IV LETTRE DE PIERRE LE VENERABLE
client aux combats de la vertu contre le fort revôtu de ses armes , ne pourraient-elles conduire les armées du Seigneur, lorsque Penthésilée , sélevant au-dessus des convenances ordinaires , combattit de sa propre main contre les ennemis, et lorsque notre Débora souleva les hommes eux-mêmes pour la cause de Dieu, leur fit prendre les armes, et enflamma leurs courages! Ensuite, après la défaite du roi Jabin, la destruction de l'armée des infidèles , et la mort de Sisara, leur général, elle chanta aussitôt un cantique, et le consacra dévotement aux louanges du Seigneur. Bien plus glorieuse sera la victoire que vous remporterez par la grâce deDieu,vous et vos filles, sur des ennemis infiniment plus redoutables ; bien plus glorieux aussi sera votre cantique , et vous le chanterez avec une joie si complète et si vive , que ni la joie ni le cantique ne cesseront plus jamais dans votre cœur. Vousserez'pour les servantes de Dieu, c'est-à-dire pour l'armée céleste, ce que Débora fut pour le peuple juif. Et ce combat, dont le prix est inestimable , nul temps , nul événement ne viendra le ralentir : votre victoire seule y mettra un terme. Le nom de Débora , votre érudition le sait bien , signifie en langue hébraïque Abeille : vous serez encore en cela une Débora , c'est-à-dire une abeille. En efiet, vous composerez un cher trésor de miel, mais non pas pour vous seule, car tous les sucs précieux que vous aurez recueillis en divers endroits et de difTércnts calices, vous les reverserez par votre exemple, par vos paroles, par tous les moyens possibles , dans lame des sœurs de votre maison ou des autres femmes. Dans le court espace de celte
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vie morlcllr , vous vous rassasierez vous-mAinc iU' In socrète clou- (•(Mir (les saillies l'Vrilures, et voire prédicaliori ( (Milimielle en rassusiera vos S(purs hieiilieureuses jiis«|u à ce jour promis, où , selon lu parole du proplièti», les moiilaf^ues distilleront l'éternelle douceur, et les collines coiilenuil le lait et le miel. l'Ji ellrt, hieii (jiie cela soit dit du temps d(^ la i^rAce, rieu n empêche, et m<>me il est plus doux de l'entendre du tem|)s de la f;loire.
(lombieu je me plairais à iirolon^ier lon^-temps avec vous un semblable entretien! Votre érudition si célèbre me charme, et les éloges que plusieurs personnes ont donnés à votre haute piété sont un attrait bien |)lus puissant encore. Plut à Dieu que notre abbaye de Cluny vous eut possédée ! Plut à Dieu que cette agréable prison de Marcinien vous eût renfermée avec les autres servantes du Christ qui attendaient dans les fers la céleste liberté î J'aurais préféré les trésors de la religion et de la science aux richesses des rois les plus fastueux, et j'aurais vu avec ravissement le sublime collège de ces saintes sœurs emprunter à votre présence des clartés plus divines et plus rayonnantes. Vous auriez eu vous-même à vous féliciter de ce glorieux entourage , et vous auriez admiré la plus haute noblesse du monde et tout son orgueil foulés aux pieds. Vous auriez vu toutes les surabondances du luxe mondain échangées contre le dénument le plus complet , et les vases impurs du démon devenus tout-à-coup les temples sans tache du Saint-Esprit. Vous auriez vu ces jeunes filles du Seigneur, dérobées à Satan ou au monde comme par un larcin, élever
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sur les fondements de l'innocence les hautes murailles des vertus, et conduire jusqu'aux sommets du ciel la tour de leur divine architecture. Vous auriez tressailli de joie en voyant ces jeunes fleurs d'angélique virginité réunies aux plus chastes des veuves , toutes ensemble soutenant la gloire de cette heureuse et magnifique résurrection , et sous l'étroite voûte de la geôle , déjà corporellement ensevelies dans le sépulcre de l'immortelle espérance. Toutes ces choses, et de plus grandes peut-être, vous sont données par le ciel , à vous et à vos compagnes , et il serait difficile, sans doute, de rien ajouter à votre zèle pour toutes les perfections chrétiennes; mais notre communauté trouverait les avantages les plus désirables dans l'accession des grâces précieuses que vous possédez.
Toutefois, si la providence de Dieu , dispensatrice de toutes choses , nous a refusé les fruits de votre présence, du moins nous a-t-elle accordé celle de Thomme qui vous appartient, de l'homme, dis-je , qu'il faut nommer souvent, et toujours avec honneur, le serviteur et le véritable philosophe du Christ , le Maître , Pierre Abailard , que la Providence divine a bien voulu nous envoyer à Cluny dans les dernières années de sa vie ; nous pouvons dire aussi qu'elle nous a fait dans sa personne et dans ses exemples un don mille fois plus précieux que l'or et les perles. Quant à la vie édifiante et pleine d'humilité et de dévotion qu'il a menée au milieu de nous, il n'y a qu'une voix dans toute la communauté ])our lui rendre témoignage ; la louange de tant de vertus
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fie saurait h'nir <mi (|url(jii('s mois. Si jr in' me Iromjx', ]<• ru* mr r;i|)|iril(* pas avoir mi s(»ii pareil pour I liiiinilit/' dans l.i dtiii.iK Ikr{ le vAlcmiMit. Tel rlail son ahaiidon à ce sujet, «ju aux y<Mi\ les |)Ius alleiitirs saint (leruiain n'aurait pu p.iriîlre j>lus 11(^1'^^'. ni saint Martin lui-ni^nie plus pauvre. I)ans ce f;rand truu|M'au de nos frères, où je le formais d'occuper le premier ran^ , il paraissait le dernier de tous par l'extrAme misère de son vêtement. Je m'étonnais souvent, dans les processions, lorsqu'il marchait devant moi avec les autres iVères , selon l'ordre cérémonial , et je ne revenais point de voir un homme d'un nom si fameux faire si peu de cas de lui-même, et se réduire à un tel abaissement. Bien difl'érent de ces professeurs de religion que nous voyons rechercher jusque dans l'habit sacré, dont ils sont revêtus, les vanités d'un luxe mondain, pour lui rien n'était trop simple, il se contentait du plus strict nécessaire. Il apportait ce même esprit d'austérité et de privation dans sa nourriture , dans sa boisson , dans tous les soins du corps ; tout ce qui est superflu , tout ce qui n'est pas absolument indispensable, il s en refusait l'usage, et le condamnait sévèrement, par sa parole et son exemple, aussi bien pour lui-même que pour les autres. Sa lecture était assidue, sa prière incessante, son silence continuel, à moins qu'il ne fut questionné par les frères, ou que les conférences générales du couvent sur les choses divines ne le forçassent de parler. Il s'approchait des sacrements aussi souvent qu'il lui était possible, et depuis que ma lettre et mon entremise dévouée l'avaient fait rentrer en grâce auprès du saint- 11. 28