IV LETTRES D'HELOISE ET D'ABAILARD
tf voir vivre et deurer toute leur vie. Ores, voyci... etc.. » En commençant son fabliau, le vieux chroniqueur semble entrer à pleines voiles dans notre sujet , car il résume en (]uelques mots la vie entière d'Héloïse et d'Abailard. Ses personnages sont oubliés , mais tout le monde connaît les nôtres. L'histoire de leurs malheurs a traversé les siècles ; toutes les générations ont salué dans leurs noms réunis le glorieux symbole de l'amour. A la vue de ces nobles victimes , les poètes se sont inspirés, les cœurs tendres se sont émus ; et dans leur marche à la fois triomphale et mélancolique , les deux amants ont recueilli tous les hommages , ici une fleur, ici une larme.
La renommée qu'ils ont acquise n'est point usurpée. Comment, en eflet, se défendre d'un vif sentiment d'admiration en présence de cet amour hautain qui ne laisse de prise ni au temps ni à la fortune ; de cette ardeur de passion qui ne s'éteint ni dans le sang ni dans les larmes, qui survit à l'espérance, et qui, dans un dernier témoignage, brise les portes mêmes du tombeau ; passion si éclatante et surhumaine, que la tradition n'a pu l'exprimer qu'avec le secours du merveilleux?
Iléloïso nous apparaît dès l'abord avec ce caractère de grandeur qui ne la quittera point. C'est une entrée en scène vraiment héroïque. A peine a-t-elle eu le temps d'agir ou de parler, et déjà vous reconnaissez qu'un invincible senti-
M:TTURS Dliri.OÏSR KT DAnAILAUD. V
nn'iil v;i «lomiiirr (oiilc s.i vie, (jur (c s(MitiiiieiU rst s.'i vir ollo-iiiriiic. Al).'iil;ir<l ne I.i piriid |),is : clUî no (roit pas w. (loniior; on (lir;ii(<|ir<'llr r.'itt('i)(l<'l(|iiVII(' lui .'ipp.irtlriil (l(* toute éfci-nité , (jii'cllc n'est vomie au niondr (|iic jmuii* aoooniplir cotto mission do Taimor au-dolà do toutci vraisond>Ian('o. La falalilo anli(|uo, si lorriblo ot si njajj'stuous^», se rotrouvo ici, ramonéi^ aux tou( lianles pcoporlions do l'amour. Iléloïsc s'y abandonne do toute son ame; et cette impalionee qui pousse en avant les prodestinés, ot qui nous odrayi^ (liez tous ceux qui doivent arriver au orimo, nous oUre dans sa peisonnc un ravissant spoelaclo. Sitôt que Totoile d'Abailard a brille dans le ciel vide de sa jeunesse , pareille aux rois mages qui allaient visiter le Christ, elle rassemble ses plus riches présents, et vient répandre à ses pieds sa beauté, son amour, sa réputation , — Tor , l'encens et la myrrhe. Encore elle se trouve trop pauvre! De retour, elle n'en demande point. Si elle obtient un regard , une douce parole , ce sera toujours pour elle une faveur, une grâce. Elle ne calcule point la durée de cet échange inégal : la pensée de se garantir contre un injurieux abandon est loin de son esprit. Pour douaire, elle choisit glorieusement la honte, et rejette avec des larmes sincères le nom d'épouse. Empressée à tous les renoncements , elle craint seulement de rester au-dessous de cette tâche de tendresse, qu'elle croira ne pouvoir jamais remplir
u LKTTUES D'ÏIÊLOÏSE ET D'AB AILA RI).
avec tous les dévouements de son cœur. Noble maîtresse , mieux parée de son déshonneur volontaire que d'un bandeau impérial ! Sainte , sublime et naïve nature, qui touche le ciel sans eflbrt en voulant rester ter re-à- terre, et qui grandit de toute l'humiliation qu'elle voudrait s'imposer !
Plus tard encore, après son mariage , elle repousse les félicitations qui lui sont adressées. Elle se rei'use, par un magnanime mensonge, à l'honneur du rang qui lui appartient et dont toutes les femmes sont jalouses. Elle se ferme obstinément l'entrée du monde , et consent à souffrir près de son oncle toutes les colères et les vengeances de son orgueil blessé. Mais, loin des vallées ténébreuses où rampe l'égoïsme , où ne germent que des fruits de cendre , son pied, dont les anges adorent la trace , foule des cimes baignées de clartés, et qui se parent de fleurs éternelles ; une bénédiction céleste est répandue sur tous ses sacrifices , et les félicités divines s'élèvent pour elle de toutes les douleurs que le monde lui envoie. Que lui importe à présentie murmure des hommes? Un regard de l'amour a déployé sur sa tète un firmament dont l'inaltérable azur ne saurait être obscurci par la fumée de leurs mépris.
Cet oubli complet d'elle-même, cette généreuseabdicalion de sa personnalité qui place de suite Iléloise au rang des âmes supérieures , est aussi un indice précieux pour nous faire connaître Abailard. Quel homme ne devait pas être
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(fini (|iii (1*1111 mot fixa irrrvocihlciiii'iil l:i drsliuû; (U; la prcMiiiric liimiM^ (!«' son sirclc ? Il se iiionlt'ir, il l'.ipprlliî : Me voi( i , répond llcloisc; cL dt; sa sphère virgiiiah; elle descend vers lui, connne sur un plan indiné. Si (pielcpie chose peut nous donner inie juste idée de son mérite, e/est assurément l'amour violent et durable (pTil a inspiré ;i Iléloïse. Klle n aurait i)oint lait son Dieu d'un honnn(î ordinaire. De son coté, Abailard se montre di^'iie d elle. Les termes dont il se sert pour peindre sa passion piouvent ("onibien ce noble amour avait jeté dans son cœur de profondes racines. Il semble qu'on entend trendjler encore sa voix de toutes les émotions qu'il avait jadis ressenties.
On sait à peu prés dans quelle mesure ils ont aimé : il faudrait maintenant rendre compte de cet amour, assigner à chacun sa part dans la mise commune, et dessiner nettement la position qu'ils ont gardée vis-à-vis l'un de l'autre. Cette question a toujours provoqué une singulière diversité de jugements, et cette diversité se présente encore dans l'ouvrage que nous publions aujourd'hui. Les lettres des deux époux, renseignement complet et seul nécessaire, n'ont point rallié toutes les opinions , ni fixé toutes les incertitudes à cet égard.
Cette dissidence des esprits, quelquefois les plus éminents, sur un point qu'ils ont envisagé avec impartialité, s'explique néanmoins d'une manière naturelle ; il s'agit ici
viii LETTUES D'HÉLOÏSE ET D'ABAILAKD.
du sentiment, c'est-à-dire de la chose qui échappe à toutes
les règles et à toutes les méthodes.
En effet , si les événements, qui emportent avec eux leur démonstration , sont diversement jugés ; s'ils sont exposés à la controverse, et dans les causes qui les ont produits, et dans les conséquences qu'ils entraînent ; — que sera-ce des pensées, nullement traduites par des actes, à peine formulées en paroles, et qui ne peuvent ainsi fournir qu'une donnée incertaine, et une base flottante à nos décisions? Privées de l'inflexibilité du fait accompli, elles ne nous arrivent que sous un mode relatif; au lieu de dominer notre appréciation par la puissance qui leur est propre, elles se trouvent subordonnées à notre faculté de sentir. C'est alors que les avis risquent d'être différents. Notre critérium n'est plus dans la nature môme de la chose qui nous est soumise, il est en nous. La seule voie qui nous reste ouverte est celle de l'interprétiition , et combien n'at-elle pas d'issues?
Une latitude complète est donc réservée à l'opinion personnelle de quiconque voudra s'occuper d'une question semblable à celle-ci. Quelle que soit l'autorité de ceux qui l'ont précédemment résolue, leur allirmation ne peut avoir (jue la force d'une conjecture.
J'avais besoin de jeter cette pensée en avant, alin d'en réclamer pour moi le bénélice , et de mettre de suite ma
i r/n iu:s diii-loIsk i:t d a haï i. a m» ix
rirr(HiS|)(M'ti(Hi ;i I ahn «le hml icproclie, s il m ;iiiivc de iirocarlcr de (jin*l(|ii<' u\rr rcçiK» (»ii amour par Havlo ou ri!]n('y(lo|)r(li<*. De tous les schismes, (fliii-Iri est à rnii|> silr, le moins audanVux.
L'Essai liistori<|ne placé au commencement de cet ouvia^c donne le ré( il exac I des événements. Ce texte a été développé d*unc^ manière élcHjuenle, nous v renvoyons nos lecteurs. Nous n'en conservcM'ons que ce qui est indis[>ensable pour servir de lien naturel à nos idées, et pour établir leur ordre de succession.
Nous voulons faire connaître la pensée intime des amants, telle qu elle nous a été révélée par Texamen attentif de leurs lettres. Nos lecteurs ont sous les veux la formule : nous leur présenterons l'exposé des motifs. Cette étude n'est pas sans intérêt. Héloise et Abailard revivront un instant sous nos veux.
L'histoire de leur bonheur est courte. Deux années à peine s'étaient écoulées, quand la mémorable vengeance de Fulbert vint leur ouvrir une carrière à la fois si triste et si glorieuse.
Sur l'ordre d'Abailard, Héloise , comme on sait, entra au couvent.
Cette circonstance a donné lieu à de grands éloges pour Héloise, à une grave accusation contre Abailard. On a reproché à celui-ci d'avoir été incapable de supporter (piUc-
X LETTRES D'UÉLOÏSE ET D'ABAILAUD.
loise demeurât libre, quand elle cessait de lui appartenir. Examinons sa conduite.
Après raccident dont il était victime , que fallait-il faire?
Le désespoir conseillait un double meurtre : Héloise aurait consenti sans doute à mourir avec lui; mais il était chrétien , et ne voulait pas combattre le malheur par le crime. La séparation devenue nécessaire, le couvent était un asile sûr et sacré , où chacun d'eux emporterait une pensée à laquelle ne s'associerait jamais d'autre image que celle de Dieu. En prononçant les mêmes vœux religieux , ils renouaient , par le ciel , leur chaîne conjugale , qui semblait rompue sur la terre. C'était encore pour Abailard une sorte de joie.
Abailard une fois au couvent, était-il convenable qu'liéloïse restât dans le monde? N'était-ce pas évidemment re- ( uler devant le vœu de chasteté? N'était-ce pas avilir la première époque de leurs amours , et montrer ainsi qu'elle avait suivi l'instinct du plaisir et non l'impulsion de son cœur? Le monde pardonne les fautes d'une grande passion , mais il llétrit avec raison les désordres vulgaires. Ne serait-il pas en droit de revenir sur son indulgence, et, (le la part d'IIéloïse, le refus d'embrasser la vie rehgieuse ne pouvait-il pas sembler une invitation tacite aux convoitises d'un nouvel amant ?
Abailard n'admettait point la possibilité d'une chute;
Li:riincs d iiij.oïsf i: i D'.vitA ilaud. xi
mais Piiliii crltc possiliililr rxislait, cl (|ii:in(| rrllo idrc seule* conUMi.'iil |)()iir lui fous los foiuiur-uts de rcnlrr, lai lail-il, sui* (J(» vains s(ru|)ul('s dr dilicalessc, ris(|U(T !<• triste r(»|)()s (jui pouvait encoro lui restor?
Tl ronnaissiut aussi ravertissomont do rficriliuo : Celui (jui ne fui/ pas le dauffcr y succombera. Aurait-il rempli tout son devoir envers Jléloïse, s'il ne l'avait prémunie contre les tentations? Abandonnée aux piéf^es du monde, ou bien elle devait suecoud)or, et alors il fallait rendre une faiblesse impossible : ou bien elle devait en sortir pure , et alors il n'y avait encore rien de mieux a faire que de lui rendre plus facile par la solitude du cloître et ses macérations, une victoire que le monde lui disputerait si vivement et lui rendrait sans doute plus pénible? L'Iionneur et rintérét d'Héloïse, l'amour et la conscience d'Abailard, tout dictait le parti qu'il a pris, tout justifie l'usage qu'il a fait de son autorité. Tout ce qu'on peut y voir, c'est une sage et noble prévoyance. Il y a loin de ce sentiment à une défiance également offensante pour tous deux.
Un passage d'une lettre d'IIéloïse a servi de texte au grief articulé contre Abailard. Dans un autre endroit, Héloïse se plaint aussi de n'avoir jamais été aimée d'Abailard. Ne nous méprenons pas sur quelques paroles trop vives et qui échappent à l'emportement de la passion. Les lettres des amoureux ont toujours été pleines de ces injustices