Lettres conchinchinoises sur les hommes et les choses du jour
Depuis deux mois , Paris a l'homieur de compter au nombre de ses habitaris trois Cochincliinois, venus tout exprès du fin fond d.' 9' la Cochinchine pour étudier nos mœurs et nos bitumes, connaître nos usages et nos cbemiw siers, et se faire une idée exacte de notre civilisation et de nos sous-jupes Oudinot.
Tous trois sont mandarins de première classe, descendent dli soleil par les femmes, ,et sont un peu cousins de la lune. Ils ont les dents teintes en noir et les ongles peints en rouge-; du reste, ils mangent avec leur bouche, regardent avec leurs yeux et ne marchent point sur les mains. On a observé qu'ils ont coutume de prendre un siège toutes les fois qu'ils dé;^irent s'asseoir ; mais, roinmc le pèrg
enrhumé des Saltimbanques, ils ue s'asseoient jamais quand ils sont debout.
L'aîné s'appelle Ouyan-Touan, cequi signifie, en langue cochinchinoise , brise du soir; le cadet s'appelle Ouyou-Touou, autrement dit fils des fleurs, et le plus jeune a nom Ouyo- Touo, en d'autres termes rosée du matin. Ces noms-là ne valent-ils pas nos Eugène, nos Anténor et nos Polycarpe?
LestroisCochinchinois emploient leur temps en sages qui en connaissent tout le prix j il n'y a pas une minute dans leur journée qui n'ait sadestiualion précise. Eu six semaines, ilsont vu plus d'églises, plus de promenades, plus de musées, plus de cafés, plus de théâtres, plus de débits de tabac et plus de monumens de toutes sortes que les Parisiens n'en voient dans tout le cours de leur vie.
Ils ont pris une citadine , à l'heure , tout comme M. de Montalivet lorsqu'il veut faire ses visites d'apparat, avec cette différence qu'ils donnent pour boire au cocher, distraction qui n'est pas encore arrivée à l'intendant de la liste civile.
Les mandarins, en leur qualité de manda-
riijs lettrés, sont les littérateurs officiels de la Chine. Ce sont eux qui rédigent le Moniteur de Pékin. Or, Fils des fleurs, Brise du soir, et Rosée du matin sont précisément trois feuilletonnistes très renommés dans le pays. Le sublime empereur delà Chine, qui commençait à s^ennuyer de l'éternelle monotonie de sa littérature indigène , a imaginé de les expédier en France, avec mission de lui rédiger une grande quantité d'Impressions de voyage^ façon Alexandre Dumas.
Et les trois mandarins se sont mis en route. Vainement l'empereur a voulu en garder un pour sa consommation quotidienne , ces héros d'amour fraternel ont déclaré qu'ils mourraient plutôt que de se séparer un instant. — Nous ne connaissons guère que les deux frères Cogniard et les quatre fih Aymon qui soient dignes de leur être comparés.
Conformément à la mission qu'ils ont reçue, les Cochinchinois adressent tous les cinq jours an grand Fich-tong-Kaugj leur gracieux maître, un courrier chargé de leurs dépêches. Par un assemblage de cii-conslances trop longues à raconter, il se trouve que ces dépèches passen'
par nos mains avant d'arriver au courrier qui les emporte. En conséquence, nous ne nous sommes fait aucun scrupule d'en briser le cachet et d'en prendre comiaissance. — C'est d'ailleurs un usage reçu dans les meilleures sociétés— en commandite.
Les pages qu'on va lire sont donc empruntées textuellement à la correspondance d'Ouyan- Touan , d'Ouyon-ïouon et d'Ouyo-Touo. Le lecteur n'oubliera pas que ce sont eux qui s'expriment et que c'est à eux seuls qu'il doit s'en prendre, s'il est parfois blessé des opinions excentriques et des jiigemens téméraires éparpilL's dans ce petit volume.