‹ Lettres d'Abailard et d'HéloiseChapitre 16 sur 45 · APOLOGÉTIQUE · texte numérisé non relu

APOLOGÉTIQUE

commentateur de ce livre, et pour dégager des ronces du langage les fruits savoureux de cette exquise pensée, il emploie le style médiocre et tempéré. Mais je vous demande un peu pourquoi Bernard, après les labeurs de tant d'illustres hommes qui ont appliqué leur génie à l'interprétation de cet ouvrage, essaie d'ajouter son grain de sable à cet édifice de grandeur et de majesté? Car, s'il est vrai que nos pères ont pleinement et suffisamment éclairé toutes les ombres de ce tableau, j'admire de quel front hardi tu abordes un sujet si victorieusement traité , et quelle main téméraire tu étends vers lui. Si tu avais soulevé d'autres voiles , et reculé les horizons; si dans ces régions divines tes yeux avaient entrevu quelques lueurs inconnues, à la bonne heure; et j'applaudirais de toute mon ame à ton travail. Mais lorsque j interroge, de mes mains studieuses , et les commentaires de tes devanciers , et les élucubrations de tes veilles , je trouve dans cette comparaison la preuve que tu n'as rien dit de nouveau , et même que tu t'appropries les pensées qui te sont étrangères, en les habillant de tes expressions. Tes éclaircissements semblent donc tout-à-fait superllus. Et pour que personne ne se figure que je parle ici sans preuves, je citerai sur ce livre une pléiade de quatre commentateurs : le Grec Origène , Ambroise de Milan , Retins d'Autun , Hcde d'Angleterre. Le premier, dit saint Jérôme, a surpassé tous les Pères dans ses autres ouvrages, mais dans le Cantique des cantiques il s'est surpassé lui-même. Ïaî second , par une dissertalion savante cl ri< lie en points de vue, a fait resplendir d nii

hi: i; ij.nl. \ rm: iM':in:N(;i:K 165

nouv»'l niiil 1rs amours il«; ri"î|MMix vi do I h|ionHr. Lr IroiHi^'îfîn* i\ n'Ialili une niiit^iMlKith' ordoiiiiatiiM' dans la i (»nliisi(»n de ( <' iiornif ti'îh'sh'. Le dcmicrcii a ox|di(|ué les rmblôiiU'S vi |)uissainrM(îiil sondé h'sarcaruîs. A|)nVs ccsnohhîs f;(';iiies,(esf^rand(;s intclli;:nn(:*:s, htMiiard, lui aiissi, viiMitlrai'crson sillon, coniint.' s il lui (Hail reste (|uel([ne chosi^ à l'aire. Nous a[»nronvcrions une seinl)lai)l(; tentative de la |)arl d'un si bel écrivain; mais ne s'avis(;-t-il |K)int d'introduire la lra|;édi(» dans le; commentaire! A ptîiiu; a-l-il fait «]uel(|U(^s pas, voici (|u'il mcl en scène la mort de son frère, et ([u'il consume |>rès de quatre chapitres à suivre ses funérailles. (Combien ci» bors-d'œuvrc est choquant et disparate, c'est ce qu il me sera facile de démontrer en peu de mots.

Ce livre de Salomon , ce brillant épithalame composé dans l'atelier de l'Esprit saint , décrit , sous les amours allégoriques de l'Époux et de l'Épouse, la mystique union de Jésus-Christ et de lEglise. Or, l'hyménée aime à s'environner des images de la joie. Mais Bernard, vaincu par l'ennui de tant d'obscurités, ou négligeant le conseil de l' Apôtre, qui recommande de se réjouir avec ceux qui se réjouissent, amène son mort à la noce, quoiqu il soit écrit : « Le Seigneur n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » L'Époux et l'Épouse sont donc réunis au banquet nuptial , et les jeunes compagnons de l'Époux et les jeunes compagnes de 1 Épouse applaudissent tour à tour à leur joie par des accents

d'allégresse Tout-à-coup gémit la trompette lugubre. Le

deuil envahit la salle du festin , le glas des morts succède aux

IGO APOLOGETIQUE

voix joyeuses des harpes. Le masque tragique couvre le rire aimable de 1 hyménée. Maladroit, malencontreux musicien, qui viens jeter ta funèbre complainte au milieu de la fête royale! A-t-on jamais rêvé rien de si monstrueux? Nous rions à la vue de ces peintures où le buste d'un homme est continué par la croupe d'un âne. Considère les monuments que le génie de nos pères nous a laissés sur ce divin livre; tous , comme tu le verras , se sont bien gardés d'associer, en pareille circonstance, la tristesse avec la joie. Comment Retins d'Autun fait-il débuter sa muse d'or?

« Le sujet est noble : il faut observer les convenances qu'il impose. Que les flûtes joyeuses animent la danse autour de l'Époux et de l'Epouse. Nulle pensée de mort ne doit attrister l'esprit dans un moment où la gaîté des convives n'appelle que des chants d'hyménée. Mais pour remplir avec délicatesse toutes les exigences de la matière, mon esprit sans doute ne saurait suffire : j'ai besoin (1 appeler à mon aide la grâce de celui qui dit dans son Évangile : « Vous ne pouvez rien faire sans moi. » Et certes , le verbe dont j'ai besoin ne me manquera pas , puisque je crois au Verbe qui est avec Dieu dès le commencement. »

0 parole digne d un docteur catholique ! o fidèle confesseur de la grâce ! Il nous montre bien la rectitude de son jugement , cet homme sage qui sé|)are avec tant de soin les signes de l'aflliction et ceux de la joie. Mais toi , lu brises le cadre que tes pères avaient respecté ; sous tes mains malheureuses le Cantique avorte en élégie, 1 épillialame en hurlemenls funèbres, la courtine iiuptiak

i>F i/i'c^M \'nu- i{i:in:N(;rii ifrr

«h'i^rnorc n\ liinciil. Si tu ignorais \\\ iUniviur n vU's\n%i\i\\u* h nt sujcl, lu |ioiniiis cniisiillcr les rr;^lrs <lr l.i sa^cîHSr jnnrimc. (,)ii«iimI /«'ii\is. le i^rainl pciiilu* , nomIuI n'pn'scnlrr llrlrrn*, il in* lui fit poiiil (l<'s l)ras «le sin<j;<> , m iiii m'iiIk' di* < liiiiK'rc , m iiiic <|ii(MI(* «le |nMSS()ii ; mais il clioisit |hmii la ik'iikIh' les |»Iiin Iu'Uicmiscs |»ropoiiious (lu corps luimaiu , cl le lahicau (|n il oll'rit aux rcj^ards (l(»s (Irolouialcs iralisail I idral des lorincs les |»Ius liarnioniruscs. Airraiichii' de nirlhodc , loutcî pcintunî serait nicouvcuanltM'l ridicule. lMM)u(e les premiers vers de I Art poéticjue :

<« A une It'to Immaiiu* si un ptMntrr s'avisait de joindre un col do (;li(;val, en y ajoutant les plumes de ilivers ois^eauv, et de produire un burlesque nsscmiilagc dans le(|uel on verrait un corps surniont«'î d'une belle tète de femme se terminer honicuseiiuMil par une horrible queue de poisson : à ce spectacle, amis, pourriez-vous jamais vous enipèclier de rire ? »

Lart te permet de commencer tel ouvrage que tu voudras, mais non pas de Unir comme il te plaira ce que In auras une fois commencé. C est ce qui fait dire plus bas an même auteur :

« Les peintres comme les poètes ont toujours eu le privilège de pouvoir tout oser ; mais cotte liberté qu'on leur accorde a pourtant ses bornes : il ne faut pas qu'ils accouplent les animauv doux avec les animaux féroces , qu'ils fassent naître le serpent de l'oiseau , ni l'agneau du tigre. »

Les vaines idées de ton ouvrage sont comme les rêves d'un malade ,

« De sorte que ni les pieds ni la tète ne conviennent à un même corps Par

ci, par là, sont cousus quelques lambeaux de pourpre dont la vive couleur doit jeter un peu d'éclat sur l'ensemble. »

108 ArOLOGETKJUK

Et pour fermer la bouche à tes partisans , il est bon de te (lire que

« Nous savons faire la différence d'une expression fine et d'un mot grossier. Noire oreille el nos doigts sont exerces à reconnaître la juste mesure d'un vers. »

Il est inutile de continuer. Tout l'Art poétique conjuré se range en bataille pour te faire la guerre. D'honneur, les couches de ton génie sont prématurées ; tu devrais , Horace te le dit encore à l'oreille, prolonger jusqu'à la neuvième année le temps de sa gestation. Au moins tu pourrais rendre à l'enclume tes œuvres mal forgées, et te préserver des fâcheuses influences de la lune. Que les douleurs , s'il est possible, ne te prennent pas si vite , et souviens-toi qu'il est écrit :

« Un mot lâché ne revient plus. »

Nous louons en vous , révérend père , la veine abondante du génie, mais nous blûmons l'ignorance de l'art. De là vient que les anciens ont dit que le génie est mutilé s'il n'emprunte le secours de lart. On reconnaît à Lucilius de la verve et du sel ; toutefois la critique déchire à belles dents son rhythme dur et inculte :

« Ennius compose des vers lourds et sans grAcc. C'est un génie vigoureux , mais l'art lui manque. »

Voici un échantillon de sa |)oésie :

(( Omnes mortalcs sese laudari exoplant. » « Tous les mortels désirent la louange. »

hi: I. Kcui.A nu: in:Ki:M;Kh. toj

Mais |iuis<|ii il est clnii, iik^iim* pour des avni;:lrH, <|iir tu as ni loil (le iiu'^liM' 1rs (l<»l<''aii(-(*s aux cliarils d Iiviih'Ii , «m oiitoiis un peu les niu^isscuu'iils lra;;ujiirs. l'jilic ;ml^^•^ rlmsrs , ni ji; lu* uw. (nMn|)(>, la niusc larinoNantr df noire nr.ilrur Hiit ainsi linviMilaiic i\c SCS rlia;;rins :

»« H n Vsl plus, \c livre (pic j aimais! il s Cii est all('' de la vii'î (|ut' dis-je? il a laissé la mort pour la vir vrrilaMc. Il n Csl plus, mon livre l)ini-aimé , ce modèle de conlinencr , ce miroir de pureté, l'ol anneau de reli;;i(Mil Désormais (|ui m aniincr;iil cncon? au travail ? ([ui adoucirait maintenant ma douliMir?» — Kt un p(*u plus loin : a IjC Ixcufrcjrrctlc le honif; il sent (ju il est seul, et par de plainlils muj;issemenls il lémoi<;ne sa tendre alléction. \jt hœut* rej;rette le bcruf, son compagnon accoutumé de labour. »

('e que dit Bernard a bonne façon et bruit agréai)lement; mais il pourchasse les récompenses de la renommée avec des sueurs cpii ne sont pas les siennes. Ces paroles appartiennent dans toutes leurs svllabes à Ambroise : elles sont tirées de 1 élégie qu il a composée sur la mort de son ami Satyrus , en style coquet , délicat, trois fois poli. Funeste emprunt pour Bernard! L'explosion de sa douleur est trop passionnée , trop poignante, trop vive : le lecteur est de suite convaincu qu'il verse, non pas de vraies larmes, qui viennent du cœur , mais des mots qui expriment une douleur véritable. Il y a cependant des faibles d'esprit qui se laissent circonvenir aux enlacements de sa langue charmeresse , des gens amoureux du corps des paroles , mais indifférens pour 1 ame du il. 22

170 AlM)LOr,i:TÏQUE

discours , la pensée : et ceux-là disent que la voix de ses lamentations porte une telle empreinte de grandeur , que toute l'éloquence moderne amène pavillon devant lui.

O mauvais juges de l'éloquence , que le vent de la voix balaie comme la poussière de la surface du sol ! Y a-t-il une pensée dans tout ce fatras? Des ilatuosités, du papillotage, rien de nerveux , rien de vrai. Il se noie dans le flot de sa parole, et « la mort » tourne perpétuellement dans le cercle d'un ridicule syllogisme. Aussi le poète a-t-il dit :

« On se moquo d'un musicien qui fait toujours vibrer la mémo corde. »

Les mots étouffent sous leurs gazons luxuriants tous les germes de la pensée. Peut-être aussi , en multipliant ses redites , voulait-il singer Ulysse ; car, dit la fable en parlant d'Ulysse ,

« îl aimait à se répéter. »

Mais les morts ne se relèvent point au son de pareils instruments; les morts ne sont point ranimés par les prestiges de l'éloquence. Quelqu'un a dit, et avec sagesse :

«< Au lieu des psaumes gémissants, pourquoi ce vain étalage de vers pompeux'.* Trois Miserere lui seraient plus utiles. »

S'il ne voulait point bercer sa douleur au branle des harmonieux discours , ni verser sur elle le baume de poésie, pourquoi du moins ne la mettait-il pas à l'aise dans un livre séparé? D'autres l'avaient fait avant lui , dont l'exemple était beau à suivre. Sorrate déplore le trépas de son Alcibiade avec une abondance

lu: L'Kcoi.A Tiu-: Hi:iu:N<;i:ir i.i

pIciiK* (le vif;u('ur plulosopliiqur. lM<ilnii , (|iii .i\ait ((iiii|i(im' |Miiir Alexis (les chaiisoniicllrs nmoiinMiscs, illustn* par un rlo;;!' rr^'inorablo la Umibc de son jeune lavuii. Noininerai-je l*ylliaf;ore , I)éniiMrius, (larnc^ndo, Posidonius , cl (aiit d'nutrcs dofil !;i (Ircc»* est justement lière , «jui tous, selon Icî lémoi;^na«ie de Jcn^nu? , en divers siècles et \n\i' divers écrits, se sont ('(Forcés d adou( ir les chagrins de diverses personnes? INous ne jmjuvoiis oublier non plus le mol toujours admiré d Aiui\a«;oras , au moment où il apprit la mort de son iils ; dévorant ses larmes : Je savais , dit-il , que j avais en<;endré un mortel. Et si nous voulons abandonner les étranj^ers pour ceux qui nous appartiennent , Cicéron , le père de l'éloquence romaine, composa un livre de consolation sur la mort de sa fille, et y sema les exemples sublimes des grands hommes comme autant de lumières sidérales. Jérôme cherche un remède à la douleur qu'il avait ressentie de la mort de iVépotien , dans les accents de la consolation la plus persuasive. Ambroise , dont j'ai déjà parlé , consacre deux volumes à déplorer la mort de son cher Satyrus en style plein de charme. Ces esprits d élite t avaient tracé la règle à laquelle tu devais conformer l'expression de ton deuil, si tu avais voulu te souvenir du proverbe:

« Taille la l)arbe à la manière de ion Noisiii. »

Mais nous avons déjà trop accordé d'attention à tes idées noires ; jetons un coup d œil sur ce fameux chapitre du même ouvrage où lu nous contes que les amcs tirent leur origine du ciel.

172 APOLOGÉTlQli:

Voici ce (jue tu as dit : (( L Apôtre a raison : notre berceau est dans les cieux. »

Analytiquement dégustées par le palais d'un esprit chrétien, ces paroles ont une saveur d hérésie. En effet, si tu places dans les cieux l'origine de 1 ame , parce qu'elle doit être heureuse un jour dans les cieux , par la même raison, c'est aussi dans les cieux que tu placeras l'origine du corps, parce qu'il doit être heureux un jour dans les cieux. Mais les termes dont tu te sers ne se prêtent point à cette interprétation. Ou, si tu assignes à lame une origine céleste , comme ayant commencé , c'est-à-dire comme ayant été créée dans le ciel , — et tel est le sens qui résulte de tes paroles, — tu tombes dans l'erreur d'Origène, qui, dans son livre (( des Principes, » suivant le dogme de Pythagore et de Platon , dit qu'il est dans le ciel un endroit où naissent les âmes.

Puisque nous en sommes à parler de lame , il n'est peut-être pas hors de propos de rappeler combien de divers systèmes se sont élevés sur l'origine des âmes.

Les philosophes, et à leur tête Platon et Pjthagore, dont tu ficceptes les idées en grande partie, disent qu'au commencement des temps les âmes étaient faites et enfermées dans les trésors de Dieu ; (\\\v de là , pour expier des crimes commis dans une vie antérieure, elles sont tombées dans cette prison du corps, mais (ju elles doivent un jour, si (îlles le gouvernent bien, remonter à leur premier état de gloire, par la vertu de leurs mérites. J.es hén'*ti(|Mes prélendiiciil (|ur lame est une partie de la sub-

1)K l.ilCOLATIU HKIlKXiER. 17J

slaiicc (liviiH*. iiictlaiit (cllr laMc ^(Ml^ l.i prolcf hou «lu texte (i«' l.i (i4Mi(^r : (( l'.l Dieu soiillla siii- la l'aie ilAdaiii un e^|l^|( on souille (le vie. >) Saint Auf^uslin les luihrrise en (juehjiies mots : (' L'tsprit (]ui aninu* lliuniinc rsl a|){M>lé souille II .1 ('li' l'ail pur Dieu , non pas de Dieu; cac le souille de I lioiiiiu<' n est |ia^ nno partie de I lioinnie , et rhoninu* ne !<• l'ail pas de lui-nu'^nie, mais de I air (|u il rcçuil en respirant et (ju il rend ensuite. »

D autres, (»nvoloppés dans h's ténèbres de la plus <rassc if^iif)ranee, poussaient la folie jusqu à dire (jiuî les âmes naissent |)ar voie de provignemenl. Les réfuter, c'est en (ju(d(pie sorte donner de la consistance à leurs inepties, (^es trois oj)ini()ns ont occupé le monde. Mais , avec son tranchant, le glaive de la vérité et de l'orthodoxie a venp;é la raison de ces billevesées: et c'est un article de foi chez les saints Pères , que chaque jour les corps nouvellement créés reçoivent des âmes nouvellement créées , selon celte parole de l Evangile : u L'œuvre de mon Père est incessante, et la mienne aussi. ^) Il est donc évident, Bernard, que tu perds le sillage de la doctrine du salut , que tu es en dérive, et que tu échoues contre les récifs des philosophes. 0 misère ! Tu veux rehausser la noblesse de lame, et ton éloquence, dans son chemin de Heurs, s'amuse à la doter d'une origine astrale. 0^'^'' cadeau ! — Si pareille absurdité s'était rencontrée dans les écrits d Abailard , tu n'aurais pas manqué de l'ajouter au nombre de ces monstrueux chefs d hérésie que tu as enHintés.

Examinons maintenant les autres productions de Ion génie.

nV APOLOCÊTIOIE

Un Komain se rengorge , et du haut de sou goitre te demande ce qu'il faut aimer, et dans quelle mesure il faut l'aimer. Tu lui réponds : (( Autrefois, Aimeric, vous me demandiez des prières, vous ne m'adressiez pas de questions. » Et quelques lignes après : (( Vous demandez ce qu'il faut aimer ; je vous réponds en un mot : Dieu. »

Un Romain , un grossier chameau, tout bossu d'argumens gaulois, saute par-dessus les Alpes pour s'enquérir de ce qu'il faut aimer, comme s'il n'avait auprès de lui personne qui puisse enseigner son ignorance. Notre philosophe lui recommande d'aimer, non pas la vertu, comme Chrysippe; ni le plaisir, comme Aristippe; mais Dieu , comme un chrétien. Ingénieuse réponse , n'est-ce pas , et bien digne d'un savant homme! Mais la plus misérable femmeliîtte, le dernier des idiots sait cela. Les vieilles filandières font de cette philosophie transcendante en tissant leurs chausses. Et c est ainsi que Dagan nous amuse de ses truïsmes du haut de son tréteau. Je citerai pour exemple quelques-unes de ses malices :

u Je suis , dit-il , fils de ma mère.

On fait le pain avec de la pâte.

Ma tête est plus grosse que mon poing.

Quand il est midi , c'(;st le jour. »

Qui pourrait garder son sérieux à renonciation de ces vérités ridicules? (!oncurromment , (juand HcTiiard a dit qu il fallait aimer Dieu . il a articulé une ( hose très-vraie, une vérité dij^ne de

hi: i;i:(:t)i. A i ui: iu:hi:N«.i:i{. 17.5

loiil notre rrs|MM-( , tn.iis m ouvrant sa Immk lir |ioiir (lire iirir (rllr ('liosc , il a ou\(>rl la Ixaii lie |M>iir rirn ; car )MTSoriri(' ne (joiitc (le cela. \ .r Koinairi rspi'iail cnlrridrc (|iir|(|ti(' ( hose d r\(raorrli nairc , niir rcvclaliofi. . . ri noire iin liiniandrilr acrouilie (riiric réponse (|iie le premier rustaud pousail faire («Munie lui. Toulelois , en déelarant (|ue c fst Dieu (|u'il l'aiil aimer, il pousse sourdement la botte au Komain , (|iii , près du pape et du sacré coljéf^e, n a\ail pas appris I amour de Dieu, mais de lOr.

Vient ensuite la mesure de ( cl amour : f< î.a mesure daimer Dieu . dil-il , c'est de I aimer sans mesure. »

Toul-ù-1 heure tu faisais sucer à Aimeric le lait de Tenfance en lui découvrant qu'il faut aimer Dieu. Mais le voici transporté subitement dans une sphère phis élevée, quand tu lui dis que a la mesure d'aimer Dieu , c'est de l'aimer sans mesure. » Un homme qui avait demandé ce qu'il faut aimer, chose sur laquelle le plus chétif chrétien ne peut hésiter un moment , comment cet homme pourra-t-il comprendre une telle subtilité, que la mesure d aimer Dieu, c'est de l'aimer sans mesure? Il semble que tu promets une chose impossible. Comme il est de fait immuable et constant que la majesté divine est telle, que tout notre amour ne saurait jamais répondre dignement à sa grandeur, comment aimerons-nous sans mesure celui que nous ne pouvons pas seulement aimer dans une mesure suftisante? comment, dis-je , notre amour dépassera-t-il la mesure , quand il est condamné à rester éternellement en deçà de la mesure? Ou si tu entends par < aimer sans mesure, » aimer

f7iî APoLoi.irihjirH:

sans pouvoir jamais atteindre la mesure convenable , c'est une rêverie absurde et ridicule. Ainsi, pendant que la rhétorique s'évertue , le questionneur marche à tAtons dans les ténèbres : en deux mots tu lui fais présent d une pauvreté et d une impossibilité, quand lu lui enseignes qu'il faut aimer Dieu sans mesure.

« Combien j'aime mieux celui qui parle d'une manière naturelle ! »

c'est-à-dire Jésus - Christ , qui , par son Évangile , nous enseigne comment il faut aimer Dieu : « Vous aimerez , dit-il , le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur , de tout votre esprit et de toutes vos forces. » Ici nul fard d'éloquence, mais seulement la vérité pure , produite dans son expression simple et parfaite. Que le Romain prête ici l'oreille ; que ce chameau dépose sa bosse d'orgueil ; car Jésus n'ordonne ici rien d'impossible. Jésus, dis-je, n'a pas enveloppé la lumière de la pensée dans l'obscurité de la formule , comme Bernard , qui s'ingénie à gâter la majesté d'un sujet digne de toute notre vénération par le voile inconvenant de ses paroles. L'homme sage , dit Horace,

a Ne cherche poinlà produire de la InnK'O avec la llainmo , mais à (aire jaillir la tiamme du sein de la fumée. »

Bernard observe mal ce |)réccpte. Ce que Jésus a dit de la façon la plus claire et la plus transparente, lui le dérobe à notre in- Iclligence par les nuages de son discours. Les jeux de mots de ce genre ne sont pas rares dans tes écrits , Bernard ; ils en contiennent même une assez bonne el conforlable dose. Tout homme à

hK I iïC(M,ATiU': Bi:iu:N(ir:ii 177

(|ui la scinuT a (ioiiiic des }<mi\ |)nui'iail leur iairr |r piiM r^ «t j<' |)(Uirn)is hwu , moi, en dresser la liste. Mais la k>rie||<', i^ri viVilé. sérail trop lon;;u<* . U' le( leur le plus di'voiic'î n'y tiendrait pas.

Ciiacpio fois (|ue tu ouvn^s la houclie, il en loml)e des poutres : pounpioi veux-tu doue A toute I'ohm; cliaii^er en poutroH hîs pailles d'Ahîiilard? (le n fst pas I a lia ire d un homme miséricordieux d'auf^menter la faute, mais de I atténuer. Aussi le Psalmiste, avant de s'écrier : u Je chanterai , Sei«;neur, votre miséricorde et votre justice, » place avec raison la miséricorde avant la justice, commi; s'il disait : Grand Dieu! je sais que tu es miséricordieux et juste; mais dans l'un est mon sahil, dans l'autre ma damnation; c'est donc ta miséricorde que je veux chanter la première. Il est écrit dans le prophète Isaïe : « Ils convertiront les épées en socs de charrue. » En effet, les épées doivent être converties en socs , et non les socs en épées; car les méchants doivent être attirés au bienfait de la tranquillité par la douceur de la correction , et les bons ne doivent pas être poussés à la discorde par lûpreté de l'attaque.

Adouci par de semblables exemples , tu aurais dii , si AJ)ailard était blessé par les chutes de l'erreur, le placer sur ton cheval , et le ramener ainsi au bercail de la foi universelle. Plusieurs catholiques ont dit des choses répréhensibles , et cependant n'ont pas été pour cela notés d'hérésie. Hilaire, ce tléau de l'erreur, cet athlète de l'Eglise , a émis deux opinions , que la réserve de II. 23

j78 APOLOr.ÉTIOUE I Église nadmet pas. Premièrement, il affirme que le (.hrist n a ressenti aucune douleur dans sa passion. A l'encontre de cette opinion, Claudien , prêtre de Lyon , homme très -chrétien, aussi subtil raisonneur qu élégant écrivain , s'exprime en ces termes : f. Si le Christ n'a ressenti aucune douleur dans sa passion , il n'y il point eu réellement de passion; et s'il n'y a point eu réellement de passion '

» Secondement , il dit que rien de ce qui est

incorporel n'a été créé. «Ainsi donc, reprend Claudien , lame , puisqu'elle est incorporelle , n'a pas été créée. Et si elle n'a pas été créée , elle n'est pas une créature de Dieu. Malgré cela , dit !e même Claudien , la science du docteur n'a pas fait condamner dans Hilaire les mérites du confesseur de la foi , et l'Église , indulgente pour un de ses enfants de bonne volonté, lui a pardonné l'écart imprudent de sa discussion.» — Sans doute si Abailard eûl parlé comme Hilaire , ton rigorisme fanatique l'aurait jugé digne d'être lapidé.

Saint Jérôme dans son livre contre Jovinien parle aussi du mariage. Principalement dans ce passage oii il cite l'opinion de l'Apôtre formulée en ces termes : « C'est un bien de ne pas toucher une femme ; » Jérôme ajoute : « Si c'est un bien de ne pas toucher une femme , c'est donc un mal de la toucher : car nulle chose n'est contraire au bien, si ce n'est le mal. » Quiconque se llatte de savoir discuter une (pieslion sentira la frivolité de cet

' il V .'I Ml iirif laciino <l;ins le lc\lr.

iii'^iiincnl. Tar, scinMiihlcinnil.c rst un l)ini de ne |uis ninii^cr (l<* viande cl <le ne |ias Ixmic de \ m ; mais \\ ne s eiiMiil pas rif^ourciiseiiKMit que co soil un mai de man^iT de la viafide et de hoire du vin. \\l ceux (|ui en ont al)S(dnment condamné l'usage (»nt vie mis au munhre des héréli(|ues. Mais accordons un momeni «pie ce soit \ni mal , selon saint Jérôme , de loucher une lennîM.'. J>îs consé- (|uen('es loj;i(|ues de cette {noposition en démontrent I ahsuniilé. Ia\ ellet , si c est un mal de (ouclier une lemme , c est nécessairement un mal de coliahiler avec elle : car il ne peut se faire que la coliabilalion soit chose honne , si le simple contact est chose mauvaise. VA si c'est un mal de cohabiter avec une femme, (juiconque cohabite avec une femme fait un mal. Donc les maris légitimes sont coupables en faisant usage de la cohabitation conjugale ; car ils touchent aussi leur femme en cohabitant avec elle. En conséquence , pour ne point pécher, les maris devront s'abstenir de leurs épouses, ou bien, si la cohabitation est indispensable, qu'ils s'arrangent de manière à cohabiter avec leur femme sans la toucher. Mais c'est une chose impossible. La conséquence nécessaire est donc la perte du bien conjugal , dans lequel la prévoyance divine a préparé un soulagement aux humaines faiblesses. Car, si le mariage n'excuse point la cohabitation , tous les maris n'ont plus qu'à fuir dans le désert, et à faire pénitence , pour avoir cohabité quelquefois avec leurs femmes.

Dans un autre endroit du même livre , Jérôme parle du mariage d'une manière beaucoup plus intraitable , à propos de ce passage

180 APOLOGÉTIOUE

de saint Paul : « Il vaut mieux se marier que brûler. » Mais si le mariage est un bien , pourquoi le comparer à un mal ? Car personne ne peut raisonnablement comparer un mal à un bien. Brûler est certainement un mal , et c'est en comparaison de ce mal que se marier est un bien. Or, ce qui n'est un bien que relativement à un mal, n'est point essentiellement un bien. De ces paroles de Jérôme, nous pouvons évidemment conclure que le mariage n'est pas absolument une bonne chose. Adieu donc le bien conjugal. Car le bien conjugal , selon Jérôme , ne serait pas un bien , si ce n'est parce que brûler est encore un mal plus grand. Plusieurs fidèles , et de ce nombre Pamachius le sénateur, furent scandalisés par une doctrine si austère et si farouche, et attestèrent l'impression douloureuse qu'ils en avaient reçue, en écrivant dans ce sens à Jérôme lui-même. — Si Abailard avait aussi cruellement déclamé contre le mariage , sans doute Bernard aurait armé pour sa mort linnombrable bataillon des maris.

Augustin , ennemi de ses propres erreurs , compose exprès pour les redresser le livre des Bétraclations. Lactance , qui, d'après le témoignage d'Augustin lui-même , est sorti d'Egypte avec sa charge d'or, quoiqu'il foudroie les Gentils en défendant le Christ, rêve ensuite des propositions qui ne s'accordent point avec les dogmes et le canon de l'Église. Il serait troj) long de passer ici en revue le recueil de tous les anciens traités qui n ont pas été si bien épurés au creuset de l'orthodoxie, qu'on ne puisse y découvrir plusieurs choses dignes de la verge de correction. L'apôtre Jacques

hi: I. i.coL \ I lu: i<i:in:N(;i:iL i8i

(Ml av(M' V(Vité : « [Nous faisons tous l)('nii<'oii|) de faute!!; ot ni (jucl- (}u un ne fait |)(Hiit de faute en |>iirl.iiit , e'<;st un liomuK! parfait. »

Si Ahailard avait fait une faute en |Mirlant, de lu part de son juj^i; il devait sentir les douces mains de la miséricorde plutAl ([uo les tenailles hrùlantcîs dv. la colère. Il était juste de le rajipeler ce que le propiiùte llabacuc dit au Seif^neur : « Au jour de la colère, souvenez-vous, Seif^neur, de la miséricorde. » Vois quel immense abîme entre la colère de Dieu et la colère de l'homme. Quand l'homme se met en colère, le souvenir de la clémence s'exile de son cœur. Mais quand Dieu se met en colère , il se souvient de la miséricorde, h cause de la grandeur de la bonté qui lui est propre. Le souvenir de sa miséricorde ne va jamais sans un certain oubli de nos fautes, parce qu'il n'entre point de trouble dans sa colère.

Il est le Dieu souverain , qui règle les grandes choses sans négliger le soin des plus petites. Voilà le divin modèle que tu devais te proposer, la trace que tu devais suivre avec un noble enthousiasme, afin que le charbon enlevé de l'autel par les mains de I ange te servît à purifier le vice des lèvres d Abailard. Tu n'avais pas le droit non plus d'oublier que tu es un homme , que la pente glissante du péché pourrait entraîner dans les profondeurs du châtiment, et que le grand médecin pourrait relever par sa grâce jusqu'au pardon.

La moitié de la carrière est parcourue : la longueur de ce traité m'invite au silence, et ma voix fatiguée a besoin de repos. Pour

IS-2 AlM)LO(ii:TlOl E DE I/ÊCOLATUE BÉRENGEU. faire trôvc à rcnniii du lecteur, nous terminerons ici cette première partie : dans la seconde, nous aborderons avec un esprit plus dispos la discussion que nous avons promise.

CKTTK .SECOND». l'AIlTlK N^LMSTE l'AS, i: T liKRKNOEU K^;^O^Ç\ A l. I.CUIUI:, Cl)M>IE ON l.t Vtr.HA DA.NS LA LKTTKl. JtlNAME.

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