PARIS
:HIZ MARTIXON, rue du C)Q-SAI\T-II0\0RÉ, 4
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Imprimerie Lange Lévy, rue du Croissant, 16*
^%Il y avait à Paris un notaire , appelé maître Lehon, — lequel formait une véritable exception dans le corps des notaires.
Maître Lehon n'avait ni voitures, ni chevaux, ni train de maison , ni domestiques.
Il n'était point marié , — et n'avait point de maîtresse en ville.
Une femme de ménage, — sa portière, — lui faisait son lit trois fois par semaine et lui cirait quelquefois ses bottes.
Il déjeunait avec un peu de charcuterie et dînait au Palais-Royal, dans un restaurant q
32 sous. — Trois plats au choix , brouet noir à discrétion.
Enfin , maître Lehon n'avait jamais donné de bal costumé , avec travestissement turc obligé , — comme Ta fait récemment maître Outrebon , — un autre notaire.
Aussi maître Lehon était-il entouré d'une J confiance unanime.
C'était h qui lui forait accepter sa fortune.
— Maître Lehon , je vous en prie, j'ai là quelques centaines de mille francs, dont je suis très embarrassé, faites-moi l'amitié de me les prendre.
— Mon bon M. Lehon, — vous qu'on dit si obligeant pour le pauvre monde, — voici quarante mille francs que j'ai économisés depuis vingt ans sur mon existence de tous les jours... soyez donc assez aimable pour me les prendre !
Et ainsi des autres.
Et maître Lehon prenait, — prenait toujours. — Il était si obligeant, ce pauvre homme!
- - A qui donc se fier désormais?
Mai Ire Lehon, — le Lehon que nous venons de vous dire , — le Lehon sans femme , sans domestiques, sans chevaux, sans maîtresses ;
— l'homme antique, — le gastronome à trente-deux sous, — maître Lehon, en un mot, il a manqué. — Et ce qui est plus triste, il manque de tout. — Le reste est pour ses créanciers.
Au nombre des victimes de maître Lehon , figure un M. de la Chance, — malheureuse probablement.
Sans contredit, la faillite de maître Lehon est un grand malheur — pour la morale d'abord , — et puis pour tous ccux(iui risqueu-
19S d'y perdre leur fortune. Et cependant, il y a une infinité de gens par qui cette même faillite sera considérée comme un événement très agréable.
Ces gens sont ceux qui , ayant beaucoup de dettes et peu d'argent, en sont réduits à payer leurs créanciers avec toutes sortes de mauvaises raisons.
Ces habiles exploitent à leur profit les moindres catastrophes. — A les entendre , ils sont de toutes les grêles et de tous les incendies. Le tremblement de terre de la Martinique leur a dévoré de magnifiques propriétés, d'un superbe rapport, lesquelles aujourd'hui ne sont plus rien qu'un monceau de décombres et de ruines. — L'inondation du Midi de la France les a mis à sec ; — et , pour couronner l'œuvre , la faillitte Lehon leur a enlevé leur dernier sou. — Osez donc, après cela, vous montrer impitoyable envers des débiteurs si malheureux ?
Combien de bottiers , de restaurateurs , de tapissiers et de tailleurs, — de tailleurs surtout.
— vont se trouver englobés, par contre-coup , dans la déconfiture de maître Lehon !
— M. le vicomte, je viens... j'ai l'honneur de venir... je viens pour régler... voussavez?
— Quoi donc ?
— Les temps sont durs, M. le vicomte... le commerce va mal... Et si vous pouviez me donner un peu d'argent?..,
— Que me parlez- vous d argent , mon cher? Mais , moi aussi , je cherche de l'argent ! — Ah ! ça , vous ne savez donc rien de ce qui se passe à Paris ? Mais je suis ruiné ; — tout co qu'il y a de plus ruiné. Lehon avait toute ma confiance et toute ma iorlune. — Repassez dans six mois , quand la liquidation sera faite.
11 faut encore ranger parmi les victimes lantastiques de maître Lehon :
1» Nombre de maris, — lesquels ont saisi, avec empressement , roccasion de ne point
oiiiier H leurs femmes la parure ou le caclie-
mire promis depuis long-temps.
2» Nombre de gens, — lesquels vont partout, crian t qu'ils sont ruinés,-r ce qui les dispense d'ouvrir leurs salons et de donner à dîner, — mais ce qui ne les empêche pas de fréquenter assidûment tous les lieux où l'on danse et tous ceux où l'on dîne.
Le Jockei's Club a beaucoup souiFert de cette bourrasque d'argent. — On cite cinq ou six pauvres grands seigneurs, particulièrement éclopés. Z. a été rencontre aux Champs-Elysées, sans gants. — La maîtresse de K. annonce qu'elle ne paiera pas son terme. — Il est question d'organiser une nouvelle ambassade en Perse.
La ruine de maître Lehon s'est, à ce qu'on assure, consommée dans cette caverne infâme au fronton de laquelle on a écrit la bourse, — inscription qui ne sera coujplète que du jour où l'on y aura ajouté ces trois mots: ou la vie!
^*^ A Paiit. un ii-e&l pas religieux. — On est buperslitieux.
Une grande partie des personnes qui accomplissent le plus scrupuleusement les devoirs prescrits par la religion, n'agissent point ainsi pour être agréables à Dieu , mais bien pour n'être pas désagréables au Diable, — qu'on représente toujours avec une queue et des cornes menaçantes.
On ne fréquente, d'ailleurs, les églises qu'autant qu'on est sur d'y trouver toutes ses aises, sièges mollement rembourrés , demi-jour voluptueux, tapis moelleux, parfums odorans, nmsique enivrante, et le reste. — Le curé de Notre-Dame-de-Lorette a poussé la précaution jusqu'à laire placer, à la porte de son église, — tout proche du bénitier, — une glace, afin que les dames — qui l'honorent de leur présence — puissent réparer, avant d'entrer, le désordre de leur toilette.
Nous avons reinaripié, dans les églises, une luule de jeunes fenimcs en deuil. Nous pcn°
sions qu'elles venaient uniquement pour pleurer aux pieds des autels la perte d'un époux adoré. — Nous étions à cent lieues de la vérité. — Eu France, l'usage veut que les premiei temps du veuvage se passent dans une retraite absolue, loin des bals, des promenades et des théâtres. — Et ces dames viennent se montrer à l'église, faute de pouvoir se montrer ailleurs.
Mais revenons aux tendances superstitieuses que nous avons signalées tout à l'heure.
Un enfant tombe malade. — Sa mère craint pour ses jours ; elle assemble des médecins, elle allume des cierges, elle fait dire des messes ; — la maladie va toujours croissant.
La pauvre mère est désespérée. Pour racheter la vie de son enfant, elle donnerait sa fortune, sa vie même.
Au plus fort du danger, elle perd la tête et s'écrie : « Seigneur, rendez-moi mon fils, et j'
le voue au blanc jusqu'à sa huitième année !»
Une crise favorable s'opère. — L'enfant est sauvé, et la mère demeure persuadée que l'existence de son fils est attachée au strict accomphssement de son vœu.
Durant huit années, l'enfant est donc vêtu de blanc de la tète aux pieds : pantalon blanc, veste blanche, cravate blanche, souliers blancs et chapeau blanc.
Il n'y a qu'un tout petit inconvénient : grâce à la température parisienne, et aussi aux iiabiludes de l'enfance, la couleur primitive du costume ne tarde pas à disparaître sous une couche épaisse de crasse et de boue.