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XII LETTRES D'HÉLOÏSE ET D'ABAILARI

révollnntes et de ces reproches sanglants qu'il faut bien se garder de prendre au sérieux. Cette rancune de mots , ce style amer et implacable, se rencontrent souvent chez des personnes qui s'accordent le mieux du monde. A nos yeux les paroles d'IIéloïse ne prouvent donc point qu'Abailard ait été jaloux dans le sens outrageant du mot, ni même qu'Héloise ait eu véritablement cette pensée. Entre elle et lui , sa plainte n'avait d'autre valeur qu'une assurance de dévouement , que la protestation d'un amour alerte à s'effrayer, et qui s'irrite de l'apparence même d'un doute et d'un soupçon.

Revenons à Iléloïse au moment où elle prend le voile à Argenteuil. Personne moins que nous, assurément, n'est disposé à lui ravir un éloge. Mais il y a tant de choses à louer dans cette femme, qu'il ne faut pas s'arrêter à des circonstances secondaires comme celle-ci. Je ne sais pas trop ce que l'on entend par la liberté dlléloïse , ni si les conséquences de cette liberté sont bien d'accord avec l'amour qu'elle avait pour Abailard et la noblesse de sentiments dont elle a donné tant de preuves. Elle ne pouvait pas, du vivant d'Abailard, se marier une seconde fois. Alors, par (juels accommodements aurait-elle concilié les secrets avantages de ( elle liberté avec l'observation de la foi jurée, avec le respect qu'elle portait à un si haut degré pour son mari? Non, non , Iléloïse ne veut pas de cette li-

LirmUlS DIIKLOÏSK Kl h AIJMLMU) xm

In'itr. I.e monde (Irv.iil rirr pour vlUi un v<*til;ihl«' ((MIVI'IiI; elle est <léjà nioiMr .111 inonde. Si cllc^ lait un sncrijice, et <»ll(* le dil t'll('-ni(^ni(', il faut rntendir j).'ir là sa rrsi;(nation aux austrriU's corporollcs de la pi'olession irlii^nVuse, choses don( Tulililé lui est Tort peu dénionlrée , rneine après dix ans d'excMcico. N'oublions pas non plus, cpioiqu'ello n'(Mi disi» rien, cpie le (ouveni ai ra( liait son eniant do ses bras , et (pi'ellc^ immolait ainsi l(\s douceurs du sentiment maternel. La répugnance natun^lle (pi'<'lle épiouvait pour le couvent cédait sans doute encore à cette autre privation. Sou sacrifice était donc fçi'and et réel ; mais la haute opinion que nous avons (riléloïse nous lorce de croire qu'il ne consistait pas du tout dans l'espèce de suicide dont on lui prête gratuitement Tidée.

Ce que nous louons d'abord, c'est son ol)éissance pour son mari, cette confiance respectueuse et absolue du Centenier, qui ne demande pas compte, et à laquelle un mot suffît : Fais ceci , lui dit Abailard , et elle le fait.

Autrefois , pour se soustraire au mariage , elle pouvait bien opposer ses raisonnements , ses prières et ses larmes : la résistance alors était une aussi grande preuve d'amour que la soumission elle-même : aujourd'hui la moindre hésitation serait une révolte et un crime, car elle porterait un coup mortel à Abailard. Il a dit : Viens, et elle va. Les

XIV LETTKES DHKLOÏSE ET D'ABAILARI).

gouffres enllammés de la terre seraient ouverts sous ses pieds , elle irait toujours.

Oublions ce qui fut tout-a-fait du domaine ordinaire dans la conversion d'Héloïse. D'autres femmes auparavant , d'autres femmes depuis, ont accepté ou subi les mêmes conditions de \ie, dont les privations n'auraient point été remarquées sans la célébrité des plaisirs dont elles étaient la suite. L'élément de notre admiration n'est donc pas dans un fait dont il faut rapporter l'accomplissement à la nécessité; nous le trouvons plus haut, dans les pensées dont Héloïse l'accompagnait. Plus Al)ailard peut s'alarmer à cause de son malheur , plus elle veut le rassurer par des preuves irréfragables. Plus l'horizon présente aux yeux d'Abailard des teintes assombries, plus elle veut l'enrichir de lueurs idéales , plus elle veut y déployer des magnificences inespérées. Derrière la plainte de Cornélie, nous apparaît le solennel engagement qu'elle prenait dans son cœur; et nous voyons qu'elle l'a déjà rempli depuis dix années avec une religieuse fidélité, quand elle l'exprime dans sa seconde lettre par ces paroles que ceux qui les auront lues n'oublieront jamais :

« Plaise au ciel que je fosse de ce crime une digne pénitence, et que la longueur de mes expiations puisse balancer en quelque sorte les douleurs de votre supplice! Ce que vous avez souffer( un moment dans votre

LETTKKS D'IlKLOISi: Kl I) AHAILAHl) w

chair, je veux le soiiliiir loiile ma vie<iaii.s la (onlriliofi <iij mon anic : <lu inoiiis, après (elle jusle satisfaclioii , m <jucl(|irun |k;uI encore se plaindir , (e s<Ta Dieu, non pas vous. i>

A la vue (Tun pareil sentiment , ne scmhle-t-il pas que l'Aniour lui-nieme a [)assé devant nous, et que ces paroles sont une vertu sortie des bords divins de sa robe? C'est ici qu'il faut s'écrier avec le poète :

O glorioiis trial of excocdii»^ lovr, llluslrious évidence , exainple high !

La magnanimité , dans sa radieuse couronne , n'a pas un diamant d'une plus belle eau.

Au reste, les témoignages de cette nature ne sont pas rares dans l'amour extraordinaire d'Héloïse et d'Abailard.

L'opinion unanime des contemporains en avait si bien établi la gloire, qu'elle s'est maintenue traditionnellement dans tout son éclat pendant près de cinq cents ans. Le monument qui pouvait seul la consolider et la rendre impérissal)le ne commença à s'élever qu'en 1616 , sous les mains de d'Amboise. Il recueillit les lettres des deux amants , perdues jusque là dans quelques rares manuscrits du treizième siècle , et nous rendit ainsi le testament de leur amour et de leur génie.

Malheureusement nous avons ici une lacune à constater.

XM LETTRES D'IIÈLOÏSE ET D'ABAILAKI).

Une partie de leur correspondance nous manque. Ces lettres, écrites al tempo dei dubbiosi desiri, au temps où chaque parole est un hymne; où le cœur est si léger dans notre poitrine, qu'il semble porté par la main d'un ange -, où l'oreille s'emplit de doux murmures et le cœur de ravissements inconnus-, où les yeux, si loin qu'ils puissent plonger, ne rencontrent partout que riantes perspectives ; où lessaim virginal des espérances peut mirer sa beauté dansun limpide souvenir; où le souvenir lui-même est une espérance ^ où, dans la coupe de l'infini, nos lèvres enivrées boivent une boisson de llamme qui jamais ne désaltère j où la pensée, toujours la même, dont notre ame se nourrit, nous semble un culte rendu à Dieu , et chaque haleine de notre poitrine une vapeur d'encens qui monte jusqu'à lui ; ces lettres, semblables à un écho charmant où bruissent à la fois toutes les voix du bonheur, et celle du passé qui est la plus rêveuse , et celle du présent la mieux aimée et la plus tendre, et celle de l'avenir qui répète les deux autres; ces lelties-là nous ne les avons pas.

Deux années, urnes aux blancs cailloux, ont dis- [)aru comme un monde englouti , comme une Atlantide qui a sombré au milieu des Ilots , avec ses villas embaumées, ses asiles verts consacrés à Paies, ses couronnes de fleurs efleuillées sur la table des festins. Qui nous rendra leurs jours illuminés d'un regard, leurs imits

Lr/rnu:s dmI'Loïsi: kt d auaii.aiii). isn

aux (cinlni'rs driioiircs? ^^)iii nous i«'ii(li;i 1rs rirlirsvs dr rcsdnix vaisseaux (|ui vof^'uainit , ia vnilc cnllrc (I<m1ou\ soupirs, tout chai^^rs dr ravissanls incssa^'cs , cl (|ui u'oiil puahordciau rivaf^CMlc la posIriiuV/ Absence invpaïahh;! Ces deux auuées n'ont p(mit laissé de traces : sœurs gracieuses, (pii avaient pris pour elles toutes les joies nuptiales, cpii se sont endormies dans le toinheau en ramenant connue Polvxene les plis de leui* rohe autour de leur beauté divine, et cjue leurs sœurs ont éternellement pie urées !

A uïie époque toute échauffée des feux divins de Tenthousiasnie, quelles innnortelles couleurs lamour n'a-t-il pas revêtues sous la main d'Héloise et d'Abailard? Le bonheur est le véritable domaine de lamour. Pour qu'il monte sur son char , et qu'il réjouisse les deux de sa présence , il lui fant sa couronne de rayons lumineux , et son orient semé de roses , et le lluide d'or du zénith , et le manteau de pourpre de l'occident. — Nous avons le dieu sans ses attributs. Son autel est attristé par l'azur des bandelettes consacrées aux mânes et par les sombres rameaux du cyprès.

Pourtant, si de ces deux correspondances, nées dans des temps si divers, et sous des impressions si diiîérentes, l'une devait nous échapper , nous pensons que la plus précieuse nous est restée. La première aurait charmé nos yeux par de

xMii LETIKES D'HELOÏSE ET D'ABAILARD. suaves tableaux , elle nous aurait délicieusement raconté

Quanti dolci pensier, quanto disio Menô costoro al doloroso passo;

et sans doute, au lieu d'entrer brusquement dans cette vie aride et brûlée de souffrances , il nous eût été doux de traverser les frais ombrages de leurs courtes félicités. Mais celle que nous donnons ici paraîtra plus importante aux yeux de bien du monde. Le secret des cœurs y est peut-être mieux déposé.

N est-il pas vrai aussi qu'une prospérité continue ne peut guère nous intéresser ni nous émouvoir? La souffrance nous attire davantage , elle semble plus voisine de notre nature , et riiumanité se retrouve mieux dans des vicissitudes douloureuses. Toujours favorisé par les événements , lamour d lléloïse aurait occupé sa vie entière ; elle serait restée enveloppée dans les joies mystérieuses de l'état conjugal et dans les douceurs tranquillesde la ma ter ni té. Comme tiint d'autres femmes, elle aurait emporté dans la tombe le secret de cette force divine qui leur est donnée et de cet admirable sentiment qui croit tout, qui espère tout, qui endure tout , qui suffit à tout. Un malheur nous a livi'é ce secret, et ce malheur nous a fait admirer tous les trésors cachés dans son ame. Elle est devenue reine par une connu) no d'épines.

urrriirs diii.i.oïsi: i:t n'Ait mi. \iu» mx

Trislr r( amri»' loyaiiU'î a<liiiiialioii trop ( lirmiMMit achctro! (^(^st sous Ir ciliri' de l.i n-h'^'iciisp (pw nniw rn- Ircvoyons la Hmmiik^ ardcnic n passionnn; : c; Vsl par s<s larmes soulcinent <pi(* nous pouvons ji'j^'cr (1rs ^'laccs de son souiir(\ — Le vase a du vlw hrisé pou?" (pi'il noiis fùf pe! mis d en respirer le céleste paifuin.

Héloise ne va point chercher de consolation dans la vie monastique. Nul dictame sahitaire ne croîtra pour elle dans la terre inféconde du cloître ni dans le vase des pieuses mortifications. Pour elle il n'y a que deux événemens dans sa vie , le jour où elle sut qu'elle était aimée d'Abailard , celui où elle le perdit. Tout le reste s'efface à ses veux dans

IX LETTUES l> IIÊLOÏSE ET D'A B Al LA R l>.

une nuit profonde. Ses larmes au moment de prononcer les vœux religieux ne sont point données à la crainte , mais au regret. La moitié de son ame est partie , et l'avenir n a plus pour elle ni vagues terreurs ni vagues promesses. Ses jours passés sont maudits , ses jours à naître sont niaudits ; une douleur uniforme les couve également sous ses ailes noires. Qu elle entre donc maintenant avec indifférence dans ces tristes limbes qui n'entendent de la terre que ses sanglots, du ciel que ses menaces ; dans cette mort qui se souvient de la vie.

Iléloise n'est pas stoïcienne; tant s'en faut. Le mysticisme des espérances n'est pas non plus un oreiller suWîsant pour endormir ses chagrins : il n'y a plus de repos pour elle. Qu'importe qu'il ait fui dans la retraite, si le daim blessé traîne avec lui le trait fatal? Aux saintes paroles delà liturgie, sa bouche, malgré elle, mêlera des mots profanes. Toutes les illusions viendront voltiger devant ses yeux et la toucher de leurs ailes de flamme. Le jour, pendant la solennité des sacrifices , fascinée par une contemplation intérieure, son ame ira s'égarer dans le monde des doux vertiges : cœurs qui tressaillent, regards qui ne peuvent se détacher, paroles à moitié achevées et dont le sens est au ciel, lèvres qui se cherchent, soupirs qui se confondent, éternité flottante entre deux instants, délices in(|uiétes au fond desquelles halète et se lamente

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un (Irsir inlinl , Ions les son^^'rs sorlis île l:i poiIc cTivoirr viVndronl rcntoiirci- de Icui* (( r< le m:it;i(jU(*, <! rccoiislriiirc^àsos y(Mix rnlilicc palpilanl de ses joies (''vanoinCs. LanuiL, coiilimiant son ir vr , cl icssnscilanl les licniv^ lro|) vitcM'inporU'cs, cnvcira leurs Ic^^rrs lanlonns pour prendre son anio et la liereer dans leurs hras do velours , pour répéter douccmcnl à son oreille les ar( laniations de la roulc,otlcs triomphes populaires do son amant, et aussi le ])ruit doses pas quand il montait Tescalier tortueux do sa maison au hord d(* la Seine, et les accents désirés do sa voix : — puis elle sentira comme deux lèvres qui se pencheront sur elle, et qui lui d(mneront le baiser qu elle attendait sur son front, muette et toute tremblante à lorco de bonheur, et sous lequel il lui semblait qu'elle allait mourir.

Mais, au matin, le spectre du veuvage est là qui guette son réveil , pour déposer chaque jour sur ses lèvres une lie plus amère, et dans ses yeux une larme plus cuisante, et dans son cœur un regret plus gémissant, et sur son front une pâleur plus désespérée.

Dix ans de prière, d'abstinence et d'insomnie ont pesé sur cette nature fougueuse sans la dompter. En vain les murailles du cloître ont accumulé sur elle leurs ombres glacées ; en vain elles l'ont enveloppée de leurs influences sépulcrales ; en vain elles ont resserré autour d'elle les plis II. d

XXII LETTUES D'HÉLOÏSE ET D'ABAILAUD.

d'un suaire aiilicipé : mcnie élan, même ilamme vivent encore sous la liaire. Penchée sur sa jeunesse, elle s'enivre d'une vapeur voluptueuse : sous les voûtes de son couvent, elle respire la brise ardente des jours qui ne sont plus. Elle passe et repasse au milieu d'eux, comme sous les magnifiques arceaux d'un palais enchanté. Là tous les ol> jets ont retenu quelque chose de son ame, tous les échos sont pleins de voix connues, qui l'accueillent, et la retiennent, etl'enveloppent d'invisibles caresses. Reine dépossédée , elle marche encore une fois dans son royaume , et le ( harme triomphant replace sur le trône qu'elle a perdu sa chute un instant trompée.

L'erreur n'est pas longue. Violemment rappelée au monde réel, la recluse se retrouve face à face avec les causes déplorables de son infortune ; alors elle s'aigrit et s'irrite , elle accuse les hommes et la destinée , et, gonllant la voix de sa douleur jusqu'aux plus audacieux murmures, volontiers irait-elle comme Job porter sa requête jusqu'aux pieds de l'Éternel , et contester avec lui.

Pourquoi aussi est-elle si durement châtiée? Pourquoi veuve? Pourquoi déjà ensevelie? Ah! que notre colombe n'était guère faite pour les langueurs monastiques dont parle Colardcau , et que sa vocation était différente! Si vous en doutez , voyez-la écrire. La sève de la jeunesse coule à pleins bords sur ces pages soupirantes et indi-

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