‹ Lettres d'Abailard et d'HéloiseChapitre 4 sur 45 · I.KTTISK · texte numérisé non relu

I.KTTISK

D'ABAILARD A IIËLOISE

\mm^;f'j\^^mr(t

LETTRE

D'ABAILIRD A IIÉLOÏSE.

A rùpoiise du Christ, le serviteur du môme Jcsns-Clirist, A IIÉLOÏSE ABAILARD.

OTRE dernière lettre se résume en quatre ^points, dans lesquels vous avez déposé la vive expression de vos plaintes. Vous me reprochez d'abord d'avoir agi contre 1 usage et renversé l'ordre naturel des choses en plaçant votre nom avant le mien dans ma formule de salutation. Secondement, j'ai, dites-vous, envenimé les chagrins que j'aurais du adoucir, et fait couler avec plus d'abondance les larmes que je

devais essuyer, lorsque j'ai ajouté : ((Si le Seigneur vient à me livrer aux mains de mes ennemis, et que leur violence me fasse périr,)) etc. Ensuite reviennent ces anciens et éternels murmures contre la Providence sur la cause de notre conversion et la trahison si cruellement exercée contre moi. Enfin vous vous accusez vous-même en opposition à mes louanges , et vous me suppliez avec instance de ne plus vous en adresser par la suite.

Je veux faire à chacune de vos objections une réponse particulière , moins pour ma justification propre que pour votre instruction et votre encouragement. Vous vous rendrez avec moins de peine à mes demandes quand vous serez convaincue qu'elles sont raisonnables ; vous serez plus disposée à m'écouter pour ce qui vous concerne quand vous verrez que je ne suis point répréhensible dans ce qui me regarde : vous aurez pour ma parole une respectueuse confiance quand vous reconnaîtrez qu'elle n'est point passible de blâme.

Eh bien! relativement à cette formule de salutation qui sonne mal à votre oreille, avec un peuM' attention vous reconnaîtrez que j ai fait ce que vous désirez. N'est-il pas vrai et n'avez-vous pas dit vous-même que, lorsqu'on écrit à des supérieurs, leurs noms doivent être placés les premiers? Comprenez bien que vous êtes ma supérieure , et que j'ai commencé à être votre vassal dès l'instant que vous êtes devenue l'épouse de mon maître, selon ces paroles de saint Jérôme écrivant à Eustochie : (( Voilà pourquoi je (lis (jue vous êtes ma maîtresse; car je dois appeler ma maî-

A IIKLOÏSK. 6

tn'ssc crllc (|(m csI |V'|m>us(' «le iimn in.iîln'. .. llninMix i''r|iîirij»r (le liiiiiraillcs! Il rs\ doiiiH' à Irpoiisr <i uih; inisiTahle rr/Niliirr liiiinaiiH* (h' iiKUilrr dans la <(''lrsl<* conrlir du roi des rois. \\{ la ^loinî (U' CCS ikkts Iriomjiliaiilcs ne horrK' pas à \olrc premier r|»(m\ votn» supcriorilé, cllo retend encore sur Ions les autres serviteurs du roi. Ne vous étonnez donc point si , vivant ou mort, je me recommande surtout à vos prières ; il est universellement reconnu ([ue I intercession d une épouse auprès du maître est plus puissante que celle d'une servante, et que la voix d une maîtresse a plus d autorité ([ue celle des esclaves.

C'est comme leur éclatant modèle que la reine et I épouse du souverain roi est représentée avec tant de soin dans ces paroles du Psaume : a La reine se tient à ta droite. » C est comme si I on disait plus explicitement : Elle est auprès de son époux ; étroitement unie à ses côtés , elle marche de pair avec lui , et tous les serviteurs se tiennent à une distance respectueuse, ou les suivent de loin. Pleine du sentiment de sa gloire et de 1 excellence de sa prérogative, 1 épouse, presque semblable à l Éthiopienne que Moïse prit avec lui , s écrie avec un noble orgueil dans le Cantique des cantiques : a Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem. C est pourquoi le roi ma chérie d amour, et m'a introduite dans son cabinet. » Et plus bas : u Ne prenez pas garde à moi de ce que je suis brune , parce que le soleil m'a décolorée. » II est vrai que ces paroles décrivent en général 1 ame contemplative, qui est spécialement nommée l'épouse du Christ ; cependant elles se rap-

i\ LETTRE D'ABAlLAUl)

portent plus expressément encore à vous-mômes, ainsi que le prouve l'habit que vous portez.

En effet, ce vêtement noir ou d'étoff'e grossière, tout semblable à la robe lugubre de ces saintes veuves qui pleuraient les époux enlevés à leur amour, démontre que vous êtes , selon la parole de l'Apôtre, véritablement veuves et désolées en ce monde, et qu'ainsi l'Église doit consacrer ses deniers à vous entretenir. Le deuil de ces veuves, en mémoire de leur Époux mis à mort , est consigné dans ce passage de l'Écriture : « Les femmes assises auprès du monument se lamentaient en pleurant le Seigneur. »

L'Éthiopienne est noire , et à l'extérieur elle paraît moins belle que les autres femmes , mais elle ne leur cède point en beautés intérieures, et les surpasse même en blancheur et en perfection dans quelques parties , par exemple les os et les dents. Cette blancheur des dents est vantée par l'époux lui-même, lorsqu'il dit : (( Tes dents sont plus blanches que le lait. »

Elle est donc noire au dehors, mais au dedans elle est belle. La multitude des adversités et des tribulations dont elle est corporellement affligée dans cette vie impriment, pour ainsi dire , sur sa chair la couleur de l'ébène, conformément à cette parole de l'Apôtre : f<Tous ceux qui veulent pieusement vivre en Jésus-Christ souffriront la persécution.» En effet, comme le blanc représente la pros[)érité, le noir, au contraire, est l'emblème naturel du malheur. Mais en dedans éclate la blancheur de ses os, parce que son ame est précieusement ornée dr toutes les vertus , ainsi qu'il est écrit :

\ iir.ioï^i:. 7

«Toulc la ^loin' (Ir la fille du roi vm'IiI dr sou mlrriiMir. »» i'.nr %*'s os, (|ui sont iiih'iH'iiis cl r(( (ni\(i Is au (jcliors par la « liair, donl \\m sont à la lois h; soutien el I a|i|iui, la force et la vigueur, peiivenl Atre ( (Misidéivs comme revpressioii parfaite de r;mir, (iiii vivifie, soulieiil. fait moinoir el •.M)uveriic sou eineloppe de chair et lui commuui(|ue loule sa puissance. Sa hianclieur el sa bonne ^rAce, ce sont les vertus donl elle est ornée. Kllc; est noire à l'extérieur, parce (pie, pendant loule la durée de son e\il id de son l(;rreslre péIorinai:;e, elle vil dans l'abjection et riiumililé, pour se relever dans la spItMideur de cette autre vie qui est cachée avec Jésus-Clirisl dans le sein de Dieu, et prendre possession de son immortelle patrie. Le soleil de vérité la décolore, c'est-à-dire l'amour du céleste époux l'humilie et l'afllige par des tribulations, de peur que la prospérité ne lui enlle le cœur. Il la décolore, c'est-à-dire il la rend dissemblable aux autres hommes, dont l'ardente convoitise ne s'attache qu'aux biens de la terre, et dont l'ambition poursuit la gloire du siècle; afin qu'elle devienne par son humilité le véritable lis des vallées , non pas le lis des montagnes , comme ces vierges folles qui, tout orgueilleuses d'une chasteté corporelle et (l'une continence de parade , furent desséchées par le feu intérieur des tentations. C'est avec raison qu'en s'adressant aux filles de Jérusalem, c'est-à-dire à ces fidèles mal affermis, qui méritent plutôt le nom de filles que celui de fils, elle leur dit : ce Ne faites pas attention à moi de ce que je suis brune , car le soleil ma décolorée. » En termes plus ch\irs : Si je me résigne à tant d'hu-

8 LETTUE 1) ARAILARD

milialion, si j oppose un courage viril aux adversités, ce n'est point par un effort de ma propre vertu, mais par la grâce de celui que je sers.

Bien différente est la conduite des hérétiques et des hypocrites, qui , dans l'espérance d'une gloire mondaine, font grand étalage d'humilité aux yeux des hommes, et s'imposent d'inutiles souffrances. Cette feinte humilité et ces tribulations volontaires, auxquelles ils se soumettent, doivent nous surprendre infiniment , car ils se rendent ainsi les plus misérables de tous les hommes, puisqu'ils se privent à la fois des biens de la terre et de ceux du ciel. Aussi l'épouse, attentive à cette considération, dit-elle : a Ne vous étonnez pas de ce que j'agis ainsi. » C'est sur la vanité de ceux-là qu'il faut s'étonner , qui, dans l'intérêt de cette gloire terrestre dont ils sont tristement épris, renoncent, sans aucun fruit, aux biens de ce monde, et se dévouent au malheur dans le temps et dans l'éternité. Telles furent, par exemple, ces vierges insensées, qui , malgré leur continence, furent repoussées du seuil de l'époux.

Elle parle encore avec sagesse lorsqu'elle dit, noire et belle comme elle est, que le roi l'a aimée et l'a introduite dans son cabinet, c'est-à-dire dans le secret et le repos de la contemplation, et dans cette couche dont elle parle encore ailleurs : « Durant les nuits, j'ai cherché dans ma couche celui qu aime mon ame. » Son teint est noir, et cette difformité cherche lOmbre plutôt que la lumirre, la retraite plutôt que le monde. Viw telle épouse est meilinjn' pour les jcues mystérieuses de son man (|ue pour les

A iiiiî.oïsr. n

Irioiiiplics <lr son ninoui'-|)ro|irr. Aussi rll<* roniiiilt nrs nvniitn^rs, vX «'Ile aime mirii\ sr lairc sentir an lil <ju<' sr fain* voir à laMc Si \vs tcniincs ilf cnnltMir nniic n<' < liarincnt ponil l(*s rr^iinls <M)nnn(' les fcnuncs hlanchcs , souvent aussi elles ont la peau plus douce (*l plus veloutée; (îlles rachèlcMit la (iis^rA((; de; leur teinl j»ar un eontact plus voluptueux. T.eurs amours sont ainsi plus a^réal)les dans I isolement, et les plaisirs (ju'ell<'S |>ro(urent plus ('onv(Mial)lemenl dérobés à tous les re;^anls. l'.t leurs maris , (piand ils veulent {jouter les fruits de leur beauté, ne les produisent pas dans {assemblée, mais les font entrer dans le cabinet.

Conformément à cette métaphore, l'épouse céleste, après avoir dit : « Je suis noire, mais je suis belle, )) ajoute aussit(H : « C'est pourquoi le roi m'a aimée, et m'a introduite dans son cabinet, » mettant ainsi en regard la cause et l'effet. Parce que je suis belle, il m'a aimée : parce que je suis noire , il m'a introduite dans son cabinet. Belle à 1 intérieur, comme je l'ai dit, parles vertus que chérit l'époux; noire à l'extérieur par les adversités de ses tribulations corporelles.

Cette noirceur, effet des tribulations corporelles, détache facilement les âmes des fidèles de l'amour des biens de ce monde, pour les suspendre aux désirs d'une éternelle vie, et les entraîne, loin du tumulte du siècle, dans le secret de la contemplation. C'est ce qui arriva à saint Paul au début de la vie que nous avons embrassée, je veux dire la vie monacale. Saint Jérôme l'atteste. Ce deuil et cette pauvreté des vêtements semblent aussi fuir le monde II. 2

10 LETTRE D'ABAILAUD

et réclamer la solitude, et sont la garde la plus sure de cette abnégation et de cette retraite profonde, qui convient particulièrement à notre profession. Rien n'excite davantage à se montrer en public que le luxe des babits, cbose que personne ne peut rechercber sans avoir en vue les pompes du siècle et les misérables satisfactions de la vanité , comme saint Grégoire le démontre par ces paroles : « Personne ne songe à se parer dans un lieu solitaire, mais dans celui où il pourra être vu. » Maintenant, le cabinet dont parle l'épouse est celui que l'époux: lui-môme nous désigne pour la prière, dans ce passage de l'Évangile : ((Mais toi, quand tu prieras, entre dans ton cabinet, et, ayant fermé ta porte, prie ton Père. » Comme s'il disait : Non pas sur les places ni dans les endroits publics, comme les hypocrites. 11 appelle cabinet un endroit retiré de l'agitation et de la présence du siècle, où il soit possible de prier avec plus de calme et d'effusion pieuse, tel enfin que les cloîtres , ces thébaïdes monastiques, dont nous devons fermer la porte, c'està-dire clore toutes les avenues, de peur que la pureté de la prière ne soit troublée par quelque événement, et que notre œil ne nous fasse le larcin de notre ame infortunée. Nous gémissons de voir encore, parmi les gens de notre habit, tant de contempteurs de ce conseil ou plutôt de ce précepte divin. Lorsqu'ils célèbrent les saints offices, chœur, sanctuaire, tout s'ouvre, toutes les barrières tombent , ils aiïronlent im|)udemment les regards des femmes et des hommes , et cela surtout dans les cérémonies solennelles, lorsque, revêtus des plus précieux ornements du sacerdoce, ils engagent une

K iiKLoïsi:. n

rivalilr dr |>(>m|M' srculiôn* ii\ rc 1rs profanrs nu\(|iu'ls '\U H(î doiilUMit t'ii SjU'ctarh'. A liMiravis, la ÏHi' est d autant |»Iiih Ixllr (ju'oii y (Ic'ploic plus de lii\c et (roriicinciils ('\t(''ri«'iirs , «M (|iir les pains dOllraiuliî ont été plus somptueux et plus ma^iiili(pi(s. I)('pl<)ra- 1)N» aveuj;lement , que le cliristianisme, c'est-à-dire la reli^'iori des pauvres, répudie, etiju'il vaut mieux |)asser sous silence, puisfju on ne saurait en parler sans honte. Toujours judaïsant, ils suivent leur habitude pour toute réj^le. Avec leurs traditions, ils ont fait une lettre morte de la parole de Dieu : car ce n'est pointau devoir, mais à la coutume, qu'ils se conforment, dépendant, comme le ra|)|)elle saint Auj;ustin, le Seigneur a dit : (^ Je suis la vérité, » et non pas : Je suis la coutume. Se recommande qui voudra aux fastueuses prières deces gens qui, avant de s'agenouiller, ouvrenttoutes leurs portes. Mais vous, que le roi des cieux a lui-même introduites dans sa chambre nuptiale, vous qui reposez dans ses embrassements, et qui êtes à lui tout entières et porte close, plus votre union céleste est intime, selon la parole de l'Apôtre : « Celui qui s'unit au Seigneur est un seul esprit avec lui, » plus je me confie dans la pureté et l'efficacité de votre prière , et plus j'en sollicite ardemment l'assistance. J'espère aussi qu'elle trouvera un nouveau motif de ferveur dans la tendresse de notre affection mutuelle.

Quant aux frayeurs que je vous ai inspirées en vous instruisant des périls qui me menacent et de la mort que je redoute , j ai encore satisfait en cela à votre désir , et je dirai même à votre

instante prière. La première lettre que vous m'avez envoyée contient un passage ainsi conçu :

« Au nom du Christ, qui semble encore vous protéger pour son service, et dont nous sommes les bien petites servantes, en môme temps que les vôtres, ah! nous vous en conjurons, daignez nous écrire fréquemment. Dites-nous au sein de quels naufrages vous êtes encore ballotté, nous avons besoin de le savoir. Il ne vous reste que nous seules dans le monde; laissez-nous notre part dans vos douleurs et dans vos joies. Les cœurs blessés trouvent quelques consolations dans la pitié qu'ils inspirent; un fardeau soutenu par plusieurs est porté plus facilement et paraît plus léger. » Pourquoi donc me reprocher de vous avoir fait partager mes inquiétudes, puisque vous m'y avez obligé par vos supplications? En face de cette existence désespérée dont je traîne avec moi le supplice, convient-il que vous soyez dans la joie? Voulez-vous votre part dans mon bonheur seulement, et non dans mes chagrins? Voulez-vous ne point pleurer avec ceux qui pleurent, mais vous réjouir avec ceux qui se réjouissent? Le trait le plus distinctif des vrais et des faux amis , c'est que les uns s'associent au malheur, les autres à la prospérité. Laissez de côté, je vous en prie, tous ces reproches , et comprimez des plaintes qui sont si complètement étrangères aux entrailles de la charité.

Si vous trouvez que je n'ai |)oint assez ménagé votre cœur, songez (jue dans T imminence de mes périls et le désespoir qui me monlrf In ninrt à toutes les heures , il est dr mon devoir de min-

A iii:roïsi: n

qiiit'trr du siiliit de mon aiiir, et d > pourvoir t;i[i(iis qu li eu cbt ((Miips (MK'orc Si vous 11) niinc/. vrrilahlnnriit, vouit ii(! m rii voudra/poi ni de ( cil»' pnVuuliuu. lù nu'^nir , ^i vous ;i\irz «|uelquc ronfiaiicc «mi la diviui* misi^rirordo h mou /'friinl , >ous appfllfrifz do vos VdMix ardiMits lo jour (|ui luc (h'IivnTa d«; toutes mes misères, car vous yoy/. l)i(Mi (juCilcs sont iusup|)orlal)l('s; v{ vous I(î savfz trop, (pii (juo ce soil (|ui nie délivre de celt)' Me, doil IcmiiiitT d'allVeux lournieiils. (le (|ui peut m'atleudre dans l'autre vie, je n'en sais rien ; mais de quoi je serai affranchi en celle-ci, cela n'est |)as douteux.

La lin d'une vie misérable est toujours heureuse, et ceux qui compatissent véritablement aux douleurs des autres, et qui en souffrent avec eux, désirent qu elles soient terminées, môme aux dépens de leurs afl'ections, s'ils chérissent sincèrement ceux qu'ils voient ainsi dans l'amertume de lame : ils oublient qu'un événement est fatal à leur tendresse s'il est heureux pour leurs amis. Ainsi une mère qui voit son fds torturé par la maladie, sans espérance de guérison, désire que la mort même vienne terminer des souffrances dont elle ne peut supporter la vue. Elle aime mieux perdre son enfant que de l'avoir pour compagnon de douleur. Et celui qui se complaît extrêmement dans la présence d'un ami aime mieux le savoir heureux loin de lui que 1 avoir misérable à ses côtés, car, ne pouvant remédier à ses maux , il ne peut en soutenir le spectacle.

Or ma présence, même misérable, vous est refusée, et désormais elle est tellement inutile dans tous les arrangements dont vous

pouvez vous promettre quelque joie, que je ne sais pas, en vérité, ce qui vous ferait préférer pour moi une vie si crucifiée à une mort libératrice. Si vous désirez que mes misères se prolongent pour vos intérêts propres, vous êtes mon ennemie plutôt que mon amie, prenez-y garde. Si pareil soupçon vous effraie, de grâce, je le répète, comprimez vos plaintes.

J'insiste sur les louanges que je vous ai données; en voulant vous en défendre, vous montrez par là môme que vous en ôtes plus digne ; car il est écrit : « Le juste commence par s'accuser lui-môme ; » et , « quiconque s'abaisse sera élevé. » Fasse le ciel que votre esprit soit d'accord avec votre plume; car alors votre humilité est vraie et ne s'évanouira point devant mes paroles. Mais songez-y bien , et ne cherchez point l'éloge en paraissant le fuir ; quelquefois le refus des lèvres cache le désir du cœur. A cet égard , saint Jérôme écrivait à Eustochie : « Nous suivons naturellement une pente mauvaise : notre oreille s'incline vers la flatterie. On se retranche bien dans les excuses de la modestie, et le visage se teint d'une adroite rougeur; mais intérieurement notre ame se réjouit de ces éloges. » Virgile aussi décrit un exemple de cette coquetterie dans la voluptueuse Galathée , dont la fuite appelle le plaisir sur ses traces, et qui, par un refus simulé, veut exciter encore les désirs de son amant :

« Klle s'enfuit sous les saules , dit le poète , mais elle briile d ôlre vue auparavant. »

A IIKÎ.OISK. ir»

Mlle hriilo (1 Ain' viu' ;»vant dr se ( .iclicr, car (elle fuili! (jiii |);iraît la soustniirc aux can-sscs ih' I.mI (|iir 1rs liii assunT. I)»' rnAme, l()rs(|ii(' iiniis scinhloiis fuir l.i l<>iiaii^(Ml(*s lioinincs , nous la provcMjuoiis oiK'oro (luvanla«;(' , vl lorsjpir nous fciLMioris de vouloir nous racîior pour qu'on n(^ voie pas eu nous rv. (juc nous avons do louahlo, nous excitons h la Iouan;^(^ ceux qui sont dupes de ce manège, en doublant notre niérile à Iriirs ncuv par (cs apparences.

Je parle ici en tliùse générale , et je; rac onh' I histoire de bien des gens ; non que je craigne en vous de semblables arliliccs , y suis convaincu de votre humilité sincère; mais je veux vous voir éviter jusqu'aux paroles qui leur ressemblent, afin que les personnes qui vous connaissent imparfaitement ne soient jamais tentées de croire, selon la parole de saint Jérôme, que vous fuyez la gloire pour l'atteindre. Jamais l'éloge de ma boucbe n'enflera votre cœur; toujours il vous dirigera vers la perfection , et l'ardeur de votre zèle pour les vertus que je louerai en vous s'augmentera de tout le prix que vous attachez à me plaire. Mes éloges ne sont point pour vous une attestation de sainteté, pour qu'ils vous inspirent de l'orgueil. On ne doit juger personne sur les panégyriques de l'amitié ni sur les diatribes de la haine.

11 me reste enfin à vous parler de cette ancienne et éternelle plainte que vous adressez au ciel sur le moyen dont il s'est servi pour opérer notre conversion. Car vous persistez à l'accuser quand vous devriez lui rendre des actions de grâces. J'avais cru cette plaie depuis long-temps fermée , tant les preuves de la divine mi-

16 LETTUE D'ABAILAKD

séricorde envers nous sont éclatantes. Plus elle est dangereuse pour vous , cette plaie qui ronge à la fois votre corps et votre ame , plus elle excite ma pitié et mon chagrin. Si , comme vous le dites , vous vous étudiez par-dessus tout à me plaire , ah î pour ne plus briser mon cœur, pour me plaire, Héloïse , pour me plaire souverainement, rejetez de votre cœur ce fiel qui ^e dévore. Tant qu il y restera, vous ne pouvez ni me plaire ni parvenir avec moi dans le séjour céleste. M'y laisserez-vous aller seul , vous qui consentiriez à me suivre dans les gouffres brûlants de la terre? Appelez la religion à votre secours, au moins pour n'être pas séparée de moi quand je vais à Dieu. Faut-il tant d'efforts pour marcher vers l'éternelle béatitude? Et ne trouvez- vous point de charme dans l'idée de nous acheminer ensemble, sans être plus jamais désunis , vers les divines félicités qui nous sont promises ? Songez à ce que vous avez dit ; souvenez-vous de ce que vous avez écrit sur la bonté du Seigneur qui éclatait à mon égard jusque dans le cruel événement qui a déterminé notre conversion. Sachez du moins vous soumettre à sa volonté, en songeant combien elle m'est salutaire; elle ne l'est pas moins pour vous, si la violence de votre douleur vous permet d'en juger sainement. Ne vous plaignez pas d'être la cause d'un si grand bien : ne doutez pas que Dieu ne vous ait prédestinée à en être la source. Ne pleurez donc pas sur mes souffrances, car il vous faudrait pleurer aussi sur celles des martyrs et sur la mort du Seigneur, qui a pourtant sauvé le monde. Seriez-vous donc moins touchée de mon état si je l'avais mérité?

A IIi:i,()(SK. 17

lion, sansdoulc, («uiilors il scr.iit |miir moi un siijrt d'opprohnî ol un titrcMlc ^loiri' |MMir mes cnncnns. I. a justice lo» loiimiit, cl ma fanlo mv rendrait mritrisahlc. Personne ne les amiscrait de cruauté; personne aussi nc^ prendrait j>itié d(" moi.

Mais , pour adoucir l'umcrturncî de votre douleur, je vous montrerai la justices et I utilité de ce qui nous est arrivé : je vous ferai voir que Dieu a eu plus de raison (i(; nous |)nnir depuis notre mariage (|ue lorsque nous vivions dans le désordre. Hapj)elez-vous qu'après notre alliance et votre retraite chez les religieuses d Argenteuil, je suis allé vous voir un jour en secret, et que, faute d'autres endroits, nous nous abandonut'^mes au plus violent excès de passion dans le réfectoire même. Vous savez quelle fut notre impudence dans ce lieu si respectable et consacré à la Vierge. Eussions-nous été innocents d'ailleurs , cette seule profanation devait attirer sur nos tètes la vengeance la plus éclatante. Vous parleraije de la débauche et des désordres qui ont précédé notre mariage? de la trahison affreuse dont j'ai usé envers votre oncle, chez lequel j'étais en pension, en vous séduisant si honteusement? Qui ne trouvera pas sa trahison juste à mon égard en la comparant à la mienne? Croyez-vous que des souffrances d'un moment aient pu suffire à effacer de pareils crimes? Croyez-vous que de si grands péchés aient mérité en retour un si grand bienfait? Quelle souffrance pourra jamais réparer aux yeux de la justice divine la profanation d'un lieu consacré à sa sainte Mère? Assurément, si je ne me trompe , cette plaie si salutaire satisfait moins à la vengeance du II. 3

18 LETTRE D'ABAILAUD

Seigneur que la continuité des maux que j'éprouve aujourd'hui.

Vous savez aussi qu'à l'époque de votre grossesse, et lorsque je vous fis passer en Bretagne , vous vous ôtes déguisée en nonne, et que par cette irrévérencieuse parodie vous avez outragé l'institution sacrée à laquelle vous appartenez maintenant. Jugez dès lors avec quelle parfaite convenance la justice divine, ou plutôt la Grâce, vous a malgré vous attirée dans cet état religieux , dont vous n'avez pas craint de vous faire un jeu. Elle vous a imposé comme punition l'habit même que vous avez bravé, afin que la vérité soit le remède de votre mensonge et l'antidote de ses funestes conséquences.

Si à la justice divine vous voulez ajouter la considération de notre intérêt , vous avouerez que Dieu a tout fait pour notre bien , et non pour sa vengeance. Voyez, chère Héloïse, voyez comme avec les filets puissants de sa miséricorde le Seigneur nous a retirés des profonds abîmes de cette mer périlleuse ! De quelle dévorante Charybdc il a délivré ses créatures en détresse, proie déjà engloutie par le gouffre , et luttant encore contre la main qui les sauve ! Une protection si déclarée ne doit-elle pas arracher à notre ame ce cri d'admiration et d'amour: « Le Seigneur s'inquiète de moi ! » Pensez et réfléchissez aux dangers qui nous environnaient de toutes parts, etd'oii le Seigneur nous a tirés. Racontez sanscesse, en y mêlant l'hymne de la reconnaissance, les grandes choses que le Seigneur a faites pour notre ame. Consolez par notre exemple les |)écheurs qui désespèrent de sa bonté : faites voir tout ce qu'on peut attendre de la contrition et de la prière, à la vue des bien-

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faits prodipiK^ A rimjM'nihMWMM't <\ rcrKliini^^scnu-nl. Ohncrvc/. I«i palcMiicIN' pivvoyaiicc du Sri^ncur à iioln* r'^anl , et sa juslici? Innportr par la niis«Ti('()r(l»' ! Vax nous |miiissaiil , il rmus r/'jzi'nèrc ; il fait concourir les niccliarils cux-incuH's .1 noire Ixinlicur liihir, et sa siWérilé apparonte recouvre le pardon le plus louclianl, puiscju'une seule blessure, (ju(»jai juslernenl méritée , Tait le saint de deux âmes, (comparez notre (lan;;er el notre merveilleuse déli\rance. Comparez la maladie et la j^uérison. (lliercliez maintenant la cause de tant d indulgence , et admirez Dieu dans sa pitié et dans son amour.

Vous savez à quel triste esclavage les exigences de ma passion immodérée nous avaient tous deux asservis, puisque ni la décence ni le respect pour Dieu dans les jours qui lui étaient consacrés , même celui de sa mort, ne pouvaient me retirer de cette ignominie dans laquelle j'aimais à me vautrer. Combien de fois, malgré vos refus, et vos scrupules, et vos remontrances, vous dont le sexe était plus faible, n'ai-je pas usé de menaces et de rigueurs pour forcer votre consentement! Rappelez-vous mes ardeurs insensées, mes frénétiques transports! Aveuglé par les fureurs du désir, j'oubliais tout, et le ciel et mon ame, pour me ruer dans ces voluptés misérables , dont le nom seul fait naître la confusion. Quel moyen restait-il donc à la divine miséricorde pour empêcher ma ruine , sinon de m' interdire à tout jamais ces voluptés mômes?

Dieu est juste! Dieu est plein de clémence! Il a permis la terrible trahison de votre oncle ; mais c'était pour enrichir mon

>iu LETTRE D'ABAILAKD

amc de divins accroissements qu'il a privé mon corps de cette partie, qui était le domaine et l'empire du libertinage, et la source de ma concupiscence. Le membre qui a été puni est celui qui avait péché ; il a expié par la douleur le crime de ses plaisirs. Par cette justice , Dieu m'a tiré de la boue immonde où j'étais si déplorablement plongé; il a circoncis mon ame avec mon corps , et j'appartiens désormais à ses saints autels par un état de pureté qui n'a plus rien à craindre des abjectes contagions de la chair. Quelle clémence encore n'a-t-il point montrée en ne frappant en moi que le seul organe dont la privation ferait le salut de mon ame, sans défigurer mon corps, ni le rendre inhabile à l'exercice de ses facultés! Et môme n'ai-je pas été ainsi mieux préparé à l'accomplissement de tout ce qui est honnête, puisque le joug accablant de la concupiscence ne pèse plus sur moi? En retranchant de mon corps ces parties méprisables, qui sont appelées honteuses, pour la honte qui s'attache à leurs fonctions , et qui ne peuvent supporter leur nom véritable , la Grûce divine ne m'en a point privé , elle m'en a purifié, elle n'a fait qu'éloigner de ma nouvelle robe d'innocence les impuretés et les vices.

(^eltc inaltérable tranquillité du corps , cette léthargie des sens, fut si vivement désirée de plusieurs sages, qu'ils allèrent jusqu à attenter sur leur personne pour s'assurer à jamais contre le retour de ces grossiers appétits et contre ces sollicitations de la rhair , dont saint Paul pria vainement le Seigneur de lalTranchir. Nous en trouvons un exemple dans Origènc, ce grand philosophe

A iii:l()1si:. ti

dos cliivtioiis, <|ui, pour rtrindrc I iiicciidir dniis son fovcr, tin {wih rniiiit (1 attenter sur lui-iiiAine, ussi^iiiirit dans sa |N*fisn; h; run^ des l)i(MilnMir(Mi\ à cciix (jui al)di<|ucnl h/iir virilité |>uur ucqutTir le rojaunio de DicMi, et porsund<^ qu'ils accomplissait V('?rital)l(îincnt I(* |»m'cptc du Seigneur ({ui nous (Mi;;aj;e à cou|)cr (.'t h rejeter tous les intMnhres (jui seraient pour nous un sujet de scaudalc. Il prit A la lettn» , et non dans le sens du mystère, ces paroles du [)rophèle Isaie, par les([uelles le Sei«;neur témoigne la prélérence qu'il accorde aux eunu(jues sur les autres fidèles : «Les eunuques qui observeront mes jours de sabbat , et qui s'attacheront à ce qui me plaît , je leur donnerai une place dans ma maison et dans l'enceinte de mes murailles, et un nom qui sera meilleur pour eux que des fils et des fdles. Je leur donnerai un nom éternel qui ne périra jamais. » Origène a cependant commis une grande faute en mutilant son corps pour en prévenir les révoltes et les faiblesses.

Plein de zèle , sans doute , mais d'un zèle mal éclairé , il a encouru l'inculpation d homicide en portant le fer contre lui-môme. Une suggestion du démon ou quelque erreur profonde a égaré sa main fanatique : quant à moi , la pitié du Seigneur m'a déchargé d'une semblable responsabilité. Ma chair est vaincue , et ma main n'est pas coupable. Je mérite la mort, et Dieu me donne la vie. Il m'appelle, et je résiste; je persiste dans mon crime , et malgré moi il me traîne au pardon. Et cependant je vois l'Apôtre qui prie, et qui n'est point exaucé ; qui insiste dans sa prière, et qui

ne peut rien obtenir. Ah î véritablement le Seigneur s'inquiète de moi. J'irai donc et je publierai les grandes choses que le Seigneur a faites pour mon ame.

Venez vous joindre à moi , soyez ma compagne inséparable dans l'action de grûce, puisque vous avez partagé la faute et le pardon. Car le Seigneur n'a point oublié votre salut; et, loin de vous oublier, il vous marquait déjà pour le ciel avec un divin présage , et dotait votre berceau d'une auréole de sa gloire , en vous appelant Héloïse , de son propre nom , qui est Élohim.

C'est, dis-je, un effet de sa clémence, d'avoir fait suffire un de nous au salut commun , quand le démon s'efforçait de consommer par un de nous notre perte commune. Peu de temps avant la catastrophe, l'indissoluble loi du sacrement nuptial nous avait enchaînés l'un à l'autre, et tandis que je ne songeais qu'à fixer pour toujours auprès de moi celle qui avait rempli mon cœur d'un amour inexprimable , Dieu préparait déjà la circonstance qui devait ramener nos pensées vers le' ciel.

En effet, si nous n'eussions pas été mariés, ma retraite du monde , ou les conseils de vos parents , ou l'attrait des voluptés vous auraient retenue dans le siècle. Voyez donc combien le Seigneur s'est inquiété de nous , comme s'il nous avait réservés à quelque grand et magnifique usage, et qu'il se fut indigné ou affligé que ces Talents de la science et de l'esprit qu'il nous avait confiés à tous deux ne fussent pas exclusivement consacrés à riionneur de son nom; ou enfin comme s'il avait redouté la fa i-

hlossi' <*l la ( liiilr (Ir son s»Tvil(Mir, ainsi qii'il est /'rrit : « IjCn Icinincs loiil lUi^tnc aposlasirr Irs su^cs. » \.r plii^ saj^iî de*» inor- Ic'ls , Salornoii , en c^l la piruvi*.

Tous les jours votre Talent , e'esl-A-diro votre j^rudiTicr . jiro- (luit avec usure pour le Seigneur. Dj'jà vous lui ave/. <ii;:tii(liV- un grand nombre de lilles spirituelles, et moi je reste stérile, et je travaille en vain |)armi des eidauts de perdition. Oli î (ju<d aiFreux malheur! (^)uelle perler irréparable, si, réduite aux imjnin'tés des plaisirs charnels , vous enlautiez avec douleur un petit ri()nd)re d eidants pour le monde, tandis (jue vous engendrez avec joie une famille nombreuse pour le ciel! Vous ne seriez qu'une femme, vous qui êtes maintenant supérieure aux hommes, et qui avez échanp;é la malédiction d'Eve pour la bénédiction de Marie. Quelle profiination si ces mains sacrées , qui interrogent chaque page des divines Écritures, étaient condamnées aux soins vulgaires et avilissants qui sont le partage des femmes !

Dieu a lavé lui-même toutes nos souillures , il nous a relevés de nos fangeux abaissements. Il a daigné nous attirer à lui par cette force toute-puissante qui renversa saint Paul quand il voulut le convertir. Peut-être aussi nous a-t-il destinés à rabattre par notre exemple l'orgueil des savants.

Ne vous affligez donc plus , ma chère sœur, je vous en conjure ; cessez d accuser un père qui nous corrige si tendrement ; examinez plutôt ce qui est écrit : «Le Seigneur châtie ceux qu'il aime; il corrige ceux qu'il reçoit au nombre de ses enfants. )> Et ailleurs;

â4 LETTRE D'ABAILARD

(( Celui qui épargne la verge hait son fils. » Celte peine est passagère et non éternelle; elle nous purifie , et ne nous perd pas.

Prenez courage, écoutez le prophète : «Le Seigneur ne portera pas deux fois son jugement , et sa vengeance ne s'élèvera pas deux fois contre la même faute. » Écoutez cette parole souveraine et sortie de la bouche môme de la Vérité : « Par votre patience vous posséderez vos âmes. » D'où Salomon a dit : « L'homme patient vaut mieux que le courageux, et celui qui maîtrise son esprit, que celui qui force les villes. »

N'avez-vous point de larmes , point de douleur amère pour le Fils unique de Dieu, saisi par des impies, traîné, flagellé, la face voilée, moqué, souffleté, couvert de crachats, couronné d'épines, attaché à une croix infâme entre deux voleurs , mort enfin dans cet horrible et exécrable supplice , pour vous sauver , vous et le monde? C'est lui, ô ma sœur, qui est votre véritable Époux et celui de toute l'Église. Ayez-le toujours devant les yeux, portez-le dans votre cœur. Voyez-le marchant au supplice pour vous, et portant lui-même sa croix. Augmentez la foule , et soyez du nombre des femmes qui se frappaient la poitrine, et qui pleuraient, comme le dit saint Luc : « Il était suivi d'une foule de peuple et de femmes qui se frappaient la poitrine et le pleuraient. » Il se retourna vers elles avec bonté, il leur prédit la vengeance qui suivrait de près sa mort, et leur enseigna comment elles pourraient s'en garantir : «Filles de Jérusalem, leur dit-il, ne pleurez pas sur moi , mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants; car le

\ IliLOÏSi: 25

jour s a|>|>n)(lu* où Ton dini : llninMisi's les *<(rrilrs. r\ les «'iitniilliî.H

qui Il'nilt |i(iillt ((ilK'll. cl les lll.lllirllcs (|i|| iiniil point allîiitcî !

Alors (»ii (lira aux inoiila<;iirs : ToimIm'/. sur nous; rt .iu\ (ollirH!S: (louvrcz-nous; car si hî bois vcrl est ainsi IrailT-, <|U(' Irr.i-l-on du l)ois sec ? »

(lonipalissc/ à celui (|ui a soud'crt volonlaircmcril pour voln* r(Mlcin|»liou , et associez-vous aux douleurs de celle croix (|ii il porle pour vous; approcliez-vous en espril de son sé()ulcre, plc'urez et attristez-vous avec les saintes femmes, des([uellcs il eslc'Trit, comme je vous l'ai déjà dit plus haut : a Les femmes assises près du sépulcre se lamentaient ei» pleurant le Seigneur. » l^éparez avec elles des parfums pour sa sépulture, mais qu'ils soient spirituels et non matériels; car ce sont ceu\-là qu'il vous demande, puisqu'il n'a pu recevoir de vous les autres. Mettez donc à souffrir pour lui toute l'ardeur de votre zèle , toute la force de votre dévotion. Le Seigneur lui-même, par la bouche de Jérémie, exhorte les fidèles à prendre leur part de ses douleurs : «Vous tous qui passer par ce chemin , dit-il, considérez et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne! » C'est comme s'il disait : Y a-t-il une mort digne d'être pleurée en présence de celle que je souffre pour expier le crime des autres, innocent moi-même? Or c'est lui seul qui est la voie par où les fidèles reviennent de l'exil et rentrent dans leur patrie.

Cette croix, en effet, du haut de laquelle il s'écrie, c'est l'échelle de salut , qu'il a dressée pour le genre humain ; sur ce bois n. 4

2i\ LETTUE D'ABAÏLAUI)

le Fils unique de Dieu est mort pour vous ; il a été offert en holocauste, parce qu'il Ta voulu. C'est sur lui seul qu'il faut gémir et se lamenter, se lamenter et gémir. Accomplissez ce que le prophète Zacharie a prédit sur les âmes dévotes : «Elles mèneront le deuil comme à la mort d'un fils unique, et elles le pleureront comme on a coutume de pleurer un premier-né. »

Voyez , ma sœur, quelle affliction profonde témoignent les amis d'un roi pour la perte de son fds unique et premier-né. Envisagez la désolation de la famille et le deuil de la cour entière; et lorsque vous serez parvenue jusqu'à l'épouse de ce fils unique, vous ne pourrez supporter les sanglots déchirants de sa douleur.

Telle soit votre affliction, ma sœur, tels soient vos sanglots sur la mort de cet époux dont vous avez obtenu l'heureuse alliance. Il vous a achetée, non pas avec ses biens, mais avec lui-même. C'est avec son propre sang qu'il vous a achetée et rachetée. Examinez ses droits sur vous , et combien vous êtes précieuse à ses yeux.

Aussi l'Apôtre, comparant la valeur de son ame et l'inestimable |)rix de la victime qui s'était livrée elle-même pour sou salut, rend hommage à la grandeur de ce bienfait, et s'écrie : (( Loin de moi l'idée de me glorifier, si ce n'est en la croix de notre Seigneur Jésus- Christ, par lequel le monde a été cruciiié pour moi, et moi pour le monde. » Vous êtes plus que le ciel , vous êtes plus que la terre, puisque le Créateur du inonde s'est donné lui-même pour votre rançon. Mais quel mystérieux trésor a-t-il (huic découvert en vous, lui à (jui rien n'est nécessaire, si pour vous posséder il a consenti

A IIlLOÏSr 27

i\ tniilrs 1rs torlurcs (l<* son hl'oiih' , .1 Iniis |«'s opprobres de Hoii supplice? (^)n'a-(-il chenlié m xoiis, si (•(» n'rsl \()iis-mAmc? Noilà \oli(* .iiiuml >éril(il)le, rr|iiM|iii ne (h'-sirr (jnc Nmis cl iiuu ce <|ui NOUS appjirtiiMif . VoilA votn' «imatil \(''ril.il)lt', (cliii (|iii (îi».;iil m inoiiranl pour vous : <( Persouuc ne peut pousser I amour |»Im> loin (|ue (le (loiHier sa vie pour ses amis. » (l'rfait lui (jui vous ;iiin.iit vérilahlemeul, et non pas moi. Mon .niiour, (|ui nous Irainiul lous deux dans le péelié, n était (jue de la eoiicupiscence : il ne mérite pas le nom d amour. Le moyen d'assouvir ma malheureuse |)assion, voilà tout ce (pie j'aimais eu vous. J'ai , (lit(»s-vous , souffert pour vous, eela peut être vrai; mais j'ai plut(^t sou fie rt à votre occasion, et m(^me contre ma volonté. Non pour l'amour de vous, mais parla violence dont on a usé contre moi; non pour votre salut, mais pour votre désespoir. C'est pour votre salut , au contraire, c'est de sa pleine volonté que Jésus-Christ a souffert pour vous; et par ses souffrances il retrempe votre ame aux sources d'une nouvelle vie, et vous délivre de tous les troubles du cœur. Portez donc vers lui, et non vers moi, je vous en conjure, toute votre dévotion, toute votre compassion, toute votre componction. Pleurez ce forfait d'injustice et d'abominable cruauté exercée sur la tête de r innocent ; et cessez de vous apitoyer sur la juste vengeance qu'on a tirée de moi, car c'est plut(jt une faveur dont nous devons également remercier le ciel.

Vous êtes injuste, si vous n'aimez pas la justice; et très-injuste, si vous vous opposez sciemment à la volonté divine et même au\

28 LETTRE DABAILAKI)

biciilails de la (iràce. Pleurez votre libérateur et non votre ravisseur; celui qui vous a rachetée et non celui qui vous a perdue ; le Seijjneur mort pour vous, et nou l'esclave qui vit encore, et qui vient detre véritablement délivré de la mort éternelle.

Prenez garde , Héloïse , de mériter la lionte de ce reproche par lequel Pompée arrêta les plaintes de Cornélie :

<( Pompée vit encore après la bataille, mais sa fortune a péri; vous pleurez ce que vous aimiez. »

Faites-y attention, je vous prie. Quelle honte, si votre cœur pouvaitencoresecomplaire dans le souvenir de nos anciens égarements! Recevez donc , ma chère sœur, recevez , je vous prie , patiemment les épreuves qui nous ont été envoyées selon la miséricorde. C'est la verge d un père et non l'épée d'un persécuteur. Le père frappe pour corriger, de peur que l'ennemi ne frappe pour tuer. Il blesse pour prévenir la mort et non pour la donner. Il enfonce le fer pour amputer le mal. Il blesse le corps et guérit lame. Il devait tuer, il vivifie. Il arrête la gangrène et me laisse un corps sain. Il punit une fois, pour ne pas punir éternellement. Par la blessure dont un seul a souffert, il en sauve deux de la mort. Deux pour la faute, un seul dans le chAtiment!

Cette indulgence du Seigneur à votre égard est un effet de sa pitié pour la faiblesse de votre sexe, mais en quel(jue sorte elle vous était due. Avec une comj)le\ion |)lus délicate et plus faible, vous avez montré plus de continence et de vertu : vous étiez doncmoins roupable. Je rends grAces au Seigneur, (jui vous a fait remise

\ Il 11. <) (SI se

(!«' lii |miiili()fi |M>iir >(nis rj*scrvcr l;i coiintiiiM'. Tons Irs (iirniiiUiH iinniiis (l(Mil MKiii iiiiic l'I.iil .itiInTois n^itrr mmi( iii.iiiitrnaiit riicliaiiirs, ri 1rs <)ni;;rs de la ('oiM'(i|MS<M'iin; ne souirvciit plus mon sciii rclroidi : Dieu ma lail «le inail)i(' [loiir iin' [n<'srr\rr i\i' lailln . Mais, au ((Milraiic, vu vous laissant iV-c ucil Ar. votn^ jeunesse, et (lo SOS r^ves hrùlanis, e( (l(^ ses ronslanles al(a([U('s, il vous a <Wi- (icininiMil réservé la couronne du luaihre. (JuoKjue vous \ous relusiez à l'enlendre el (pu; vous me défendiez de le dire, c'est cependant une vérité manifeste. La couronne est la récompense de celui (|ui combat toujours, et il n y aura de couroimé (|uc celui (jui aura combattu jus(ju au bout.

Je n'ai donc point de couronne à prétendre, puisque je n'ai plus à combattre. Une fois 1 aiguillon de la cliair détruit, il n y a plus de tentations à surmonter. Toutefois, si nulle couronne ne m'est réservée, j'estime encore que c'est un grand bien pour moi de n encourir aucune peine et d'échapper [)ar une douleur momentanée à des douleurs éternelles. Car les hommes qui s'abandonnent aux passions de cette malheureuse vie sont comparés aux animaux : « Les bétes de somme ont pourri sur leur fumier. »

Je me console aussi de voir mon mérite diminuer par la certitude où je suis que le vôtre s'augmente. Le mariage a fait de nous deux une seule chair, une seule personne en Jésus-Christ. Tout ce qui est à vous ne peut m'etre étranger. Or Jésus-Christ est à vous, car vous êtes devenue son épouse. Et moi, que vous reconnaissiez autrefois pour votre maître, je suis devenu >otre serviteur, mais un

no LETTUE D'A BAI LA Ul)

serviteur qui s'attache j)lu(otà vous par amour spirituel, qu'il ne se soumet par crainte. C'est de votre protection auprès de lui que s'accroît ma confiance, et que j'espère obtenir par vos prières ce que je demanderais en vain; à présent surtout que l'imminence quotidienne de mes périls et les troubles qui m'assiègent ne me laissent ni vivre ni prier en repos. Que je suis loin d'imiter cet Ethiopien , intendant de la reine Candace, qui vint de si loin à Jérusalem adorer Dieu dans son temple ! Aussi l'ange lui envoyat-il à son retour l'apôtre Philippe pour le convertir à la foi dont il s'était rendu digne par la prière et par la lecture assidue des livres saints. Comme il en était toujours occupé pendant son voyage, la grâce divine, malgré l'anathème porté contre les riches et les idolâtres, permit qu'il tombât sur un passage qui fournit à 1 apôtre le moyen le plus favorable pour opérer sa conversion.

Afin d'assurer l'accueil que vous ferez à ma demande, et pour que rien n'en retarde l'accomplissement, je me hâte de vous envoyer la prière que j'ai composée pour nos besoins mutuels, et que vous réciterez humblement avec vos religieuses.

PRIKRE.

« Dieu , qui , dès le premier moment de la création de l'homme, avez tiré la femme de la côte d'Adam , et sanctionné le respectable sacrement de l'union conjugale; (jui l'avez relevé si haut et par un honneur si éclatant , soit en vous incarnant dans le sein (1 nno vierge, soit en accomplissanl des miracles, et (pii a>ez

A iii:i.oïsi: 31

«laii^iir accorder ce rcinrclc ,i ma (ra^ilih*, ou, si vous \r voulez, à mon iiK onliiK'iM r ; nr ir|)niiss('/ point les su|i{ilic;itioris de voirc liiiinMc sciNanU', cl les prières «lue je verse «m |)reM!M(:tMJiî voire divine majesté pour ellaccr les fautes de < ilui <|iii m Cst «lier. Pardonne/, A Dieu de honti'! o la hontt' inAtne ! |iai(ioiiiie/ à nos longues ollenses, el (|ue la inullilude de nos iaiil(>s se perd*; dan^ linnneiisité de votre inellaMe miséricorde. IMuiissez les coupables dans le présent, je vous vu supplie, alin (ju ils ik; soient point réservés à votre venj^eance lulure. Punissez-les à cette heure, pour que vous ne les punissiez point dans I éternité. Prenez contre vos serviteurs la ver^e de la correction, non le glaive de la fureur. Frappez leur chair, pour conserver leurs âmes. Venez en purificateur, non en vengeur, avec bonté plutôt qu'avec justice , en père miséricordieux plutôt qu'en maître sévère.

» Eprouvez-nous, Seigneur, et tentez-nous, ainsi que le prophète le demande pour lui-même, comme s'il disait, en termes ouverts : Examinez d abord mes forces et proportioimez à leur mesure le fardeau des tentations. C'est ce que saint Paul promet à vos fidèles en disant : u Dieu est puissant, et ne souffrira pas que vous soyez éprouvés au-delà de vos forces; mais dans l'épreuve môme il retrempera votre cœur pour que vous puissiez la supporter. »

» Vous nous avez unis , Seigneur, et vous nous avez séparés au moment et de la manière qu'il vous a plu. Maintenant , Seigneur, ce que vous avez commencé dans votre miséricorde, daignez com-

32 T.KTTIU: O'ABAILAUI) A HÉLOÏSE.

bler votre miséricorde pour raclicver. Et ceux que vous avez séparés une fois dans ce monde , réunissez-les à vous pour l'éternité dans le ciel , ô notre espérance , notre partage , notre attente , notre consolation , Seigneur, qui êtes béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il. »

Salut en Jésus-Christ , épouse du Christ, salut en Jésus-Christ, et vivez en lui. Ainsi soit-il.

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