‹ Lettres complètes d'Abélard et d'Héloïse, texte latin soigneusement revu, traduction nouvelle précédée d'une étude philosophique et littéraireChapitre 59 sur 98 · MAGISTRI PETRI ABÆLARDI SOLUTIONIBUS · texte numérisé non relu

MAGISTRI PETRI ABÆLARDI SOLUTIONIBUS

EPISTOLA HELOISSÆ AD ABÆLARDUM

Beatns Hieronymus sanctæ Marcellæ studium quo tota fervebat circa quæstiones sacrarum litterarum maxime commendans, ac vehementer approbans, quantis eam super hoc præconiis laudnm extulerit, vestra melius prudentia, quam mea simplicitas novit. De qua, quum in epistolam Pauli ad Galatas commentarios scriberet, ita in primo meminit libro : « scio quidem ardorem

ardeur, sa foi, le feu qui la dévore, son ambition de s'élever au-dessus de son sexe, d'effacer les hommes, de les gourmander, de faire retentir le tambour des saintes Écritures, de franchir la mer Rouge du siècle. Anciennement, du temps que j'étais à Rome, jamais elle ne m'aperçut sans accourir pour me faire quelques questions sur les Écritures. Et elle ne prenait pas toute réponse comme bonne, àla manière des pythagoriciens; l’autorité ne prévalait pas auprès d'elle sans raisons préalables ; elle examinait tout, se rendait compte de chaque chose avec beaucoup de pénétration et de finesse, si bien que je sentais en elle moins un disciple qu’un juge. » Et il avait reconnu qu’elle avait, par cette application, tant profité, qu'il la donnait comme maîtresse à tous ceux qui brûülaient de la même ardeur d'étude. C’est ainsi que, dans une lettre à la vierge Principia, entre autres conseils, il lui dit : « vous avez, pour l'étude des saintes Écritures, pour la chasteté du corps et de l’âme, d'excellents modèles en Marcelle et Asella : l’une vous conduira par des prairies verdoyantes et à travers les parterres de fleurs des livres divins, à celui qui dit dans le Cantique : « je suis la fleur des champs et le lis des vallées; » l’autre, fleur du Seigneur elle-même,

ejus, scio fidem, quam flammam habeat in pectore, superare sexum, oblivisci homines et divinorum voluminum tympano concrepare, Rubrum hoc sæculi pelagus transfretare. Gerte quum Romæ essem, nunquam tam festina me vidit, ut de Scripturis aliquid interrogaret. Neque vero, more pythagorico, quidquid responderem rectum putabat, nec sine ratione præjudicata apud eam valebat auctoritass sed examinabat omnia, et sagaci mente universa pensabat, ut me sentirem non tam discipulam habere quam judicem. » Ex quo utique studio in tantum eam profecisse noverat, ut ipsam cæteris eodem studio discendi ferventibus magistram præponeret. Unde et ad Principiam virginem scribens, inter cætera sic meminit documenta : « habes ibi in studio Scripturarum et in sanctimonia mentis et corporis Marcellam et Asellam ; quarum altera te per prata virentia et varios divinorum voluminum flores ducat ad eum, qui dicit in cantico : « ego flos campi, et lilium convallium ; » altera

méritera d'entendre avec vous : « comme le lis au milieu des épines, ainsi ma fille bien-aimée est au milieu de mes filles... »

Pourquui tout cela, maître cher à tant de cœurs, mais à nul plus qu’au nôtre? Ce n'est pas une leçon, c'es un avertissement. Je veux te rappeler ce que tu as promis, et t'inviter à payer ta dette. Tu as réuni dans un temple à toi les servantes du Christ, tes filles spirituelles, tu les as soumises au joug du Seigneur ; tu as pris l'habitude de nous exhorter à nous appliquer à l’intelligence de la parole divine, à nous livrer à la lecture des saints livres; tu nous as recommandé l'étude des Écritures, disant qu’elles étaient comme le miroir de l’âme, où chacun pouvait juger de sa laideur ou de sa beauté; aucune épouse du Christ, à t’entendre, ne doit négliger ce miroir, pour plaire à celui auquel elle s’est donnée. A ces exhortations, tu ajoutais que lire l’Écriture, sans en bien pénétrer le sens, c'était mettre un miroir sous les yeux d’un aveugle. Sensibles à ces avis pressants, et en cela comme en tout le reste faisant de notre mieux pour accomplir envers toi les devoirs de l’obéissance, nous avons été saisies, nos sœurs et moi, de cet ardent amour des

psa flos Domini tecum mereatur audire : « nt lilium in medio spinarum, sic proxima mea in medio filiarum, » Quorsum autem ista, dilecte multis, sed di lectissime nobis? Non sunt hæc documenta, sed monita : ut ex his quid debeas recorderis, et debitum solvere non pigriteris. Ancillas Ghristi, ac spiritales filias tuas in oratorio proprio congregasti, ac divino mancipasti obsequio; divinis nos intendere verbis, ac sacris lectionibus operam dare, plurimum semper exhortari consuevisti. Quibus sæpius in tantum Scripturæ sacræ doctrinam comimendasti, ut eam animæ speculum dicens, quo decor ejus vel deformitas cognoscatur, nullam Ghristi sponsam hoc carere speculo permittebas, si ei, cui se devoverit, placere studuerit. Addebas insuper, ad exhortationem nostram, ipsam Scripturæ lectionem non intellectam, esse quasi speculum oculis non videntis appositnm. Quibus quidem monitis tam ego quam sorores nostræ plurimum incitatæ, tuam in hoc quoque quoad possumus implentes obedientiam, dum haic operam stndio damus, eo videlicet amore litterarnm correptæ, de

lettres dont le docteur que je cite a dit.: « aime la science des Écritures, ct tu n’aimeras pas les vices de la chair. » Mais, troublées dans cette étude par un grand nombre de difficultés, notre zèle s'est ralenti. Les obscurités que nous rencontrons dans l'intclligence des saintes Écritures nous en détachent, sentant que notre peine est stérile. Nous venons donc, comme des disciples à leur maître, comme des filles à leur père, t'adresser quelques petites questions, et nous te demandons en suppliant, nous te supplions en demandant de ne pas dédaigner de t'appliquer à les résoudre, toi sur les avis, sur l’ordre duquel nous les avons abordées. Nous ne suivrons pas dans l’énumération de ces questions l’ordre des Écritures : nous en poserons les termes et nous en solliciterons la solution, au jour le jour, comme elles viendront.

Pourquoi le Seigneur, dans l'Évangile de saint Jean sur l'Esprit saint qu’il allait envoyer sur la terre, fait-il cette promesse : « et, lorsqu'il sera venu, il accusera le monde au sujet du péché, de la justice, du jugement; au sujet du péché, parce qu'ils

quo prædictus doctor quodam loco meminit : « ama scientiam Scripturarnm, et carnis vitia non amabis, » multis quæstionibus perturbatæ, pigriores effcimur in lecticne; et quod in sacris verbis magis ignoramus, minus diligere cogimur, dum infructuosum laborem sentimus, cui operam damus. Proinde quæstiunculas quasdam discipulæ doctori, filis patri des'inantes, supplicando rogamus, rogando supplicamus, quatenus his solvendis intendere non dedigneris, cujus hortatu, immo et jussu, hoc præcipue studium aggressæ sumus. Ïn quibus profecto quæstionibus, nequaquam ordinem Scripturæ tenentes, pront quotidie nobis occurrunt, eas ponimus et solvendas dirigimns,

PROBLEMA HELOISSÆ 1!

Quid est quod Dominus in Evangelio Joannis de Spiritu, quem missurus erat, promittit dicens : « Et quum venerit ille, arguet mundum de peccato, et de justitia, et de judicio : de peccato quidem, quia non crediderunt in me; de

n'ont pas cru en moi; au sujet de la justice, parce que je vais à mon Père et que vous ne me verrez plus; au sujet du jugement, parce que j'ai été jugé comme roi de ce monde? »

Réponse d’Abélard.

Il accusera, par les apôtres qu’il‘remplira de son esprit, non pas une partie du monde, mais le monde entier, au sujet du péché demeurant chez les hommes, et retenu par eux parce qu'ils n'ont pas cru en moi. Il les accusera, au sujet de la justice, c'est-à-dire de la justice que je suis venu leur offrir, qu'ils n’ont pas su prendre pendant que j'étais sur terre, mais qu'ils ne peuvent plus rappeler, et qu'ils ne reverront plus aujourd’hui que je vais vers mon Père. Il les accusera au sujet du jugement, c'est-à-dire du péché dans lequel ils étaient précédemment plongés, et de cette justice au nom de laquelle ils approuvent ou condamnent les actes plutôt que les intentions, et jugent les mérites moins,par la pensée que par l'exécution, à l'exemple des Juifs qui ne condamnent aucune résolution, quelle qu’elle soit, qui n’a pas été réalisée, Ce qui fait dire à l'Apôlre, dans son

justitia vero, quia ad Patrem vado, et jam non videbitis me; de judicio autem, quia princeps mundi hnjus judicatns? »

Solutio Abælardi.

Arguet per apostolos, quos replebit, non unam partem mundi, sed totum, de peccato scilicet perseverante vel retento ab hominibus, propter hoc, quia non crediderunt in me. Arguet de justitia, scilicet per meipsum præsentem oblata, et non suscepta tunc quum præsens essem, quem jam recuperare non possunt euntem ad Patrem, et jam ultra hic non videndum. De judicio scilicet præcedentium, in quo erant, hoc est peccati sive justitiæ : cum ea videlicet quæ reos vel justos faciunt in operibus magis quam in intentione constituant, et merita non tam secundum animum, qnam secundum operationem dijudicent, sicut maxime Judæi faciunt, neminem arbitrantes damnari, quidquid velit, dummodo illud opere non compleat. Unde et Apostolns ad Roma.os : « Israel, in-

épitre aux Romains : « Israël, en suivant la loi de la justice, n'est pas arrivé à la loi de justice. » Pourquoi ? Parce que ses jugements ont pour base non la pensée, mais les œuvres. Par exemple, bien que la Loi interdise la concupiscence, ils ne considèrent pas que ce soit un péché suffisant pour mériter la damnation. C’est cette erreur dont le Seigneur veut avertir qu’elle sera condamnée, quand il dit qu’il a été jugé comme roi du monde, Le diable lui-même, le roi des hommes voués à la chair et attachés au monde, l’auteur et la source du péché, a été condamné et précipité dans les enfers, non à cause de ce qu'il a fait, mais à cause de ce qu'il a eu l'intention de faire. |

Que signifie ce passage de l’épitre de Jacques : « quiconque observe l’ensemble de la loi et la viole sur un seul point est aussi coupable que s’il la violait tout entière. Car celui qui a dit : tu ne seras point adultère, a dit aussi :‘lu ne tueras point. Si donc tu ne commets point d’adultère, mais que tu tues, tu seras transgresseur de la loi. »

quit, sectando legem justitiæ in legem justitiæ non pervenit, » Quare ? Quia non ex fide, sed quasi ex operibus. Quamvis ergo lex concupiscentiam quoque interdicat, non tamen hoc peccatum esse tantum arbitrantur, ut ad damnationem sufficiat. Quem quidem errorem argnendum esse Dominus nunc dicit, ex eo quod princeps hujus mundi judicatus est. Ipse quippe diabolus, qui carnalibus et amatoribus mundi dominatur, et totius auctor est et origo peccati, non de hoc quod fecerit, sed quod præsumendo voluerit, statim damnatns tam gra. viter corruit.

PROBLEMA HELOISSÆ IT.

Quid est illud in epistola Jacobi : « Quicunque autem totam legèm servaverit, offendat antem in uno, factus est omnium reus. Qui enim dixit: non mœchaberis, dixit et : non occides, Quod si non mæchaberis, occides ane factus es transgressor legis. »

Réponse d'Abélard,

La loi est l’ensemble de tous les commandements, et non lun quelconque d’entre eux. Celui donc qui observe toute Ja loi, sauf en un point, est coupable comme s’il la violait tout entière c’est-à-dire qu'il doit être condamné pour n'avoir pas observé tous les commandements, qui, je le répète, forment l’ensemble de la loi. En d’autres termes clairs: bien qu'on n’accomplisse pas la loi pour en accomplir un seul commandement, on en devient le transgresseur, si l’on en transgresse un seul commandement. De là le développement donné par l'Apôtre à sa pensée : il viole la loi tout entière, celui qui la transgresse sur un point, pour avoir manqué à un commandement qui lui était imposé comme tous les autres. Et quand il ajoute : « celui qui a dit : tu ne: commettras point d’adultère », ce n’est pas une confirmation de la prémisse : il viole la loi tout entière; ce qu'il veut dire, c'est qu’en transgressant la loi sur un seul point, il s’est rendu coupable de la violer tout entière, c’est-à-dire qu'il doit être condamné pour avoir manqué de respect envers Dieu, en

Solutio Abælarui.

Omnia simut legis præcepta, non singnla sunt lex ipsa. Qui ergo totam legem præter unum mandatum custodierit, fit reus omnium : hoc est, ex eo damnandus est, quod non omnia custodit præcepta, quæ simul, ut dictum est, accepta, sunt lex ipsa. Ac si aperte dicat : quamvis impletor legis nemo esse possit, unum ejus observando mandatum; transgressor tamen legis effcitur, si vel unum ejus transgrediatur præceptum. Unde et statim Apostolus exponens quod dixerat : « omnium reus, subjecit, factns est transgressor legis, » ex eo videlicet quod unum prætermisit præceptum, quod æque, ut cætera, fuerat in< junctum. Alioquin ex eo quod subjungit : « qui enim dixit : non mœchaberis, etc., » nequaquam comprobaret illud præmissum, «e factus est omnium reus. » Quumigitnr ait : « qui enim dixit, etc., » tale est, ac si diceret : ideo recte dixi, quia uanum transgrediendo, factus est omninm rens : hoc est, ex

n’observant pas tous ses commandements. Dieu, en effet, qui a donné la loi, a prescrit tel commandement autant que tel autre, c'est-à-dire qu’il les a tous prescrits, et non un quelconque d’entre eux. On devient donc transgresseur de la loi, en la transgressant sur un seul point; on est coupable de la violer tout entière, et par là-même condamnable, pour ne l'avoir pas tout entière observée. |

Pourquoi le Seigneur répond-il souvent aux questions qui lui sont posées par quelqu'un de ses disciples : « tu l'as dit, » ou « tu le dis, » et quelquefois même, lorsque plusieurs l'interrompent à la fois : « vous l'avez dit, » comme s’il voulait montrer que ceux qui l’interrompent afñrment eux-mêmes ce qu’ils ont l'air de mettre en doute par leur question ? C'est ainsi qu’à la question de Judas : « Maître, est-ce moi qui dois te livrer? » il répoud : « tu las dit. » C’est dans des termes semblables qu'il répond au prêtre qui lui demande s’il est le fils de Dieu. Au peuple même qui lui pose cette question : « si tu es le Christ, dis-le

hoc damuandus est, quia non vmnia servando, Deum contempsit. Quia ipse Dominus, qui legem tradidit, tam hoc mandatum, quam illud observari jussit : hoc est, omnia, non aliquod unum ex omuibus. Ac per hoc sicut transgressor fit legs, vel unum transgrediendo præceptum, ita fit reus omnium, sient est expositum, ex hoc etiam damnardus, quod non omnia compleverit.

PROBLEMA HELOISSÆ NI,

Quid est quod sæpe Dominus ab aliquibus interrogatus, respondens illis sigillatim dicat : a tu dixisti, » vel : « tu dicis, » nonnunquam etiam plutibus simul interrogantibus respondeat : « vos dicitis, » lanquam hoc eos dixisse assereret, quod quasi dubitantes quæiebant? Sic quippe Judæ interroganti : « nunquid ego sum, Rabbi, qui te scilicet sum traditurus?» respondit : « tu diisti. » Et interrogatus a pontifice, an sit filins Dei, similiter respondit. Populo etiam quærenti : « si tn es Christus, die nobis palam; » vel : « tu

ouvertement, » ou : «es-tu le Christ? » il répond : « vous le dites, je le suis. » Enfin, quand le président, Pilate, lui demande s’il est le roi des Juifs, il répond : « tu le dis, je suis roi. » Ces réponses ne laissent pas de provoquer quelque doute. En efet, celui qui demande si telle chose est ceci ou cela, ne dit pas, en énonçant la chose, que ce soit ceci ou cela; il demande ce qu’elle est, comme un homme qui est en peine.

Réponse d'Abélard.

Ces réponses du Seigneur seraient effectivement de nature à soulever une question difficile et tout à fait insoluble, si, quand le Seigneur répond : « tu l'as dit, » ou « vous le dites, ou « tu le dis, » sa réponse se rapportait aux termes de la question, en sorte qu'il eût l'air de déclarer que la réponse est comprise dans la question. Il n’en peut être, et il n’en est point ainsi. Quand donc, à la question de Judas, si c’est lui qui doit le livrer, il répond : « tu l'as dit, » et non « tu le dis, » il fait allusion au pacte par lequel Judas s'était engagé vis-à-vis des Juifs à le livrer pour une somme d'argent. Au prince des prêtres, lui demandant

ergo es filins Dei ? » respondit : « Vos dicitis, quia ego sum. » Denique et a præside, id est Pilato, inquisitus an sit rex Judæorum, respondit : « Tu dicis quia rex sum ego. » Quæ profecto ressonsiones non immerito dubitationem excitare videntur, Qui enim quærit utrum hoc sit, vel illud, nequaquam enuntiando dicit quod hoc sit vel illud; sed quasi dubitindo quærit utrum ita sit,

Solutio Abælardi.

Revera difficilem vel prorsus insolubilem hæ responsiones Domini moverent quæstionem, si quod Dominus ait : « tu dixisti, » vel : « vos dicitis, » vel : « tu dicis, » ad præcedentinm interrogationum verba referret, ut in eis scilicet hæc dicta fuisse assereret, quod nequaquam convenit. Quum ergo Judæ interroganti, an ipse sit, qui eum tradat, respondit : « tu dixisti, » potins qnam: «tu dicis, » ad pactum illud respexit, quod jam ille cum Judæis inierat promittens se illis eum tradere cupiditate promissæ pecuniæ, Quod vero

si le Christ est fils de Dieu, il répond : « vous l'avez dit, » c’està-dire que lui, qui, niait alors que le Christ qu’il voyait fût le fils de Dieu, il avait reconnu auparavant et plus d’une fois qu’il était tel, en récitant la loi et les prophètes. Aux Juifs qui lui demandent s’il est le Christ ou s’il est le fils de Dieu, quand il 1épond : « vous le dites, » sous la forme d’un temps présent, il fait entendre, comme dans sa réponse à Pilate, que le jour est proche où ils le reconnaîtront. Et lorsque, se moquant de lui, ils disaient : « prophélise, Christ, qui est-ce qui t'a frappé; » ou bien : « salut, roi des Juifs, » ne déclaraient-ils pas qu’il était le Christ, c'est-à-dire l’oint du Seigneur, imitant en cela la prophétie de Caïphe : «il convient qu’un seul homme meure, et que le peuple tout entier soit sauvé? » Au témoignage de la foule elle-même, qui le suivait avec des rameaux de palmier, il est le fils de David ; selon saint Mathieu, le royaume de David est venu avec lui; selon saint Marc, béni est le roi qui est venu; suivant saint Luc, et, enfin, selon saint Jean, béni est celui qui est venu au nom du Seigneur roi d'Israël.

Quand donc les Juifs tenaient ce langage, ce n’était point par

principi sacerdotum interroganti an Christus sit filius Dei, respondit : « tu dixisti, » sic est accipiendum, quod ille, qui eo tempore Christum, quem videbat, esse filium Dei negabat, sæpius olim legem ac prophetas recitando id confessus fuerat. Quum autem Judæis interrogantibus an sit Christns, vel an sit flius Dei, respondit : « vos dicitis, » verbo scilicet præsentis temporis utens ad eos siçut et ad Pilatum, præsentem jam adesse diem significat, in quo id fateantur. Ubi enim illudentes ei dicebant : « prophetiza, Ghriste, quis est qui te percussit? » vel : « ave, rex Judæorum, » eum profecto Christum esse, hoc est unctum, quacunque intentione testabantur, in hoc fortassis prophetiam Caiphæ imitantes dicentis : « expedit vobis ut unus moriatur homo, et non tota gens pereat. » Sed et turbæ testimonio eum cum ramis palmarum suscipientis ipse et filins David est, juxta Matthæum : et in ipso regnum David venit, secundum Marcum : et benedictus est rex qui venit, secundum Lucam; et denique, secundum Joannem, benedictus qui venit in nomine Domini rex Israel. Quod nequaquam isti, per illusionem, sicut supradicti, sed ex fide dice-

ironie : ils croyaient à ce qu'ils disaient. En leur répondant : « vous le dites, » c'était comme s’il eût dit : il en est plus d'un parmi vous qui tient ce langage, non du bout des lèvres, mais du fond du cœur. En effet, si ceux qui l’interrogeaient ne disaient pas la chose, ou ne croyaient pas à ce qu'ils disaient, en répondant : « vous le dites,» ce n'est pas à eux personnellement, c'était au peuple tout entier qu’il s'adressait. Quand il dit ailleurs aux Juifs, au sujet de Zacharie : « celui que vous avez tué entre le temple et l'autel, » cela se doit entendre comme applicable, non à ceux des Juifs qui étaient là, mais au peuple tout entier dont ils faisaient partie. C’est ainsi qu'évidemment, lorsqu'on parle de la deuxième circoncision des fils d'Israël par Josué, il ne s’agit plus des mêmes personnes, mais du même peuple.

Nous lisons encore qu'au jour de la Passion, le centurion et ceux qui gardaient avec lui le Seigneur crucifié voyant, au moment où il rendit l'âme, le voile du temple déchiré, la terre trembler, les tombeaux s'ouvrir, s’écrièrent : « il était vraiment le fils de Dieu. » Et tous ceux qui assistaient au même spectacle et voyaient ce qui s'accomplissait s'en retournaient se frappant la poitrine. Lors donc qu'aux questions

bant. Tale est ergo quod Judæis ait: « vos dicitis, » ac si diceret: multi adhuc inter vos sunt, qui hoc non solum ore proferant, sed et corde teneant. Etsi enim illi qui hoc interrogabant, nequaquam id dicerent, vel crederent, quum tamen dixit: « vos dicitis, » non ad personas illas, quæ aderant, sed ad populum ipsum respexit. Sic et alibi quum ait Judæis de Zacharia : « Quem occidistis inter templum et altare, » nequaquam de illis, qui tunc erant, Judæis, sed de populo ipso, de quo erant, accipiendum est. Sic et Josue quam dicitur filios Israel secundo circumcidisse, non hoc in eisdem personis, sed in eodem populo constat eum fecisse, Legimus quoque in hoc die passionis, quod centnrio, et qui cum eo eravt custodientes Dominum crucifirum, quum expirasset, et viderent velum templi scissum, et terræ motum, et monumenta aperta, dixerunt : « vere filius Dei erat iste. » Et omnis iurba eorum, qni simul aderant ad spectaculum istud, et videbant quæ fiebant, percutientes pectora sna rever-

des Juifs : s’il est le fils de Dieu, il répondait : « vous le dites, » cela signifiait : le temps, le jour est proche où vous le reconnaîtrez pour tel. | .

C'est dans le même sens qu’à la question de Pilate : êtesvous le roi des Juifs? il répond : « vous le dites, » et non : « vous l’avez dit. » Le gentil ignorait les prophéties, et n'avait’ pas lu les paroles où le Christ avait été promis et son règne annoncé, suivant le passage des prophètes : « et son royaume n'aura pas de fin ; » ou encore : « chantez, filles de Sion, voici votre Roi qui est venu. » Mais il le reconnut ce jour-là même, en propres termes, ainsi que le confirme l'inscription de la croix. En cffet, suivant le récit de saint Mathieu, il dit aux Juifs : « voulezvous que je mette en liberté le roi des Juifs? » et encore : « crucifierai-je votre roi? » Et plus haut, comme il demandait à notre Seigneur : « es-tu le roi des Juifs? » et qu'il eût répondu : « vous le dites de vous-même ; d’autres vous l’ontils dit de moi? »il reprit : « ne suis-je pas Juif, moi aussi? c’est ton peuple, ce sont les prêtres qui t'ont livré à moi. » Ne voiton combien de fois et avec quelle clarté Pilate le nommait roi des Juifs et appelait le peuple tout entier le peuple des Juifs ?

tebantur. Tale est ergo, ut diximus, quod Judæis quærentibus, an esset filius Dei, respondit : « vos dicitis; » hoc est, jam præsens dies vel tempus adest, in quo id de me confiteamini. Similiter Pilato quærenti, an sit rex Judæorum, respondit : « tu dicis, » potius quam : « tu dixisti. » Homo quippe gentilis prophetias ignorabat, non ea legerat verba, ubi Christus fuerat promissus, et regnum ejus prorhetatum juxta illud : « et regni ejus non erit finis, » vel il- Jud : «dicite, filiæ Sion, ecce rex tuus venit; » quod tamen ipso die Pilatus sæpius verbis asseruit, et in ipso titulo crucis seripto confirmavit. Ut enim Maithæus meminit, Judæis ait : « vultis dimittam vobis regem Judæorum ? » et iterum : « regem vestrum crucifgam? » Qui etiam quum snperius quæsisset a Domino : « Tu es rex Judænñrum? » et ille respondisset : « a temetipso hoc dicis, an alii tibi dixerunt de me? » Rursum ait Pilatns : « nunquid ego Judæus sum? Gens tua et pontifices tradiderunt te mihi. » Ecce quoties et qnam manifeste Pilatus enm regem profiteatur Judæorum, et ipsum populum Ju-

Quand donc le Seigneur lui dit : « vous le dites de vous-même, » c'est comme s’il disait : demandez-vous cela pour connaitre la vérité ou par une ruse des Juifs, comme l'un d'eux, et pour en prendre prétexte de me mettre à mort?

Enfin Pilate, en rédigeant l'inscription, confirme par écrit, en trois langues, ce qu'il avait dit. Tous ceux qui étaient réunis à Jérusalem pouvaient lire et voir qu’il était le vrai roi des Juifs; car l'inscription portait : Jésus de Nazareth, roi des Juifs. En disant « de Nazareth, » il voulait distinguer ce Jésus de tous ceux qui, jadis, avaient pris ce litre, moins comme nom que comme surnom : tels Josué, le prêtre Jésus, et Jésus, fils de Sirach. Vivement indignés de l'hommage contenu dans cette inscription, qui semblait les accuser d'avoir crucifié leur propre roi, ils dirent à Pilate : « veuillez ne pas mettre roi des Juifs, mais ainsi qu’il l’a dit : je suis roi des Juifs. » Mais il avait été prophétisé : « ne gâtez pas David dans l'inscription, » et, comme si Pilate s’appliquait la prophétie, il réponcit : « ce que j'ai écrit

LA

est écrit. » C'était comme s’il eût dit : ce que J'ai pris soin de

dæorum gentem ejus appellet : cui quum Dominus dixerit : « a temetipso hoc dicis, » etc., tale est ac si diceret : quæris hoc pro te ipso ut veritatem coguoscas, an dolo Judæorum, tanquam unus ex ipsis, ut me interficiendi occasionem hinc sumas? Denique et titulum Pilatus scribens, hoc quod dixerat verbis, scripto confirmavit trium linguarum, ut-ab omnibus Hierosolymam convenientibus legi posset, et verus intelligi rex Judæorum. Erat quippe scriptum : « Jesus Nazarenus, rex Judæorum. » Ubi quidem quum adjecit : « Nazarenus, » diligenter hunc Jesum distinxit a cæteris, qui in antiquo populo, hoc quoque nomine, non,tam proprie quam nuncupative fuerant insigniti : utpote Josue, Jesus sacerdos, vel Jesus filius Sirach. De hoc autem honore tituli, pontifices Judæorum vehementer indignati tanquam in damnationem suam conscripti qui regem proprium crucifixissent, dixerunt Pilato : « noli scribere regem Judæorum, sed quia ipse dixit, rex sum Judæorum. » At vero quoniam prophetatum fuerat : « ne corrumpas David in tituli inscriptione, » tinquam hoc ad se dictum Pilatus intenderet, respondit : « quod scripsi, scripsi, » Tanquam si diceret : quod scribendum providi sine uila correptio-

faire écrire, je le maintiens sans admettre de correction , en homme qui avait depuis longtemps dans l’espril ce qu'il n'avait fait ensuite que rendre et exprimer. La répétilion du mot : « ce que j'ai écrit est écril, » marque elle-même le caractère absolu et immuable de la chose, comme dans cetle locution : «ils allaient allant. »

Quel est le sens de ce que le Seigneur répond aux Juifs qui l'interrogeaient sur le moment de sa sépulture : « de mème que Jonas a passé trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine, de même le fils de Dieu sera trois jours et trois nuits dans le cœur de la terre? » On sait, en effet, que Notre-Seigneur fut descendu de la croix à cinq heures et déposé dans le tombeau, qu'il Y resta le jour du sabbat, et que, la nuit suivante, il ressuscita à la quatrième veille. 11 ne resta donc dans ce tombeau qu'une seule nuit entière, celle qui précède le sabbat, un seul jour entier, celui du sabbat, pour ressusciter à la quatrième veille de la nuit, ainsi que le dit saint Jérôme dans son commentaire sur l'Épitre aux Galates,

nis retractatione firmavi; tanquam in ejus niente hoc scriptüum primitus esset, quod secundo litteris exhiberet, Hæc ergo geminatio verbi : « quod scripsi, scripsi, » perseverantiam vel incommutabilitatem sigoificat facti, sicut illud : « euntes ibant,. » ?

PROBLEMA HELOISSÆ IV.

Quomodo stare potest quod Dominus Judæis signa quærentibus respondit de tempore sepulturæ suæ : « Sicut fuit Jonas in ventre ceti tribus diebus et tribus noctibus, sic erit et filius hominis in corde terræ tribus diebtis et tribus noctibus? » Constat quippe Dominum sexta feria de cruce depositum esse Sepultum, et sabbato quievisse in septlero, et sequenti noctæ dominicæ diei resurrexisse quarta vigilia. Unde certum est per unam tantu:n integram noctem præcedentem sabbatum, et per integram ipsius sabbati diem eum in se-

pulero fuisse, quem quarta vigilia noctis Hieronymus 7x Epistolam ad Galatlas dicit resurrexisse,

Réponse d'Abélard.

Quand le Seigneur dit «trois jours et trois nuits, » il ne faut pas entendre trois journées ettrois nuits entières, mais seulement l'espace de trois jours et de trois nuits. On dit donc bien « trois jours et trois nuits, » en ajoutant « comme Jonas, » que la baleine vomit et rendit à la terre le troisième jour, ce qui signifie qu'il passa dans le ventre de la baleine une seule nuit entière et un seul jour entier. Par la durée de trois jours et de trois nuits, il faut comprendre depuis le commencement de la nuit suivant la veille du sabbat jusqu'à la fin du dimanche, et l’on trouve ainsi tout l’espace de temps indiqué, bien que le Seigneur ne soit pas resté dans le tombeau pendant tout ce temps, c'est-à-dire trois jours et trois nuits. Parce qu’une chose se fait pendant la durée d’un certain temps, cela ne veut pas dire nécessairement qu’elle en remplit la durée.

Peut-être aussi ce qui est dit : « du cœur de la terre, » doit-il être entendu moins du tombeau du Seigneur que des cœurs des hommes qui, à ce moment, désespéraient du Christ, à

Solutio Abælardi,

Qnod ait Dominus, « tribus diebus et tribus noctibns, » non est accipieï: dum, quod per tres dies integros et noctes ibi fuerit : sed quod in tempore continente tres dies cum noctibus suis sepultus quieverit. Unde et bene quum dicitur : « tribus diebus et tribus noctibus, » adjunctum est, « sicut Jonas, » quem tertio die piscis evomuit in aridam; ac per hoc, per unam tantum noctem integram, et unum tantum integrum diem in ventre ceti fuerit. Tempus itaque continens tres dies cum noctibus suis, accipe a principio noctis parasces vem sequentis usque ad finem dominicæ diei : et invenies in illo temporis spa: tio, quamvis non per totum tempus, Dominum tribus diebus et tribus noctibus jacuisse in sepulcro. Non enim quod in tempore aliquo fit per totum illud tempus feri necesse est. Forlassis et quod dicitur : « in corde terræ, » non tun de sepultura Domini accipi videtur, quam de cordibns hominum eo tempore in tantum de Ghristo desperantium, ut discipuli quoque nec non et ma-

ce point que ses disciples et sa propre mère étaient ébranlés dans leur foi. « Marie elle-même, » dit saint Augustin dans son livre des Questions, — chapitre de l’ancienne et de la nouvelle Lui, — « Marie, par qui le mystère de l'incarnation du Sauveur a été accompli, a douté à la mort du Seigneur, mais sa foi a été raffermie par la résurrection du Seigneur. Tous ont douté à la mort, et c’est parce que tout doute devait s’effacer devant la résurrection, qu’il a voulu être crucifié. » Le cœur de la terre, c'est-à-dire le cœur de terre, encore charnel, non encore spirituel et pétri de la solidité de la foi et de l’ardeur de la charité, signifie donc le cœur humain, du temps que les hommes considéraient plus le Christ chair, c'est-à-dire l’homme, que Dieu, le Christ terrestre plus que le Christ céleste. Voilà pourquoi, aux Juifs qui lui demandaient des signes de sa puissance, comme s’ils devaient par là reconnaître sa divinité, il répondit qu'il aimait mieux leur donner le signe de Jonas, c'est-à-dire un signe où ils pussent plus aisément reconnaître leur faiblesse : Jonas, en effet, jeté dans la mer, est considéré comme ayant eu plus de violence que de foi, et c’est à sa propre faute qu’il dut d’être condamné. |

ter ipsius in fide graviter titubaverint. Unde Augustinus Quæstionum in veleris et novæ Legis capitulo : « etiam Maria, per quam mysterium gestum est incarnationis Salvatoris, in morte Domini dubitavit ; ila ut in resurrectione Domini firmaretur. Omnes enim in morte dubitaverunt, et quia omnis ambiguitas a resurrectione Domini recessura erat, pertransire dixit gladinm. » Cor itaque terræ quasi cor Lerrenum, adhuc et carnale, nondum spiritale factum, ex firmitate fidei, vel ardore caritatis, dicit cor humanum : quandiu homines in illo temporis articulo Christum carnem magis, hoc est hominem, quam Deum æstimarent, et terrenum potius quam cœlestem. Quod ergo Judæis signum potentiæ requirentibus tanquam per hoc eum recognoscerent Deum, respondit se potius eis daturum signum Jonæ, tale est, quod potius infirmitatem in eo cognoscere digni sint : sicut Jonas in mare missus plus injustitiæ quam religionis æstimalus est habuisse, et hoc ei ex propria culpa contigisse, ut damnari etiam mereretur.

Les Évangélistes ont laissé les plus grands doutes sur les apparitions de Notre-Seigneur aux femmes après sa résurrection. En effet, Marc et Jean semblent dire qu’il apparut d’abord à Marie-Madeleine, qui venant au tombeau le matin, avant le jour, trouva la pierre du sépulcre levée : elle alla, disent-ils, en porter la nouvelle à Pierre et à Jean, ceux-ci coururent au tombeau, puis revinrent, et alors elle vit deux anges et Jésus, sous la forme d’un jardinier. Et cette première apparition n'eut lieu que pour elle. — Mathieu rapporte qu’elle vint au tombeau avec l’autre Marie, et qu’alors, au milieu d’un tremblement de terre, un ange descendit, écarta la pierre, annonça la résurrection de Notre-Seigneur, et Jésus vint à leur rencontre à toutes deux, et elles tinrent ses pieds embrassés. — Marc raconte que Marie- Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé, vinrent de bon matin, le soleil déjà levé, se demandant les unes aux autres qui leur écarterait la pierre de l’entrée du tombeau; qu’en arrivant, elles la trouvèrent écartée, qu’elles apprirent, par un ange

PROBLEMA HELOISSÆ V.

Maximam dubitationem de apparitionibus Domini resurgentis, quæ mulieribus factæ sunt, nobis Evangelistæ reliquerunt. Marcus quippe et Joannes eum insinuant primo apparuisse Marie Magdalenæ, quæ venit mane, quum adhuc tenebræ essent, ad monumentum, et vidit lapidem sublatum a monumento : et postquam hoc nuntiavit Petro et Joanni, et illi cucurrerunt ad monumentum, et inde reversi sunt, vidit duos angelos, et deinde Jesum quem putavit hortulanum. Et hæc apparitio prima illi soli dicitur facta. Matthæus vero refert eam cum altera Maria venisse ad sepulcrum, et tunc terræ motu facto angelum descendisse, et lapidem revolvisse, et nuntiasse Dominum resurrexisse, et illis duabus Jesum occurrisse, cujus pedes tenuerunt. Marcus vero refert quod Maria Magdalene, et Maria Jacobi, et Salome valde mane venerurt ad nonumentnm orto jam sole, conquirentes ad invicem quis revolveret eis lapidem ab ostio monumenti; quem quum respicientes viderunt revolutum, et

qui leur parla, ainsi que par le tombeau vide, que Notre-Seigneur était ressuscité, et qu’elles sortirent du tombeau et s’enfuirent toutes tremblantes, paralysées par l’effroi, ne disant rien. Et ce passage est immédiatement suivi de cet autre : « Jésus, ressuscitant au premier lever du jour du sabbat, apparut d’abord à Marie-Madeleine : celle-ci alla l’annoncer à ceux qui avaient été avec lui, et ils n’y crurent: point. » — Selon Luc, Marie-Madeleine, Jeanne, et Marie, mère de Jacques, et les femmes qui étaient avec elles, vinrent de très-bonne heure au tombeau, trouvèrent la pierre du tombeau écartée, entrèrent et ne trouvèrent point le corps de Jésus; et ayant appris par des anges la résurrection de Notre-Seigneur, elles l'annoncèrent aux disciples, et ceux-ci n’y crurent point.

Laissant donc de côté les versions différentes des Évangélistes, nous cherchons, en premier lieu, comment il se peut faire que, selon le texte de Jean, Marie, venant au tombeau dès le malin, avant le jour, ait vu la pierre enlevée, tandis que plus tard,selon Marc, la même Marie, mère de Jacques, et Salomé, venant au tombeau, le soleil déjà levé, se demandent les unes aux autres s « qui nous enlèvera la pierre de l'entrée? » — Si Marie-

pér angelum ëis loquentem, et per sepulcrüm vacuum cognovissent Dominum resurrexisse, exeuntes de monumento fugerunt tremefactæ, nemini quidquam de hoc præ timore dicentes. Ubi et statim annectitur : « surgens autem Jesus mane prima sabbati, apparuit primo Mariæ Magdalenæ. Illa vadens nuntiavit his qui cum eo fuerant, et non crediderunt. » Lucas autem refert, quod Maria Magdalene, et Joanna, et Maria Jacobi, et quæ cum eis erant, valde diluculo venerunt ad monumentum, et invenerunt lapidem revolutum a monumento et ingressæ non invenerunt corpus Jesu; et edoctæ ab angelis de resurrectione Domini, nuntiaverunt hoc discipulis, et non credebant illis, Positis itaque verbis evangelistarum, primo quærimus quomodo, juxta Joannem, Maria Magdalene veniens ad monumentum mane, quum adhuc essent tenebræ, vidit lapidem sublatum, et postea, ut Marcus dicit, ipsa et Maria Jacobi et Salome valde mane veniunt ad monumentum, orto jam sole, dicentes ad invicem : « quis revolvet nobis lapidem? » Si enim Maria Magdalene jam viderat lapidem r&-

Madeleine avait vu la pierre enlevée avant le jour, c'est-à-dire quand il faisait encore nuit, d'où vient que, le soleil déjà levé, elle et ses compagnes s'inquiètent de savoir comment pourra être enlevée celte pierre, qu’elle avait auparavant vü enlevée? — En second lieu, nous cherchons comment il se fait que, dans Marc, les femmes soient représentées comme n’ayant annoncé à personne la résurrection de Notre-Seigneur dans leur effroi, tandis que les autres Évangéhstes affirment le contraire. Enfin Jean rapporte que Marie-Madeleine, et personne autre avec elle, annonça à Pierre et à Jean que Jésus avait été enlevé du sépulcre, et cela avant de l'avoir vu, et que ceux-ci y coururent aussitôt; tandis que, d’après Luc, c’est la même Marie, ebavec elle plusieurs autres femmes qui, après avoir appris la résurrection de Notre-Seigneur, l’annoncèrent aux disciples, et que c'est alors que Pierre courut au tombeau.

Réponse d'Abélard.

Jean ne parle que de Marie-Madeleine et point des autres femmes, à propos de la résurrection; non pas qu’elle ait assisté seule aux choses qui se passèrent alors, mais parce qu'il voulait

volutum quum adhuc tenebræ, id est nox esset, quomodo nune, orto jam sole, ipsa cum cæteris quæritur de lapide revolvendo, quæ jam antea sublatum viderat? Secundo etiam quærendum videtur quomodo in Marco mulieres dicuntur nemini præ timore resurrectionem Domini nuntiasse, quum cæteri Evangelistæ asserant e contrario ? Denique Joannes Mariam Magdalenam, non aliquam cum ea, refert, antequam Jesum videret, nuntiasse Petro et Joanni eum de monumento sublatum, et eos statim illuc cucurrisse. Lucas vero refert eamdem Mariam et alias cum ea plures feminas, postquam didicerunt Dominum

resurrexisse, hoc discipulis nuntiasse, et tunc Petrum ad monumentum cucurrisse. |

Solutio Abælardi,

Solus quidem Joannes de Maria Magdalene, et non cæteris mulieribus in resurrectione Domini commemôrat, non quod ea sola his quæ tune facta sunt

sigualer particulièrement le zèle de cette femme, afin de faire de ses exhortations et de son exemple un moyen d’émulation pour les autres. Plus ardente dans son amour, plus inquiète de la résurrection, elle vint donc la première, intrépide, alors qu’il était nuit encore, au tombeau, puis elle s’en retourna vers les siens, cherchant avec sollicitude si quelqu’un avait des nouvelles sûres de la résurrection. N'ayant rien trouvé, elle revint au tombeau, le soleil déjà levé, et c’est alors seulement que la pierre fut écartée, bien que saint Jean dise, par anticipation, que Marie l'avait antérieurement vue écartée. Elle sut donc avant les autres, parce qu’elle était plus inquiète, que la pierre était écartée, et croyant que Notre-Seigneur avait été enlevé, elle revint en toute hâte, et arnonça la nouvelle à Pierre et à Jean. Puis elle revint avec eux au tombeau, et, tandis qu’ils se tenaient éloignés, elle demeurait debout à l'entrée du tombeau, tout en pleurs, les autres n'osant pas approcher aussi près. C’est alors qu’elle vit la première, comme elle avait mérité de les voir, les anges d’abord, puis Notre-Seigneur ; et après elle, l’autre Marie qui, selon Mathieu, était venue avec elle et qui s’approcha, craignant encore les

affuerit; sed quod ejus devotionem cæteris majorem plurimum ipse commendaret, cujus hortatu et exemplo cæteræ feminæ incitarentur maxime. Sicut ergo cæteris in dilectione ferventior erat, et de gaudio resurrectionis magis sol- Licita, venit prior et intrepida, quum adhuc nox esset, ad monumentum, et reversa est iterum ad suos, quærendo studiose si quis adhuc de resurrectione Domini certificatus esset. Quod quum minime reperisset, iterum ad monumentum orto jam sole cum aliis venit, et tunc revolutio lapidis facta est, quamvis Joannes hanc revolutionem quasi prius factam per anticipationem dicat a Maria visam fuisse. Prior ergo Maria quam cæteræ, quibus sollicitior erat, lapidem revolutum comperit, et sublatum Dominum credens, festina rediit, et hoc Petro nuntiavit, et Joanni. Deinde reversa cum illis ad monumentum post discessum eorum a monumento, stabat ad ipsum monumentum foris plorans, cæteris, quæ aderant, non sic accedere audentibus. Tunc angelos ac deinde Dominum prima videre meruit; ac deinceps altera Maria, quæ, juxta Matthæum, cum ea vénerat prius, accedens, et metuens adhuc custodes, qui aderant, con-

gardiens quiétaient là ; et toutes deux furentconso’ées, tandisqu'au tremblement de terre et à l'apparition de l'ange assis sur la pierre qu’il avait fait rouler, les gardiens furent effrayés et tombèrent comme morts. Et tandis que, selon l'ordre de l'ange, elles allaient porter la nouvelle aux disciples, Jésus, leur apparaissant pour la deuxième fois, vint à leur rencontre. Les autres femmes, moins fermes et plus faibles dans la foi, ne méritèrent pas de voir Notre- Seigneur; mais elles apprirent seulement, par l'apparition des anges, qu'il était ressuscité. Et comme elles n'étaient pas toutes également sûres du fait, elles commencèrent toutes par se taire, et différèrent de porter la nouvelle aux apôtres, toutes tremblantes encore et saisies d’effroi de l’apparition des anges, et craignant qu’on ne les crût pas, jusqu’à ce qu’un plus grand nombre de témoins pût confirmer la chose. Ce n'est donc que plus tard, ainsi que le rapporte Luc, que Madeleine elle-même, Jeanne, Marie, mère de Jacques, et les autres femmes qui étaient avec elles, racontèrent le fait aux apôtres. Pierre, plus ferme dans la foi que les autres, qui demeuraient incrédules, courut de nouveau an tombeau, et là, ne voyant ni les anges ni le Seigneur, il revint frappé de stupeur. Et, comme il s’étonnait que les anges et

solatæ sunt ambæ, quum ad terra motum, et ad apparitionem angeli sedentis super lapidem, quem revolverat, exterriti sunt custodes et facti sant velnt mortui. Quibus duabus euntibus nuntiare discipulis quod angelus præceperat, occurrit Jesus illis simal secundo apparens. Aliæ autem, quæ timidiores et infirmiores fuerant in fide, nequaquam tune Dominum mernerunt videre; sed et tantum angelis nuntiantibus eum audierant resurrexisse, Et ideo quum non omnes æqualiter super hoc prius essent ceriæ, prius omnes tacuerunt, et distulerunt illnd discipulis nuntiare, pavidæ adhuc et obstupefactæ de angelica visioue, et verentes ne sibi statim non crederetur, donec pluribus sibi aggregatis confidentins diceretur. Unde postea, ut Lucas meminit, ipsa Magdalene, et Joanna, et Maria Jacobi, et cæteræ, quæ enm eis erant, dicebant ad apostolos hæc. Quibus Petrus, in fide firmior cæteris hoc non credentibus, iterum cucurrit ad monumentum; et quum nec angelos, nec Dominum vidisset, rediit vehementer admirans. Qui quum vehemen'er stuperet de apparitionibns ange-

le Seigneur se fussent montrés aux femmes plutôt qu’aux disciples, nous croyons que Dieu, ne voulant pas le laisser longtemps dans le doute et le désespoir, lui apparut alors, conformément au récit de Luc, d'après lequel les apôtres disent « que le Seigneur se leva devant Simon en vérité, et lui apparut. » Quant à l'indication de Mathieu et de Luc, que « ce fut dans la soirée du sabbat, » nous entendons par là la fin du sabbat, c’est-à-dire la nuit suivante jusqu’au dimanche. La soirée qui commence à luire le jour du sabbat est, en elfet, la soirée qui se prolonge jusqu'à la clarté du jour suivant. Le mot « qui commence à luire,» est une expression féminine. Par le soir, il faut entendre la nuit. « Qui commence à luire » signifie qui touche à la clarté. Le soir veut dire la dernière heure. La soirée, c'est tout le temps de la nuit suivante.

Pourquoi Notre-Seigneur, livrant et recommandant aux disciples les sacrements de son corps et de son sang, ne dit-il pas de son

LA

lorum, sive Domini, quæ factæ fuerant mulieribus potius quam ei vel discipulis, ne diu in dubitatione et meæstitia persisteret, vel credimus tune ei Domioum apparuisse, sicut Lucas refert apostolos dicere, quod « surrexit Dominus vere, et apparuit Simoni. » Quod autem Matthæus et Lucas dicunt : « vespere sabbati, » finem ejus, id est noctem sequentem usque ad lucem dominicæ diei intelligunt. Hoc vesperum lucescit in prima sabbati, quum ad lucem diei sequentis perducitur. Quod vero ait, :« quæ lucescit, » feminino scilicet genere utens, ad significationem respexit : quia, nt diximns, in vespere noctem intellexit, ut tale sit : « quæ lucescit, » tanquam diceretur : quæ nox ad claritatem pertingit. Vesperum itaque seu vespera diei, dicitur extrema ejus hora : vesper vero totum tempus uoctis sequentis.

PROBLEMA HELOISSÆ VI.

Quid est quod Dominus sacramenia corporis et sanguinis sui discipulis tradens et commendans, non ait de corpore sno : « hoc est corpus menm

corps : « ceci est mon corps, le corps du nouveau Testament, » après avoir dit de son sang : « ceci est mon sang, le sang du nouveau Testament, » comme s’il eût voulu recommander son sang plutôt que sa chair? Que signifie encore ce passage : « je ne boirai plus de ce jus de la vigne, jusqu’au jour où je boirai de nouveau avec vous dans le royaume de mon Père? »

Réponse d’Abélard.

Le corps de Jésus-Christ compris dans le sacrement, c'est l'humanité qu’il reçut en naissant d’une vierge, ainsi qu'il est écrit : «le verbe s’est fait chair. » Le sang offert dans e corps, c’est la passion, à laquelle nous devons tous prendre part, nous. tous qui sommes ses membres. D'où il est écrit : « le Christ a souffert pour nous, nous laissant un exemple dont nous devons suivre la trace. » Lors donc que saint Grégoire dit : « il ne nous eût servi de rien de naître, s’il ne nous eût servi de rien d'être rachetés, et si notre rachat n’eût été accompli daris la passion de Jésus, ainsi qu’il le fait entendre lui-même en mourant : « tout est accompli; » ce n’est pas sans raison que le sang ré-

novi testamenti,» quum de sanguine dixerit : « Hic est sanguis meus novi testamenti, » tanquam magis sanguinem commendaret, quam carnem? Quid est etiam illud : « non bibam amodo de hoc genimine vitis, usque in diem illum, quum illud bibam vobiscum novum in regno Patris mei? »

Solutio A bælardi.

Corpus Christi in sacramento susceptum humanitas est, quam nascendo de virgine suscepit, quando, sicut seriptum est : « verbum caro factum est. » Sarguis ejus in poculum datus passio est ipsius, cui commuuicare debemus, quicinque membra ejus sumus. Unde et scriptum est : « Christus passus est pro nobis, vobis relinquens exemplum, ut sequamini vestigia ejus. » Quum enim Gregorins dicat : a nihil enim nasci profuit, nisi redimi profuisset, atque in ejus passione nostra redemptio consummetur; quod et ipse moriens profitetur dicens : « consaummatum est, » non incongrue sanguis effusus præ-

pandu passe avant la conception de la chair, c’est-à-dire la passion avant la naissance. Et ce corps, il a pu être plus justement appelé le corps du nouveau Testament que le sien, c’est-à-dire la confirmation de la prédication évangélique, puisque, ainsi que le dit l’Apôtre : « l'alliance a été confirmée par la mort. » L'Évangile est-il autre chose, en effet, que le testament de l'amour, de même que la Loi avait été le testament dela crainte ? L'apôtre ne dit-il pas aux Juifs convertis : « vous n'êtes plus . soumis dans la crainte; » et ailleurs : « la fin de la Loi est la charité d’un cœur pur; » et la Vérité ne dit-elle paselle-même : « je suis venu apporter le feu sur la terre, et dans quel but, sinon pour qu’il brûle? » |

Cette loi d'amour, c’est donc la passion de Notre-Seigneur qui l’a particulièrement confirmée, puisque, en mourant pour nous, il nous a donné Ja preuve d'une tendresse sans égale. Aussi dit-il lui-même : « il n'est personne qui ait une tendresse si grande qu’il donne sa vie pour ceux qu'il aime. » Il a confirmé le testamenten ceci encore, qu’il a persévéré, au prix de la mort, dans l'enseignement de la prédication évangélique, et qu'il a montré en mourant ce qu'il ne pouvait faire en nais-

fertur conceptæ carni, hoc est, passio ejus nativitati. Qui etiam magis quam caro ejus dicendus fuit novi testamenti, hoc est confirmatio evangelicæ prædicationis, quia, sicut dicit Apostolus : « testamentnm in mortuis confirmatum est. » Quid enim Evangelium nisi testamentum est amoris, sicut lex fuerat timoris ? Unde et Apostolus conversis Judæis ait : « non enim subditi estis iterum in timore. » Et rursum : « finis præcepti caritas de corde puro. » Et per semetipsam Veritas : « ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut ardeat?® » Hoc igitur testamentum amoris in hoc maxime dominica passio confirmavit, cum pro nobis moriendo, illam nobis dilectionem exhibuit, qna major esse non possit. Unde et ipsemet ait : « majorem hanc dilectionem nemo habet, ut animam suam ponat quis pro amicis suis. » In hoc etiam testamentum hoc confirmavit, quod pro doctrina evangelicæ prædicationis usque ad mortem perstitit, et moriendo monstravit, qnod

sant. C'est ainsi que celui qui prépare uu testament pour ses héritiers le confirme en persévérant dans sa volonté première jusqu’à la mort: n'en rien effacer, n’en rien corriger, c'est en fortifier la teneur. I] y avait donc lieu de dire, je le répète, le sang plutôt que le corps du Seigneur, comme symbole du nouveau Testament.

Quant à ce qui suit: « je ne boirai plus du jus de la vigne jusqu'au jour où j'en boirai de nouveau avec vous dans le royaume de mon Père, » je l’entends en ce sens : je ne célébrerai plus, dans le sacrifice, la passion de mon corps, avant de faire un sacrifice nouveau avec vous dans le royaume de mon Père. Sacrifice nouveau, parce qu’il renouvelle ceux qui le font dans la plénitude de la foi, changent le vieil homme, le transforment, chez ceux qui sont prêts à suivre le Seigneur jusqu’à a mort par esprit d’obéissance.

Ettels n'étaient pas les disciples de ce temps-là : ils étaient alors particulièrement faibles dans Ja foi, ils n’appartenaient pas à Dieu; et Dieu ne régnant pas en eux, ils n'étaient pas vraiment soumis à son empire. En effet, participant à l’ancienne,

nascendo non potuit : sicut et ille qui testamentum aliquod suis hæredibus componit, dnm in pristina voluntate perseverat moriens, testamentum suum confirmat, quod nequaquam delens, vel in aliquo corrigens, ipsum omnine tunc roborat. Unde bene sanguis Domini potius quam corpus ejus novi testamenti, ut diximus, fuerat dicendus. Illud autem quod ait : « non bibam amodo de hoc genimine vitis nsque in diem illum quum illud bibam vobiscum novum in regno Patris mei, » sic intelligo, tanquam si diceret : non celebrabo ulterius in sacramento passionem carnis meæ, donec id faciam vobiscum tanquam novum ja regno Patris mei. Sacramentum quippe Christi tune quasi novum sumitur, quum ipsum sumentes plena fide, accedentes ipsos innovat, et a veteri homine, quem per transgressionem imitantur, in novum transmutat, dum ipsum per obedientiam usque ad mortem sequi sunt parati. Quales nequaquam tunc aderant discipuli in fide adhuc maxime, et eo temporis articulo potissimum infirmj, nec adhuc in regno Dei traditi, nt in eis videlicet regnaret Dens, cui nondum soliditate fidei adhærebant, ejus dominio

non à la nouvelle alliance, pour ainsi dire, ils restaient comme en dehors du royaume de Dieu : la solidité de la foi ne les avait pas encore assez bien confirmés dans l’esprit de Dieu, pour que, renouvelés par cette intelligence, ils méritassent d'être confirmés dans ces séntiments nouveaux comme après une résurrection. Le Christ boira alors avec eux du jus de la vigne, c’est-à-dire de son sang, qui est comme une vigne nouvelle, et il apaisera ainsi sa soif en ceux qui prendront part au sacrifice de sa passion dans des sentiments dignes de lui. En effet, celui qui a soif ou qui a faim du salut des hommes est satisfait dans sa soif et dans sa faim, lorsqu'il les voit heureusement remplies.

Peut-être aussi faut-il entendre que le sacrement de la passion de Notre-Seigneur, ancien avant la résurrection, fut, pour ainsi dire, nouveau après : le corps du Seigneur étant alors passible, corruptible ou mortel, il était semblable au vieil homme, avant d'arriver, par la résurrection , à la nouveauté. de la vie future. Tant qu'il était mortel, il s'était donné dans le sacrifice tel qu'il était ; le sacrifice était ancien, et non nouveau par rapport au nouveau qui ne s’accomplit plus dans

penitus subditi. Quasi ergo vetus et non novum tunc acceperunt ipsum sacramentum, et tanquam adhuc extra regnum Dei manentes : quia nondum in Deo sic eos constantia fidei confirmaverat, ut hoc percipiendo novi jam facti mererentur in novitate illa ita sicut post resurrectionem confirmari. Bibet tunc Christus de hoc genimine vitis cum eis, id est, de sanguine suo, qui est vitis eorum tanquam palmitum, quum illis digne sacramenta suæ passionis communicantibus, sic inde sitim suam in ipsis reficiet. Qui enim salutem hominum sitit vel esurit, tunc de ipsa reficitur, quum eam impleri lætatur. Forlassis et ex hoc sacramentum Dominicæ passionis quasi vetus ante resurrectionem extitit, et postmodum novum fuit : quia quum adhuc passibile corpus et corruptibile vel mortale gestaret, veteri homini per hoc similis fuit, antequam resurgendo de hac vita pœnali ad novitatem futuræ perveniret. Dum ergo mortalis fuit, et se talem, qualis tnnc erat, in eacramento dedit : quodammodo velus et non novum fuit illud sacrificium comparatione videlicet novi, quod

l'humanité, mais dans une immortalité incorruptible. Ce que Luc dit : «ce calice est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, » signilie le pacte de Dieu, la promesse de la Rédemption faite à l'homme par la Passion. En effet, où nous disons testament, les Hébreux disent pacte; et effectivement ceux qui reçoivent la loi du Seigneur forment avec lui une sorte de pacte et Dieu avec eux : ils lui promettent obéissance, il leur promet récompense.

Que signifie ce que nous lisons dans Luc, que Notre-Seigneur donna à ses disciples deux calices ou deux fois le même? En effet, il est écrit : « Et Jésus-Christ étant venu, il se mit à table et ses douze apôtres avec lui; et il leur dit : « J'ai vivement désiré faire la Pâque avec vous avant de mourir. Je vous le dis en vérité : je ne boirai plus du jus de la vigne avant que le règne de Dieu vienne. » Et ayant reçu le pain, il rendit grâces, le rompit, le donna, et dit : « ceci est mon corps que je donne

nunc in humanitate samimus immortali jam et incorcuptibili. Lucas vero ait : « Hic calix novum testamentum est in sanguine meo, » id est pactum vel promissio vobis a Deo facta, de vestra scilicet redemptione in mea passione. Ubi enim nos babemus testamentum, in hebræo habetur pactum. Qui enim legem Domini suscipiunt, cum eo quoddam ineunt pactum, sive ille cum ipsis, quum ipsi videlicet legis obedientiam, ille promittat rermunerationem.

PROBLEMA HELOISSÆ VII

Quid est etiam quod in Luca legimus duos calices, vel eumdem bis Dominum dedisse discipnlis? Sic quippe scriptum habctur : « et quum facta esse hôr2, discubuit, et duodecim apostoli cum eo. Et ait illis : « desiderio desideravi hoc pascha mandncare vobiscum antequam patiar. Dico enim vobis, quia à ex hoc non manducabo, donec illud impleatur in regno Dei. » Et accepto calice, gratias egit, et dixit : « accipite et dividite inter vos. Dico enim vobis, quod nou Libam de generatione vitis, donec regnum Dei veniat. » Et accepto pane; gratias kgit, et fregit, et dedit eis, dicens : « hoc est corpus meum

pour vous.Failes cela en mémoire de moi. » Et de même pour le calice après le repas : « ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance. »

Réponse d'Abélard.

La Pâque, que, selon la loi, il avait envoyé ses disciples préparer, c'est-à-dire l’ancienne Pâque, consistait en un repas de chair d'agneau ou de chevreau avec des laitues sauvages. Ce qu’il dit qu’il désira faire la Pâque, afin de pouvoir manger avec ses disciples avant de mourir signifie qu'avant de mourir, il voulul rompre avec les vieux sentiments qui devaient être remplacés par de nouveaux. Cette indication si claire sur le nouveau Testament : « faites ceci en mémoire de moi, » marque, pour ainsi dire, la fin de l’ancienne loi et le commencement du règne de la nouvelle. |

A ce mot, en effet, « ceci est mon corps, qui est donné pour votre salut, » il ajoute aussitôt : « faites ceci en mémoire de moi. » D'où ce commentaire de PApôtre : « toùtes les fois que vous mangerez de ce pain et que vous boirez de

quod pro vobis datur. Hoc facite in meam commemorationem. » Similiter et calicem postquam cœnavit dicens : « Hic est calix novum testamentum in sanguine meo. »

Solutio Abælardi.

Pascha, quod secundum Jegem yarare discipulos miserat, vetus est pascha, in esu videlicet agni vel hædi cum lactucis agrestibus. Quod etiam pascha dicit so desiderasse, ut hoc cum discipulis manducaret, antequam pateretur : quia ante passionem, non postea voluit in fguris celebrari vetera, quæ supervenientibus novis cessent projicienda. Quod et ipse Dominus patenter insinuat, quum de novo sacramento tantum dixerit : « hoc facite in meam commemorationem,» tanquam vetus jam finiens, et solummodo novum deinceps statucns. Quum enim dixisset : « hoc est corpus meum, quod pro vobis tradetur, » statim adjunxit : « hoc facile in meam comn'emorationem. » Urde et Apostolus : « quoticscunque enim manducabitis panem hunc et calicem bibe-

ce vin, vous annoncerez la mort du Seigneur. » Ainsi la célébration de la messe est la commémoration de la Passion de Notre-Seigneur ; et tout fidèle doit y assister avec les sentiments de piété qui l’auraient ému en voyant le crucifiement.

Afin donc que le souvenir de la Passion de Notre-Seigneur soit bien gravé dans nos esprits et nous embrase d'amour pour lui, le sacrifice de l’immolation doit être chaque jour accompli sur l'autel. « Faites cela, » dit-il, c'est-à-dire accomplissez le sacrifice de mon corps qui n'est plus à livrer, mais qui a été livré pour vous, accomplissez-le en mémoire de ce témoignage d'amour, de telle sorte qu’enflammés vous-mêmes du feu de cet amour, vous puissiez avoir part au bienfait de la Passion. Il a voulu donner deux fois le même calice, afin de faire entendre par là que nous devons recevoir son calice, non-seulement par la participation au sacrifice, mais par l’imitation de la Passion. D'où cette parole du Psalmiste : « je recevrai le calice du salut, » c’est-à-dire du vrai Jésus, en limitant par la vertu de la Passion. Et comme souffrir la mort n'est pas le fait de la nature humaine, mais un don de la vertu de Dieu, il faut invoquer Dieu qui peut nous donner cette sorte

tis, mortem Domini annuntiabitis donec veniat, » Est igitur missæ celebratio Dominicæ passionis commemoratio, ad quam unusquisque fidelinm tanta compassionis devotione debet accedere, quanta eum pro se crucifixum debet conspicere. Ut ergo hæc Dominicæ passionis memoria nostris mentibus inhæreat, et in ejus amorem semper accendat, quotidie in ejus altari hoc ejns sacrificium debet immolari. « Hoc, inquit, facite, » hoc est ipsum corpus meum, non jam pro vobis traditum, sed tradendum in memoriam tantæ meæ dilectionis conficite, ut inde quoque tantæ dilectionis flamma sitis accensi, ut commuuicare possitis paxsioni. Bis eumdem calicem dare voluit, ut per hoc exprimeret nos calicem ejus non solum in sacramenti perceptione, verumet'am in passionis imitatione accipere debere. Unde et Psalmista : « calicem salutaris, » hoc est veri Jesu, « accipiam, » eum videlicet per passionis quoque virtutem imitando. Et quia mortem tolerare non est humanæ iufirmitatis, sed collatæ nobis a Deo virtutis, ipse est invocandus, a quo ista spcrauda est virtus, iu

de vertu, où nous devons chercher moins nos propres avantages que sa gloire, ginsi que le signifie son nom. En effet, de même que l’on appelle ignominieuses les choses qui ne sont pas dignes d’avoir un nom, de même ces choses-là sont glorieuses qui sont dignes d’avoir un nom, et une renommée. Nous devons donc invoquer le nom de Dieu, lorsque nous accomplissons ce qui doit tendre à sa gloire, afin que ce soit lui plutôt que nous qui soit glorifié et loué en nous, lui à qui nous devons le don de faire ce que, sans lui, nous ne serions pas capables de faire. « Que celui qui se glorifie, dit l’Apôtre, se glorifie dans le Seigneur ; » c'est-à-dire que celui qui se reconnait quelque vertu, quelque valeur, cherche à en tirer honneur non pas pour lui, mais pour Dieu; qu'il en rapporte l'hommage non à sa vertu personnelle, mais à la grâce de Dieu, reconnaissant que cela vient non de lui, mais de Dieu.

Quant à ce calice que nous prenons pour reproduire le sacrifice de la Passion, il.faut s’en rapporter à ce que le Seigneur dit aux fils de Zébédée : « pouvez-vous boire ce calice que je vais boire? » c’est-à-dire : pensez-vous pouvoir m’imiter dans le sacrifice de la Passion ? Et c’est bien de ce premier calice, non du

qua non tam nostram utilitatem, quam ejus gloriam quærere debemus, quæ per nomen ejus significatur. Sicut enim ignominiosa dicuntur quæ nomine digna non videntur : ita e contrario quæque gloriosa nomine digna sunt et fama, Nomen igitur Dei invocamus, quum ea quæ facimus ad gloriam ejus intendimus, ut ille potius in nobis, quam nos ipsi, glorificetur atque laudetur, a quo in his virtutem accipimus, ad qua infirmi ex uobis sumus. Hinc et Apostolus : « qui glorificatur, inquit, in Domino glorietur, » hocest, qui in se aliquid virtutis vel pretii recognoscit, non se inde, sed Deum quærat honorari, nec id virtuti suæ, sed divinæ ascribat gratiæ, non a se, sed a Deo id recoguoscens esse. De hoc calice, quem Christi passionem imitando sumimus, illnd cst quod filiis Zebedæi ait : « potestis bibere calicem, quem ego bibiturus sum? » Hoc est, me per passionem imitari posse confiditis ? Bene autem de hoc calice primo, et non de secundo, discipulis ait : « accipite, et dividite inter

second qu'il dit à ses apôtres : « prenez et parlagez-vous. » Nous nous partageons, en effet, le calice du Christ, lorsque nous l'imitons dans les divers supplices de la Passion. Dans le sacrifice luimême, il n’y a pas de part différente : c'est la tête seule qui cst offerte, non pas les membres, et l'oblation est accomplie par les mauvais comme par les bons prêtres, suivant la vertu des divines paroles : « recevez ce calice que vous vous partagerez ensuite, parce que je ne boiraï plus du jus de la vigne,» — c'est-à-dire, parce que je ne célébrerai plus le sacrifice de la passion, — « jusqu'à ce que le règne de Divu soit arrivé, » autrement dit, jusqu'à ce que la vie céleste, dans laquelle règne le Seigneur seul, et non plus le péché, soit ouverle par ma pas-ion aux fidèles. C'est avec raison qu'il à fait passer le calice de limitation avant le calice du sacrifice, parce que ceux-là seuls sont dignes de prendre part à la table du Seigneur, qui sont prêts à imiter sa Passion et à porter sa croix. C’est de là qu’il est écrit : « vous avez pris place à une grande table : sachez qu'il faut vous préparer en conséquence. » C’est en donnant le Nouveau et uon l'Ancien Testament, et en recevant le pain aussi bien que le vin, que Notre-Seigneur rend grâces : il a voulu indiquer

La

vos, » Calicem quippe Ghristi ab eo accipientes inter nos dividimus, quum eum diversis generibus passionum imitamur. In perceptione vero sacramenti non est divisio : quia ibi est una ipsius capitis non membrorum oblatio, quæ a malis æque ut a bonis sacerdotibus virtute divinorum verborum conficitur : « accipite, inquit, calicem, » hune à me, quem postea inter vos dividatis, « quia deinceps non bibam de generatione vitis, » hoc est, non celebrabo hanc hostiam meæ passionis, « donec regnum Dei veniat, » hoc est, vila cœlestis, in qua solus Dominus, non peccatum regnat, per passionem meam fidelibus patefat. Bene calicem imitationis calici præmisit sacramenti : quia hi soli condigui sunt Dominicæ mensæ communicare, qui passionem ejus imitari, et crucein ejus parati sunt tollere. Unde et scriptum est : « ad mensam magnam sedisti, scito quoniam talia oportet te præparare. » Novum, nou Vetus Testamentum tradeus, tam ; «0m quam calicem accipiens, gratias agit : innuens per hoe

par là, qu’alors seulement avait été accompli ce qui avait été annoncé, et qu’il faut glorifier Dieu plutôt de la réalité que de l'ombre. Toutefois, il dit qu’il avait désiré célébrer la Pâque avec ses disciples suivant l’ancienne loi, afin qu'ils ne fussent pas exposés à croire, en commençant par lui les nouveaux sacrements, que les anciens ne leur avaient pas été donnés par Dieu. Puis les anciens sacrements convenaient aux anciens; le Seigneur devait donc célébrer avec eux ce qui évidemment s’accordait le mieux avec leur âge. Par ce désir, il voulait marquer que cette fête élait celle qui répondait le mieux à leur ancienneté; et pour les engager, pour les inviter à passer de la forme ancienne à la nouvelle, il fit immédiatement suivre l’Ancien Testament du Nouveau, afin de consacrer, pour ainsi dire, le lien de l’un à l’autre. Il voulait que, dépouillant leur ancicnne forme, ils passassent du royaume du péché dans le royaume de Dieu, et suivant dès lors dans la forme de l'ancienne Pâque, non plus la lettre, mais l’esprit, ils se laissassent porter de l'ancienneté de la lettre à la nouveauté de l'esprit. C'est ce qu'il faut entendre par ceci, que Notre-Seigneur célébra la Pâque avec eux suivant l’ancienne loi, et in-

id esse completum, quod ibi fuerat præfiguratum, er de veritate potius quan de umbra Deum esse glorificandum. Superins tamen se desiderasse dixit vetus quoque pascha cum discipulis celebrare, ne sic ab ipso nova sacramenta suscipcrent, ut a Deo tradita vetera non æstimarent. Quæ etiam vetera eis adhuc veteribus tune maxime congruëbant, ut hoc præcipue Dominns deberet cum eis celebrare quod eis potissimnm vidcbat convenire, tanquam in hoc suo desiderio id se innuere intenderet, quod hoc eorum argnendæ vetustati videbat potissimum convenire. De qua ut ad novitatem eos transferendos esse inaucret, vel admoneret, Novum Veteri Testamentum statim subjunxit, ut sic quolammodo iliud quoque vetus in novum transiret : dum illi scilicet vetustatem depounentes, de regno peccati in regnum transirent Dei, et in veteri pascha non jam litteram, sed spiritalem intelligentiam sequerentur, et sic de vetustate lttere ad novitatem spiritus deferrentar : quod est Ghristun nunc etiam cum

ctitua la nouvelle, l’ancienne figurant ce qui, suivant la foi, s'accomplit dans la nouvelle. Aussi après la résurrection remonte-t-il tout d'abord jusqu'à Moïse, et s'appuie-t-il sur l’ensemble des saintes Écritures pour convertir l’ancien sacrement en nouveau : de l'un il tire l'autre par interprétation, enferme, pour ainsi dire, la roue dans la roue, et à l’eau de la loi substitue le vin de l'Évangile. 11 mange avec nous l’ancienne Pâque changée en la nouvelle, c’est-à-dire que nous le restaurons, nous le charmons, en prenant la Pâque; comme nous avons été mystiquement instruits à le recevoir, en mangeant de la chair d'agneau et de bouc avec des laitues sauvages ou autres aliments déterminés. Mais il mange avec ses disciples l'ancienne Pàâque, non la nouvelle, parce qu'il est lui-même la Pâque nouvelle suivant la parole de l'Apôtre : «le Christ, notre Päque, a été immolé ; » et effectivement n'est-il pas devenu notre victime; ne le recevons-nous pas chaque jour dans le sacrifice ? C’est encore avec raison qu'it a célébré la vieille Pâque avec ses disciples, en ce sens que, par la mortalité de son corps, il appartenait encore au vieil homme, comme eux, par leurs vieux

eis vetus pascha mandncare, et ipsum in novum commutare, quum ibi illnd figurari perpendimus, quod in novo consummari credimus. Unde et ipse post resurrectionem statim incipiens a Moyse et interpretans in omnibus Scripturis, velus sacramentum in novum convertit, dum illud per intelligentiam huic applicuit, et quasi rotam in rota conclusit, et aquam legis in vinum Evangelii convertit, Et jam etiam vetus pascha tanquam mutatum in novum nobiscum x anducat : quia tunc eum reficimus ac delectamus, dum sic istud sumimus, sicut in illo sumendum edocti mystice sumus, in esu videlicet agni et bædi, et agrestibus lactucis, vel cæteris ibi constitutis. Vetus pascha non novum cum discipulis Ghristus manducat : ipse quippe ipsum est pascha novum juxta illud Apostoli : « etenim pascha nostrum immolatus est Christus, » quando nostra hostia ipse est factus, et ipsum in sacramento quotidie sumimus. Recte quoque hinc vetus pascha cum discipulis celebravit, ‘quum ipse adhuc in veteri .homine esset ex corporis mortalitate, sient illi ex morum similitudine. Sic e con-

péchés. Par contre, il boit le jus de la vigne, renouvelé luimême, pour ainsi dire , avec des hommes renouvelés, en ce sens que, lui par son immortalité, comme eux par le changement de leur âme, ils ont dépouillé le vieil homme et cèdent au charme de la nouveauté du vrai sacrifice. Et il boit avec eux, en tant que la tête ne peut être séparée des membres. Dans l’ancienne Pâque il n’y avait pas de calice, parce que la Loi n'avait rien conduit à la perfection, et que la restauration ne devait pas être complète dans le sacrifice qu'elle avait inslitué.

Cette réponse de Notre-Seigneur aux Juifs en faveur de l’adultère : « que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre, » et la façon dont il l’arrache à leurs mains, ne laisse pas de faire pour nous quelque question. En ne permettant de lapider cette femme qu’à celui qui est exempt de péché, il semble interdire à tout homme tout châtiment, n'y ayant personne, pas même un enfant d’un jour, dès qu'il a passé sur cette terre, qui soit pur de toute souillure.

trario quasi novus cum novis novum genimen vitis nunc bibit, dum ipse per immortalitatem, et isti per morum diversitatem, deposito veteri homine, veri sacrificii delectantur novitate : et tanquam ipse cum eis bibit, dum id caput in membris agit. Vetus Pascha calicem non habuîit, quia lex ad perfectum nihil adduxit, ideoque in ejus sacrificio perfecta non debuit esse refectio.

PROBLEMA HELOISSÆ VIII.

Quod Dominus pro adultera liberanda Judæiïs respondit : « Qui sine peccato est vestrum, primus in eam lapidem mittat, » et sic eam eruit, nonnihil habet quæstionis. Quum enim eam lapidari non permiltit, nisi ab eo qui peccato careat, omni homini vindictam exercere videtur interdicere : quum nemo mundus sit a sorde, nec infans unius diei, si vita sit ejus super terram.

Réponse d’Abélard.

Seul entre tous les Juifs, Jésus vécut au milieu d'eux sans péché. Il lapide l’adultère, et sauve la femme en Jui pardonnant miséricordieusement, et en la convertissant par le repentir de ses déportements. Quand il dit : « que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre, » c’est comme s'il disait : laissez-la lapider par celui d’entre vous qui est sans péché. Et le premier il Jui lance la pierre, en lui inspirant le remords de ses fautes; elle aussitôt, dans un esprit de pénitence, se soumet aux macérations, empêche la chair de se révolter contre l'esprit, la dompte si bien, que mortifiée pour le monde, elle ne vit plus dès lors que pour Dieu, et immole en elle ses vices en conservant son corps. Enfin, le Seigneur dit : « laissez-moi le châtiment, je m'en charge, » ce qui signifie que nous devons réserver à Dieu le châtiment, parce que c’est lui qui l’exerce en nous, bien plus que nous-mêmes. Aussi, est-ce à l'homme, non à Dieu, qu'il a été dit : « tu ne tueras pas. » C’est Jui qui nous fait cette interdiction, tandis que lui-même qu’aucune règle n’enchaîne, déclare catégoriquement que c’est un

Solutio Abælardi.

Dominus Jesus ex Judæis solus inter eos fuit sine peccato; hic adulteram lapidat, et feminam servat, dum misericorditer ei parcit, et sic a flagitiis suis pænitentem convertit. Tale est ergo quod ait: « qui sine peccato est vestrum, primus in eam lapidem mittat ; » ac si aperte dicat : ei lapidandam dimittite, qui ex vobis solus est a peccato immnnis. {pse primus in lapidandam dirigit lapidem, quum ei prius pœnitentiam inspirat; et illa postmodum per satisfactionem se macerat, et carnem ne spiritui amplius relnctetur, domat : nt jam mortificata mundo, deinceps vivat Deo, et mactentur vitia, conservata natura. Denique et Dominus ait : « mihi vindictara et ego retribuam. » Tunc quippe Deo vindictam reservamus, quoniam ipse in nobis potius, quam nos ipsi, hanc operatur. Unde et homini, non Deo, dictum est: « non occides. » Ab ipso ntique nobis hoc interdicitur, qui sub nullo præcepto conclusus, id sibi deberi

droit qui lui appartient. « C’est moi qui tuerai, » dit-il, « et qui ferai croître. » Il tue et épargne en nous, selon que se servant de nous comme d’un instrument, il nous fait, par ses ordres, tuer les coupables ou épargner les innocents, en sorte que c’est à lui, et non à nous que ces sentences doivent êlre imputées. Lorsque quelque puissant fait quelque chose par la main de ses ouvriers, on dit que c’est l'œuvre moins de ceux-ci que de lui-même, c’est-à-dire non de ceux qui ont fait la chose de leurs mains, mais de celui qui la fait faire par leurs mains. C’est donc à l’homme qu'il est interdit de tuer, non à Dieu dans l’homme. Or, c'est l’homme qui tue, et non Dieu dans l’homme, quand il le fait par un sentiment de méchanceté personnelle, non par l'ordre de Dieu, c’est-à-dire quand il le fait de lui-même, non d’après la loï, et qu'il obéit à sa méchan-ceté plutôt qu’à la loi divine. Alors, en effet, il prend le glaive, non en vue d'exercer la justice pour punir, mais en vue de donner satisfaction à son impiété. Et c'est d’un de ceux qui S’abandonnent à ce sentiment que la Vérité dit : « celui qui aura pris le glaive périra par le glaive. » Celui qui aura pris, dit-il, non celui auquel la puissance l’aura remis, doit périr

patenter profitetur. « Ego occidam, inquit, et ego vivere faciam.s Îpse in nobis occidit et parcit, quum tanquam admiuiculo quodam nobis utens, nos præceptis suis reos occidere vel innocentibus parcere facit, ut ei potius quam nobis ista debeant imputari. Nam quum aliquis potens per onerarios suos aliguid agit, non tam istorum quam illius opus illud esse dicitur, hoc est, non illorum qui opcrando faciunt, sed illius magis qui per illés fecit hæc fieri. Homo itaque prohibetur occidere, non Deus in homine. Tunc autem occidit homo, et non in eo Deus, quando propria malignitate id agit, non præceptione Dei : hoc est, quaudo id ex se, non ex lege facit, et suæ malitiæ magis quam divinæ obedit justitiæ, Tunc gladium accipit non ad exercendam justitiam, ut vindicet iuiquitatem, sed ut suam compleat impietatem. De quolibet Veritas ait : « qui acceperit gladium, gladio peribit. » Qui acceperit, inquit, per se, non cui traditus fuerit a poteslate, iste gladio perdendus est juste, qui gladio

par le glaive, pour avoir osé recourir injustement au glaive. Lorsqu'un soldat se sert du glaive qui lui a été mis entre les mains par le roi pour punir, c'est le roi qui agit en lui, il n’est en cela que l’exécuteur de ses œuvres. Voilà pourquoi saint Augustin dit dans le livre premier de Ja Cité de Dieu : «tu netueras point, excepté ceux que Dieu a donné l’ordre de tuer, soit par le texte de sa loi, soit par up commandement exprès en vue d’une personne. Celui-là ne tue pas qui obéit à un ordre et dont le glaive n'est qu’un instrument. » Et ailleurs, dans les questions relatives à l'Exode : « les Israélites ne commirent pas de vol en dépouillant les Égyptiens, » dit-il, « ils ne firent qu'obéir au commandement de Dieu : ainsi le ministre de la justice tue celui que la loi lui ordonne de tuer. Assurément, s’il faisait cela: de lui-même, il serait homicide, alors même qu'il sawrait que celui qu'il tue devrait être tué par le juge. » Et encore dans les questions relatives au Lévitique : « quand cet homme est tué, » dit-il, « c'est la loi qui le tue, et non nous. » Par ces paroles, on voit clairement qu'on ne peut appeler proprement homicide ou vol ce que l’on fait par obéissance, puisque c’est bien faire que d'accomplir un ordre de

uti presumpsit injuste. Quum autem quasi gladium miles sibi a rege traditum exercet ad vindictam, rex in eo id agit, cujus ille operarins in hoc existit. Unde Augustinus de Civilale Dei libro I : « non occides, his, inquit, exceptis, quos Deus occidi jubet, sive data lege, sive pro tempore ad personam expressa jussione. Non autem ipse occidit, qui ministerium debet jubenti, sicut admiuiculum gladius utenti. » Ibidem in QGuæslionibus Exodi : « Israelitæ furtum non fecerunt spoliando Ægyptios, sed Deo jubenti ministerium præbueruut : quemadmodum minister judicis occidit eum quem lex jussit occidi. Profecto si id sponte faciat, homicida est, etiamsi quum quem occidit, scit occidi a judice debuisse. » Item in Queæstionibus Levilici : « quum homo iste occiditur, lex eum occidit, non tu. » Ex his profecto verbis patenter docemur nec homicidium, nec furtum proprie dici, quod ex obedientia committimus, quum id recte geramus, in quo Dei jussionem implemus. Quidquid ad Domini pos- #1,

Dieu. Tout ce qui se rattache à Dieu et dépend de sa puissance doit être considéré comme le fait de Dieu plutôt que celui de l'homme. L'homme n’est point le maître des choses, il n'en est que le dispensateur, puisqu'il n’a rien que par la permission de Dieu, et ce n'est point ravir injustement un pouvoir que de le prendre par ordre de Dieu. Mais ces droits ne nous sont remis par celui auquel ils appartiennent qu'autant qu'il le veut bien; ils sont faits pour passer à son gré dans d'autres mains; et l'on est d'autant moins digne de les exercer et de les garder, qu’on reconnaît moins celui dont on les tient. Tels furent jadis les Égyptiens qui, par leur infidélité, se rendirent indignes de les garder et les perdirent.

Le Seigneur, selon saint Mathieu, envoya le lépreux qu'il aVait guéri en le touchant, au tribunal du grand-prêtre, et l'invita à offrir ce que la loi ordonne aux lépreux d’oftrir. Nous nous demandons, à ce propos, comment il se fait que Dieu ait, en cela, violé à la fois et observé la loi. En effet, il a touché le lépreux,

sessionem pertinere videtnr, Dei potius quam hominis esse dicendum est. Nec quisquam eorum dominus est, sed dispensator, quandiu hoc habet Domino permittente : nec quisquam hoc ei surripit injuste, qui hoc accipit Domino jubente : cujus tantum sunt illa a quo, quandiu vult, nobis sunt commissa, atque in diversos, prout voluerit, dispensatores transitura, qui tanto minus hæc dispensare et habere digni sunt, quanto minus eum recognoscunt, a quo hæc eis sunt commissa. Quales utique infideles erant Ægyptii, hæc magis amittere quam habere digni.

PROBLEMA HELOISSÆ IX.

Dominus leprosum, sicut Matthæus refert, tactu suo mundatnm ad sacerdotis judicium misit, et offerre id jussit, quod lex talibus offerendum præcipit. Unde super hoc quæstione movemur, qua ratione Dominus in hoc facto legi contradicere simul et obtemperare videatnr. Leprosam quippe tetigit, quod lex

ce que la loi interdit, et il l'a envoyé guéri au grand-prêtre, pour faire son offrande, ce que la loi prescrit.

Réponse d'Abélard.

Ainsi que le Seigneur l’a dit en ces termes : « jusqu'à Jean, la Loi et les prophètes; » c'est-à-dire jusqu’au temps de l’amour, les règles de la Loi et des prophètes durent être accomplies à la lettre. LeSeigneur ne viole donc en rien la Loi, — la Loi à laquelle nul n'est contraint d’obéir que par l'ordre de Dieu, — si l'on réfléchit surtout qu'elle a été placée entre ses mains comme entre les mains d’un médiateur, suivant la parole de l’Apôtre, c'est-àdire remise en son pouvoir, en sorte que celui qui l’avait instituée pour un temps la fit cesser dès qu'il le jugerait nécessaire; c’est-à-dire, le moment étant venu où la perfection de la charité permettrait à la crainte de faire place à l'amour. Or, il appartient au temps de l'amour de témoigner à tous des sentiments de miséricorde, d’exciter, par l'exemple, à la piété tous ceux que l’on peut, et de ne rien considérer, de ne rien fuir comme immonde parmi les hommes, hormis le péché. Dieu donc a exercé sa miséri-

prohibet, et mundatum ad sacerdotem misit, et ad offerendam hostiam, sicut lex jubet,

Solutio Abælardi.

Sicut ipse Dominus ait: « usque ad Joannem lex et prophetæ; » hoc est usque ad tempus gratiæ, tam legis quam prophetarum præcepta etiam juxta litteram fuerunt implenda. In nullo ergo jam Dominus legi contradicit, cui jam nyllus obedire ex præcepto constringitur Dei : præcipue quum lex ipsa in manu mediatoris, ut Apostolus ait, posita, hoc est in ejus potestate constituta sit, ut qui eam ad tempus instituerat, cessare prio arbitrio faceret, quum oporteret , ut jam perfecta caritas in tempore gratiæ timorem foras mitteret. Pertinet autem ad tempus gratiæ misericordiam maxime circa quoslibet exhibere, et ad pietatem, quos possumus, exemplis invitare, nec quidquam in hominibus immundum, præter peccatum, abhorrere. Unde Dominus in leproso cuncta hic

corde envers le lépreux, en ne dédaignant pas de le toucher malgré la maladie de son corps, et en même temps il lui a prescrit de faire ce sans quoi il n'aurait pu être reçu dans la société des homines, C’est pour cela qu'il l'a renvoyé au grand-prêtre pour être soumis à son tribunal et accomplir le sacrifice de la Loi.

Que signifie dans l’évangile de Luc ce qu’Abraham dit au riche condamné : «et pour tout cela, une haute montagne a été élevée entre nous et vous, en sorte que ceux qui voudraient. passer et traverser chez vous ne le puissent pas ?» Comment, en effet, sc trouverait-il des hommes assez aveugles pour vouloir passer du rafraichissement d’un si grand repos aux supplices des damnés; peuvent-ils avoir la pensée de rendre quelque service à ceux qu'ils voient absolument écartés par la miséricorde de Dieu ?

Réponse d'Abélard.

Abraham, dans le sein duquel Lazare a été reçu, figure Dieu ;

misericorditer agit, quum et eum tangere propter infirmitatem corporis non est dedignatus, et ei id facere præcepit, sine quo in conversationem hominum nequaquam fuerat suscipiendus. Ad hoc enim a sacerdote aspectus, ipsius ju- dicio et legis sacrificio fuerat commendandus.

PROBLEMA HELOISSÆ X.

Quid est illud in evangelio Lucæ, quod diviti damnato Abraham dicit: « Et in his omnibus inter nos et vos chaos magnum firmatum est, ut hi qui volunt hinc transire ad vos, non possint, nejue inde huc transmeare? » Quomodo euim aliqui excæcati sunt, nt de refrigerio tantæ quielis ad pœnas damuatorum transire velint, vel eis aliquod impendere beneficium jam omnino inaniter affectent, quos a misericordia Dai penitus exclusos vident ?

Solutio Abælardi.

Abraham, in cujus sinu Lazarus est susceptus, Deus est, qui fideles suos de

qui reçoit ses fidèles passant des misères de celte vie au rafraichissement de la vie future, dont les douceurs nous sont encore aujourd'hui inconnues, comme dans un sanctuaire du repos. C’est à lui que l’âme damnée s'adresse, en le suppliant de la prendre en pitié. Abraham lui répond, conformément à la sentence prononcée, en lui faisant comprendre que ses désirs sont vains et ne peuvent se réaliser. Voilà ce qu'il cherche à lui faire comprendre, quand il dit : « pour tout cela, une haute montagne a été élevée entre nous et vous; » pour tout cela, c'est-à-dire pour les deux choses qui ont été antérieurement énoncées, la consolation des justes et le supplice des méchants; «une haute montagne a été élevée, » c’est à-dire un obstacle insurmontable a été établi de toute éternité par la justice divine; « afin que ceux qui le veulent ne puissent passer d'ici là; » par passer du rafraichissement des justes au supplice des méchants, nous entendons, soit l’idée de vouloir venir en aide aux damnés et leur apporter ce soulagement des justes, soit les tirer de ce lieu de souffrance, comme font chaque jour les fidèles en ce monde, en cherchant par leurs prières et leurs aumôûnes à venir en aide à,ceux qu'ils croient dans les peines du purgatoire, tandis qu'ils sont abso-

hujus vitæ miseriis ad futuræ vitæ refrigerium nobis adhne occultum tanquam in quoddam secretum quietis suscipit. Ad hunc anima damnata loquitur quasi supplicando, dum eum sui desideret misereri. Abraham ei de sententia sua constituta respondet, quum eum intelligere facit inaniter eum desiderare, quod nullatenus eidem potest evenire. Hoc est autem quod eum intelligere facit, quod subjungit : « et in his omnibus inter nos et vos chaos magnum firmatum est, » etc. « In his omnibus, » hoc est, in utrisque prædictis, de consolatione scilicet justorum et cruciatu malorum, « chaos magnum firmatum est, et hoc est impedimentun tantum divino judicio perenuiter constitutum : « ut qui volunt ad vos hinc transire non possint. » Transire hoc loco de refrigerio justorum ad pœnas malorum intelligimus velle his quoque subvenire, qui damnati sunt et quasi hoc beneficinm justorum ïillis afferre; vel inde hue illos educere, sicut fideles quotidie faciunt in hac vita, dum orationibus vel elemosynis suis his quoque subvenire nituntur, quos in pœnis purgatoriis esse

lument condamnés. Nous n’entendons donc pas seulement cette pitié pour les damnés, de la part de ceux qui sont dans le rafraîchissement, mais aussi de la part des fidèles de cette terre. Abraham ne dit pas en effet : ceux qui sont ici et qui veulent passer là, mais simplement : « ceux qui veulent, » qu’ils soient vivants ou morts. Et nous, je le répète, nous entendons la chose des vivants qui sont dits figurément passer du rafraîchissement des justes dans le lieu de supplice des damnés, ou passer d’ici là : ce qui a le même sens. Car c'est même chose, de passer du rafraichissement des justes à l'enfer des damnés et de passer là : de même que compatir à ceux qui sont condamnés et vouloir, par ses bonnes œuvres, leur obtenir ce rafraîchissement, ou les transporter en quelque sorte et les tirer d’où ils sont, c’est proprement même chose sous des formes ciflérentes.

Que signifient ces paroles de Notre-Seigneur dans le même évangéliste : «je vous le dis en vérité, il y aura plus de joie dans le

putant, quum omnino sint damnati. Non ergo de illis qui in illo refrigerio sunt intelligimns, ut hanc de damnatis compassionem habeant, sed de viventibus adhuc, sicut dictum est, fidelibus. Non enim Abraham dixit, ut hi de istis qui sunt hic volunt ad vos hinc transire , sed simpliciter dixit : « hi qui volunt, » sive adhuc vivi, sive jam defuncti. Nos autem, ut diximus, propter viventes hoc dictum accipimus, qui parabolice dicuntur de refrigerio justorum transire ad loca pœnalia damnatorum, vel inde huc transmeare : quæ videntur ejusdem esse sententiæ. Tale quippe est eos de refrigerio justorum transire ad pœnas damnatorum, vel huc meare : tanquam illis quoque, qui damnati sunt, ita compati, nt bonis operibus suis hoc refrigerium velint illis impertiri, et quodammodo transportare, vel eos inde huc educere, ut eadem sententia in diversis videatur verbis.

PROBLEMA HELOISSÆ XI.

Quid est quod in eodem evangelista legimus Dominum dicere : Dico antem vobis, quod ita gaudium erit in cælo super uno peccatore pœnitentiam agente,

ciel pour un pécheur repentant que pour quatre-vingt-dix justes qui n'ont pas besoin de se repentir ? » Ne vaut-il pas mieux, n'estil pas plus près de la perfection d'éviter le péché que de s’en corriger après l'avoir commis? la vertu de plusieurs n'est-elle pas préférable à celle d’un seul? d’où vient que Dieu aime mieux celle-ci que celle-là? Pourquoi apprécie-t-il le repentir

d'un seul pécheur plus que la pureté sans tache de beaucoup de justes ?

Réponse d’Abélard,

Plus on souffre du péché de quelqu'un, plus on se réjouit de le voir s'amender; plus était vive la douleur de la faute, moins était grand l'espoir de la réparation, plus grande, au contraire, était la crainte de l’aggravation, plus l'amendement excite de joie lorsqu'il se produit : la satisfaction de la réparation est en rapport avec le tourment de la faute. Quant aux justes que nous savons dans la voie du bien, nous y avons d'autant moins d’attention que nous sommes plus tranquilles; leur vertu ne nous enflamme donc pas de la même joie que la conversion d’un pécheur,

quam super nonaginta novem justis, qai non indigent pœnitentia? » Multo quippe melius est ac perfectias peccatum cavere, quam commissum emendare, et multos quam unum bene agere : unde hoc magis quam illud Deo constat placere, Quid est ergo quod Deus unius peccatoris pænitentiam plus approbat, quam multorum justorum perseverantium ?

Solutio Abælardi.

Quo quisque amplius de peccato alicujus dolet, magis de correctione ipsius gaudet; et quo dolor damni major extiterat, et de reparando commoda minus sperandum videbatur, et gravius ut inveniret, majore quum evenit lætitia suscipitur,”et majori sollicitudini de damno majus gaudium succedit de commodo. De justis autem quos in bono perseverare confidimus et ideo minus illis intendimus, de quibus securiores sumus, minore gaudio hinc accendimur,

qui paraissait si diflicile. Ce n’est pas à dire pour cela que le repentir des uns vaille mieux que la vertu sans tache des autres; mais on éprouve plus de satisfaction quand arrive une chose qu'on avait craint de ne pas voir arriver. Ces mots : « il y aura plus de joie dans le ciel, » s'entendent de la joie de la présente église des fidèles, à laquelle le Seigneur donne quelquefois le nom de royaume des cieux. |

Il y a aussi quelques difficullés pour nous dans ce que nous lisons dans Mathieu sur les ouvriers envoyés dans la vigne; ouvriers dont les premiers paraissent avoir porté envie aux derniers et murmuré contre le père de famille, au point de mériter cette réponse : « ton œil est-il mauvais parce que le mien est bon?» Dans la vie future, en effet, telle est la part assurée aux bienheureux, que nul n’aura à désirer plus qu'il ne recevra; telle sera la charité de tous, que chacun aimera le bien d'autrui comme le sien propre, que personne ne pourra avoir une pensée contraire à celle du Seigneur, ni ressentir contre qui que ce

quam de conversione peccatoris, quæ difficillima videbatur. Non tamen ideo

pins valet hujus conversio, quam illorum perseverantia : sed plus inde gaude-

mus quum acciderit, unde plurimum solliciti fueramus ut accideret. Quod ergo dicitur : « gaudium erit in cœlo, » in Ecclesia præsenti fidelium intelligitur exultatio, quæ nonnunquam etiam regnnm cœælorum à Domino nuncupatur.

PROBLEMA HELOISSÆ XII.

Itlud quoque nonnihil quæstionis habet quod in Matthæo legimus de operariis ia vineam missis : quorum priores tantum novissimis invidisse videntur, et adversus patrem familias murmurasse, ut tale mererentur responsum : An oculus taus nequam est, quia ego bonus sum? » In futura quippe vita, ita cuique beatorum suffciet bravium susceptum, ut nemo plus ibi habere appetat, quam accipiet : ubi erit tanta omnium caritas, at unusquisque alterius bonum diligat tanquam suum, nec a voluntate Domini quisquam discrepare possit, nec

RÉPONSES D'ABÉLARD 507 soit le mal de l'envie, ni avoir l'œil mauvais; cela surtout quand l'envie est pour ceux qui en souffrent une telle cause de torture que le poëte a dit : « que les tyrans de Sicile ne trouvèrent pas de plus grand supplice, » et ailleurs : « l’'envieux maigrit en voyant autrui s'engraisser, »

Réponse d'Abélard.

11 faut savoir que toute parabole a moins pour but d'exprimer exactement une vérité que de la faire concevoir par une image, et d'appuyer le témoignage de la vérité d’une comparaison comme preuve. Quand on dit, au sujet du riche et de Lazare, ce qu’on pourrait dire de bien d’autres, que l’âme de l'un est sauvée, l’autre damnée, il ne faut pas prendre à la lettre ces mots d'Abraham au riche : « envoyez Lazare pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau et rafraichisse ma langue. » Les âmes, en effet, n'ont ni doigt, ni langue; c’est le fait des corps. Ce qui est dit là ne doit donc pas être pris au pied de la lettre

per malum invidiæ adversus aliquem, possit nequam oculum habere : niaxime quum invidia hos, in quibus est, tantum affligat et cruciet, nt de ipsa poeta

dixerit : ° Invidia Siculi non invenere tyranai Majus tormentum.

Et alibi :

Invidus alterius rebus macrescil opimis.

Solutio Abalardi.

Sciendum vero in omni parabola non tam rei veritatem expressam esse, quam ex parte aliqua rei similitndinem inductam esse, et sæpe historiæ veritati similitudinem quasi rem gestam adjungi. Quum enim de divite et Lazaro gestum esse creditur in duabus personis, vel sæpius in multis, quod bujus anima sit salvata, illius damnata : nequaquam juxta litteram accipi potest, quod dives Abrahæ dicit: « mitte Lazarum, ut extremum digiti sui intingat in aquam et refrigeret linguam meam. » Non enim auimarum est digitum vel linguam in se habere, sed corporam tantum. Quod ergo de his dicitur, non ad veritatem

comme exactement vrai; ce n’est qu’une manière de faire entendre la vérité. De même, en ce passage, quand on dit que quelques-uns murmurent et s’indignent que la part des autres soit égale à la leur, il faut entendre par là un murmure, non d'indignation, mais d'étonnement. Murmurer, en effet, c’est s'étonner d’une chose que l’on ne croyait pas possible. Ainsi peut-on appeler murmure l’étonnement des fidèles qui voient mis sur le même pied qu'eux des gens qu’ils savent avoir travaillé moins longtemps.

Pareïllement on dit « mauvais, » par comparaison, l’œil des envieux émus contre leur prochain, parce qu'is considèrent comme fait contre la raison ce qu'ils ne croyaient pas possible. Ces mots : « ton œil est-il mauvais, parce que le mien est bon? » signifient donc : ne t’émeus-tu pas, à la manière du monde, comme en face d’une iniquité digne d'indignation, pour une chose que tu crois faite par ma bonté? En d’autres termes : il ne doit pas en être ainsi. De la part du Seigneur dire cela, c’est faire comprendre qu’il y a lieu en cela, ” non de s’indigner, mais de louer Dieu.

pertinet rei gestæ secundum proprietatem litteræ, sed ad similitudinem inductam ex aliqua parte. Sic et hoc loco, quum murmurare dicuntur quidam et tanquam indignari alios sibi adæquari, murmuratio ista non indignationis, sed admirationis est accipienda. Qui enim murmnrant mirantur id fieri quod non credebant. Unde murmuratio illa nunc dicitor multorum fidelium admiratio, quod sidi videbunt in præmio adæquari, quos panciori tempore noverant operari. Similiter oculus nuequam per similitudinem dicitur hominum invidoruzm, qui inde adversus alios commoventur, quod quasi contra rationem factum, quod non crediderant, mirantur, Tale est ergo : « an oculus tuus nequam est, quia ego bonus sum® » tanquam si diceret : nunquid ex eo quod vides per meam bonitatem factum, commoveris, more mundi, ex iniquitate ad indignationem? Ac si diceret : nequaquam sic convenit. Hoc autem Dominum cuiquam

dicere, est ipsum facere hoc intelligere, quod non hinc debeat indignari, sed magis laudare Denm.

La question du péché irrémissible envers l'Esprit saint nous préoccupe, nous comme beaucoup d’autres. Comment, en effet, peut-on pécher contre le fils de Dieu et non contre l'Esprit saint, quand l’un ne peut être offensé sans l’autre, quand l’offense faite à l’un des deux rejaillit nécessairement sur les deux, quand évidemment, celui-ci ne peut être bien disposé pour une âme contre laquelle celui-là est offensé ?

Réponse d’Abélard.

Avant d'établir la solution de notre mieux, il faut commencer par recueillir dans les divers évangélistes les termes de cette parole, et remonter jusqu’à son origine; c’est le moyen d'arriver plus aisément à résoudre la question. Or, suivant le récit de Mathieu, le Seigneur ayant guéri un démoniaque, les Pharisiens jaloux disaient qu'il avait opéré cette guérison avec l'aice d'un esprit malin, non par l'intermédiaire du Saint-Esprit; le Seigneur leur répondit : « si je chasse les démons avec l’aide de

PROBLEMA HELOISSÆ XIII

Quæstio illa de peccato in Spiritnm sanctam irremissibili nos quoque sient multos commovet.Quomodo enim quisin Filium Dei, et nom in Spiritnm sanctum peccare potest, quum unus offendi nequaquam sine alio queat, ut unius offensam in utrumque redundare sit necesse ;: quum nequaqnam cniqnam -possit esse placatus, cui fuit ille offensus ?

Solutio Abeælardi.

Auntequam solutionem, pront possumus, ponamus, præmittenda sunt, et ex diversis evangelistis colligenda hujns sententiæ verba, et unde ipsa pendeat præmittendum, ut facilius ad solutionem sit perveniendum. Sicut ergo Matthæus refert, quum dæmoniacum quemdam Dominus curasset, et invidi pharisæi dicerent eum id facere per spiritum nequam, non per Spiritum sanctum, Domi-

Belzébuth, avec quelle aide vos fils les chasseront-ils? Mais si c’est par l’intercession de l'Esprit saint que je chasse les démons, c’est que le règne de Dieu est arrivé sur terre. » Et un peu plus loin : « je vous le dis en vérité : tout péché, tout blasphème sera remis aux hommes; mais le blasphème contre le Saint-Esprit ne sera pas remis. Quiconque aura péché contze le fils de l’homme, son péché lui sera remis; mais il ne sera remis, ni dans le présent, ni dans l'avenir, à celui qui aura parlé contre le Saint-Esprit. » Voici, d’autre part, le texte de Marc : « je vous le dis en vérité : tous les péchés, tous les blasphèmes seront remis aux hommes, quels que soient ceux contre lesquels ils auront blasphémé ; mais celui qui aura blasphémé contre le Saint-Esprit, Jamaïs son péché ne lui sera remis; il sera coupable dans l'éternité; et cela, parce qu'ils disaient : il est possédé du démon. » Luc, de son côté, rapporte que le Seigneur dit : « quiconque m'’aura reconnu devantles hommes, le Fils de l’homme le reconnaîtra devant les anges de Dieu. Celui qui me reniera devant les hommes sera renié devant les anges de Dieu. Tous ceux qui parlent contre le Fils de l’homme, leur péché leur sera remis, mais il ne sera

aus ait : « si ergo in Beelzebud eJicio dæmones, filii vestri in quo ejiciunt? Si autem in Spiritu Dei ejicio dæmones, igitur pervenit in vos regnum Dei, » Et post aliqua : « ideo dico vobis, omne peccatum et blasphemia remittetur hominibus : Siritus autem blaspheinia non remitletur. Et quicunque dixerit verbum contra Filium hominis, remittetur ei : qui antem dixerit contra Spiritum sanctum, non remittetur ei neque in hoc sæculo, neque in futuro. » Marcus vero sic pouit : « amen dico vobis, quoniam omnia dimittentur fiiiis hominum peccata et blasphemiæ, quibus blasphemaverant : qui autem blasphemaverit in Spiritam sanctum non habebit remissionem in æternnm; sed reus est æterni delicti; quoniam dicebant : immundum spiritum habet. » Lucas varo sic scribit Dominum dicere : « quicunque confessus fuerit me coram hominibus, et Filius hominis confitebitur illum coram angelis Dei. Qui autem negaverit me coram hominihus, negabitur coram angelis Dei. Et omnis qui dicit verbum in Filium hominis, remittetur illi; ei autem, qui ih Spiritum

RÉPONSES D'ABÉLARD 561 pas remis à celui qui blasphémera contre le Saint-Esprit. » Ces textes posés, il faut commencer par définir ce que c’est que le blasphème envers le Fils de l’homme, et ce que c’est que le péché de blasphème envers le Saint-Esprit. Or, autant que j'en puis juger, celui-là pèche et blasphème contre le Fils de l’homme qui rabaisse le Christ et nie sa divinité, moins par malice que par erreur, se fondant sur la faiblesse de l'humanité que le Christ a revêtue. C’est ce que Notre-Seigneur veut dire quand il dit le Fils de l’homme plutôt que le Fils de Dieu, forme de langage d’où il résulte, qu'eu égard à l'infirmité de la nature humaine, qu'il a puisée dans le sein de sa mère, on ne croit pas qu’il ait en lui la force d’un Dieu. Ce péché, dont l’origine est dans une sorte d’ignorance insurmontable, paraît très-digne d’excuse : car ce n’est pas par les raisonnements humains, c'est par l'inspiration de Dieu seulement qu’on peut comprendre que Dieu se soit fait homme. Aussi le Christ dit-il lui-même : « personne ne vient à moi sans que mon père ne l’ait amené, » entendant par là qu'il n'appartient pas à la raison humaine de comprendre le mystère de Jésus-Christ, mais que ce ne peut être que le fait de l'inspiration de Dieu.

sanctum blasphemaverit, non remittetur. » His itaque præmissis, primo distinguendum est, quid sit peccatum blasphemiæ in Filium hominis, et quid in Spiritum sanclum. Quantum vero æstimo, ille peccat : blasphemando in Filium hominis, qui Christo detrahit, eum denegando Deum, non tam per malitiam quam per errorem, ex assumpta nostræ iufirmitatis nalura, quam in eo conspicit. Hoc enim innuit, quum dicit : Fillum hominis, potins quam : Filhum Dei; nt propter iufirmitatem hominis, quam ex matre nascendo snscepit, non credatur in eo furtitudo Dei. Quod quidem peccatum ex ignorantia tanquam invincibili, plurimum excusabile videtur : qauum hoc nequaguam humana ratione,sed Deo tantum inspirante percipi posset, nt videlicet Deus homo fieret. Uude et ipsemet Christus profitetur : «nemo venit ad me, nisi Pater meus truxerit ilum ; » quia non est humauæ rationis hoc in Ghrisio percipere, quod schuumodo ft Dco iuspirante. Blasphenare vero in Spirilum sanctum est wa-

Blasphémer contre le Saint-Esprit, au contraire, c'est évidemment rabaisser sciemment et dansun mauvais sentiment la bonté de Dieu, c’est-à-dire le Saint-Esprit, c’est attribuer par envie à l'esprit malin lesgrâces qu’on sait dues à l'Esprit saint, c'est-à-dire à la bonté de Dieu, ainsi que faisaient les Pharisiens, lorsqu'ils cherchaïent par envie à détourner du Christ la foule croyant aux miraclesqu'’elle voyait. Etsi l'on veutserendre compte de ce péché, on verraqu’il cst plus grave que celui auquel a succombé le diable. En effet, les Pharisiens, tout en croyant que le Christ n’était pas Dieu, ne pouvaient méconnaître, d'après sa vie et ses œuvres,que c'était un juste et que ce qu'il faisait était fait par l’intercession du Saint-Esprit. Lors donc que, contre leur conscience, ils attribuaient à l’esprit malin ce qu’ils savaient être l’œuvre du Saint- Esprit, évidemment ils alléguaient mensongèrement que le Saint- Esprit était l'esprit malin. Mensonge bien plus coupable que l'orgueil du diable. Le diable, en effet, bien qu'il ait désiré se rendre semblable à Dieu et obtenir pour lui la puissance, ne se laisse jamais emporter cependant jusqu’à un tel blasphème, jusqu'à soutenir que Dieu est un démon. Le blasphème des uns

nifeste bonitati Dei, qui Spiritus sanctus intelligitur, ita scienter ex invidia detrahere, ut benefñcia, quæ per Spiritum sanctum. hoc est divinæ bonitatis ratiam, non dubitant fieri, per invidiam tribuant maligno spiritu, sicut Pharisæi faciebant, due turbam credentem his, quæ videbant, miraculis, a Christo per invidiam avertere niterentur. Quorum peccatum si diligentius consideienus, gravius esse videtur quo diabolus corruit. Etsi enim Pharisæi Christum non credebani Deum, hominem tamen justum ex vita et operibus ejus ignorare non poterant, nec ista, quæ faciebat, per Spiritum sanctum facta esse. Quum ergo contra conscientiam suam hæc dicerent per maliganm spiritum, quæ fieri non dubitabant per Spiritum sanctum asserebant, esse spiritum malignum. In quo longe magis præsumpsisse videntur mentiendo, quam diabolus superbie::do. Diabolus quippe quamvis appetierit Deo similis esse, et per se regnum obtinere : non tamen in tantum ibi excessisse credendus est, ut ini tantam prorumpere blasphemiam auderet, ut Deum mentiri esse malum sustineret. Unde

n’est donc pas moins grand que l'orgueil des autres. Que dis-je? il est bien plus exécrable, et ne mérite aucune espèce de pardon.

Nous ne disons pas, toutefois, que le repentir d’un tel péché, si repentir il y avait, n’obtiendrait pas le pardon ; mais d'après la parole du Seigneur, nous croyons que lous ceux qui se comportent ainsi ont si bien irrité l'esprit de Dieu, qu'obstinément voués à leur malice, ils se sont mis en dehors de toute grâce. Cette grâce manifeste de Dieu, qui se révèle dans le Christ par des miracles, Luc la désigne plus haut par le doigt de Dieu, dans ces paroles du Seigneur : « si, avec le doigt de Dieu, je chasse les démons.» On dit, en effet, la droite ou le bras du fils de Dieu, et dans cette droite, le doigt marque évidemment l'œuvre du Saint-Esprit. C'est le doigt, en effet, qui nous sert à l'indication des objets matériels; le Seigneur dit donc le doigt du Saint-Esprit, lorsqu'il veut montrer sa grâce par quelque eflet, en sorte qu'on y puisse reconnaitre l’œuvre de Dieu, encore que quelques-uns, comme les Pharisiens, la blasphèment par envie. Et voilà comment le péché de blasphème envers le Saint-

blasphemia istorum nom minor superbia illorum, sed etiam magis execrabilis videtur, ut omnino a venia excludi sit digna. Nequaquam tamen dicimus quod pœuitentia talium, si esset, indulgentiam non impetraret : sed ex sententia Domini omnes tales credimus ita Spiritum Dei exacerbasse, ut in sua obstinati malitia, penitus exclusi fuerint a gratia. Hanc autem manifestam gratiam Dei, ‘quæ se in Christo per effectum miraculorum revelat, Lucas superius per digitum Dei designat, ipso dicente Domino : « porro si in digito Dei ejicio dæmonia, » manus quippe sive dextera, vel brachinm Dei Filius ejus dicitur; in hac manu digitus est manifesta quælibet sancti Spiritus operatio. Digito quippe maxime utimur in demonstratione corporaliunm rerum : unde digitum Dei Filius ejus dicitur; in hac manu digitus est manifesta quælibet sancti Spiritus operatio. Digito quippe maxime utimur in demonstratione corporalium rerum : unde digitum Dei Spiritum ejus dicit, qunm gratiam suam per aliquem effectum beneñcii patenter exhibet, ut non, nisi Dei opus illud credatur, et si nonnulli per invidiam more pharisæorum illad calumnientur. Et hoc est hoc peccatuu

Esprit, par-qui s'obtient la rémission des péchés, est lui-même éternellement irrémissible.

Quant à ces mots : « quiconque aura parlé contre le Fils de l’homme, son péché lui sera remis, » il faut entendre par à qu'aucun de ceux qui, non par malice, comme nous l'avons dit, m&is par erreur, auront porté atteinte à la gloire du Christ, ne sera pas condamné pour cela, cette ignorance insurmontable les assimilant à ceux pour lesquels le Seigneur, dans sa Passion, lui ou Étienne, a prié. En effet, il convient à la piété et à la raison que tous ceux qui reconnaissant, suivant la loi naturelle, un Dieu créateur et rémunérateur, qui l’honorent et s'attachent àne point l’offenser par un effet de leur volonté, laquelle seule constitue le péché; il convient, dis-je, de penser qu'ils ne sont pas damnés, et de demander que ce qui leur est nécessaire d'apprendre pour être sauvés leur soit révélé par Dieu avant la fin de leur vie, soit par une inspiration, soit par quelque autre moyen direct, tel que celui qui amena, dit-on, Corneille à croire en Notre-Seigneur et à recevoir le baptème. C’est ce que signifie évidemment cette parole : «si notre cœur ne nous reproche rien,

blasphemiæ in Spiritum sanctum, per quem remissio fit peccatorum, irremissibile permanere. Quod autem dictum est : « quicunque dixerit verbum contra Filium hominis, remittetur ei; » sic accipe, quod nullus, qui, ut dictum est, non per malitiam, sed per errorem detraxerit honori Ghristi, propter hoc damnabitur : quum hæc ignorantia invincibilis similem eum faciat illis pro quibus Dominus in passione sua, sive Stephanus oraverit. Pietati quippe atque ratione convenit, ut quicunque lege naturali creatorem omninm ac remuneratorem Denm recognoscentes, tanto illi zelo adhærent, ut per consensum, qui proprie peccatum dicitur, eum nitantur nequaquam offendere, tales arbitremur minime damnandos ese, et quæ illum ad salutem necessum est addistere, ante vi'æ terminum a Deo revelaii sive per inspirationem, sive per aliquem direclum quo de his instruatur, sicut in Cornelio factuin esse legimus de fide Christi ac perceptione baptismi. Quod et patenter illa videtur astruere senten- Has «si cor nostruu non reprehenderit nos, fiduciam habemus ad Deum; »

ayons confiance en Dieu; » et quand le Seigneur dit : « il n'est personne qui ait jamais eu un tel amour qu'il ait donné sa vie pour les siens,» cela veut dire qu'il ne faut point douter de ceux qui, dans leur zèle pour la Loi, bien qu'ils n’aient pas connu le Christ, ont le courage de mourir pour Dieu; car il est facile à Dieu d’i.spirer à de tels hommes ce qu'ils doivent croire du Christ, avant que leur âme quitte le corps, pour qu'ils ne passent pas hors de cette vie en état d'infidélité. |

QOTUATORZIÈME QUESTION D'IÉLOISE.

D'où vient que Notre-Scigneur, composant, pour ainsi dire, le cœur des fidèles et comptant les mérites qui peuvent obtenir la béatitude, dit que tels ont obtenu la béatitude pour tels mérites, comme si l’un quelconque de ces mérites suffisait pour obtenir la béatitude, à en juger par la récompense promise? Il est dit, en effet : « bienheureux les pauvres en esprit, le royaume des cieux leur appartient. » Et de même pour d’autres mérites, la récompense y est attachée, comme si un seul d’entre eux était

et quum Dominus dicat : « majorem hac dilectionem nemo habet, ut animam suam ponat quis pro amicis suis, » nequaquam de bis diffidendum videtur qui zelo legis, quamvis Christum non noverint, mori pro Deo sustinent; quim sit facile Deo talibus statim inspirare quid de Gbristo sit credendum, antequam de corpore recedat anima, ne infidelis transeat ex hac vita.

PROBLEMA HELO:SSE XIV.

Qu d est quod fidelium mentes Dominus componens, et ea computans hona, quibus beatitudinem promereri possunt, modo in singulis dicit eos beatos, in quibus sunt, tanquam unum quodque facere sufficiat beatum, sicut esse declaratum ex remuneratione eorum subjecta?'Sis quippe dicitur : « beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regaum cœlorum. » Et similiter in cætcris singulis remuneratio supponitur, ex qua uiaque ju2 gratia sufficere videtur ad

566 UESTIONS D’'HÉLOISE

suffisant pour le salut. Nous demandons quelques explications à ce sujet, afin de savoir clairement si ces mérites pris isolément suffisent, ou s’il est nécessaire qu'ils soient tous réunis dans le même homme. |

| Réponse d’Abélard.

Il est sept mérites, ou sept béatitudes, par lesquelles nous obtenons d'arriver aux joies de la vie éternelle. Quant à la huitième, on doit la considérer comme la confirmation des autres, plutôt que l'ajouter à la liste; —je veux parler de celle dont ilestdit : « bienheureux ceux qui souffrent la persécution pour la justice ; le royaume des cieux leur appartient.» En effet, comme il est évident que les fidèles bienheureux sont exposés aux persécutions, pour que l'on ne crût pas qu’ils fussent moins heureux pour cela, aux autres béatitudes on a ajouté celle-là; c'était dire : ceux-là ne sont pas moins bienheureux qui souffrent les persécutions, et c'est une confirmation de leur béatitude que de ne point faiblir dans l'épreuve.

Il y a trois catégories de fidèles : les moines, les princes, jes sujets. Les trois premières béatitudes, dans ma pensée .

salulem. Quas etiam distingui petimus diligenter, quo melius appareat, utrum singulæ sufficiant, si non in eodem homine simul occurrent.

Solulio Abwælardi.

Septem sunt bona tanquam septem beatitudinibus distincta, quibus ad supernæ gaudia vitæ meremur pertingere. Nam illa, quæ quasi octava supponitur, probatio magis est præcedentium beatitudinum, quam illis tanquam diversa connumeranda, ubi videlicet dicitur : « beati qui persecutionem patiuntur propter justitiam, quoniam ipsorum est regnum cœlorum. » Nam quia fidelibus beatis persecutiones maxime constat inminere, ne quis eus propter hoc crederet minus esse beatos, ideo prædictis. beatitudinibus istud snpposuit, tanquam si diceret : nec minus isti tales beati sunt, quum persecutiones sustinent; sed inagis hinc probantur, quum in eis non deficiunt. Tres auiem fidelium ordines constat esse : unum videlicet continentium, allerum rectorum, tertium conjugatorum. Iu tribus autem præcedentibus Leatitudiuibus continentes diligenter

sont celles qui conviennent aux moines; les deux autres appartiennent aux princes, les deux dernières aux sujets. Telle est aussi la hiérarchie, en jugeant d’après les mérites. En effet, la catégorie des moines est, par la perfection, supérieure à toutes les autres; la seconde catégorie est celle des princes, plus . élevée assurément par le pouvoir que les moines; et cependant la belle et stérile Rachcl agréa mieux à Abraham que la laide et féconde Lia,et la part de Marie vivant dans le repos est meilleure que celle de Marthe préparantles mets. La dernière catégorie est celle des sujets, qui sont bien loin des moines, et qui ne peuvent mériter autant que les princes, bien qu’ils soient également adonnés à la vie active. Car, suivant la parole de la Vérité : « quiconque aura enseigné et fait la loi, » ce qui est l’œuvre des docteurs et des prélats, « sera appelé grand dans le ciel,» de même que le moine le plus grand et celui qui vit en état de mariage le plus humble.

Commençons donc par ceux qui sont les plus grands en vertu et les premiers aux yeux de Dieu par la dignité de la religion. La Vérité place leur sainteté dans ces trois mérites : la pauvreté, la douceur, la peine.

describi arbitror ; post has autem tres, duas proximas ad rectores maxime referendas arbitror, sicut duas ultimas ad conjugatos, et est ordo congruus secundum meritorum gradus. Ordo quippe continentinm, perfectione vitæ prior est cæteris. Secundus est rectorum, qui, quamwvis sint potestate ipsis qnoque continentibus dign'ores, cratior tamen extitit patriarchæ pulchra Rachel et sterilis, quam Lia lippa et fecunda ; et melior pars Mariæ tanquam in otio vacantis, quam Marthæ cibum ministrantis. Ultimus ordo est conjugatorum, qui longe a continentibns distant, et rectoribus æquari non merentur, qaamvis utrique in activa sint occupati. Nam, ut postmodum Veritas ait : « qui docuerit et fecerit legem, » quod est doctorum et Ecclesiæ prælatorum, « magnus vocabitur in regno cœlorum, » sicnt continens maximus, et conjugatus minimus. Ab his ergo, qui virtute sunt maximi, et priores apud Deum dignitate religionis inchoans, in tribus eorum sanctitatem comprehendit : quum eos videlicet pauperes spiritu, mites, ac lugentes describit. Beatus dicitur, quasi bene actus,

Bienheureux, est-1l dit en général, c’est-à-dire bien traité, c'est-à-dire ayant l’âme pure et réglée. Par pauvres en esprit il faut entendre ceux qui supportent la pauvreté non par nécessité, mais qui, éclairés par la raison, appellent la pauvreté de ce Dieu dont leur cœur est embrasé, dédaignent les richesses, les fuient comme nuisibles, et se souviennent de la parole de Nctre-Seigneur : «il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume descieux.» Notre-Seigneur appelle ici raison l'esprit, dans ce sens où l’Apôtre dit plus bas: «la chair lutte sous l’aiguillon de la concupiscence, et l'esprit lutte contre la chair. » Qui ne sait, en effet, que la concupiscence est le fait de l’âme plutôt que du corps? Or la chair lutte sous l'aiguillon de la concupiscence contre l'esprit, lorsque dans la même âme la sensualité, c'est-à-dire la jouissance venant de la faiblesse de la chair, résiste à la raison, et que, selon la parole de lApôtre, nous arrivons à faire ce que nous ne voulons pas, c'est-à-dire ce que nous ne regardons pas comme bon de faire. Lors donc que l'esprit, c’est-à-dire Ja raison, nous suggère ce que nous devons faire et que les passions charnelles nous détournent d'accomplir cette chose qu’il n’est pas sans difficulté d'accomplir, l'esprit est

hoc est in bonis moribus compositus. Pauperes spiritu dicuntur, qui paupertatem non necessitate sustinent, hoc est, Dei quo fervent edocti ratione, hanc appetunt, divilias contemnentes, et eas tanquam nocivas fugientes, attendentes quod Dominus ait: « facilius est camelum intrare per foramen acus, quam divitem in regnum cœlorum. » Spiritum itaque hoc loco rationem dicit, sicut et Apostolus id secutus ait : « caro concupiscit adversus spiritum, et spiritus adversus carnem. » Quis enim nesciat concupiscentiam animæ potius qnam corporis esse? Sed tunc caro adversus spiritum concupiscit, quum in eadem anima sensualitas, hoc est delectatio ex infirmitate carnis veniens, rationi repugnat, ut, juxla enmdem apostolum, sæpe, victi faciamus quæ nolumus; hoc est quæ facienda esse non approbamus. Quum ergo spiritus, hoc est ratio, suggesserit nos facere quod debemus, et nos inde carnalitas retrahit, in quo perficiendo nonnulla difficultas incumbit : vincitur spiritus dominante carne, et ei subjicitur,

vaincu par la chair et lui est asservi; en sorte que l'homme livré aux désirs de la chair comme les bêtes ne mérite plus que . d’être appelé l'homme charnel ou bestial.

« Le royaume descieux lui appartient. » Notre-Scigneur veut dire par là, que les pauvres en esprit sont bienheureux, en ce sens que ceux qui dédaignent, suivant les conseils de la raison, les choses de la terre, méritent celles du ciel. Il sont pauvres en esprit ceux qui font passer Dieu avant l’ambition des richesses et des honneurs, et ne désirent rien en vue du plaisir ; qui, contents du nécessaire, s'abstiennent même de ce qui est permis, afin de ne pas être séduits par les plaisirs de la terre, et qui travaillent à donner tous leurs soins à Dieu plutôt qu'au siècle. Tels sont ceux qui de la vie tumultueuse du siècle passent à la vie paisible des monastères, afin de se consacrer à Dieu et au salut de leurs âmes d'autant plus purement qu'ils sont plus éloignés des pensées du siècle, afin de pouvoir s'élever dans le ciel d'autant plus aisément qu’ils sont plus déchargés du fardeau de la terre. C'est ce que Jérôme regardait comme figuré dans la prière des moines, quand il disait : « Élie, se hâtant vers le royaume des cieux, a laissé son manteau sur la terre. »

Ainsi devenu pauvre en esprit, on devient nécessairement

e ut homo jam carnalis vel animalis sit dicendus, desideriis carnis more pecudum deditus. « Quoniam ipsorum est regnum cœlcrum. » Inde pauperes spiritu probat esse beatos ; quia qui rationabiliter terrena contemnunt, cœælestia promerentur. Pauperes itaque spiritu sunt, qui tam possessionis quam houoris ambitionem propter Deum pustponunt, et nihil ad voluptatem appetunt : sed contenti necessariis, a licitis quoque abstinent, ne voluptatibns terrenis capiantur, et Deo magis quam sæculo dare operam contendunt. Tales sunt, qui a tummultuosa sæculi vita transeunt ad qnietem monasticam, ut tanto purius Deo et sibi vacent, quanto magis remoti sunt a curis sæculi : et tanto facilius ad cœlos evolent, quanto magis terrenis sarcinis exonerati sunt. Quod et Hieronymus in illo principe monachorum præfiguratum attendens, quodam loco ait: « Elias ad cœæ- Jorum regna festinans, melvtam reliquit in terris. » Hi tales quum pauperesspiritu

doux et charitable. En effet, lorsqu'il n’est rien sur terre que l'on désire, il n’est point de pertes de biens, point d’outrages qui puissent enflammer de colère.

. À ceux qui se possèdent et qui, maîtres d'eux-mêmes, résistent aux conseils de la chair, la terre des vivants, c’est-à-dire la vraie solidité de la béatitude, est promise comme récompense par cette parole : « ils posséderont la terre. » C’est cette vertu de douceur et de patience que Jérémie décrit, quand il dit : «il est bon pour l’homme de porter le joug dès la jeunesse ; il demeurera solitaire, et il se taira, s’il s’est élevé audessus de lui-même ; il se prosternera la face dans la poussière, si quelque espérance point dans son cœur; il tendra la joue aux soufflets, il se laissera abreuver d’opprobres, parce que Dieu ne le repoussera pas dans l'éternité. » Celui-là suit cette loi, qui se soumet, dès sa jeunesse, au joug de la vie monastique, et ne diffère pas de le prendre jusqu'à l’âge où, épuisé par la vieillesse, il cherche à soulever ce qu'il n’est plus de force à porter ; jusqu’à l’âge où, soupirant après le repos du corps plutôt qu'après la paix de l’âme, il cherche dans le couvent les plaisirs du siècle qu’il prétend fuir, Alors, en effet, ne pouvant

facti fuerint, mites ac mansueti necesse est fiant. Qui enim in terrenis nihil ambiunt,nequaquam de amissione rerum, vel illatis injuriis in iram accenduntur. His bene se possidentibus, et impetus carnis regendo frangentibus, terra viventium, hoc est vera stabilitas beatorum in præmium supponitur, qnum ait: « quoniam ipsi possidebunt terram. » Istam in talibns mansuetudinis et patientiæ virtutem Jeremias describens ait : « bonum est viro, quum portaverit jugnm ab adolescentia sua. Sedebit solitarius et tacebit : quia levavit se super se. Ponet in pulvere os suum, si forte sit spes. Dabit percutienti se maxillam, saturabitur opprobriis: quia non repellit in sempiternum Dominus. » Jugam monasticæ disciplinæ ab adolescentia sua portat, qunm quis hoc suscipere non differt, quousque in senio viribus exhaustus hoc præsumat tollere, quod non possit portare : ét quietem corporis magis quam pacem animæ quærens voluptates sæculi, quas fugere se mentitur, in monasterio quærit. Et nihil jam valens operari,

plus travailler, comme un frelon dans une ruche, il ne fait que consommer impudemment les richesses amassées par les abeilles ; après avoir épuisé, tant qu'il a pu, ses forces au service du diable, il vient, cédant à l'affaiblissement de la vieillesse, se livrer aux charmes d'un coupable repos, quand ce serait le moment de vivre d’autant plus sévèrement, et de lutter contre ses vices avec d'autant plus d'énergie, qu'il sait qu'il a peu de jours à vivre, et qu’il lui reste à peine le temps de s'assurer, s’il l'a méritée, la palme de la victoire. Le malheureux n'ayant pas eu dès sa jeunesse l’habitude de porter son joug succombe sous celui qu'il ne peut porter. |

Il ce tient solitaire, il se tait voué à la vie monastique, quand prenant le nom de moine, il cherche à réaliser la perfection de la vie. Moine, en effet, signifie solitaire, ainsi que l'indique saint Jérôme quand il dit sous forme de reproche : « que fais-tu dans la foule, toi qui es solitaire? » Le moine doit « en tout temps étudier en silence, » dit saint Benoît, établissant, d’après le témoignage d'Isaie, que le silence est un moyen de cultiver la justice. Et l’Apôtre, recommandant par-dessus toutes les autres cette vertu, dit : « celui qui ne pèche pas en parole est parfait. »

tanquam inter apes burdio factus, quod illæ congregant, devorat impudenter. Et jam consumptis viribus corporis, quas quoad potuit, in servitio diaboli expendit, occasione senilis infirmitatis, luxurioso vacat otio, quando eum tanto restrictius vivere decuit, et contra vitia dimicare, quanto se miaus victurum novit, et ad percipiendam bravii sui palmam citins perventurum, si hanc meruerit. Iste talis miser ab adolescentia sua jugum portare non assuetus, sub ipso, quod non potest ferre, cogitur succumbere. Sedet solitarius et tacet professor monasticæ disciplinæ, quum et nomen monachi et vitæ perfectionem sibi vindicat. Monachus quippe solitarius interpretatur, qnem beatus increpans Hieronymns, ait : « quid facis in turba, qui solus es? » Quem « omni tempore debere silentio studere » beatus asserit Benedictus, cultum justitiæ silentium ex testimonio comprobans Isaiæ. Et Apostolus hanc præcipue virtutem commendans, ait : «si quis in verbo non offendit, hic perfectus est vir. » Levat se super se,

1l s'élève au-dessus de lui-même, lorsque, maître de lui et se gouvernant, il soumet la chair à l'esprit ; lorsque, subordonnant sa volonté à celle de Dieu, il triomphe glorieusement de luimême, suivant cette parole: « l’homme patient est supérieur à l’homme fort, et celui qui est maître de son cœur à celui qui prend les villes d’assaut. » 11 doit se taire, tandis que les autres prônent leur vertu, de peur que, devenu son propre héraut, tout son mérite ne s'évapore, et que son orgueil ne l’expose à une chute d'autant plus profonde qu’il se serait élevé plus haut. |

Qu'il ne dise donc pas qu'il s’est élevé au-dessus de luimême, dans la crainte de reconnaître la vérité de cette pensée ; qu'il demande plutôt, en tremblant, dans ses prières que la chute lui soit éparguée : en cette vie, il n'y a de victoire sûre pour personne. S'il veut parler de lui, que ce suit pour mettre en lumière, non sa vertu, mais sa faiblesse. De là vient qu'il est dit : « il se prosternera la face dans la poussière, si quelque espérance point dans son cœur; » autrement dit : qu’il reconnaisse qu'il n’est qu’une poussière agitée par les tentations du démon, sans force ni cohésion; et si son cœur est chalouillé par quelque sentiment d'orgueil, qu’ille réprime éner-

quum se ipsum regens, et opprimens, carnem spiritui subdit : et voluntatem propriam voluntati subjiciens Dei, de seipso gloriose triumphat, attendens quod scriptum est : « melior est patiens viro forti, et qui dominalur animo suo, expugnatore urbium. » Tunc autem maxime tacere debet, quum alii virtutem ejus divulgant : ne ipse sui præco factus, in levem evanescat auram, et quanto altior in virtutibus videtnr, graviorem superbiendo casum perferat. Taceat ergo quia luvarit se super se, ne videlicet hæc si fecerit recognoscat, et pavidus cret ne corruat; quia in hac vita, nulli secura est victoria. Quod si forte de se loqni præsumat, non virtutem snam, sed infirmitatem prædicet. Unde et subditur : « ponet in pulvere os suum, si forte sit spes, » Quod est dicere : tanquam pulverem teutationibus dæmonum agitatum, et in operibus non constantem, sed dissolutum profiteatur : et si quando mentis elatio titillaverit, statim se objur-

giquement par ces mots : « d’uù te vient cette présomption, terre et cendre? de quoi te flattes-tu, poussière légère, que le vent balaye de la face de la terre? » Et disant cela, saisi de crainte, il pensera avec terreur, s’il sent en lui poindre quelque espérance, à ne point se laisser vaincre par l'orgueil qui ne triomphe que des vertus.

Et pour ne point se laisser exalter par les vertus, il faut être humilié par les persécutions ; il faut que la vertu de l’homme soit consacrée par la patience, qui seule rend vraiment doux de cœur ceux qui sont pauvres en esprit. Il tendra donc la joue aux soufflets et se laissera abreuver d'injures : qu'on l'outrage en fait ou en parole, il trouvera dans ces outrages le charme d’une satisfaction douce. Celui qui se réjouit d’être outragé pour Dieu tend la joue aux soufflets. Celui qui a peur des injures ou qui les souffre malgré lui retire sa joue. Quant à la raison qui fait que le juste supporte debon cœur ces mauvais traitements et se réjouit de ses souffrances, elle est indiquée dans ces paroles des apôtres : « ils allaient se réjouissant loin des regards de l’assemblée, heureux d’avoir été reconnus dignes de souffrir l’injure pour le nom de Jésus. »Et il est ajouté, suivant les paroles du prophète : « parce que le Sei-

gans dicat : « quid superbis, terra et cinis? quid præsumis, levissime pulvis que projicit ventus a facie terræ? » Hæc dicens, et de se pavens, cum terrore “cogitet, si forte sit illi spes, ne uovissime superbia viacatur, quæ non nisi de virtutibus triumphat. Et ne virtutibus extollatur, persecutionibus est humiliandus : ut per patientiam virtus ejus probata coronetur, quæ spiritu pauperes facit veros mites. Dabit igitur percutienti se maxillam, et saturabitur opprobriis : quia sive factis, sive verbis injurietur, his tanquam quadam dulcedine saporis oblectatus reficietur. Dat percutienti se maxillam, qui pro Deo gaudet injuriari, Subtrahit e contrario maxillam, qui injurias refugit, vel invitus patitur. Cur autem justus libenter hæc toleret, et in passionibus gaudeat, juxta illud quod de apostolis dictum est : « ibant gaudentes a conspectu concilii, quoniam digni habiti sunt pro nomire Jesn contunmeliam pati? » Et etiam supponitur, et pro-

gneur ne les réprouvera pas dans l'éternité. » Le juste, en cette vie, paraît repoussé de la grâce de Dieu et livré à toutes les misères. C’est ainsi qu’il a été écrit : « nous l'avons vu avec douleur méprisé et traité comme le dernier des hommes, car il semblait que ce fût un lépreux; nous l'avons cru frappé, humilié par la main de Dieu. » De ce dédain, de ce rejet de Dieu, lorsqu'il ne nous protége pas dans l’adversité, on dit : « mon Dieu, tu nous as rejeté. » Mais Dieu, je le répète, ne nous rejette que pour mettre notre vertu à l'épreuve, et pour nous donner la couronne après la victoire; Dieu est l’espoir des affligés, leur triomphe, et c’est ce que veut djre ce mot : « parce que le Seigneur ne les repoussera pas dans l'éternité, » c'est-à-dire parce qu'il mettra un terme aux épreuves de ceux qui auront été affligés et non aux épreuves de ceux qui l’auront afiligé.

Et il faut remarquer que le Seigneur, en donnant aux Apôtres le Nouveau Testament, les met, dès l’abord, en garde contre la pauvreté, les engage à échanger contre les jouissances de la terre la félicité du ciel, et distingue manifestement la récompense de l'Évangile de la récompense de la Loi, la récompense de l'Évangile qui promet le bonheur du ciel, de celle de la Loi

pheta ait: « quia non repellet in sempiternum Dominus. » Repulsus a gratia Domini, et miseriis in vita hac expositus videtur justus : unde et de ipso justorum capite sCriptum est : « desideravimus eum despectum et novissimum virorum, et putavimus eum quasi leprosum, et percussum a Deo, et humiliatum,» De hoc despectu vel repulsione Dei, quum nos in adversis non protegit, scriptum est : « Deus, repulisti nos. » Sed quia hic, ut dictum est, repellit nos, ut probemur, quos post victoriam assumit, ut coronemur; spes afflictorum, qua triumphant, exponitur-quum dicitur : « quia non repellet in sempiternum Dominus; » hoc est, pœnas finiet afflictorum, qui pœnas non finiet affligentium, Et notandnm quod Dominus apostolis Novum Testamentum tradens, quum in exordio statim ad paupertatem admonet, ut fecunditatem terrenorum cœlesti commutemus felicitate, patenter remunerationem Evangelii a remuneratione legis distingnit, quum ibi cœlestium, hic terrenorum tantum promissio-

qui promet seulement les jouissances de la terre comme prix de l'obéissance. En effet, le peuple charnel d'Israël, plus occupé des biens de la terre que de ceux du ciel, a reçu en récompense ce qu’il désirait. 11 devait être amené à l’obéissance par l'objet de ses désirs; il fallait que cette promesse, du moins, le détournât du mal, si son esprit ne pouvait encore être guéri de l’iniquité. Car ainsi que le dit l’Apôtre : « la Loi n’a rien amené à la perfection ; » elle n’a connu la perfection ni dans les promesses, ni dans les commandements.

« Heureux ceux qui pleurent, » L’affliction convient particulièrement aux religieux, qu’elle ait pour cause le repentir des fautes, ou la tristesse de voir encore si loin le royaume des cieux. Ces deux genres de larmes sont figurés dans la douleur d’Aza, fille de Caleb ; elle se plaiguait que son père lui eût donné une terre aride, elle en demandait une qui fût arrosée : son père lui donna ce terrain arrosé par en haut comme par en bas. Qu'il appartient aux religieux de pleurer leurs fautes et celles du prochain, c'est ce que nous enseigne le plus grand maïitre des règles de la profession, saint Jérôme, quand il dit : « le rôle du moine est non d’en-

nem in remunerationem obedientiæ constituat. Carnalis quippe populus Israel terreua magis quam cœælestia desiderans, hic in remunerationé accepit, quod magis concupivit, et per ea ad magis obediendum trahendus magis fuerat, quæ coucupiscebat, ut hac saltem promissione a perverso retraheretur opere, si noaduu animus mundari poterat ab iniquitate. Ut enim Apostolus ait : « nihil ad perfectum adduxit lex, » nec perfectionem habuit in promissis, nec in præcepiis. « Beati qui lugent. » Luctus salubris proprie convenit monachis, sive ille sit pœnitentiæ de peccato, sive dilationis a regno. Quæ duo lacrymarum genera, iu Axa, filia CGaleb, præfigurata sunt; cui conquerenti ad patrem, quod eiterram aridam dedisiet, et irrigaam postulanti, ei pater dedit tam supérius irriguum quam inferius. Quantum autem de peccatis tam suis quam aliorum lugere convehiat monachuw, Hieronymus hujus professionis maximus profitetur dicens : « monachus non docturis, sed plangentis habet officium, qui

seigner, mais de se lamenter ; à lui de pleurer sur lui.et sur le monde, à lui d'attendre en tremblant l’arrivée du Seigneur : la vie monastique est-elle autre chose qu’une forme de repentir plus sévère? » Que les moines pleurent donc, je le répète, soit dans cet espoir, soit en vue de mériter les sourires de la cousolation dont il est dit: « ils seront vraiment consolés, » attentifs à la promesse que Notre-Seigneur à faite à ses apôtres, en ces termes : «en vérité, en vérité, je vous le dis : vous vous lamenterez, vous pleurerez, le monde se réjouira et vous serez dans la désolation; mais votre tristesse se changera en joie, » tandis qu'aux réprouvés il tient ce langage contraire : « malheur à vous qui riez; car vous pleurerez. » Les vices contraires, en effet, ont des états et des fins contraires : aux justes qui pleurent, les rires; aux méchants qui rient, les pleurs. Et les justes qui pleurent leurs fautes ou l'éloignement du royaume des cieux sont consolés, lorsqu'ils arrivent à cette vie qui est exempte de toute douleur.

« Heureux ceux qui ont faim. » Après la vie des religieux, il passe à la catégorie des princes, y distinguant deux classes, de même qu'il avait distingué trois catégories. Les princes, dans le

se et mundum lugeat, et Domini pavidus præstoletur adveutum. Quid enim vita monastica, nisi quædam est districtioris pœnitentiæ forma? « Lugeant ergo monachi sive hoc, ut dictum est, sive illo modo, ut risum merean!ur consolatiopis de quo vere dicitur : « quoniam ipsi consolabuntnr, attendentes illud, quod apostolis Dominus promisit : « amen, amen dico vobis, quia plorabitis et flebitis vos, mundns antem gaudebit, vos autem contristabimini : sed tristitia vestra vertetur in gaudium. » Undeet e contrario reprobis ait : « væ vobis, qui nune ridetis, quia plorabitis. » Contrariæ quippe vitæ contrarios status et exitus habent, quum nunc justi flentes postea rideant, et iniqui modo ridentes, e con= trario fleant. Justi sive de perpetratione peccati, sive de dilatione regni consolaitionem accipiunt, quando ad vitam illam, quæ a dolore penitus est immunis, perveniunt, « Beati qui esuriunt. » Post vitam continentitm ad crdinem transit recturum, ita istos instituens in duobos, sicut illos fecerat in tribus. Rectores

peuple de Dieu, sont non-seulement les puissances ecclésiastiques parmi les prêtres, mais les puissances séculières parmi les rois. Et il faut remarquer que le nombre deux, qui, selon saint Jérôme, convient aux couples mariés, étant impur ; — aussi dit-on que les œuvres de la seconde heure sont sans valeur, et que les animaux jinmondes furent enfermés dans l'arche par couple de deux, — c’est avec justesse et convenance que les moines duivent être répartis en trois classes plutôt qu’en deux. Quant aux autres catégories, qui ne se distinguent point par la vertu de continence, le nombre deux leur convient mieux.

La faim ou la soif de la justice est, chez les princes, le vif désir de frapper du châtiment dù : il faut toutefois qu’ils ne punissent les coupables qu'en proportion de la conscience qu’ils out de leur faute, et que la peine ne soit pas aussi forte que le délit. Autrement leur cœur se trouverait fermé au sentiment de la pitié, s'ils ne relàchaient rien de la peine ainéritée par les coupables.

Le juge céleste, que les juges de la terre doivent prendre pour exemple, tempère si bien la justice par la miséricorde, que non-seulement il ne punit pas les coupables autant

in populo Dei, non solum ecclesiästicæ sunt potestates in sacerdotibus, verum etiam sæculares in regibus. Et notandum quod quum binarius numerus, qui conjugatis convenit, teste Hieronymo, immundus sit, unde et opera secundæ diei laudem habere non merueruut, et bina de immundis animantibus in arcam jussa sunt mitti, non incongrue continentes per ternarium, qui impar numerus, magis quam binarium describendi esse videntur. Cæteris vero, ubi continentiæ virtus omuino non præminet, magis couvVenire binarius videtur. Esuries vel sitis justitiæ, desiderium maguum est iu rectoribus debitæ vindictæ ; ut videlicet mala commissa tantum vindicare velint, quantum se debere cognoscunt, et si non tantum quantum illi meruerint qui deliquerunt. Alioquin misericordia in eis locum non haberet, si videlicet nihil de pœna, qram rei imcruerunt, relaxarent, Nain et cælesiis judex, quem terreni debent imitaii, ita jnstitiam temperat per misericordiam, ut non lantuum reos puniat, quantum ilii iuc-

qu'ils l'ont mérité, mais même autant qu'il lui plait, lui dont les œuvres ne sont que miséricorde. C’est ainsi qu’il est écrit : « ou bien Dieu oubliera d’avoir pitié, ou bien il étouflera sa miséricorde sous sa justice, » et aussitôt : « et quand tu seras ému de colère, tu te souviendras de la miséricorde. » La miséricorde élève le jugement et honore le juge plus que la rigueur. Le juge doit donc toujours réunir ces deux qualités, d’abord de ne punir le coupable que par un sentiment de justice, puis de ne pas le punir autant qu’il le mérite, par un sentiment de clémence, ce que Notre-Seigneur appelle la miséricorde. La miséricorde tire son nom des misérables ; c’est un sentiment de pitié produit par la vue des misères humaines, sentiment qui-nous fait repousser l’idée du châtiment moins par faiblesse d'âme que par vertu, qu'il y ait justice ou injustice dans les épreuves qui affligent le malheureux. Ce mouvement de compassion, effet de la nature ou de la raison, est proprement appelé miséricorde , ainsi que l’atteste Sénèque. Quant à la clémence, appelée ici miséricorde, c’est un sentiment de compassion raisonné qui nous pousse à soulager ceux à qui nous devons ce soulagement. Quiconque n’a que la justice sans clémence et ne

rentur, sed quantum ipsi convenit, cujus miserationes super omnia opera ejus. Hinc enim de ipso scriptum est : « aut obliviscetur misereri Deus, aut con:inebit in ira sna misericordias suas; » et rursum : # et quum iratus fueris, misericordiæ recordaberis. » Superexaltat quippe misericordia judicium, et magis judicem commendat quam vindictam. Hæc ergo duo in judice semper esse debent conjuncta, ut et reum puniat per justiliam, et minus quam meruerit per clementiam, quam hi: dicit misericordiam. Misericordia quippe a miseris dicta, humana compassio est ex miseriis alivrum progressa, qua ex infirmitate animi magis quam ex virtute pœænas abhorremns, ex hoc nno quod patientem affigunt, tam eas, quæ sunt justæ, quam quæ injustæ. Talis animi compassio naturalis, sive rationalis sit, sive minime, misericordia proprie dicitur, teste Seneca. Clementia autem, quæ hoc loco dicta est misericordia, rationabilis tantuu dicitur compassio, per quam videlicet eis subvenire volumus, quibus debemus. Quisquis justitiam habet sine misericordia, ut videlicet vindicare velit

songe qu'à punir sans rien relâcher de la peine, est cruel : est-il dans la situation d'esprit contraire, il est bon.

C'est pour cela que le Seigneur, formant ici le cœur des princes, veut qu'on n’exerce point la justice sans la miséricorde, et associe ces deux vertus comme des compagnes inséparables. Même à l'égard de ceux qui sont punis de mort, il peut y avoir quelque relâchement de peine : on peut abréger leur supplice ou chercher le genre de mort le plus doux. Se laisser conduire par d’autres sentiments, c'est s’exposer à cette sentence : « jugement sans miséricorde pour celui qui ne fait pas miséricorde. » En effet, les contraires conviennent aux contraires : de même que les miséricordiepx sont dignes de miséricorde, de même ceux qui sont sans miséricorde méritent d’être privés de miséricorde.

Enfin, après les religieux et les princes, arrivant à ceux qui sont dans les liens du mariage, il dit : « heureux ceux dont le cœur est pur. » En disant le cœur et non le corps, il veut indiquer ceux qui se donnent sans réserve au plaisir de la chair et qui s’abandonnent aux entrainements de la concupiscence. En eflet, bien que le commerce conjugal ait ses indulgences alors qu'on y cherche le remède de son incontinence et qu’on ne le

nec pœnam relaxare, crudelis est. Sin autem e converso, remissus est, Unde bene Dominus hoc loco rectorum mores instruens, nunquam justitiam sive misericordia exerceri approbat; ideoque hoc loco tanquam inseparabiles comites eas sibi sociat. Potest autem remissio pænæ in his etiam, qui occiduntur, nonnuila esse, si videlicet eas abbreviare, vel genus mortis levius eligere studeamus. Alioquin illam incurrimus sententiam ; « judicium sine misericordia illi, qui non facit misericurdiam. » Contraria quippe contrariis conveniunt, ut videlicet quemadmodum misericordes misericordia sunt digni, ita immisericordes bac mereantur privari. Denique post continentes et rectores ad conjugalos veniens, ait : « beati mundo corde. » Quum ait corde et non corpore, vitam conjugatorum voluptati carnis plurimum indulgentem, et concupiscentiæ libidini cedentem insinuat. Etsi enim admixtio conjugum habeat indulgentiam, quum in ea . incontinentiæ su remedium quærunt, non ob voluptatem et carnis delectatio-

poursuit pas, à la manière de bête, pour la volupté de la chair, la chair toutefois n’est pas sans recevoir de la tache du plaisir quelque peu de corruption, d'impureté, de souillure. Mais ils sont purs de cœur, sinon de corps, je le répète, ceux qui se livrent à ce commerce non en vue de la volupté, mais pour satisfaire le besoin naturel et sans offenser Dieu par une pensée de débauche. Et eux aussi ils méritent le salut; ils ne seront donc pas privés de la vue de Dieu, vue dans laquelle consiste la souveraine béatitude. On les appelle encore gens de paix, parce qu’évitant les combats de la chair par les indulgences du mariage, ils n’en usent qu'avec mesure et raison, de façon à mériter de goûter la paix dans le sein de Dieu, qu'ils n’offensent pas par intempérance. Ils doivent douc être comptés au nombre des enfants de Dieu, ceux qui sont aujourd’hui forcés par les liens du mariage de subir l’esclavage de la chair. De cet esclavage, l’Apôtre, selon saint Jérôme, dit : « on t'appelle esclave ? ne t'en émeus pas : celui qui établi en mariage a été converti à la foi de Christ est un esclave qui a suivi la voix et la main de Dieu. » Quel plus grand esclavage, en effet, que celui qui ne laisse point à l'époux ni à l'épouse le pouvoir de leur corps, qui ne leur permet pas de

nem more pecudum hanc appetunt; caro tamen ex labe luxuriæ nonnullum trahit contagium et immunditiam vel fœtorem maculæ. Mundi tamen corde sunt, sed non corpore, qui hanc tantum appetunt non ad voluptatem, ut dirimus, sed . ad necessitatem, ne fornicando Deum offendant. Et hi quoque saivandi, non carebunt visione Dei, in qua veræ heatitudinis summa consistit. Hi quoque pacifici dicuntur, qui pugnam carnis marximam per indulgentiam conjugii vitantes, si eo rationabiliter ac mediocriter utuntur, ut ad Deum quoque pacem habeant, quem per intemperantiam non offendunt. Unde et filiis Dei sunt aggregandi, qui nunc per vinculum matrimonii servire invicem coguntur carni. De qua quidem servitute Hieronymus Apostolum dixisse intelligit: « servus vocatus es? non sit tibi curæ. Qui enim positus in conjugio, conversus est ad fidem Ghristi, tanquam servus, Deo inspirante, est vocatus et tractus. » Quipre quæ major servitus est dicenda, quam ut proprii corporis vir aut uxor potestatem

s'abstenir du commerce de la chair, ni même de se livrer à la prière que d'un commun accord? Et cependant ceux qui sont seumis à cet esclavage mériteront d’être appelés fils de Dieu, lorsque de cet esclavage ils passeront à la liberté de la vie superieure, « où ils n'épouseront ni ne seront épousés, mais où ils seront anges dans le ciel! »

Que ces courtes explications suffisent telles quelles, pour la définition des béatitudes, c’est-à-dire des vertus ou des dons de la grâce divine qui font la béatitude. Reste à expliquer comment un seul de ces dons sans les autres produit la béatitude, quand il est dit que ce n’est pas assez d'observer un seul des commandements de Dieu, quand il est dit bien plus, que celui qui a accompli tous les commandements, sauf un seul, ercourt pour en avoir omis un seul, la damnation éternelle. Or, autant que j'en puis juger, celui qui a dit : « heureux les pauvres » et qui a ajouté : «en esprit, » a sous-entendu pour lout le reste la même addition, et c'est comme s’il eùt dit : ceux qui sont doux en esprit, ceux qui pleurent en esprit : en sorte que l'esprit de Dieu, ou, en d’autres termes, l’amour de Dieu fait que ceux qui suivent l’une de ces prescriptions, ou les autres, non-seule-

non habcat, nec ab usu carnis abstinere, nt vel orationi vacent, nisi ex consensu, queant? Hi tamen tales filii Dei vocabuntnr, quum de hac servitute ad libertatem venerint supernæ vitæ, ubi « neque nubent, neque nubentur, sed erunt sicnt angeliin cœlo.» Hæc ad distinctionem prædicatarum beatitudinum, hoc est virtutum, vel donorum divinæ gratiæ, quibus beati efficimur, nunc a nobis utcunquc breviter dicta sufficiant : superest autem qualiter ex singulis donis beati sint dicendi, qui unam sine cæteris habuerint, quum unum mandatnum Dei observare nequaquam sufficiat, imo qui emnia præter nnum impleverit, ex uno etiam prætermisso damnationem incurrat. Sed, quantum midi videtur, qui primum dixit : « beati pauperes, » et adjecit, « spiritu, » eamdem adjectionem in cæteris subintellexit, tanquam mites spiritu, vel lugentes spiritu diceretur : ut hæc quoque vel cætera, quæ sequuntur, per spiritum Dei, quæ caritas ejus in- - telligitur, in istis, quæ hic memorantur, fideles non solum esse, sed etiam alios

ment sont fidèles, mais sont supérieurs et riches en tout le reste. Le monde est composé de quatre éléments; cependant chaque élément tire son nom de la partie qui domine en lui; ainsi les grâces des fidèles se distinguent les unes des autres par celles dont ils paraissent le plus riches. On dit que l'amour de Dieu a fait ceux-ci pauvres parce qu'ils ont poussé plus haut et plus loin le mépris des richesses. Pareillement on appelle doux ceux que l'amour de Dieu élève particulièrement au-dessus des autres par la vertu de la patience. Et ainsi de tous les autres. Mais l'amour de Dieu, qui ne peut être mauvais à personne, les a tous faits bienheureux et dignes de la béatitude, encore qu'ils soient arrivés dans tel ou tel de ses dons à un degré plus élevé de perfection. Quant à la différence des mots ajoutés pour l'indication de la récompense : « parce que le royaume des cieux est à eux ; » ou « parce qu’ils posséderont la terre, » ils n’entraînent nullement une différence de signification dans la récompense. Notre-Seigneur évitant les ennuis de la répétition, a changé les termes en les ‘appropriant au sens et à la nature de la chose; ce qui est un détail sans importance. Rien de plus naturel que de promettre ux pauvres ce royaume des cieux : ceux qui méprisent les

aliorum operatione faciat præminere atque abundare. Sicut enim quæ de quatuor elementis constare certum est, ex obtinenti vocabula sortiuntur, hoc est ex illo elemento, quod in eis abundat, esse maxime dicuntur : ita et hic fdelium gratiæ distinguuntur secundum hoc quod in eis abundare probator. Illos quippe pauperes caritas Dei facere dicitur, quos in contemptu divitiarum vehementiores ac perfectiores facit. Similiter mites, quos in virtute patientiæ reliquis præfert : ac similiter de cæteris nobis sentiendum videtur. Omnes tamen beatos vel heatitudine dignos caritas Dei facit, quum qua nemo perire potest, quamvis in douis Dei istos illis perfectiores faciat. Diversa autem verba, quæ in remuneratione supponuntur, quum dicitur ; « quoniam ipsorum est regnum cœlorum, » vel : ‘ « quoniam ipsi possidebunt terram, » etc., nequaquam in significatione percipiendi præmii videntur diversa; sed identitatis fastidiunm fugiens, hoc Dominus variavit quadam convenientiaä, quam habent ad præmissa juxta proprietatem

ermonis, et similitudinem rei; quod in singulis leve est intueri. Gongrue quippe

richesses de la terre pour l'amour de Dieu doivent mériter les richesses du ciel. Aux doux qui, par un sage esprit de conduite, se possèdent, convient la possession de la terre des vivants, aux affligés la consolation; à ceux qui ont soif et faim, l’assouvissement, c’est-à-dire l’accomplissement de leur désir de posséder Dieu, puisque c’est par amour de Dieu qu'ils s'appliquent à la pratique de la justice et à la punition des méchants.

C’est ainsi que dans les termes de la récompense promise, il y a, pour la désignation des diverses béatitudes, une heureuse propriété d’expression. Dieu ne recommande pas tant de considérer l’ensemble des béatitudes qu'il n’avertit ceux qui veulent y prétendre de se rendre supérieurs dans quelqu'une d'entre elles. Quant à la plénitude de la perfection, elle n'appartient qu'à Dieu, il le déclare lui-même, quand en livrant le Nouveau Testament, il dit : « si votre justice n’est pas plus grande que celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. »

Que signilie ce que le Seigneur dit ensuite : « ne croyez pas

pauperibus regnum cælorum promittitur, ut qui terrenas divitias propter Denm contemnunt, cœlestes mereantur. Mitibus, qui se bene gerendo possident, possessio terræ viveutinm, lugentibus consolatio convenit. Esurientibus et sitientibus justitiam, saturitas, hoc est impletio desiderii sui apud Deum obtinendi : cujus amore plurimum intendunt exercitio justitiæ in vindictam malorum. Sic et in cæteris remunerationis verbis quædam concinnitas ad beatitndines præmissas assignari potest. Non ergo Dominus tam beatitudines ipsas haberi præcipit quam in eis illos abundare admonet, qui in singulis ordinibus desiderant esse perfectiores. Nam ad perfectionis abundantiam, ipse consequentur Novum se tradere Testamentum hic. Deo profitetur, dicens : « nisi abundaverit jnstitia vestra plus quam scribarum et pharisæorum, non intrabitis in reenum cœlorum. »

PROBLEMA HELOISSÆ XV.

Quid est quod postmodum Dominns ait: « nolite putare quoniam veni sol-

que je suis veuu pour violer la Loi, » tandis que Jean dit : «les Juifs cherchaient à le tuer, parce que non-seulement il violait la loi du Sabbat, mais parce qu’il disait que Dieu était son père, se faisant ainsi l’égal de Dieu? » | |

Réponse d'Abélard.

Quand il a dit : « je ne suis pas venu rompre, et qu’il a ajouté : « mais accomplir, » il s’est servi de termies positifs de prescription morale, non de termes figurés, comme il y en a dans la suite du discours : et par ce mot d’accomplissement, il indique ce qu'il entend, en termes de prescription morale, par violer - les commandements de la loi. Les prescriptions morales sont des règles de conduites positives, les prescriptions figuratives ne sont que des emblèmes. Les prescriptions morales comprennent ce que la loi naturelle ordonne à tous les hommes de faire, ce qui, antérieurement à toute règle écrite, est la règle nécessaire de la vie, ce que nul ne peut ne pas accomplir pour mériter d'être sauvé. Tels sont ces points : aimer Dieu et son prochain, ne pas tuer, ne pas commettre d’adultère, ne pas mentir, et toutes les autres choses semblables dont l’accomplissement est indispen -

vere legem, » quum Joannes dicat: « propterea ergo magis quærebant eum Judæi interficere, quia non solum solvebat sabbatum, sed etiam patrem suum dicebat Deum, æqnalem se faciens Deo? »

Solutio Abælardt.

Quum dixit: « non veni solvere, » et postmodum addidit : « sed adimplere, » in moralibus scilicet præceptis potius quam figurativis, sicat sequentia continent, ex adimpletione quam supposuit, innuit quam solutionem mandatorum legis prius intellexerit, in moralibus scilicet præceptis. Moralia quidem præcepta sunt agendæ vitæ, sicut figuralia figurandæ. Et moralia quidem quæ naturaliter ab omnibus semper complenda fuerunt, et antequam lex scripta daretur, mores hominum ita necessario componunt, ut nisi impleatur quod in eis præcipitur, nemo unquam salvari meruerit. Qualia sunt : diligere Deum et proxinum, non occidere, non mæchari, non mentiri, et similia, sine imple-

sable au salut. Les prescriptions liguratives sont les prescriptions qui, prises à la lettre, n'ajoutent par leur gccomplissement aucun mérite, mais qui ont été établies pour un temps, comme signe de quelque mérite : telles l'observation du sabbat, la circoncision, l’abstinence de certains aliments, et autres choses de même nature.

Or, c’est aux prescriptions positives de la Loï qu’il faut rapporter ce que dit le Seigneur, qu’il n’est pas venu pour violer la Loi, mais pour l'accomplir, c’est-à-dire non pas pour cesser de faire ce que la Loi contient de prescriptions morales positives, mais pour suppléer par l'Évangile à ce qui manque dans les prescriptions morales de la Loi. En effet, la loi de Moïse ne prescrit pas d’aimer son ennemi, mais seulement son ami; elle n'enseigne pas que l'intention suflit à la consommation du péché, elle interdit les actes plutôt que les intentions. Elle défend la convoitise sans doute, mais elle n’établit pas qu'on est coupable pour ne pas s'y hvrer; ce qu'elle défend surtout de convoiter, ce sont les biens de celui qu’elle appelle à la lettre le prochain, c'est-à-dire de celui qui est du peuple, non de l'étranger. La Loi en effet, prise à la lettre, ne considère pas tout homme comme prochain ; elle

tione quorum nemo unquam justificari potest. Fignralia vero sunt legis præcepta, quæ juxta litteram accepta, nihil jnstitiæ conferunt ex operatione sua, sed ad tempus instituta fuerunt, ad aliquid fisurandum justitiæ, ut observatio sabbati, circumcisio, quornmdam ciborum abstinentis, et his similia. Ad moralia itaque tantum legis præcepta referendum est quod Dominus ait se non venisse solvere legem, sed adimplere : hoc est nequaquam cessare facere quod in moralibus præceptis lex continet, sed in eis per Evangelinm supplere quod legi deest. Lex quippe Moysi nequaquam inimicum diligi præcipit, sed amicnm : nec peccatum in mente consummari docet, sed opera magis quam intentionem interdicit. Etsi euim concupiscentiam quoque lex prohibeat, nontamen ex ea reum slatuit esse putandum : nec concupiscere prohibet, nisi res ejus, quem, juxta litteram, proximum definit, hoc est ejus, qui de populo suo nunquam est alienigena. Non enim omnem hominem, juxta litteram, lex proximum

distingue manifestement l'étranger du prochain, quand elle dit que le Juif ne doit jamais prêter à usure à son prochain, mais seulement à l'étranger.

Comment établit-il la supériorité de l'Évangile sur l’imperfcction de la Loi, quand il dit : « si votre justice ne vaut pas mieux que celle des scribes ou des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux? » En d’autres termes, pourquoi, selon la parole de l’Apôtre : « la Loi n’a rien mené à la perfection, » rejette-t-il le commandement antérieur, à cause de son insuffisance et de son incefficacité?

Quand au riche qui lui demande comment il pourrait gagner la vie éternelle, Notre-Seigneur répond, après avoir cité les deux commandements d’amour qui sont dans la Loi : « fais cela et tu vivrass » quand l’Apôtre dit : « celui qui aime son prochain accomplit la Loïs car tu ne forniqueras pas, tu ne tueras pas, etc... » et ailleurs : « l'amour du prochain n'engendre pas le mal; le plein accomplissement de la Loi, c'est donc Pamour, » comment peut-il manquer quelque chose à la perfection de la Loi, alors que ces deux commande-

dicit, sed patenter alienigenam a proximo distinguit, quum dicit Judæum nequaquam fœnerari proximo, sed aliens,

PROBLEMA HELOISSÆ XVI.

Quomodo etiam Evangelii abundantiam præfert imperfectioni legis, dicens : « Nisi abundaverit justitia vestra plus quam scribarum aut pharisæorum, non intrabitis in regnum cœlorum ? » Aut quomodo, ut Apostolus ait, reprobatio sit præcedentis mandati propter infirmitatem ejus et inutilitatem ?« Nihil enim ad perfectam adduxit lex.» Quum enim Dominus diviti quærenti quomodo vitam æternam possideret respondit de duobus mandatis dilectionis, quæ in lege sunt : « hoc fac, et vives, » et Apostolus dicat: « qui diligit proximum, legem implevit : nam non adulterabis, non occides, etc., » et iterum: « dilectio proximi malum non operatur : plenitudo ergo legis est dilectio; » quomodo ad perfectionem mandatorum deest aliquid legi, quum illa etiam duo præceplta

RÉPONSES D’ABÉLAND 57

ments de l'amour de Dieu et du prochain paraissent suflire sans autre complément de perfection?

Réponse d'Abélard.

Quand le Seigneur dit: «si votre justice n’est pas supérieure à celle des scribes et des pharisiens, » il faut sous-entendre la justice; il ne dit pas : la justice de la Loi. Ce passage qui suit : «tu as entendu la parole des anciens ; tu chériras ton ami et tu auras ton ennemi en haine, » ne se trouve nulle part dans la Loi, mais dans les traditions des scribes et des pharisiens ajoutées à la Loi, traditions dont le Seigneur dit : « vous avez détruit les commandements de Dieu par vos traditions. » Remarquons, en effet, que la Loi dit, au sujet de l’amour qu'on doit avoir pour ses ennemis et même des services qu'on doit leur rendre : « si tu rencontres le bœuf de ton ennemi, ramène-le à l’étable ; si tu vois l’âne de celui que tu hais tomber sous le fardeau, tu ne passeras pas outre, mais tu l’aideras à le relever; » et dans le Psalmiste : « si je rends le mal pour le mal, je succomberai justement sous les coups de mes ennemis, abandonné de tout appui; » et Salomon, dans les Proverbes : «ne dis pas, je ren-

dilectionis Dei et proximi sufficere omnino videantur, nec aliquid perfectionis

deesse ?

Solutio Abelardi.

Quum ait Dominus : « nisi abundaverit justitia vestra plus quam scribarum et pharisæorum, » subaudis justitia : non aït, justitia legis. Unde et [quum] in sequentibus ait : « audistis quia dictum est antiquis : diliges amicum tuum et odio habebis inimicum tuum, » nequaquam hoc in lege reperiri potest, sed magis in traditionibus scribarum et pharisæorum legi superadditis, de quibns Dominus ait : « etirritum fécistis mandatum Dei propter traditiones vestras. » Præsertim quum de dilectione inimici, vel etiam de benefciis ei impendendis, lex ipsa præcipiat dicens : « si occurreris bovi inimici tui aut asino erranti, reduce eum. Si videris asinum odientis te jacere sub onere, non pertransibis, sed levabis cum eo. » Et in Psalmista : « si reddidi retribuentibus mihi mala, decidam merito ab inimicis meis inanis. » Et Salomon in Proverbiis : « ne

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