DE BÉRENGER
A L'ËVKOIIE DE IMENDE.
I KTTI'.I-:
i)i: bi^:iu:n(;i:u
A L'I'VKQl K DE MENDK
N ce lieu barbare , mon corps est sain et
sauf au milieu des brigands , mais chez
vous , dans un lieu saint , mon esprit
est en danger. Ainsi, à la face du
monde entier, je vous présente le bâton
de ma défense, afin que la dent des
saints n'ose point mordre celui qui
peut vivre encore sous l'éclair menaçant des poignards. Soyez
donc rUlysse de ma cause, afin que Circé, quoique fille du So-
186 LETTHK \)K BÈIULNliEK
I(mI . n'ose point, |»ar ses imprécations magiques, métamorphoser mon droit ; afin ([ue l'astre de ma conscience ne puisse être obscurci par l'envie. Certes, je me croirais moins à plaindre si le «rosier des loups s'abreuvait de mon sang , que de me voir déchiré en lambeaux par la dent des brebis. Corrigez donc , excellent pasteur, corrigez ces brebis qui sont les vôtres. Qu'elles ne bêlent plus contre moi : je ne suis pas le loup ravisseur, mais le chien qui veille au troupeau. Fort de votre bienveillance, je lancerai enfin ma parole , toutes voiles dehors , et au milieu de ces Scyllas aboyantes, la main ferme de la raison dirigera mon gouvernail. Quelques religieux jettent sur mes épaules un fardeau de damnation : sur ma tête innocente j'aperçois (périlleux honneur!) l'effrayant diadème de l'enfer. Ils disent, ces chers frères, que ma langue est un mal inquiet, et que l'envie seule a vomi mon livre contre l'abbé de Clairvaux. Car, ils l'attestent, c'est un homme d'une sainteté si grande, que, déjà voisin du ciel, il plane au-dessus des opinions humaines. Faiseurs d'apothéoses, vous êtes du saint bercail , et je vois bien vos blanches toisons : vous ne voulez pas être des serpents mais des colombes : toutefois votre langue est infectée de folie. L'abbé n'est -il pas homme? N'est -il pas avec nous naviguant dans cette vaste mer, et forçant de bras comme nous , au milieu de reptiles sans nombre ? Son navire vogue mieux , sa marche est plus prospère , mais les flots peuvent s'irriter. L'Auster no lui a point engagé sa foi qu'il n'ébranlerait |)()int sa nacelle. Il n'a point foulé Borée sous ses pieds triom-
A ï/KVKoi i: i)i: mi:mii:. iht
[iliaiils. Il II a poiiil n-|ia|)|ir à huitcH l<*s iiiciiactvs «Ir I l'.iiru> ri (lu ÎNOliis. Il n'a poinl a!ra( lii- à Kolc . rni des vrnfs , iirif (rAve (I lidslilitrs. {)\u'\ viti \iVAil scjounicr dans la poix sunscliati- ^erdi; saveur? Aussi I aiuMre saint Paul désirait-il (jin; son vin fût sépaiV' de son vase de |)oi\ , et versé dans li; vase do gloire, lors- (ju'il disait : ^ Malheureux lioninuM|ue je suis î qui me délivrera dr ee eorps de mort? » N'est-ce pas comme s'il disait : Je suis le vin de Dieu , et je suis dans la poi\ : mais si je reste encore en ( oinpa«;nie avec elle, je crains de rapporter lodeur de la poix à celui (jui m'y a renfermé. L abbé peut donc et monter en haut comme la llamme, et tomber en bas comme le limon. Il n'est pas encore le soleil ; pas encore fixe au firmament : c'est assez s'il est la lune. Que personne au moins n'aille penser que c'est pour lui faire injure que j'ai pris la plume. A mon avis, il est le Martin de notre époque. Je parle à vos cœurs candides dans la simplicité de mon ame, et sans arrière-pensée. Je pense de 1 abbé que c'est une lampe qui brûle et qui brille; mais cependant elle est dans son vase de terre. Est-ce faire outrage à l'or, quand on lui donne des louanges, d'en dédaigner la scorie? Vous louez l'abbé , je le loue davantage. — Pourquoi donc écrire si amèrement contre un homme dont tu as si bonne opinion? — Ouvrez, ouvrez vos oreilles, afin qu'elles boivent la raison.
Il avait condamné Abailard , mon précepteur, la trompette de la foi, le champion de la loi divine , un homme qui marchait d'un pied royal dans les sentiers évangéliques. II avait , dis-je , con-
188 LETTRE DE BÊUENGEK
damné Abailard sans l entendre : il avait étouffe sa voix. J étais à cette époque un jeune homme ; mes joues impubères ne s'ombrageaient encore que d'un léger duvet, et le désir de figurer dans les tournois scholastiques m'échauffait vivement la cervelle. Un combat véritable était une bonne fortune : je me mis en tête de justifier Abailard, et de confondre l'audace de l'abbé. — Mais, disent mes adversaires , tu ne devais pas te mesurer avec un si grand théologien ; tu es la bête condamnée à la plaine, et qui ne doit pas toucher la montagne. — Tout beau, frères ! c'est à un homme que vous parlez ; faut-il que je vous le rappelle ? Où l'abbé adresse-t-il des prétentions? A la science? moi aussi. A la théologie? moi aussi. A la foi ? moi aussi. A la sainteté ? ici je me retire. Est-ce donc un crime que le fidèle se prenne au fidèle , le petit au grand, le laïque au religieux , pour le réfuter ? J'ai mordu, je l'avoue; mais ce n'est point le béat contemplatif, c'est le philosophe ; ce n'est point le confesseur, mais l'écrivain : j'ai attaqué, non pas l'intention , mais la langue ; non pas le cœur, mais la plume ; non les méditations de l'homme, mais son rêve. Que les gens instruits lisent I Apologétique qui est mon œuvre , et si j'ai parlé à tort contre le seigneur abbé, qu'on me réfute hardiment. Parcourez, de l'Orient à l'Occident , toute la série des monuments de l'esprit humain , et vous verrez que dans le champ de la philosoj)hie , toujours ce fut chose permise de se reprendre mutuellement toutes les fois que l'occasion est jusio. ('olotès, ce babillard éternel, reproche durement à ÎMaloii , le prince de la philosophie, d avoir mêlé aux questions
A L'Kviiol i: m: mi:m)i: \hu
(liviiirs (les ImMcs ridicules. \'A crrlrs . ( iolnti's . <'omjmn* « IMaloii, vs\ rommc un r.il <lrv;iii( un <'l«'jili;inl. I.ikiIiiis TiiI /i Mnnius un mauvais parti, ll<)ra(«> à Luciliiis. J aliandotirM* ces liinircs jianMincs; je m'\\\ (iriicr mon panlirmiii «Irs liirnitTfs (If ri^«;lis('. Auf^uslin cl .h'-inmc , l'un juclrc , lautrr ('vi^fjuc . mottcMïl eu jeu hrc. cl on^Mcs I uu contre lautrc. l'ul-zcucc note d'hérésie un roi d AlVi(jue , et hrave la |)uissanr(» ro\aIe |i;n amour |)our la vérih'. Julien enlame Aui^uslin ju^fju'au \if : (vNuIle herbe du foulon, lui dit-il audacieusemeni, ne le ru'ltoiera de la tache d'hérésie. » Amhroise seul échappe à la suspicion et au déiiiiïremenl : IV'Iage, hien (pihéréti(jue , lui a décerné une glorieuse couronne, en disant : « Amhroise est comme la Heur brillante des écrivains latins. » Son interprétation des livres saints est si pure, qu'un ennemi même n ose j)oint I attaquer. — Si donc l'abbé a décrit lon^i^uement des choses qu il aurait fallu taire , la vérité peut-elle être coupable dans ma bouche d'avoir désigné ce qu'il devait retrancher? Non , car la justice ne doit point trembler en face du glaive , ni la vérité revêtir la chlamyde de l'adulation devant la puissance. Aussi Sénèque parlant à César: (( César , dit-il . ceu\ qui osent parler contre toi ignorent ta grandeur : ceux qui ne l'osent pas oublient que tu es homme. » Socrate, que loracle d'Apollon déclara le plus sage des hommes , était sans doute une autorité capitale ; et cependant Aristote osa noblement dire : «J'aime Socrate, mais j'aime encore mieux la vérité. »
190 LETTRE DE BÉKEMiEU
Mais, après ton premier volume, disent-ils, pourquoi ne pas faire le second? tu l'avais promis. — Voici : le temps a marché, ma sagesse a grandi. Je n'ai pas voulu me faire l'avocat des chefs intentés contre Abailard , car si la doctrine en est bonne, elle est aussi mal sonnante. — Eh bien! disent-ils, puisque ta main s'est engourdie au second volume , pourquoi n'as-tu pas détruit le premier?— Je l'aurais fait ; mais n'était-ce pas un retour inutile? Tant d'exemplaires devaient survivre , qui ont déjà couru dans toute la France et 1 Italie. — Si tu ne peux immoler cette Apologie , qu'elle vive donc, mais au moins condamne-la. Imprime sur son front le signe des coupables , pour que tous ceux qui la liront sachent que tu as péché par inexpérience de jeunesse , et non par malice de cœur. — Je la condamnerai, c est-à-dire entendons-nous bien, si j'ai articulé quelque chose contre la personne de l'homme de Dieu, c'est une plaisanterie , ce n'est pas sérieux. J'accorde cela, rien de plus.
Nous ne réfutons point tes raisonnements , disent-ils, tu débarrasses ton àne assez adroitement. Mais les chartreux , la race choisie , le peuple d'acquisition , pourquoi les as-tu tourmentés ? Pourquoi as-tu répandu sur eux l'amertume de tes invectives ? Pourquoi les as-tu arrachés de leurs cellules ? — Ici , écoutez tranquillement ma justification. Le prophète blâme avec sévérité ceux qui font |)rovision de marchandises et qui les serrent dans un sac usé. Les saints anachorètes chartreux faisaient provision do marchandises de justice, mais ils avaient un sac usé.
A LI.N UH'I': hl. Ml. MU, VJl
Jai a|)|M»i le Iimi^ in(*s soins n Icrinn* 1rs Ikmis liii suc, pour (jik* le |Mii rroiiKMil (Ir la i(>li;:ioii ne >(> |iri(lîl |M»iiil par ses iiornhrfiisrs fissures. J'ai voulu rclraiiclicr eu ru\ 1 irnrtuxh'TiM' In cik <• «li- < t\\>lau;^u<Mjui leur servait à in<'sur(T, coiniruMlcs ;;(''oinè(rrs, I univerH ruticr. INMir«|U(M ma jucusr inhuitioii rst-rllc accusée» de cruaiitû ? Pour(|U(»i I ('•couoinc allciilil rsl-il appelé (hsmpalrur ? - Ici . disenl-ils, tu es solidenieut appujj' sin la ( olonue de la raison. .Mais ce moine de Marseille, pourquoi I as - lu hiessé jus«pi à lame?
— ]*arce (|u il blessait I anneau de I l'.jtoust; du (dMi>l , et (|u d menaçait du naulVai^e la pureté de notre anti(|ue foi. N insirniaitil pas qu'après Dieu il y avait encore un autre» créateur ? Il le d»'»clare nettement dans une lettre à moi adressée. —Mais il est dorn impossible de te prendre au dépourvu? tu fais face de tous cAtés. Réponds : j)ourquoi as-tu lancé le venin de ta langue sur l'évéque?
— xVyez pitié de moi , ayez pitié de moi, vous, au moins, mes amis , car mon humilité est grande et profonde. Quand vous ai-je blessés ? Quand donc ai-je porté atteinte à votre majesté?
— Comment , disent-ils , n est-ce pas là une grave atteinte, quand tu dis : a Chez les religieux , le Psaume est une marmite , et l'Alleluia un menu succulent. » Soyez indulgents, frères, je ne vous ai nullement blessés. J ai parlé dans 1 incertitude ; j'ai causé vaguement: je n'ai spécialement llagellé personne. Comme Apollon, j ai rendu un vain oracle qui ne frappe que l'air. Mais , comme je le vois , tout ce que je dirai portera ou ne portera pas. Pourquoi vous adjugez-vous un fardeau étranger? Mon javelot ne vous était pas
11)2 l.l/niU: DE BKKENtiEU
destine. Pourquoi en faites -vous une plaie à votre pureté ? J'ai dit : (( Chez les religieux le Psaume est une marmite, et l' Alléluia est un menu succulent. » Cela vous regardait-il? Ceux deMaguelonne aussi sont des religieux : et les chanoines de Saint-Rufe aussi sont des religieux. Apollon a lancé en l'air son javelot, et pour qu'il ne retombe pas en vain , vous vous offrez volontairement à la blessure. Qui jamais a-t-on vu ouvrir la bouche pour recevoir une [lèche? Quant à moi, mes frères, mon arc était dirigé contre un autre but, mais vous avez saisi le fer au passage. J ai nié toute mauvaise intention, je voulais retirer le trait de votre blessure; mais, dans le dévouement de votre charité , vous voulez à toute force ramener la plaie sur votre corps en santé. Croyez-moi, je n'étais pas rempli d une manie furieuse, pour aller lancer contre vous la fille démon carquois. Pardonnez donc à un homme qui n'a pas voulu vous nuire. Ils disent encore autre chose : Cela est-il bien à moi d avoir loué desCyclopes pour forger des foudres contre votre tète? — Qu'est-ce là , je vous prie ? — Oui , tu as dit : (( Votre évêque n'est pas l'évèque des Mendais, mais des mendians. » — Je veux m'écrier avec le prophète Jérémie : ((Malheur à toi, ma mère! Pourquoi m'astu mis au monde pour être l'homme de la querelle et de la douleur dans toute la terre ? » Où donc , et à quelle époque , s'il vous plaît , ai-je proféré de telles choses ? Peut-être quand j'étais dans la lune : c'est alors sans doute que j'aurai commis de tels blasphèmes contre votre évèque. Car, en vérité , nulle part ailleurs je n'ai abové contre lui de telles injures. — Ce n'est pas
(oui, (lis«Mil-ils, r( lu hoirns cncon' dcnotn; vinaigre». — ()n*ost-<<'? — Tu ns (lil (le nous : « 1/î peuple <'sl uti Iroujicau (jui vous nj»partiont. » — Vous m rpouvaiilcz , Irùros , par vos iiouvcauU^s , et contre vos nialélices j(î veux faire sur mon fnuil I»; si^no de la croix. Au nom du Tère, et du Kils, etdu Saiiit-Lsj)rit. Qu'est-ce (juo vous dites- là ?
<( .!(' \(Mi\ iiiir plus loin (|iir II'- sic|i|H>s (|«> |;i S;irm;itif> , pluft loin i\uo. la mer (il.K'inlo ; »>
car assurément elle est vraie, celle propliélie :
(i li.'i liclit)ii cilNtMi.i l.i \riii(' m exil »
Le mot que vous me reprochez est une de vos fictions , frères ; mais, pour mieux les accréditer dans le public, vous me faites l'inventeur de ces belles choses. Nierai-je avec serment? mais vous rirez comme si une montagne accouchait d'une souris. Avouerai -je? mais la vertu de la croix me serait bientôt connue par expérience. Qu'ai -je donc à faire? Je vous demande pardon, pourtant je suis innocent; et, si vous l'aimez mieux, j'implore mon pardon , et je suis coupable. Pour combler la mesure de votre satisfaction , je vous offre encore une palette de mon sang.
Grâce donc, mes frères, encore une fois grâce : et ne permettez
pas que votre bouche se dégrade par l'incrimination de notre
chétive personne ; car ma langue milite pour votre louange , et
partout je suis un pieux prédicateur de votre Église. Absent, je