LETTRE D'HÉLOÏSE
sommes plus souvent les esclaves que les maîtres. Lorsque ses impressions nous agitent, personne ne peut en repousser les soudains entraînements ; il faut qu'elles se fassent jour, qu elles éclatent, qu'elles se traduisent au dehors par le langage, ce miroir de lame émue, selon qu'il est écrit : (( L'abondance du cœur fait parler la bouche. » J'empêcherai donc ma main d'écrire, si je ne puis empêcher ma langue de parler. Plût à Dieu que mon cœur malade fût aussi disposé que ma plume à m'obéir!
Vous pouvez toutefois apporter quelque soulagement à ma douleur, s'il ne vous est pas possible de la guérir tout-à-fait. Comme un clou chasse l'autre , une nouvelle pensée fait oublier V ancienne ; et l'esprit, occupé ailleurs , est forcé d'abandonner ses souvenirs ou de les suspendre. Une pensée a d'autant plus de force pour s'emparer de notre esprit, et le distraire de tout autre soin, que son objet est plus honnête et nous paraît plus essentiel.
Nous supplions donc, nous toutes, servantes de Jésus-Christ, et vos filles aussi en Jésus-Christ, nous supplions votre bonté paternelle de nous accorder deux choses qui nous paraissent absolument nécessaires ; la première , de nous apprendre l'origine de l'ordre des religieuses, le rang et l'autorité de notre profession ; l'autre , d'établir vous-même et de nous envoyer une règle, appropriée à notre sexe, qui fixera nos usages et nos habits, ce dont les saints Pères ne se sont jamais occupés. C'est à défaut d institutions spéciales que les religieux et les religieuses sont soumis i\ la même règle, et qu On impose aux deux sexes le même
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joli;;, (|ii(>i(|u ils aiciit un de^n* dr fnnc \)\n\ dillrn'iif. .liiM|u'à pn'sont dans rf^i^Iiso Intirw Ir^ lioinmcs et lo Icinmcs nul suivi rpdcMiUMit la n'<;lo de saint Kciioit ; ('o|M'iidaiil, pour |mmi ({u'ori la coiisidiTi' et dans les obligations (h'S sujUTitMirs ot dans rrllcs dos iniï'ricMirs , il est facile de» rrronnaîtrc (|n'('ll(* n'a j)u rtn* écrit»* que |)our drs hoininos, et (|n(^ des hommes seuls |KMivent l'observer. Mais, sans m'arnMcr à tous les rapitulaires de cette rèi;le , les femmes onl-elles besoin de rapuclions, de liauls-de-chausses et de scapulaires? Kidin peuvent-elles s'accommoder de ces tuniques et de ces chemises de laine portées sur la chair , tandis que le flux périodique rend impossible pour elles l'usage de semblables vêtements? Que leur importe la loi qui ordonne à l'abbé de lire luimême l'Evangile, et de commencer l'hymne après cette lecture? celle qui lui assigne une place séparée des moines à la table des hôtes et des pèlerins? Cette alternative est-elle bien dans l'esprit de notre état, s'il faut, ou ne jamais donner l'hospitalité à des hommes , ou que l'abbesse mange avec ceux qu'elle aurait accueillis? Oh ! que la ruine des âmes est facile pour des hommes et des femmes ainsi mêlés ! surtout à table, où régnent l'intempérance et l'ivresse, où la luxure descend dans la coupe avec le vin !
Saint Jérôme voulait prévenir ce danger, lorsque, dans la lettre qu'il adresse à une dame et sa fdle , il le signale par ces paroles : « Il est difficile de conserver la chasteté dans les festins. » Ovide lui-même, ce professeur de débauche et de luxure, n'oublie pas dans son Art d'aimer de représenter les banquets comme une occa-
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sion de chute pour rinnoccncc , et comme le tombeau de la pudeur :
(( Lorsque l'Amour est mouillé par les libations de Bacchus, il ferme ses ailes appesanties et reste immobile. Alors viennent les ris; alors le pauvre se couronne du diadème. La douleur et les soucis s'enfuient; les fronts se dérident. C'est là que les jeunes filles ont souvent ravi le cœur des adolescents. Vénus bout dans leurs veines Du feu dans du feu. »
Et, quand les religieuses n'admettraient à leur table que les femmes auxquelles l'hospitalité serait accordée, cette précaution môme ne laisserait-elle subsister aucun danger? Certainement, pour perdre une femme , il n'est pas d'arme plus sûre que les cajoleries féminines. Et la corruption rampe jusqu'à son cœur sous des caresses plus insinuantes. C'est pourquoi saint Jérôme exhorte les femmes de profession religieuse à n'avoir aucun commerce avec celles qui vivent dans le monde.
Enfin, si, à l'exclusion des hommes, nous n'accordons l'hospitalité qu'aux femmes, combien n'irriterons-nous pas contre nous les premiers, à qui la faiblesse de notre sexe nous force si souvent d'avoir recours, surtout si nous paraissons avoir moins de reconnaissance pour eux, de qui nous recevons davantage, et môme ne répondre à leurs bienfaits que par une ingratitude absolue?
Si nous ne pouvons remplir dans sa teneur la règle prescrite, je crains que les paroles de l'apôtre saint Jacques ne servent à notre condamnation. «Quiconque, dit-il, ayant gardé tout le reste de
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la loi, la violo m un snil |)oiiit, vs{ < (»ii|uil»lr (nnimr l'ayant violn* Iniilc; )» ((î (|ui rcviciil à dirr : (irliii <|iii ;i( coniplil |iliisi(Mirs [ir/*r(>|)(os vHi (MMi|)al)l(* par cela inAmc (|ii il lùi pas (ont atrompli. lu pour un stMil poiul violr, il dcvinit (rans^rrssnir (l(; la loi; car dits iw p(Mil «^Irc accoinpiic (juc par robscrvaliori de lous 1rs comniari- (Icnu'iils. L a|>o(n^ saint Ja('(|U(*s, pour l'aire sentir rctlc vérité, ajoute : «(lelui ({ui a dit : Vous ne commettrez pas d'adultère, a dit aussi : Vous ne tuerez |)oinl. Mais, (pioi(|ue vous ne commettiez point d adultère, si vous avez tué, vous êtes trans^ress(Mir de la loi. » (l'est comme s'il disait : Une condamnation entière est donc réservée au transgresseur dufi seul commandement , parc<; que le Seigneur, qui défend une chose, défend aussi l'autre. Et la violation d'un précepte, quel qu'il soit, est un outrage au divin Législateur, qui n'a pas fait consister la loi dans un seul point, mais dans tous les commandements à la fois.
Mais, sans vous citer les dispositions de la règle dont lobservation est impossible ou au moins dangereuse pour nous, convient-il que des religieuses sortent de leur couvent pour aller aux moissons et travailler aux champs? Une année de noviciat aurait-elle suffisamment prouvé la vocation d'une femme? et la lecture de la règle, trois fois répétée selon l'ordonnance , l'aurait-elle suffisamment instruite? D'un autre côté, quoi de plus insensé que de vouloir pénétrer dans une route inconnue , et qui n'est pas même frayée? Est-il rien de plus présomptueux que de se choisir un genre de vie dont on ignore les difficultés , et que de faire des vœux
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qu'on ne saurait remplir? Si la prudence est la mère de toutes les vertus , et la raison la médiatrice de tous les biens , peut-on regarder ou comme vertu ou comme bien ce qui s'éloigne de ces deux qualités ? En effet , selon saint Jérôme , les vertus qui dépassent la borne et la mesure doivent être mises au rang des vices. N'estce donc pas s'écarter de la prudence et de la raison que de ne |)as consulter les forces de ceux à qui on impose des fardeaux , et de forcer la nature dans sa constitution? Un Ane peut-il porter la charge d'un éléphant? Un enfant, un vieillard, ont-ils la même vigueur qu'un homme? Impose-t-on les mêmes charges à la force et à la faiblesse ? les mômes devoirs aux malades et aux gens qui se portent bien? Peut-on enfin exiger autant d'une femme que d'un homme, du sexe faible que du sexe fort?
Le pape saint Grégoire, dans le quatorzième chapitre de son Pastoral , dit au sujet des avis et des commandements : « Il faut avertir les hommes d'une manière, et les femmes d'une autre, parce qu'on doit enjoindre à ceux-là des choses plus difficiles qu'à celles-ci; et, s'il faut de grandes épreuves pour exercer les premiers, il en faut de légères pour attirer doucement les autres à la religion.
Tous ceux qui ont écrit des règles pour les moines n'ont point parlé des femmes. Et môme en rédigeant ces statuts, ils savaient bien qu'ils ne pourraient jamais convenir aux femmes. Ils ont assez prouvé par là qu il ne fallait |)as imposer le môme joug au laurcau cl à la génisse, cl condamner aux mêmes lra>au\ ceux (|ue
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la iiahin' avait (i/m'^ si «liilcnMils. Saint Jtriioil n «in. ni |).ir> (luiilh* <(*11<' (lislinclioii ; («Mumc s'il «'(ail |ilt'ifi dr Irsprit «le huis 1rs jns((*s, il a oi'(lnnii<> dans sa rr^lc d en usci inodi'-n'niriil , siiiviinl les ((MniM'iaincnls (Ml les (ciiiiis. Il (-oninicncc d ahonl par I aMn* , cl il lui ordonne de veiller à ses moines de manière h se mcîltn; à la portée iU\ ('haeiin ({'(MIx , dcî les ména^rer ejiaciin suivant ses ([iialités ou son iiilelli«;en('e , alin (|iie le Iroupcau ([iii jm est ((jnlié ne dépérisse pas entre ses mains, mais (ju il ail la joie de le voir nuf^menter. Il lui enjoint de se délier toujours de sa pro|)n; fra^nlité, et de se souvenir (ju'il ne faut pas fouler aux pieds le roseau (jui chancelle. Qu'il fasse acception des circonstances, et se rai)pelle ces prudentes paroles de Jacob : «Si je lasse mes troupeaux en les faisant marcher trop vite, ils mourront tous en un même jour; » enfin , qu'il se conforme aux principes de la prudence, mère des vertus, et qu'il règle toutes choses avec mesure, de manière à encourager les forts et à ne pas décourager les faibles.
C'est dans cet esprit de modération qu'il a ordonné de ménager les enfants, les vieillards et les infirmes, de faire manger avant les autres le lecteur ou les semainiers et ceux qui sont employés au service de la table, et qu'il a pourvu à la qualité et à la quantité d'aliments et de boissons suivant les différents tempéraments. Il a traité avec beaucoup de soin chacun de ces objets.
Il a réglé aussi les temps des jeûnes suivant les circonstances, et le travail suivant la faiblesse de la nature.
Or dites-moi, je vous prie, quelle serait la règle qu'aurait im- II. ij
ri LIilTKE J) lILLOISi:
posée à dos femmes celui qui, dans celle qu'il a établie pour les lionimes, proportionne tout aux temps et aux tempéraments , pour qu elle n'excite jamais le murmure , et qui la rend également supportable à tous? Si, en effet, il a adouci la rigueur de sa règle en faveur des enfants, des vieillards et des infirmes, suivant la nature de chacun, que n'eùt-il pas fait en faveur de notre sexe, dont la faiblesse est si connue? Examinez donc combien il est déraisonnable d'obliger des femmes à suivre la même règle que les hommes, et d'imposer aux forts et aux faibles une charge uniforme.
Je pense qu'il suffit à notre faiblesse d'égaler en vertus de continence et d'abstinence les chefs de l'Eglise et ceux qui sont dans les ordres sacrés, puisque Jésus-Christ dit lui-même : « C'est être parfait que de ressembler à son maître. » Je croirais même que nous ferions beaucoup si nous pouvions égaler les pieux laïques qui vivent dans le monde ; car nous admirons dans les faibles C(» qui nous paraît peu de chose de la part des forts ; selon l'Apôtre : « C'est dans la faiblesse que la vertu brille. »
Mais ne croyons pas que la religion des laïques, celle d'Abraham, de David, de Job, même dans l'état du mariage, ne croyons pas, dis-je, que cette religion soit peu de chose. Lisons plutôt saint Chrysostome, dans son septième sermon sur l'f.pître aux Hébreux : «Nous avons, dit-il, plusieurs charmes puissants pour endormir celte bête infernale. Quels sont-ils? le travail, la lecture, les veilles. Mais que nous importe à nous qui ne sommes pas moines? Si vous me faites celle réponse, faites-la plutôt à saint Paul lors-
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(plil (lil : M \ cille/ < Luis lii |t.i(i(ii( c cl la |n lèn'» ; ri << (iiJi(Jr/.-vou> (1 iToiilcr h\s ilt'sirs iiii|Mirs de hn liair. »
» Or (0 II rlail pas snilcinriil |i()iii des inoiiics <{ti il piiiiail ainsi, mais |i<mi!' tons (-eux (jiii liahilciil les villes, l'iii (>ilcl, un lioiiiinc (In siècle n a de pins (|n nn moine (|ne la liix'rl*'* de vivre avec niic l'emme. La loi Ini en donne hi permissioii sans le disjMMi' ser dos anlrcs di'voirs ; et sa vie osl soumises dans lont le n,'.sle anx oblifialions do l'étal m()iiasti(|ue. (wir l'espiil dn Ixnilieur (nlnr n'a pas iHù doiiiiô aux moines seulement; antrement , si Jésns-(!lirisl avait l)orné la vertu dans le cloître , il aurait donc condamm* le reste du monde à périr. Alors, comment |K)urrail-on considérer le mariaj;e comme un état lionorahle , puisqu il nous |)riverait de l'espérance du salut? »
Ces paroles prouvent assez clairement que celui qui ajoutera la continence aux préceptes de l' Évangile égalera la perfection monastique. Et pliit à Dieu que notre profession nous obligeât seulement à suivre la perfection évangélique sans vouloir nous forcer à paraître plus que chrétiennes !
C'est assurémeut, si je ne me trompe , ce qui a engagé les saints Pères à ne pas établir de règles certaines pour nous , comme ils ont fait pour les hommes; ils ont craint d'imposer de nouvelles lois et de nouvelles obligations à notre faiblesse , suivant le passage de r Apôtre : « La loi produit la colère; en effet, où il n'y a point de loi, il n'y a point aussi de prévarication, d Et ailleurs : « La loi est survenue pour donner lieu à l'abondance du péché. »
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Ce grand [)r6dicatcur de la continence, persuadé de noire faiblesse, oblige pour ainsi dire les jeunes veuves à de secondes noces : ((Je veux, dit-il, que les jeunes veuves se remarient, qu'elles aient des enfants, qu'elles gouvernent leur ménage et qu'elles ne donnent aucune occasion à l'ennemi de notre religion de nous faire des reproches. » Saint Jérôme était persuadé de l'excellence de ces paroles ; aussi, consulté par Eustochie sur les vœux inconsidérés des femmes, il lui répondit : « Si celles qui sont demeurées vierges ne sont pourtant pas complètement justifiées à cause de leurs autres fautes , que fera-t-on à celles qui ont prostitué les membres du Christ, et qui ont changé le temple de l'Esprit saint en un lieu de débauche? Il eût été plus convenable qu elles se fussent mariées, qu'elles se fussent contentées de marcher terre à terre, plutôt que d'avoir voulu s'élever trop haut, pour être précipitées dans le fond de l'enfer. »
Saint Augustin , en parlant de celles qui s'engagent témérairement dans l'état religieux, dit dans le livre de la Continence des veuves, qu'il adresse à Julien : «Que celle qui n'a pas encore embrassé l'état réfléchisse, que celle qui la choisi persévère, afin que l'ennemi ne j)révale point et que Jésus-Christ ne perde pas ce qui lui a été offert. » Les conciles même ont décidé, en fiiveurde notre faiblesse , de ne pas ordonner les diaconesses avant l'Age de quarante ans, et après les j)lus grandes épreuves ; tandis qu'à vingt ans ils permettent aux hommes de s'engager dans les ordres sacrés.
Il rs( (l(^s maisons désignées sous le nom de chanoines réguliers
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(le saint Aiif;usliii, (|iii |)i(''trii(li'iil avoir uiu; rc;;!!' partu ulicrc , el ne se croitMil inlV-riciirs en rien aux nioinrs , (jU(»i<ju'ils fassi'nt |nil>li(|U(Mn(Mi( usa^c de liii'it; ri de Niaiidc. Si noln* laihlrssc pouvait l'^alcr siMili'int'nt la vi'itu de ces iclij^i«Mi\, ne serait-ce pas henncoup de notre part?
On pourrait sans danj^er nous laisser plus de liluTté sur notre nourriture, car la nature prévojaiile a doué notre sexe d'une plus «ijrande vertu de sol)ri<Hé. Il est reconnu ([ue les femmes vivent de très -peu de cliose, et ([u elles n'ont jms besoin, comme les hommes, dinie alimentation substantielle : la idiysique nous enseigne aussi qu'elles s'enivrent plus difficilement.
Voici un passage de ïhéodosc Macrobc , dans le septième livre des Saturnales : «xVristote dit que les femmes s'enivrent rarement, les vieillards souvent. La femme a le corps très-humide, comme rannoncent le poli et l'éclat de sa peau , et cette purgation périodique qui la débarrasse d'une humeur superflue. Le vin qu'elle boit rencontre donc dans l'estomac une si grande humidité, qu il perd sa force et ne peut plus envoyer ses vapeurs au cerveau. » Et ailleurs : «Le corps de la femme s'épure par de fréquentes purgations , il est semblable à un crible. De nombreux canaux viennent s'épanouir à la surface et fournir des ouvertures et des issues à toute cette abondance d humeurs qu'elle doit rejeter. La dilatation des pores permet aux vapeurs du vin de se dissiper en un instant. Le corps des vieillards, au contraire, est sec; aussi ont-ils la peau extrêmement terne et rude au toucher. »
',(> LETTHE 1) IIÊLOÏSE
Vous jugerez, d après cela, qu'il n'y a point d inconvénient à nous accorder toute liberté sur le boire et le manger, et que cette faveur est due à notre faiblesse, puisqu'il nous est difficile d'appesantir nos cœurs par l'intempérance ou par l'ivresse. Notre frugalité naturelle nous préserve du premier excès : notre constitution même nous garantit du second. Ce serait donc obtenir de notre faiblesse une vertu suffisante, et même une grande vertu, si, vivant dans la continence , sans aucune propriété mondaine, et seulement occupées du service divin, nous pouvions égaler dans notre manière de vivre les chefs de l'Église , les religieux laïques eux-mêmes , ou enfin ceux qui s'appellent chanoines réguliers, et qui se flattent surtout de suivre l'exemple des apôtres.
Enfin il me semble que c'est un trait de sagesse et de prudence, dans les personnes qui se consacrent à Dieu , de faire des vœux moins étendus, afin de pouvoir exécuter plus qu ils n'ont promis, et de joindre des œuvres surérogatoires aux obligations de leur piété. Le Verbe de vérité a dit lui-même : « Lorsque vous aurez accompli tout ce qui est ordonné , dites : Nous sommes des serviteurs inutiles ; ce que nous avons fait, nous étions obligés de le faire. t> C'est comme s'il disait : Vous êtes des gens inutiles et sans mérite, puisque , contents seulement d'acquitter ce que vous devez, vous n'ajoutez rien de votre propre mouvement.
Le Seigneur, dans la parabole adressée au Samaritain au sujet de ce que la reconnaissance fait ajouter, dit : « Si vous y mettez qn('|(|ue chose du votre, lorscjuc je revieiulrai , je vous le rendrai. »
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Si lM'au('oii|Ml(M-(>ti\ (|ui ^ «Mi^a^ciil (i'iin''niircinriit dnii^ l«i profcssioii i'rli<;i(.MiS(> laisainil plus d a(l«'ii(i(»ii à li'lat «pi ils vont (Miihiasscr, <>( «pi'ils (^xainiiiasstMil plus S(Tupul(MiS4*m<'iit la rî'^U* h l.Kpicllc lis Noilt S(* soiinicllrc, \\> I ciirrciiKliaiciit moins jiiir i^tioraïK'r, cl prclicraiiMil moins p.ir nr^li^iiMicc;. Mais aiijounl liiii (|u'uu(' loulc (l(? j^(Mis counMil prcscpu' aussi aveufih'mciit les uns ijuc les auliTs se jcIlm' dans les cluîlres, ils y vivent comme ils \ sont entrés , e'esl-à-dire sans ordre et sans rè'ile ; farilemenl il-ont aeeepté une rèj^le inconnue, facilement ils labraveril, d ne reconnaissent j)our loi (|ue les usages ([u ils adoptent. Les femmes doivent donc bien prendre fj;arde de se ciiar'jjer d'un fardeau sous lequel on voit faiblir et mi^me succomber presque tous les Iiommes. Déjù nous voyons que le monde vieillit, et que les bommes, ainsi que le reste des créatures, ont perdu de leur première vigueur naturelle; suivant Jésus-Clirist, c'est moins la cbarité d'un grand nombre que celle de tous les fidèles qui s'est refroidie. Puisque les bommes ont dégénéré , il faut donc absolument cbanger ou adoucir en leur faveur des règles établies pour eux.
Saint Benoît , convaincu de ce relacbement et des modifications qu'il rendait nécessaires, avoue lui-même qu'il a tellement tempéré l'austérité de la vie monastique, que, si l'on compare sa règle à celle des premiers moines, on trouvera plutôt que c'est une règle établie par la convenance de son siècle et pour une nouvelle société religieuse, car il dit : « Nous avons fait cette règle, afin que nous puissions montrer qu'en l'observant nous avons l'bonnèteté des mœurs
i8 LETTRE D'IIÊLOÏSE
«ivoc le ^ermc des vertus de la vie religieuse. Celui qui désire une vie plus parfaite que la nôtre pourra consulter et observer la doctrine des saints Pères, dont la pratique conduit les hommes aux sommets élevés de la perfection. » Ensuite : «Qui que vous soyez qui soupirez après le céleste séjour, eflbrcez-vous d'accomplir, avec l'aide de Jésus-Christ, ces préludes de vie chrétienne et régulière, et passant, avec la protection du Seigneur, à de plus grands enseignements, vous poserez un pied triomphant sur les hauteurs sublimes de la vertu. »
Les saints Pères , dit-il , lisaient chaque jour le Psautier ; mais la tiédeur du siècle l'a contraint à distribuer aux moines cette lecture dans le courant d'une semaine entière, en sorte que la tache de ses religieux est inférieure à celle des clercs.
Y a-t-il rien de plus contraire à la religion et à la quiétude monastique que l'usage du vin ? Il réveille et nourrit les passions ; il efface en nous l'image de la divinité, et détruit cette raison qui nous élève au-dessus de tous les êtres. L'Écriture le présente comme le plus dangereux des aliments, et défend de s'y livrer. Et le grand Salomon , dans ses Proverbes, dit : « Le vin mène à la luxure , et l'ivrognerie au désordre. Quiconque y fait consister son plaisir ne deviendra point sage. X qui malheur? au père de qui malheur? à qui les querelles? à qui les précipices? à qui les blessures sans sujet? à qui les yeux rouges et meurtris? sinon pour ceux qui passent le temps à boire du vin et qui mettent leur plaisir à vider leurs coupes? Ne regardez pas le vin lorsqu il paraît clair, et (jue
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sa cniiliMir hrillc dniis le verre. Il rnln* n;:rriil)lrmriil ; mais il iiKM'd nisiiilc (-onuiic l<* s('r|M>iil , rt il n''|iaii(l son |Mtisoii (ommc Ir hasilic. Nos ){'\i\ alors nciioiiI Ii's ('•(imii^.tics d vulic • (piir <liia (les ( lioscs (l('ré;;IiM's. Vous scrrz comme mi liomme <jiii dort au luilieu de la mer, eouime un |iil()|c ass(»U|M (|iii a |ierdu le ;.'ouvernail. el vous direz : (( Ils m'oul hallu. mais je ne lai pas senti ; ils m oui eulraîué, el je ne mCu suis pas aperçu. (^)uarid me réveiilerai-je el Irouverai-je encore du \iii?» Ml plus loin : <•() I.ainuel, ne donnez |)oin( de vin aux rois; où rè^^ne I ivro^'iierie il n'y n point de secret : le mu pourrai! leur faire oul)Iier le pijzement, el luiirait à la cause des enfants du pauvre.» Il est dit dans IKccIésiastique : «Le vin et les femmes font apostasier les sajzes , el jettent dans l'opprobre les gens sensés. »
Saint Jérôme, écrivant à Népotien sur la conduite du clergé, témoigne son indignation de ce que les prêtres de l'ancienne Loi évitaient avec soin tout ce qui pouvait enivrer, et par cette abstinence remportaient sur ceux de la nouvelle. « Ne sentez jamais le vin, dit-il, de peur que l'on ne vous dise avec le philosoj)lie : Ce n'est pas offrir un baiser, mais présenter du vin. » L'Apôtre condamne les prêtres qui aiment le vin, et l'ancienne Loi leur en défend l'usage. « Que ceux qui servent l'autel ne boivent ni vin ni bière.» Parla bière, les Hébreux entendaient toute espèce de boisson, fermentée, distillée ou fdtrée, soit de moût et de levure, soit de jus de pomme ou de suc de miel ; soit encore les infusions d herbes, de graines, la liqueur de palmier, les sirops, enfui tout
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ce qui pouvait enivrer : a Tout ce qui peut enivrer et obscurcir la raison , fuyez-le comme du vin. »
Le vin est donc retranché des délices des rois , il est absolument interdit aux prêtres , il est regardé comme le plus dangereux des aliments. Cependant saint Benoît en permit Tusage à ses moines , à cause du relâchement du siècle : « Sans doute , dit-il , nous voyons que le vin ne convient nullement aux moines; mais comme dans notre siècle il n'est pas possible de leur persuader cela, etc. »
Il avait sans doute lu ce qui est écrit dans la vie des Pères : (( Quelqu'un rapporta un jour à l'abbé Pasteur qu'un certain moine ne buvait pas de vin ; il répondit : Les moines doivent s'en abstenir. » Et plus loin : «Un jour on célébrait des messes dans le monastère de l'abbé Antoine : il s'y trouva un vase rempli de vin ; un des vieillards en versa dans une coupe , et le présenta à l'abbé Sisoï. Celui-ci l'accepta, et en but jusqu'à deux fois; mais à la troisième fois qu'on lui en offrit : Assez, mon frère, répondit-il ; ignorez-vous que c'est le démon?» — Le saint abbé nous fournit encore un trait de cette morale , lorsque ses disciples lui demandèrent : « Si le jour du sabbat ou du dimanche l'on vient à boire trois verres de vin, est-ce trop? — Ce ne serait pas trop, répondit le sage vieillard , si le démon n'était pas dedans. »
Dites-moi , je vous prie, en quel endroit les viandes ont jamais été condamnées par le Seigneur ou interdites aux moines. Remarquez bien à quelle nécessité saint Benoît dut sacrifier en
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lolrniiit, par une (li.s|M»sitinn a<loit(-i<* de la refile, l<- mm, <|iii est in- (onlcstahlcnuMil la < liosc la plus «laii^zcnMisc pour les moines , et (pi il avoue lui-iui'^inc ne point leur (ouNcuir. Mais il a r«M(innu ((uil rtail impossible (l(* persuader I ahstinenrc; de r(>t(e liipieur au\ moines de son temps.
Il sérail à souliailer (|ue de semi)lai)les concessions lussent laites A noire épo(|ne, et (pie la ri«;uour des prescriptions fut adoucie de cette manière, relativement à toutes les choses qui ikî sont ni bonnes ni mauvaises par elles-m^mes , c est-à-dire indilli-nMiles. Kt, lorsqu'une communauté se refuse à l'observation des règlements secondaires, je voudrais pleine et entière liberté dans les choses qui peuvent se faire sans scandale : la prohibition ne frapperait que ce qui est véritablement péché. A l'égard de la nourriture et des vêtements , le couvent se contenterait de ce qu'il y a de plus simple et de moins cher : en toutes choses le strict nécessaire, point de superflu .
En effet, il ne faut pas s'occuper beaucoup de ce qui' ne nous prépare point au royaume de Dieu , ou qui ne nous élève point en grâce auprès de lui. Telles sont toutes les pratiques extérieures que les réprouvés partagent avec les élus et les hypocrites avec les vrais dévots. La ligne profonde de démarcation qui sépare les juifs et les chrétiens n'est autre chose que la distinction de ces faux dehors avec les mouvements intérieurs d'une piété sincère. C'est pourquoi , entre les fils de Dieu et ceux du démon , la distinction ne peut être faite que par la charité, la charité, qui, selon la parole
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de I Apôtre, est la plénitude de la loi et la fin des commandements. xVussi , rabaissant le mérite des œuvres pour mettre audessus d'elles la justice de la foi , saint Paul apostrophe ainsi la Judée : «Où est donc le sujet de te glorifier? il est exclu. Par quelle loi ? Est-ce par la loi des œuvres? non , mais par la loi de la Toi. » Nous concluons donc que le patriarche est justifié par la foi sans les œuvres de la loi. Il dit encore : a Certes , si Abraham a été justifié par les œuvres , il a de quoi se glorifier, mais non pas envers Dieu. Car que dit l'Écriture? Abraham a cru à Dieu, et cela lui a été imputé à justice. )> Et, continuant : «A celui , dit-il, qui ne fait pas les œuvres , mais qui croit en celui qui justifie le méchant , sa foi lui est imputée à justice , » selon le décret de la grâce de Dieu.
Saint Paul encore , permettant aux chrétiens l'usage de toute espèce de nourriture , et distinguant de ces choses celles qui nous justifient devant Dieu , disait : « Le royaume de Dieu n'est point viande ni breuvage , mais il est justice , paix et joie dans le Saint- Esprit. Il est vrai que toutes choses sont pures ; mais celui-là fait mal qui mange en donnant du scandale. Il est bon de ne point manger de viande , de ne point boire de vin et de ne faire aucune autre chose qui puisse faire broncher ton frère, ou dont il soit scandalisé, ou dont il soit blessé. » ('os paroles n'interdisent l'usage d'aucun aliment, mais seulement le scandale qui pourrait être provoqué par cet usage. En elfet , quehjues Juifs nouvelleînoiit iMiivcrtis se scandjvjisnicnt do \()ir les disciples manger des
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im;ls (IrlVndus par !.> loi. M.iis , pour jivoir voulu rvitcr ce vandale, lapAlrr INcirc lui ;;iav('nH'iit ri-priuiaiifli- , r[ .salulaircîiwiit av(M'(i. Sailli Paul lui-inAinc, daiis sou rpiln; aux (ialatrs, raconte celle circoiislaiicc.
11 ilil encore à ce sujel , dans son ('pîire aux (lorintliiens. « Ce n'est pas ce (jue nous inan;;e()ns cjui nous recommande devant Dieu. » Va de |)lus : u Man^^ic/. de (oui ce (|ui se vend à la boucherie. La leire esl au Seif;neur avec loul (c (ju ClIe coulient. » Lt auv Colossiens : u Que personne donc ne vous condamne |»()ur le man«;er ou i)our le boire. » Et un peu [dus bas : i< Si vous <^tes morts avec le Christ aux éléments de ce monde , pour(|uoi vous chargc-t-on d'ordonnances, comme si vous viviez encore au monde, savoir : Ne mangez, ne goûtez, ne touchez [)oint ; toutes choses qui sont périssables par l'usage, et établies suivant les commandements et les doctrines des hommes?»
Il appelle les éléments de ce monde les premiers rudiments de la Loi, quant aux observances charnelles, et cet alphabet élémentaire par lequel le monde naissant , c'est-à-dire un peuple encore enfoncé dans la chair, s'exerçait à l'étude de la religion. Par le Christ et par eux-mêmes , les chrétiens sont morts à ces éléments, c'est-à-dire à ces observances charnelles; ils ne leur doivent rien , ne vivant déjà plus en ce monde , c'est-à-dire parmi ces hommes charnels , qui s'attachent à la matière et qui font des ordonnances , et établissent des distinctions entre les aliments , entre telles et telles choses , et qui disent : « Ne touchez point
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ceci ou cela : » toutes choses , à les entendre, qu'il suffit de toucher ou de goûter, ou de tenir dans nos mains , pour donner la mort à notre ame par leur usage , môme lorsque nous nous en servons pour notre utilité. Ils parlent, je le répète, selon le précepte et les doctrines des hommes charnels, et selon la loi de ceux qui comprennent avec le sens de leur chair, et non pas selon la loi de Jésus-Christ et des siens.
En effet , lorsque le Seigneur envoya les apôtres prêcher son Evangile , il devait sans doute prévenir de leur part tout sujet de scandale. Cependant il leur permit d'user de tous les aliments sans restriction , puisqu'il leur ordonna, partout où ils seraient accueillis , de vivre absolument comme les autres , de manger et de boire ce qu'ils trouveraient sur la table. L'Apôtre, qui, par les lumières de l'esprit de prophétie dont il était éclairé , prévoyait que, dans la suite on s'écarterait de cette céleste doctrine, qui est aussi la sienne, avertit son disciple Timothée d'y prendre garde : voici ses paroles : (f Or l'Esprit dit expressément qu'aux derniers temps quelques-uns se révolteront de la foi , s'adonnant aux esprits séducteurs et aux doctrines des démons, enseignant des mensonges par hypocrisie , défendant de se marier, commandant de s'abstenir des alimcFits que Dieu a créés |)our les fidèles et pour ceux qui ont connu la vérité afin d'en user avec des actions de grûces. Car toute créature de Dieu est bonne , et il n'y en a point qui soit à rejeter étant prise avec actions de grAces, parce qu'elle est sanctifiée par hi p;ir(>l(^ de !)i(Mi cl par la prière. Si tu |)roposes ces
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choses aux frrn's , In smis \u)i\ inliiislrc <lr .l/'sus-( llirisl , nourri dans 1rs paroles de la loi cl dt* la honnc doctriiir i\\w tu as soi^^rifiiscrncnl suivie. »
l'inlin , si l'on sVn rapjxule au\ apparenres , (|ni n'aurait pas mis au-dessus de Jésus-dhnst et d(^ ses apAtres saint Jean el »«*s disciph's, ({ui |)oussaient jus(|u à l'excès I ahstinerico ol les mac/irations"? (l(Mix-ci, cpii, à rexeuijde des Juifs, s'allacliaienl à ICxl»'ricur, murmuraient contre le (ilirist et ses disciples, et lui disaient: a l\)ur<]uoi vos disciples ne jeûiu»nt-ils jamais, tandis que nous el les pharisiens jeûnons si souvent? »
Saint Augustin met une bien grande difterence entre les apparences de la vertu et la vertu môme , car il estime que les œuvres n'ajoutent rien à nos mérites. Voici ce qu'il dit dans son traité sur les avantages du mariage : « La chasteté est plutôt une vertu de lame que du corps. Quelquefois les vertus sont extérieurement manifestées, quelquefois elles restent dans notre ame, à l'état potentiel. C'est ainsi que les confesseurs de la foi possédaient la vertu de patience qu'ils ont déployée dans leur martyre. Quant à Job , la patience était déjà en lui, et le Seigneur le savait; mais elle ne fut connue des hommes que par l'épreuve de la tentation. » Le saint Père dit encore : (c Mais, pour faire comprendre plus clairement comment la vertu réside potentiellement dans notre ame sans se formuler au dehors par des œuvres , j'invoquerai un exemple qui peut lever les doutes de tout catholique.
)) Que le Seigneur Jésus-Christ ait été sujet dans la réalité de