préférence à David, son père, qui pourtant était juste, il tomba dans l’idolâtrie et y resta plongé jusqu’à la fin de ses jours; infidèle au culte du vrai Dieu, dont il avait, par ses écrits, par ses discours, célébré la gloire et répandu les enseignements. Ce fut contre sa femme, qui l’excitait au blasphème, que Job, ce saint homme, eut à soutenir le dernier et le plus rude deS”Combats. Le malin tentateur savait bien, il avait maintes fois reconnu par l'expérience cette vérité, que les hommes ont toujours, dans leurs femmes, une cause de chute toute prête.
C’est lui enfin qui, étendant jusqu’à nous sa malice accoutumée, a perdu par le mariage celui qu'il n'avait pas perdu par la fornication ; il a fait le mal avec le bien, n'ayant pu faire le mal avec le mal.
Grâces à Dieu, du moins, s’il a pu faire servir ma passion à son
Dalila sola superavit, et eum inimicis proditum et oculis privatum ad hoc tandem dolor compulit, ut se pariter cum ruina hostium opprimeret. Sapientissimnum omnium, Salomsnem, sola quam sibi copulaverat mulier infatuavit,et in tantam compulit insaniam, ut eum quem ad ædificandum sibi Dominus templum elegerat, patre ejus David, qui justus fuerat, in hoc reprobato, ad idololatriam ipsa usque in finem vitæ dejiceret, ipso, quem tam verbis quam scriptis prædicabat atque docebat, divino cultu derelicto. Job sanctissimus in uxore novissimam atque gravissimam sustinuit pugnam, quæ eum ad maledicendum Deo stimulabat. Et callidissimns tentator hoc optime noverat, quod sæpius expertus fuerat, virorum videlicet ruinam in uxoribus esse facillimam. Qui denique etiam usque ad nos consnetam extendens malitiam, quem de fornicatione sternere non potuit, de conjugio tentavit; et bono male est usus, qui malo male uti non est permissus. Deo saltem super hoc gratias, quod me ille
œuvre de malice, il n’a pu-faire consentir mon cœur à la trahison comme les femmes dont j'ai cité l'exemple. Et cependant, bien que la pureté de mes intentions me justifie, bien que mon cœur n'ait point à répondre de l'accomplissement du crime, j'avais auparavant commis trop de péchés pour m’en croire tout à fait innocente. Oui, dès longtemps asservie aux attraits des voluptés de la chair, j’ai mérité alors ce que je subis aujourd’hui ; c'est le juste châtiment de mes fautes passées. Toute mauvaise fin est la conséquence d'un mauvais commencement. Et plaise à Dieu que je fasse de ce péché particulièrement une digne pénitence, une pénitence qui, par la longueur de l’expiation, balance, sil est possible, le cruel châtiment qui l’a été infligé; plaise au ciel que ce que tu as souffert un moment dans ta ohair, je le souffre, moi, comme il est juste, par la contrition de mon âme, pendant toute la vie, et qu'ainsi je t'offre à toi, sinon à Dieu. une espèce de satisfaction. |
S'il faut, en effet, mettre à nu toute la faiblesse de rmon misérable cœur, je ne trouve pas en moi un repentir capable d'apaiser Dieu; je ne puis me retenir d’accuser son impitoyable cruauté au sujet de l’outrage qui t'a été infligé, et je ne fais que l'of-
ut supra positas feminas in culpam ex consensu non traxit, quam tamen in causam commissæ malitiæ ex affectu convertit. Sed et si purget animum meum inuocentia, nec hujus reatum sceleris consensus incurrat; peccata tamen multa præcesserunt, quæ me penitus immunem ab hujus reatu sceleris esse non sinunt. Quod videlicet diu ante carnalium illecebrarum voluptatibns serviens, ipsa tunc merui quod nune plector, et præcedentinm in me peccatorum sequentia merito facta sunt pœna. Etiam malis initiis perversus imputandus est exitus. Atque utinam hujus præcipue commissi dignam agere valeam pœunitentiam, ut pœnæ illi tuæ vulneris illati ex longa saltem pœnitentiæ contritione vicem quoquo modo recompensare queam; et quod tn ad horam in corpore pertulisti, ego in omni vita, ut justurm est, in contritione mentis suscipiam, et hoc tibi saltem modo, si non Deo, satisfaciam. Si enim vere miserrimi mei animi profitear infirmitatem, qua pœnitentia Deum placare valeam non invenio, quem super hac semper injuria summæ crudelitatis arguo;
Carl
fenser par mes murmures rebelles à.ses décrets, bien loin de chercher par la pénitence à apaiser sa colère. Peut-on dire, en effet, qu’on fait pénitence, quel que soit le traitement infligé au corps, alors que l’âme conserve encore l’idée de pécher et brûle des mêmes passions qu’autrefois? Il est aisé, sans doute, de confesser ses fautes et de s’en accuser, et même de soumettre son corps à des macérations extérieures; mais ce qui est difficile, c'est d’arracher son âme aux désirs des plus douces voluptés. Voilà pourquoi le saint homme Job, après avoir dit avec raison : « Je lancerai mes paroles contre moi-même,» — c’est-à-dire, je délierai ma langue et j’ouvrirai ma bouche par la confession pour m'accuser de mes péchés, — ajoutait aussitôt : « Je parlerai dans l’amertume de mon âme. » Et saint Grégoire, rapportant ce pas-
sage, dit : « Il y en à qui confessent leurs péchés à haute voix,
qui pourtant dans leur confession ne savent pas gémir, et qui disent en riant ce qu’ils devraient dire avec des sanglots. …. Il ne suffit donc pas d’avouer ses fautes en les détestant, il faut de plus les détester dans l’amertume de son âme, afin que cette amertume elle-même soit la punition des fautes qu’accuse la langue conduite par l'esprit. »
et ejus dispensationi contraria, magis eum ex indignatione offendo, quam ex pœnitentiæ satisfactiore mitigo. Quomodo etiam pœnitentia peccatorum dicitur, quantacunque sit corporis afflictio, si mens adhuc ipsam peccandi retinet voluntatem, et prislinis æstuat desideriis ? Facile quidem est quemlibet confitendo peccata seipsum accusare, aut etiam in exteriori satisfactione corpus affligere ; difficillimum vero est a desideriis maximarum voluptatum avellere animum. Unde et merito sanctus Job quum præmisisset : « Dimittam adversum me eloquium meuumn, » id est laxabo linguam, et aperiam os per confessionem in peccatorum meorum accusationem, statim adjunxit : e Loquar in amaritudine animæ meæ. » Quod beatus exponens Gregorius : « Sunt, inquit, nonnulli, qui apertis vocibus culpas fatentur, sed tamen in confessione gemere nesciunt et lugenda gaudentes dicunt .... Unde qui culpas suas detestans loquitur, restat, necesse est, ut has in amaritudine animæ loquatur, ut hæc ipsa amaritudo puniat quidquid lingua per mentis judicium accusat.» Sed hæcquidem amaritudo
eè
Mais celte amertume du vrai repeutir est bien rare, et saint Ambroise en fait la remarque. « J'ai trouvé, dit-il, plus de cœurs qui ont conservé leur innocence que de cœurs qui ont fait pénitence. » Quant à moi, ces voluptés de l'amour que nous avons goûlées ensemble m'ont été si douces, que le souvenir ne peut m'en déplaire ni même s’effacer de ma mémoire. De quelque côté que je me tourne, elles se présentent, elles s'imposent à mes regards avec les désirs qu'elles réveillent; leurs trompeuses images n’épargnent même pas mon sommeil. Il n’est pas jusqu’à la solennité de la messe, là où la prière doit être plus pure que partout ailleurs, pendant laquelle les licencieux tableaux de ces voluptés ne s'emparent si bien de ce misérable cœur, que je suis plus occupée de leurs turpitudes que de la prière. Je devrais gémir des fautes que j'ai commises, et je soupire après célles que je ne puis plus commettre. |
Ce n'est pas seulement ce que nous avons fait, ce sont les heures, ce sont les lieux témoins de ce que nous avons fait, qui sont si profondément gravés dans mon cœur avec ton image, que je me retrouve avec toi dans les mêmes lieux, aux mêmes heures, faisant les mêmes choses : même en dormant, je ne trouve point le repos. Parfois les mouvements de mon corps trahissent les
veræ pœnitentiæ quam rara sit beatns diligenter attendens Ambrosiuns : « Facilius, inquit, inveni qui innocentiam servaverunt, quam qui pœnitentiam egerunt. » In tantum vero illæ, quas paritér exereuimus, amantinm voluptates dulces mihi fuerunt, ut nec displicere mihi, nec vix a memoria labi possint. Quocunque loco me vertam, semper se oculis meis cum suis ingerunt desideriis. Nec etiam dormienti suis illusionibus parcunt. Inter ipsa missarum solemaia, ubi purior esse debet oratio, obscena earum voluptatum phantasimata ita
sibi penitus miserrimam captivant animam, ut turpitudinibns illis magis quam
orationi vacem. Quæ quum ingemiscere debeam de commissis, suspiro potins de amissis. Nec solum quæ egimus, sed loca pariter et tempora in quibus hæc egimus, ita tecum nostro infixa sunt anino, ut in ipsis omnia tecnin agam, nec dormiens etiam ab his quiescam. Nonnunquam et ipso motu corporis animi
pensées de mon âme, des mots m'échappent que je n'ai pu retenir. Ah! je suis vraiment malheureuse, et elle est bien faite pour moi cette plainte d’une âme gémissante : « Infortuné que je suis, qui me délivrera de ce corps déjà mort? » Plût au ciel que je pusse ajouter avec vérité ce qui suit : « c’est la grâce de Dieu, par Jésus-Christ, notre Seigneur! » Cette grâce, à mon bienaimé, t'est venue à toi, sans que tu la demandes : une seule plaie de ton corps, en apaisant en toi ces aiguillons du désir, a guéri toutes les plaies de ton âme; et tandis que Dieu semblait te traiter avec rigueur, il se montrait, en réalité, secourable : tel le bon médecin qui ne craint pas de faire souffrir son malade pour assurer sa guérison. Chez moi, au contraire, les feux d'une jeunesse ardente au plaisir et l'épreuve que j'ai faite des plus douces voluptés enflamment ces aïiguillons de la chair ; et les assauts sont d'autant plus pressants que plus faible est la nature qu'ils attaquent. |
On vante ma chasteté : c’est qu’on ne connaît pas mon hypocrisie. On porte au compte de la vertu la pureté de la chair; mais la vertu, c'est l'affaire de l’âme, non du corps. Je suis glorifiée parmi les hommes, mais je n’ai aucun mérite devant Dieu qui
mei cogitationes deprehenduntur, nec a verbis temperant improvisis. O vere me miseram, ef illa conquestioue ingemiscentis animæ dignissimam : « {nfelix ego homo! quis me liberabit de corpore mortis hujus? » Utinam et quod sequitur veraciter addere queam! « Gratia Dei per Jesum Gbristum Dominum nostrum, » Hæc te gratia, charissime, prævenit, et ab his tibi stimulis una corporis plaga medendo multas in anima sanavit, et in quo tibi amplius adversari Deus creditur, propitior invenitur : more quidem fidelissimi medici, qui non parcit dolori, ut consulat saluti. Hos autem in me stimulos carnis, hæc incentiva libidinis ipse juvenilis fervor ætatis, et jucundissimarum experientia voluptatum, plurimum accendant, et tanto amplius sua me impugnatione opprimunt, quanto infirmior est natura quam oppugnant. Gastam me prædicant, qui non deprehenderunt hypocritam. Munditiam carnis conferunt in virtutem, quum non Sit corporis, sed animi virtus, Aliquid laudis apnd homines habens, nibil apnd Deum mereor, qui cordis et renum probator est, et in abscondito
sonde les cœurs et les reins, et qui voit ce que l’on cache. On loue ma religion dans un temps où la religion n’est plus en grande partie qu’hypocrisie, où, pour être exaltée, il suffit de ne point heurter les préjugés.
Il se peut, sans doute, qu'il yait quelque mérite, même aux yeux de Dieu, à ne point scandaliser l’Église par de mauvais exemples, quelles que soient d’ailleurs les intentions, et à ne point donner aux infidèles le prétexte de blasphémer le nom du Seigneur, aux libertins l’occasion de diffamer l'ordre auquel on a fait vœu d’appartenir. Cela même jusqu’à un certain point est un don de la grâce divine qui a pour effet d'inspirer la pensée non-seulement de faire le bien, mais aussi de s'abstenir du mal. Mais en vain fait-on le premier pas, s’il n’est suivi du second, ainsi qu'il est écrit; « Éloigne-toi du mal et fais le bien »; en vain même, pratiquerait-on ces deux préceptes, si ce n'est pas l'amour de Dieu qui vous conduit.
Or, dans tous les états de ma vie, Dieu le sait, jusqu'ici j'ai toujours eu plus de peur de t'offenser que de l’offenser lui-même; et c’est à toi bien plus qu’à lui-même que j'ai le désir de plaire : c'est un mot de toi qui m'a fait prendre l’habit monastique, et. non la vocation divine. Vois quelle vie infortunée, quelle vie
videt. Religiosa hoc tempore judicor, in quo jam parva pars religionis non est hypocrisis; ubi ille maximis extollitur laudibus, qui humanum non offendit judicium. Et hoc fortassis aliquo modo laudabile, et Deo acceptabile quoquo modo videtur, si quis videlicet exterioris operis exemplo quacunque intentione non sit Ecclesiæ scandalo, nec jam per ipsum apud infideles nomen Domini blasphemetur, nec apud carnales professionis suæ ordo infametur. Atque hoc quoque nonnullum est divinæ gratiæ donum, et cujus videlicet munere venit non solum bona facere, sed etiam a malis abstinere. Scd frustra istud præcedit, ubi illud non succedit, sicut scriptum est : « Declina à malo; et fac bonum. »
. Et frustra utrumque geritur quod amore Dei non agitur. In omni äntem (Deus
seit) vitæ meæ statu, te magis adhuc offendere quam Deum vereor : tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio. Vide quam infelicem, et omnibus miserabiliorem ducam
misérable entre toutes que la mienne, si tout cela est perdu pour moi, pour moi qui ne dois en recevoir ailleurs aucune récompense. Ma dissimulation, sans doute, t'a longtemps trompé comme tout le monde; tu as attribué à un sentiment de piété ce qui n'était qu'hypocrisie. Et voilà pourquoi tu te recommandes particulièrement à nos prières, pourquoi tu réclames de moi ce que j'attends de toi. Ah! je t'en conjure, n'aie pas de moi une opinion si haute : il m'est trop nécessaire que tu ne cesses point de me prêter l’aide de tes prières. Garde-toi de penser que je sois guérie : je ne puis me passer du secours de tes soins. Garde-toi de me croire au-dessus de tout besoin; il y aurait danger à me faire attendre une assistance indispensable à ma misère. Garde-toi de m'estimer si forle : Je pourrais tomber avant que ta main ne vint me soutenir. La flatterie a causé la perte de bien des âmes, en leur enlevant l'appui qui leur était indispensable. Le Seigneur nous crie par la bouche d’Isaie : « O mon peuple, ceux qui t’exaltent te trompent et t'égarent ; » et par la bouche d’Ézéchiel : « Malheur à vous qui placez des coussins sous les coudes et des oreillers sous la tête du monde pour abuser les âmes! » Tandis qu’il est dit par Salomon : « Les paroles des sages sont comme des aiguillons,
vitam, si tanta hic frustra sustineo et nihil habitura remunerationis in fnturo. Diu te, sicut multos, simulatio mea fefellit, ut religioni depatares hypocrisim : et ideo nostris te maxime commendans orationibus, quod a te expecto, a me postulas. Noli, obsecro, de me tanta præsumere, ne mihi cesses orando subvyenire. Noli æstimare sanam, ne medicaminis subtrahas gratiam. Noli non egentem credere, ne differas ih necessitate subvenire. Noli valetudinem putare, ne orius corrnan, quam sustentes labentem. Multis ficta sui laus nocuit, et præsidium quo indigebant abstalit. Per Isaiam Dominus clamat: « Popule meus, qui te heatificant ipsi te decipiunt, et viam gressuum tuorum dissipant. » Et per Ezechielem : « Væ quæ consuitis, inquit, pulvillos sub omni cubitu manus, et cervicalia sub capite.ætatis universæ ad decipiendas animas ! » Et contra autem per Salomonem dicitur : « Verba sapientum quasi stimuli, et quasi
comme des clous enfoncés profondément, qui ne savent pas effleurer une plaie, mais qui la déchirent. »
Trève donc, je t'en prie, à tes éloges, si tu ne veux encourir le honteux reproche adressé aux artisans de flatterie et de mensonge. Ou si tu crois qu'il y ait en moi quelque chose de bon, prends garde que tes éloges ne le fassent évanouir au souffle de la vanité. Il n’est point de médecin habile en son. art qui, aux symptômes extérieurs, ne reconnaisse le mal du dedans. Et tout ce qui est commun aux réprouvés et aux élus est sans mérite aux yeux de Dieu. Or, telles sont les pratiques extérieures, auxquelles les saints ne se conforment jamais avec autant de zèle que les hypocrites. |
«Le cœur de l’homme est mauvais et insondable; qui le connaîtra? » — «Il y a des voies de l’homme qui paraissent droites et qui aboutissent à la mort.»—«Le jugement de l'homme est téméraire dans les choses dont l’examen est réservé à Dieu seul. » — C'est pourquoi il est écrit : «Vous ne louerez pas un homme pendant sa vie. » Cela veut dire qu'il ne faut pas louer un homme, de peur que, tandis que vous le louez, il ne soit déjà plus louable.
L'éloge venant de toi est d'autant plus dangereux pour moi qu’il
clavi in altum defixi, qui videlicet vulnera nescinnt palpare, sed pnngere. » Quiesce, obsecro, a lande mea, ne turpem adulationis notam et mendacii crimen incurras, aut si quod in me suspicaris bonnm, ipsum laudatum vanitatis aura ventilet. Nemo medicinæ peritus interiorem morbum ex exterioris habitus inspectiune dijudicat. Nulla quidquid meriti apud Denm obtinent, quæ reprobis æqne nt electis communia sunt. Hæc antem ea sant, quæ exterius aguntur, quæ nulli sanctorum tam studiose peragunt, quantum hypocritæ. « Pravum est cor hominis, et inserutabile etiam : quis cognoscet illud? » Et : « Sunt viæ hominis quæ videntur rectæ : novissima autem illius deducunt ad mortem. » « Temerarium estin eo judicium hominis, quod divino tantnm reservatur examini. » Unde et scriptum est : « Ne landaveris hominem in vita. » Ne tunc videlicet hominem landes, dum laudando facere non laudabilem potes. Tanto autem mihi tua laus in me periculosior est, quanto gratior : et tanto amplius
m'est plus doux : il me séduit, il m’enivre d'autant plus que j'ai un plus grand désir de te plaire en toute chose. Aïe toujours plus de crainte que de confiance en ce qui me touche, je t'en supplie, afin que ta sollicitude soit toujours prête à me venir en aide. Et c'est aujourd'hui surtout qu'il faut craindre, puisque mon incontinence ne peut plus trouver de remède en toi.
Je ne veux pas que, pour m'exhorter à la vertu et pour m'exciter au combat, tu dises : « C’est le malheur qui met le sceau à la vertu, » et : «Celui-là ne sera pas couronné qui n’aura pas combattu jusqu’au bout. » Je ne cherche point la couronne de la victoire, ce m'est assez d'éviter le péril. Il est plus sûr de fuir le danger que d'engager la bataille. Dans quelque coin du ciel que Dieu me donne une place, il aura fait assez pour moi. Là, personne ne portera envie à personne, chacun se contentera de sa part.
Pour donner, moi aussi, à mes conseils l'appui d’une autorité, écoutons saint Jérôme. « J’avoue ma faiblesse, dit-il, je ne veux pas combattre dans l'espérance de remporter la victoire, de peur de la perdre. » Faut-il abandonner le certain pour
suivre l’incertain ?
ea capior et delector, quanto amplius tibi per omnia placere studeo. Time, obsecro, semper de me potins quam confidas, ut tua semper sollicitudine adjuver. Nunc vero præcipue timendum est, ubi nullum incontinentiæ meæ superest in te remedium. Nolo me ad virtutem exhortans, et ad pugnam proVocans, dicas : « Nam virtus in irfirmitate perficitur, » et : « Non coronabitur risi qui legitime certaverit. » Non quæro coronam victoriæ : satis est mihi periculum evitare. Tutius evitatnr periculum, quam committitur bellum. Quocunque me angulo cœli Deus collocet, satis mihi faciet. Nullus ibi cuiquam invidebit, quum singulis quod habebunt suffecerit. Gui quidem consilio nostro ut ex auctoritate quoque robur adjungam, beatum audiamus Hieronymum: e Fateor imbecillitatem meam, nolo spe victoriæ pugnare, ne perdam aliquando victo: riam. » Quid necesse est certa dimittere, et incerta seclari ?
SOMMAIRE
A bélard répond adroitement à la dernière lettre d'Héloïse qu’il divise |
en quatre points : sur chaque point, il déduit ses raisons, moins préoccupé de se défendre lui-même que d'éclairer Héloïse, de l’encourager, de la consoler. En premier lieu, il indique le motif qui, dans sa lettre, lui a fait mettre le nom d’Héloïse avant le sien. En second lieu, il proteste que, s’il a parlé de ses divers malheurs et des dangers qui le menacent de mort, c’est qu’elle l’avait elle-même adjuré de le faire. Troisièmement, il l’approuve de dédaigner les louanges, pourvu que ce dédain soit sincère et qu’il ne s’y mêle aucun désir d'appeler l'éloge. Quatrièmement, il s'étend fort au long sur les circonstances qui leur ont fait à l’un et à l’autre embrasser la vie monastique. Quant à la blessure infligée à son corps, et qu’elle déplore, il en atténue l'importance, il déclare qu’elle est