FUMER
On écartera tous les amusemens ennuyeux. — Il n'y aura ni quatuor m quintette.
Les CANCAN et C \CHUCHA seront dansés avec toute la décenxe qui caractérise ces sortes de divertissemens.
Pendant toute la soirée , on devra observer le plus PROFOND silence. . . , auwisth.
Le TOMBOLA sera tiré PASSÉ 31IXU1T. —
Tous les NLMÉROS ne gagneront pas.
On ne délivrera pas de contremarques. — Une fois entré, on ne pourra plus s'en aller.
Conformément aux prescriptions d'un célèbre docteur, et dans rintérêt des estomacs de tous les invités, A TROIS HEURES pré-
Lises IL li'Y AURA pas de GRAND SOU-
PER. Toutefois les précautions seront prises pour que personne ne meure d'inanition ni du mal contraire. — Il ne sera permis de mourir que de rire.
L'ORCHESTRE, composé de m.oins'de SOO ARTISTES , dont 500 costumes , sera conduit par un célèbre piston de la capitale.
Comme on ne se séparera qu'AU jour, les voitures, s'il y en a , ne seront pas tenues d'avoir
leurs LANTERNES ALLUMÉES.
Elles suivront au départ le même ordre que pour l'arrivée.
Nous éprouvons le besoin de répéter à nos lecteurs que nous n'avons pas changé une syllabe à ce programme.
La prose qu'on vient de lire est bien réelle ment celle de monsieur et madame G..., d« monsieur et de madame C..., avoué.
/^ Et puisque nous voici au chapitre des exhibitions , nous allons donner \e fac-similé d'une carte de visite de M. Mollevaut , membre de l'Institut, — telle qu'elle a été trouvée, à la glace d'une personne de sa connaissance.
Traductions en prose:
VIEGILE. SALLUSTE. TACITE.
Traductions
en
vers.
ViT^ile.
Catulle.
Tibulle.
Ovide.
Horace.
Anacréon.
MOLLEVAIT,
Membre de l'Insliiul.
Ouvrages de sa
composition- Elégies.
Les Fleurs.
Fables.
Poésies diverses.
Chants sacrés.
Pensées en vers.
Rue Si- Dominique , 99 , Faub. St-Germain.
Pourquoi M. Mollevaut n'a-t-il pas ajouté les mots sacramentels : « et v.\-t-e>-yille. »
j,% Lorsque Paris n'élait point encore fortifié ; — lorsque c'était tout simplement une ville pleine de charmes et de délices, on s'y donnait rendez-vous des quatre parties du monde. — C'était un charmant pèlerinage que chacun accomplissait avant de mourir. A c€tte époque, Paris c'était la Mecque du plaisir. — Tous ceux que la révolution mettaitàla porte de chez eux, les peuples comme les rois, accouraient en foule, demandant à Paris des consolations contre les douleurs de l'exil.
Par ces temps de fréquentes révolutions, Paris était surtout encombré de princes. L'altesse déchue s'y montrait sous toutes les formes , tantôt prodigue et dépensière comme aux beaux jours de sa splendeur, tantôt fru-
gale et économe autant qu'un étudiant de première année.
Au nombre de ces dernières se trouvait le prince de Capoue, frère du roi de Naples, — altesse disgraciée depuis qu'une mésalliance a enchaîné sa destinée à celle d'une romantique anglaise, miss Pénélope Smith.
Malheureusement pour le prince de Capoue, ses goûts n'ont pas changé, quoique son budget ne soit plus le même. Logé rue de la Paix, à un quatrième étage, il rêve toujours au palais de ses pères, et loin de s'accoutumer aux privations de l'existence bourgeoise, ses souvenirs le reportent sans cesse vers un passé dont la fuite lui est insupportable.
Le prince de Capoue a imaginé quelque chose d'assez original pour se cacher à luimême sa propre position. — Tous les jours, il quitte le domicile conjugal à midi, et, depuis ce moment jusqu'à l'heure de son dîner, il se promène par la ville, entrant dans tous les magasins où il fait des emplettes à perte de vue.
245 ^ -i- Une fois le prix débattu et le marché conclu , le prince se retire en disant qu'il enverra son valet de chambre porter l'argent, et prendre les marchandises. Les marchands attendent et ne voient jamais rien venir .
Quant au prince, il a la satisfaction de se dire : « Si je' suis un peu gêné, c'est que je me » ruine en achats de toute sorte. Quand un pays » vous donne Thospitahté, on doit bien faire p quelque chose pour son commerce. »
Mais voici le revers delà médaille :j
Le prince est entré, l'autre jour, par inadvertance, chez un marchand qui attend encore la venue du valet de chambre.— Le marchand l'a reconnu, l'a injurié, et peu s'en est fallu que l'altesse n'ait été coucher au violon.
^%Les gens de théâtre ont un café spécial, et les gens de bourse possèdent le trottoir du Café de Paris. — Le restaurant Broggi est tout à la fois le trottoir et le café des gens de lettres.
C'est en face de l'Opéra, à la porte du Divan, dans une maison appartenant à M^^ Damoroau, la célèbre chanteuse de POpéra-Gomique, qu'est situé le restaurant Broggi ; — topographie admirable, en vérité! car il se trouve, de cette façon, placé au centre de ce quartier d'élite où la littérature contemporaine a fait élection de domicile et de cigares.
Broggi est, avec Biffi de la rue de Richelieu, le seul restaurateur italien qui soit à Paris. — Là point de fricandeaux à l'oseille, mais des rognons triffolatti. Le classique beef teck y cède la place aux polpetti, aux zuchetti, au risott®, au zabaion, à la pasta frôle, et aux macaronis de toutes couleurs et de toutes longuein-s. — ' On cite un plat de macorini à l'italienne que l'illustre auteur de Guillaume Tell ne put achever qu'après trente-sept jours d'une attaque vigoureuse et non interrompue. Ce macaroni — monstre, qu'on lui faisait réchauffer tous les soirs, se composait d'un seul morceau de pâte, enroulé sur lui-même, lequel n'avait pas moins de 579 mètres de long : il fut coté sur la carte au prix de quatre-vingt quatorze
francs soixante et dix centimes, que Rossiiù paya par quelques doubles croches, — accompagnées de beaucoup de soupirs.
On se tromperait grossièrement si l'on supposait que les portes de Broggi s'ouvrent sans distinction devant quiconque est muni d'une pièce de cinq francs contrôlée parla monnaie. — Tout dîneur surnuméraire doit d'abord justifier d'un feuilleton imprimé quelque part, d'une romance gravée ailleurs ou d'un tableau exposé n'importe où. — La dame de comptoir est une femme de lettres, sa survivance est promise à M"'*^ Flora Tristan. — Quant aux garçons de l'établissement, ils subissent, avant d'entrer, un double examen de littérature et de cuisine ; aussi la plupart connaissent-ils à fond leur Virgile et leur Brillât-Savarin , er sont-i4s initiés aux beautés d'Homère et de la Cuisinière Bourgeoise.
— Giacomo, avez-vous des polpetles ?
— Infandurn , 7'egina, jubés renorare cloloreyn! ré|)liqiip lo garçon d'un ton mélancoli-
que, je viens de servir les dernières à M. Ber lioz.
— Y a-t-il des places dans la galerie, Arthur?
— Lasciate ogni speranza ! vous répondil avec le Dante. C'est plein comme un œuf : j'ai renvoyé tout à l'heure M. Louis Lurine.
C'est au restaurant Broggi que se combinent presque tous les engagemens et marchés littéraires. Fondez-vous un journal et désirezvous recruter une rédaction économique et garantie bon teint! — Rendez -vous chez Broggi à six heures ; là, durant l'intervalle qui sépare votre potage de votre stracchino, vous rencontrerez infailliblement tout ce qu'il vous faut, et même plus : — Ce petit monsieur, d'un blond hasardé , que vous voyez là-bas , redemandant un supplément de pain, vous rédigera vos feuilletons ou vos premiers-Paris, au choix ; — cet autre qui mange délicatement avec ses doigts se chargera des premières , — Paris, ou du feuilleton, toujours au choix. —
Car il est à observer que ces messieurs sont également bons à toute espèce de choses , ce qui explique pourquoi le plui=; grand nombre n'est, en définitive, bon à rien du tout.
^\ Voici un exemple de l'esprit de logique qui préside aux actes du gouvernement français.
Il y a quatre mois, un des fils du roi est allé arracher, en grande pompe, à l'affreux rocher de Sainte-Hélène , la dépouille mortelle de l'empereur Napoléon. — Ce fut là une noble conquête, et toute la France applaudit à cette grande et solennelle réparation.
Il y a quelques jours, Joseph Bonaparte, — un frère de ce même Napoléon, — vieillard de soixante-quinze ans, dont tout le corps est en proie à d'horribles douleurs, — Joseph a écrit à un de ses amis, à Paris :
« Je suis aux eaux d'Ems, pour ma santé ; » les médecins me disent que j<^ n'ai de soula-
» gement à attendre que du climat de Nice. » iMais pour aller à Mco, il me faudrait traver- » ser une partie de la France , — et la France » m'est fermée. »
L'ami s\en fut trouver M. Guizot, et lui demanda un laisser-passer pour le pauvre malade ; M. Guizot répondit que la permission serait accordée, mais qu'il devait d'abord consulter ses collègues du ministère.
L'affaire fut donc portée devant le conseil,— il y avait huit votans : à l'unanimité des voix, moins celle de M. Guizot, la permission fut refusée.
M. Soult, — un homme qui doit tout à l'empereur, gloire , position , fortune, — M. Soult était au nombre des votans.
^*^ Ce matin, comme il faisait un temps superbe ,. notre Cicérone est entré dans notre chambre de bonne heure, et nous a dit :
— Nous allons, si vous voulez, commencer aujourd'hui à visiter les environs de Paris. — Voici la saison des lilas qui s'avance : partons pour les prés Saint-Gervais , — cette oasis fleurie de la banlieue parisienne.
Immédiatement nous nous sommes levés et nous sommes partis pour les prés Saint-Gervais.
Après deux heures et demie de coucou , — torture dont nous ne nous faisions pas une idée, — nous nous sommes arrêtés dans une basse-cour pavée de canards.
— Oh! s'est écrié notre cicérone... oh! la campagne !... nous ne sommes qu'arrivés, et je sens déjà...
— Nous aussi, nous sentons..., avons-nous dit en nous bouchant hermétiquement le nez.
Notre cicérone est sorti le premier du coucou pour nous montrer 1p chemii? ; mais avant
mal calculé ses distances, il a posé le pied dans une mare fétide ; sa jambe a disparu jusqu'au
On Ta entraîné surja route, et nous avons cherché à nous orienter. — A notre droite , il y avait une auberge ; à gauche , un carré de choux s'étendait à perte de vue. Nos deux autres points cardinaux étaient occupés par une lande inculte oii se montraient, de loin en loin, des arbustes rabougris.
En ce moment, une ignoble laveuse de vaisselle s' étant montrée sur le seuil de l'auberge , nous lui avons demandé :
— Les prés Saint-Gervais, mademoiselle '?
— Vous y êtes, messieurs.
— Notre cicérone a failli tomber à la renverse.
— Çà? les Prés- Saint = Gervais, a-t-il fait avecansoisse.
— Comme vous dites.
— Mais où sont donc les lilas ?
— Ils ne sont pas encore arrivés.
— Vous voulez dire qu'ils n'ont pas encore fleuri ?
— Non , ni'sieu, ils ne sont pas encore arrivés de Paris.
— De Paris?
— Oui, m'sieu, du marché aux fleurs.
Le claquement d'un fouet s'étant fait entendre, nous nous sommes retournés et nous avons aperçu, venant vers nous, plusieurs charrettes , toutes pleines de branches de lilas.
Et le conducteur nous a appris que, tous les matins, la même quantité de fleurs est expédiée de Paris aux prés Saint-Gervais ; — qu'on les greffe sur les arbustes rabougris dont nous
avons déjà parlé ; — et que les commis marchands elles grisettes qui viennent les cueillir ne se sont pas encore aperçus de la supercherie.
/^ La grisette est une fleur indigène qui ne pousse qu'à Paris. — Ailleurs, dans le reste de la France , vous rencontrerez l'artisanne , mais un abîme sépare ces deux natures qui , pourtant, semblent se confondre au premier abord. — L'une est raide, gourmée , empesée comme une pièce de calicot vierge ; — l'autre, la grisette, rit, chante, folâtre et babille comme un oiseau sur la branche.
Il n'y a pas de femme au monde qui sache marcher mieux que la grisette. — Voyez-la glisser sur le pavé boueux des rues, sans que la plus mince éclaboussure vienne salir son bas blanc et bien tiré. Où doncva-t-elle ainsi? — Il est encore de si bonne heure ! c'est à peine si le grand Paris commence à secouer son sommeil. N'importe; il fait jour depuis longtemps pour la grisette. Déjà sa toilette est achevée ; ses cheveux reluisent plus que l'aile d'un
corbeau sous >uii petit boijuel de yaze , et la voilà qui s'achemine vers son magasin.
Quelques insians encore, — le tenq^s de traverser le Palais-Royal ou la place de la Bourse, et elle va se mettre à Touvage. Pauvre fille, dont la robe est tout simplement en toile imprimée, et de qui les doigts agiles vont tailler jusqu'au soir le tulle, la soie et le velours. — C'est là un supplice près duquel celui de Tantale s'efface complètement. Consacrer sa vie et son intelligence à embellir les autres, quand soi-même on est belle; travailler aux parures des grandes dames quand il suffirait d'un mut, d'un signe, pour en avoir de tout aussi écta-
lautes Mais non, la grisette est philosophe.
Pourvu que l'amour de son Jules ou de son Edouard lui reste, elle est heureuse : — car la grisetle a un cœur qui ne sait point calculer , un cujurqui aime suivant les règles de la passion et non celles de l'arithmétique.
Il est peu d'existences mieux employées que l'existence de la griselte. L'emj.loyé, le clerc, l'avoué, tous les gens de bureaux ont leur soi-
rée libre. — Viennent à sonner quatre heures et de toutes parts les plumes s'arrêtent, les pupitres se ferment, les chapeaux se brossent et les parapluies sont extraits de l'étui protecteur. — Hélas ! il s'en faut de beaucoup que la grisette soit à ce point favorisée. — Sa journée de travail commence à neuf heures du matin et ne finit qu'à dix heures du soir ; et pendant ces treize heures c'est tout au plus si on lui accorde quelques minutes pour ses repas et si elle s'interrompt, de temps à autre, pour soulever un coin du rideau qui dérobe à son regard attristé le tableau bruyant de la rue. — Et pour tout cela , pour tant d'assiduité et de patience , savez-vous comment la grisette est rétribuée ? — Vraiment, c'est honteux à dire , mais ce qu'on lui donne est absorbé par le mouron de ses serins et par l'entretien du petit jardin qu'elle cultive sur sa fenêtre.
Cependant, la grisette est heureuse ! Il lui suffit d'un seul jour pour oubUer son travail et ses ennuis de la semaine ; jour bien heureux dont la venue est saluée de cent éclats de rire joyeux et de mille projets dorés ; —
jour radieux, jourbéni et qui a nom dimanche. Donc, le dimanche, et pour peu qu'un rayon de soleil vienne à scintiller à travers les nuages, la grisette prend sa robe la plus fraîche, son bonnet le plus coquet, ses bottines les mieux faites, et la voilà qui se met à sa fenêtre, attendant avec impatience que dix heures -onnent à Saint-Jacquesn^lu-Haut-Pas. — A rheure convenue, trois coups sont frappés à la porte, et Jules s'élance, le sourire sur les lè- \Tes et Tespcrance dans le cœur.
Jules est étudiant en droit ou en médecine ; Jules n'a point de magasin , mais il a une école, des professeurs rébarbatifs et des examens à subir ; lui aussi, Jules, travaille la semaine, et les deux amans n'ont que le dimanche pour s'entretenir de leur Ilamme. — Mais comme ils la mettent a profit, cette journée si vivement désirée de part et d'autre ! — Et d'abord fuyons Paris ; passons bien vite les l)arrières. C'est parbleu bien assez d'y rester Y)risonnier dui-ant six jours ! — Où irons-nous ? Voici Montmorency avec ses ânes gris et ses «.crises rouges ; les prés Saint-Gervais et kurt
nias en fleurs ; Saint-Germaiii et sa foret ; Versailles et ses pièces d'eau, et en avant ! et fouette cocher ! et mène-nous bon train, mon garçon, car chaque minute qui s'écoule est un vol tait à notre bonheur.
: Il n'y a jamais eu de rois, — y compris les yois des contes arabes — qui aient été aussi keureux que l'étudiant et la grisette tant que dure le dimanche. Promenades à pied, à cheval et à âne ; jeux de bagues, montagnes russes , dîner en cabinet particulier, rien n'y manque. — Puis le soir, c'est le bal champôftre qui les enivre de ses amoureuses ritourîieTles. On valse, on galope, on s'enlace, et tout cela jusqu'au départ pour Paris du derniei omnibus, — ou dernier convoi.
Mais le bonheur n'a qu'un temps. Jules est teçu avocat ou médecin. 11 part pour sa province et laisse la grisette en proie à une vraie àouleur de mélodrame. — La pauvre fille géïnit, s'arrache les cheveux, se meurtrit la poitrine et rêve suicide jusqu'au dimanche suivant où elle fait une autre connaissance. —
Alors commence une série de joies nouvelles, et c'est ainsi qu'elle descend doucement le tleuve de la vie et qu'elle atteint cet âge critique où toute femme, en présence de son premier cheveu gris, murmure, non sans étouffer un soupir :
Combien je regrette Mon bras si dodu ; Ma jambe bien faite, Et le temps perdu!
^\ Précédemment nous avons défini les lions « des jeunes gens de quarante-six ans,— ornés d'une fleur à la boutonnière. »
Si nous revenons sur notre définition , ce n'est point que nous ne la trouvions très juste, mais nous la trouvons incomplète.
Parlons donc encore une fois des lions, puisque aussi bien c'est à présent l'un des sujets les plus habituels de la conversation parisienne, — la conversation la plus creuse qui soit.
Qu'osl-ce que représente un lion ? — Un lion représente une paire de gants jaunes.
2C1 Que représente une paire de gants jaunes? — Une paire de gants jaunes représente cinquante-cinq sol<.
Cinquante-cinq sols ! telle est donc la valeur intrinsèque du lion, réduit à sa plus simple expression. ,
Les lions prennent leur nourriture dans les salles du café de Paris, de tous les restaurans celui dont la carte est chiffrée aux taux les plus élevés, — ce qui n'a pas peu contribué à leur donner, dans le public, le renom de grands viveurs et de belles fourchettes .
Mais ce que le public ignore, c'est qu'il y a deux cartes différentes au café de Paris, — l'une couverte de plats recherchés et de mets impossibles, à l'usage de la foule qui, du reste, n'en use guère ; — l'autre pour les habitués, pour les lions, et celle-lix est des plus simples^ des plus bourgeoises. Le fricandeau, l'aloyau et le haricot de mouton en sont la base fondamentale.
Donc les lions dépensent une moyenne de quatre francs à leur dîner. — Le plus souvent ils dînent trois ensemble ; parce qu'alors on ne prend que pour deux, — ce qui est une économie notable.
Si nous ne nous occupons des lions qu'à partir de leur dîner, c'est qu'alors seulement ils entrent dans la circulation publique. Toutes les matinées et toutes les après-midi ils les passent dans une profonde obscurité. — On n'est pas même très sûr qu'ils existent avant cinq heures du soir, — moment où ils apparaissent sur le bitume des Italiens , fumant leur premier cigare.
Le fricandeau achevé, les lions prennent, en guise de dessert, un cure-dent qu'ils mâchonnent ostensiblement, pendant un quart d'heure, sur le perron du café de Paris ; — après quoi ils se rendent à l'Opéra. -^Presque toujours ils choisissent, pour entrer, l'instant où il se fait, dans la salle, un grand silence. Alors ils ouvrent et ferment la porte de leur loge avec beaucoup de bruit, de façon à ce que
ie parterre impatient lève les yeux et dise : *Ah! bon... voilà les lions qui arrivent ; en ont-ils donc bu de ce vin de Champagne ? »— En fait de vin de Champagne, les lions ne boivent que de l'eau de Seltz. — Ça coûte moins cher et ça mousse autant.
Les lions occupent une loge qu'ils louent ea société ; c'est le système économique du dîner appliqué au spectacle. Ils se mettent sept ou huit de la partie, et l'on tire au sort à qui sô. placera sur le devant de la loge.
Les lions assistent à toutes les représentations, même à celle du dimanche. — Que ce soit Duprez ou M. Altairac qui chante, peu leur importe. — Ils vont aux pirouettes voluptueuses de Carlotta Grisi^ comme aux maigres entrechats de M™« Carrez. Ce qui leur faut avant tout, à eux, c'est un spectacle.— Guillaume Tell ou la Fille mal gardée ^ tout leur est bon.
Il n'est guère que M™*" Aguado et le chef claque Auguste qui puissent rivaliser d'assi-
duité avec les lions. — Encore Auguste se faitil remplacer quelquefois, ce qui n'arrive jamais à ces messieurs.
Les lions , — en tant qu'abonnés de l'Opéra, — ont droit à leurs entrées dans les coulisses, mais seulement pendant les entr'actes. — Aussi dès que la toile est tombée, on les voit quitter processionnellement leur loge , se diriger vei^ la petite porte qui communique de la salle à la scène et disparaître bientôt dans le sanctuaire.
Comme ils ont tous dîné très sobrement , les lions retroussent leurs moustaches, inclinent leur chapeau sur l'oreille, débraillent le jabot de leurs chemises , et se donnent les allures cavalières d'aimables gentilshommes pris de vin. — Les dames des chœurs les trouvent charmans ; les jBgurantes déclarent qu'ils exhument Faublas et qu'ils enfoncent Pùchelieu.
La conversation des lions avec ces dames
Î65 n'est gut.'ie variée; — mais elle n'est pas spiri* tuelle.
— Dis donc, Alice?
— Plaît-il?
— Tu (ais delà fausse monnaie, toi?
— C'te question ?
— Dieu me pardonne, ton bracelet est con» trôlé par lu Monnaie ?
— In peu qu'il l'est.
— Où diable as-tu fait ce bijou-là ?
— C'est un cadeau de mon prince russe , donc ! (C'est inouï ce que la Russie exporte de princes russes.)
— Il est donc millionnaire, ton prince ? J
— Non ; mais il a tant de bonheur au jeu !
— Sais-tu qu'est-ce qui est avec Léonie, à cette heure? ' -1
— Eugène ; — mais ça ne durera pas, Eugène lui fait des traits.
— On ne voit plus Louise ?
— Je crois bien : le baron de L. vient de la mettre dans ses meubles.
— Bah!
— Oh ! elle est très heureuse ! le baron lui a retiré toutes ses affaires du mont-de-piété.
— Vraiment !
— A preuve qu'il lui a promis «ix couvert», d'argent.
— Soupes-tu avec moi, ce soir ?
— Impossible ; je suis attendue chez Guillaume apr«'S l'OiX'ra. — Il y aura nopces et lestiiiiï.
Mais déjà Tentr'acte est terminé ; le lion s'arrache avec efforts aux charmes de ce tète-àtète, et regagne tristement le chemin de sa loge.
Minuit sonne ; la toile vient de se baisser pour la dernière fois. — Le lion allume un cigare dans le passage de l'Opéra; puis il va se coucher comme le dernier bourgeois venu.
Et le lendemain il recommence.
Pour mener cette existence pleine de luxo et de délices, il ne faut pas avoir moins de quatre mille livres de rentes !
*.^ Plusieurs fois nous avons entendu demander par un public sceptique : « Sous quel point de vue sont donc bonnes les pièces de M. Empis. »
Il faut dire d'abord que M. Empis, auteur qui fabrique des comédies et des drames, u^est pas plus heureux dans le drame que dans la comédie.
. Ses drames donnent envie de rire.
Ses comédies donnent envie de pleurer.
Le tout ne se donne pas long-temps.
Les œuvres de M. Empis, qui n'ont jamais fait d'argent, participent de la nature des machines pneumatiques : elles opèrent le vide. — Qu'on les affiche, et le théâtre est aussi dénué de spectateurs, que le dialogue de l'au-teur est dénué d'esprit.
— Quelle affligeante solitude ! allez-vous dire. Eh bien ! c'est précisément cette soli-« tude qui témoigne en faveur de leur utilité.
C'est une histoire de l'autre jour.
Une indisposition subite de M''* Rachel avait fait changer le spectacle à la Comédie-Française, et le semainier de service, prévenu à une heure où il ne lui était plus possible de réunir les artistes, s'était vu dans la dure nécessité de faire relâche , — ou d'annoncer Loid Novart. — Il s'en tint à cette dernière idée.
Le soir, — au lieu dos cinq mille fi*ancs sur lesquels on était en droit de compter, les contrôleurs encaissèrent une recette de trentesix francs. — C'était une douzaine de provinciaux qui avaient pris leurs billets, sans se préoccuper du changement de spectacle.
L'un d'eux était placé à la seconde galerie, où il ne tarda pas à se livrer aux douceurs d'un profond sommeil. — Emporté par quelque rêve orageux, le malheureux, qui est probablement somnambule , enjamba la balus-»
ti*ade et tomba sur les banquettes du parterre. — Comme il n'y avait personne, il n'endommagea nucun de ses voisins et ne se lUpasle flioindre mal à lui-mùme.
Comprenez-vous maintenant Futilité des pièces de M. Empis? — Supposons qu'on eut joué tout autre chose, quelle catastrophe n'aurait-on pas à déplorer aujourd'hui ! — Mais, loin de là, c'est Lord Sovart qu'on représentait ; la foule était ailleurs , aux lieux où l'on s'amuse, et rien de pareil n'est arrivé.
Voilà sous quel point de vue sont bonnes les pièces de M. Empis.
^*^ Tout à l'heure, nous avons, en passant, nommé le mont-de-piété.
Le mont-de-pi été est un gouffre creusé sous les pieds du pauvre, qui s'élargit incessamment jusqu'à ce que le pauvre s'y abîme et s'y engloutisse.
Un exemple, pris au hasard, prouvera mieux que toutes les phrases quelle institution philan tropique c'est que le mont-de-piété; — nous devons cet exemple à M. ^'*, très entendu dans la matière.
Vous portez votre montre au mont-de-piûté, une montre à la Breguet qui vous a coûté quatre cents francs.
Le mont-de-piété l'examine gravement et Testime cent-cinquante , sur quoi il vous prête cent francs.
— Gelame coùtora-t-il bien cher? deman»
dez-vous.
— Oli ! mon Dieu ! presque rien ; — neuf pour cent d'intérêt.
Vous calculez qu'au bout d'un mois vous pourrez rendre la somme et que, dès-lors, vous en serez (piitte pour quelques décimes.
En etfet, lo mois suivant vous êtes en tonds, et vous allez fièrement porter vos cent francs au mont do-piété.
— Je dois un mois d'intérêt, dites-vous, à 9 0iO, c'ebtTo centimes. — Voici.
— Pardon, monsieur, vous réplique le mont- Je-piété : tout mois commencé compte pour un mois; or, vous avez pris le 10 janvier et vous rendez le 10 février: vous devez donc janvier et février, ci i fr. 50
— Ah!... voici 1 fr. î>0 c.
— Pardon, monsieur, vous avez le
droit de prisée , ci 50
— Ah!... voici.
— Pardon, monsieur, vous avez le droit d'engagement, qui est de 2 0[0, Cl 2
— Ah!... voici.
— Pardon, monsieur, vous avez le droit de dégagement qui est de 1 0|0, ^i I
— Ah !... est-ce tout?
— Oui. — Total o(i\
Ainsi pour cent ti-aucs qu'il vous a prêtés pour uii mois, sur gage, et par conséquent sans aucun danger, le moni-de-piéto vous prend îa modeste somme de cinq francs.
C'est tout simplement prêter à soixante j>our cent.
O philanlropique institution !
^*^ Tous les ans, àépoque lixe, les nionibres du jockei's club éprouvent un violent désir de se casser une jambe et de se rompre un bras.
C'est pourquoi ils organisent un steeplechase à la Croix de Berny.
J.e steeple-chase , ^— prononcez course au clocher, — est une agréable plaisanterie qui consiste à franchir à cheval un mui-, deux murs, trois murs; — une rivière, deux ri- \ières , trois rivières ; — un fossé, dix fossés cent fossés.
Le vainqueur de îa lutte est couronné. — Inutile d'ajouter que tous les chevaux qui' y ont pris part sont comme le vainqueur.
En Angleterre , les amateurs de steeplechase on t reçu le nom de gentlemen riders.
En France, on les appelle des gentilshommes ridés ^ — ce qui leur convient mieux , à cause de leur âge.
Le dernier steeple-chase avait attiré taui Paris à la Croix de Berny. Tout Paris était bien aise de savoir par lui-même le chiffre des morts et des blessés.
Il y avait quatre chevaux engagés.
Les deux premiers ne sont pas arrivés ; Les deux autres sont restés en chemin -,
La lutte a été des plus intéressantes.
L'importation en Fmnce des coui'ses au clocher , — écrivez sleeple-chase , — a eu un
grand résultat.
Elle a modifié la physionomie d'un proverbe. Autrefois on disait :
Au bout du fossé, — la culbute.
A présent, on dit : -
Au bout du fossé, — un gentilhomme ridé.
Encore s'ils pouvaient tous y tomber ! — et ne jamais en sortir.
*^* Les demoiselles Coquillard honoraient le steeple<ha3e de leur présence.
M. de Cambise, — qui venait d'olfrir des marrons glacés au duc de Nemours, — en a oftert ensuite à M"^ Albertinc Coquillard.
Celle-ci a repoussé l'offre de M. de Cambise avec beaucoup de noblesse, en lui disante*:^ pai- les mémorables ;
— Ignorez-vous donc , monsieur, que les irîjicesses doivent éîi*e servies avant les princes ?
^^ On nous avait fait un grand étalage de la solennité de Longchamps.
— Allez à Longchamps, nous avait-on dit; c'est là que règne, dans toute sa splendeur, la mode parisienne. — Là se donnent rendezvous les plus jolies femmes et les plus charmans chevaux. Là seulement vous rencontrerez la fleur des pois de Taristocratie moderne.
Or, nous sommes allés à Longchamps ; — et vcici les impressions que nous en avons rapportées, — toutes fraîches , nous pouvons le dire, car nous avons été trempés jusqu'aux os.
La solennité de Longchamps dure trois jours.
Le premier i< .nr. il a plnl
Il a plu , le i.ecoud jour.
Le troisième jour a beaucoup ressemblé aux deux premiers.
n n'y avait qu\m petit nombre d*équipages à Longchamps. — Ces équipages, plus coiinuî> sous le nom de fiacres, cabriolets et citadines, nous ont semblé èt^é^^incommodes , — mais disgracieux. -^ •
Cette année , — s'il faut s'en rapporter aux modes de Longchamps, les hommes porteront des habits , des gilets, des redingotes et des pantalons. Ils se chausseront avec des bottes et se coiftéront avec des chapeaux.
— In monsieur, — fleur des pois, — sans doute, — s'est montré avec un habit boutonnant par derrière. — Cette innovation qui a été jugée hardie, ne nous semble pas appelée à un brillant succès.
En revanche, une autre invention ne lardera pas à devenir populaire. — C'est celle du parapluie.
Les personnes qui n'avaient pas de voitures ^''abritaient généralement sous un petit dôme en taffetas, soutenu par une douzaine de baleines circulaires, — attachées à une longue canne.
On ne saurait imaginer à quel point cet appareil est simple et ingénieux ; — et comme en définitive, c'est un véritable préservatif contre la pluie, on l'a appelé parapluie.
Toutefois, si nous avons un conseil à donner à nos lecteurs, c'est de ne point se dérangera l'avenir pour les solennités de Longchamps.
Le seul Longchamps dont les arrêts soient écoutés dans le monde fashionable, c'est le journal la Sylphide; et ce Longchamps-là, TOUS le trouverez chez vous, au coin de votre feu, SOUS la formule d'articles de modes qui
se lisent avec intérêt, — un gi'and éloge pour des articles de modes.
|^^% Depuis un mois, le Musée est ouvert à la foule. — Nous avons fait comme la foule, et nous avons visité le Musée.
A ce qu'il nous a semblé, les peintres français se divisent en deux écoles.
L'une de ces écoles sacrifie tout à la couleur ; — l'autre sacrifie tout au dessin.
La première peint trop et ne dessine pas assez ; — la seconde dessine trop et ne peint pas du tout.
Ceux-ci peignent leurs tableaux avec un balai barbouillé de bleu et de rouge ; — ceuxlà se servent d'une pointe d'aiguille trempée dans un peu de blanc d'Espagne délayé.
M. Delacroix et M. Ingres sont les chefs de ces deux écoles. — Ils font des élèves , les-
quelï; , — comme cela arrive de tout temps , — n'ont point les qualités de leurs maîtres et exaucèrent leurs défauts.
: ^*^ Nous avons fait une remarque singulière.
Les tableaux les plus distingués qui soient, cette année , à l'exposition de peinture française, sont dus à xMxM. Calame et Diday , de Genève ; — à MM. Wyld et Wiékemberg, deux Allemands , — et à M. Verboecklioven , de Bruxelles.