‹ Lettres d'Abailard et d'HéloiseChapitre 7 sur 45 · LETTRE D'H^LOÏSE · texte numérisé non relu

LETTRE D'H^LOÏSE

la cluiir à la faim et à !a soif, qu'il ait mangé et qu'il ait bu, personne n'en doute de ceux qui ont puisé la foi dans son Évangile. Sa vertu d'abstinence dans le boire et le manger n'élait donc pas aussi grande que celle de Jean-Baptiste? Car Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et ils ont dit : «Il est possédé du démon. » Le Fils de l'bomme est venu, mangeant et buvant, et ils ont dit : a Voilà un mangeur et un buveur, un ami despublicains etdes gens de mauvaise vie. » Après avoir ainsi parlé de Jean , l'évangéliste ajoute : « La Sagesse a été justifiée par ses enfants. » Ils voient que la vertu de continence doit toujours résider essentiellement dans le cœur, mais que sa manifestation par les œuvres est subordonnée aux circonstances et à l'opportunité des temps , comme la vertu de patience des saints martyrs. Ainsi donc, de môme que Pierre martyrisé et Jean non martyrisé ont à nos yeux un égal mérite de patience, de môme aussi nous trouvons un mérite égal de continence chez Jean, qui ne connut point le mariage, et chez Abraham, qui engendra des fils. Car le célibat de l'un et le mariage de l'autre ont , chacun dans leur temps, milité pour la cause du Christ. Mais Jean avait aussi la continence dans les œuvres ; Abraham l'avait seulement d'une manière virtuelle et comme habitude de cœur.» Ainsi il Tépoque qui suivit les jours des patriarches , la loi |)orta une sentence do malédiction contre (juiconque ne produirait point de postérité en Israël ; celui qui ne le pouvait pas n'en produisait point, mais il obéissait virtuellement à la loi. Depuis, les temps se sont accomplis, et il a été dit : a Que celui (jui peut comprendre

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vrc\ le romprcimc ; (jur crliii <|iii imissimIc iiittTinin'mriit fa!iH<; les (iMivrcs; <|iu' celui (|wi im' v»miI pas fairr les (ruvrrs iir (iis<; \tan ([lie la |missan('(^ des (iMivrcs ii Csl poiiil en lui. n ]\ k'siiIIc rjain;ment do. ces |)an)l('s i\\w. les vertus seuhîs sont méritoires devant Dieu , et ([ue tous ceuv (jui sont seml)lai)les eu vertus , Www <ju ils (lilVèreut par les (iMivres , sont également aimés du Seigneur. Ainsi les vrais eluétiens, tout orrupés de l'hommjî intérieur, et s'éludiant sans cesse A l'orner de vertus nouvelles , ù le purifier dt; ses vices , négligen! l'homme extérieur ou le laissent tout-A-fait dans l'abandon. Les apôtres eux-mêmes furent si insouciants h cet égard , qu'ils marchaient sans tenue et sans dignité à la suite du Seigneur, et comme oubliant le respect qu'ils devaient à sa présence : on les voyait, lorsqu'ils passaient dans les campagnes, arracher des épis de blé , et ne pas rougir de les froisser dans leurs mains ^ et de les manger comme auraient fait des enfants. Ils négligeaient même de laver leurs mains au moment des repas , ce qui les fil accuser de malpropreté ; mais le Seigneur les excusa en disant : «De manger sans avoir les mains lavées, ce n'est pas cela qui souille l'homme. » Et il ajouta aussitôt, comme une formule générale, que lame ne peut jamais être souillée par les choses extérieures, mais seulement par les choses qui viennent du cœur, et qui sont, dit-il , les mauvaises pensées , les adultères, les homicides , etc.. Car si le cœur n'est point corrompu d'avance par une volonté dépravée, le péché ne s'introduira point dans les œuvres de la chair à l'extérieur. Aussi a-t-il eu raison de dire que II. 8

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les acîulti^res et les homicides viennent du cœur, puisqu'ils peuvent être commis sans l'intervention du corps, selon cette parole : «Quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis dans son cœur un adultère avec elle. » Et : «; Quiconque hait son frère est un homicide. » Car une femme qui succombe à la violence n'est pas plus coupable d adultère qu'un juge ne l'est d'homicide en condamnant un coupable à la mort , lorsque la loi l'y contraint. ((Tout homicide, ainsi qu'il est écrit, n'aura point de part au royaume de Dieu. »

C'est donc moins nos actions que l'esprit dans lequel nous les faisons que nous devons examiner , si nous voulons plaire à celui qui sonde les cœurs et les reins , qui voit dans les ténèbres, et qui jugera les plus secrètes pensées de l'homme; « suivant mon Évangile, » comme dit saint Paul, c'est-à-dire, suivant la doctrine de ma prédication. La modique offrande de la veuve qui ne donna que deux oboles, c'est-à-dire un quadrain , fut préférée à celles des riches, qui étaient beaucoup plus abondantes, par celui à qui nous disons : « Seigneur, vous n'avez pas besoin de nos biens ;» par celui qui aime Toffrande pour les mains dont elle sort, et non les mains pour leur offrande , ainsi qu'il est écrit : «L'Éternel eut égard à Abel et à son oblation;» c'est-à-dire qu'il examina d'abord la piété du sacrificateur, et que cet examen lui rendit rofl'rande agréable. Enfin la dévotion du cœur est d'autant plus agréable à Dieu que nous mettons moins de confiance dans ses manifestations extérieures.

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(V(»st |H)nrquoi l'ApAlrr, npn'^s nvoir permis l'iisnf^'O «le tous Ir» aliinciiLs, uiiisi <|ii(' ikmis I .nous dit plus li.nit , ('<-ri( à TiiiiollKM*, au siijcl (io r(»\«M*(i((' cl (lu li.iN.nl du < oips : « l'A(T<'(;-t(U dans ia pirtr. (lar I (îxcnicr ((uporcl rsl utile à peu de clios**; mais la piété est utile h l()ut(»s choses , ajaiil les promesses de la vie présente et de celle (|ui est à \einr. » Kn ell'et, ia dévotion cl la piété (le notre ame envers Dieu obtiennent (h; lui les choses nécessaires en ce monde, et la vie éternelle dans Tautn*.

Que nous enseignent tous ces préceptes , sinon de vivre chrétiennement, et avec Jacob de préparer A notre père des animaux domestiques pour sa nourriture, au lieu d'aller, comme Esaii, lui chercher des botes des forêts, et de judaïser dans les choses extérieures? C'est ce qui faisait dire au Psalmiste : «Vos vœux, Seigneur, sont en moi, et je vous les rendrai en actions de grâces. » A cette parole ajoutez celle du poète :

((Ne vous cherchez point hors de vous-mêmes. » Nous ne manquons pas de témoignages, soit parmi les auteurs sacrés, soit parmi les profanes, qui nous apprennent que les actions extérieures sont indifférentes, et qu'il faut peu s'y attacher. Autrement les œuvres de la Loi, et l'insupportable joug de sa servitude, comme dit saint Pierre, seraient préférables à la liberté de l'Evangile et au joug aimable du Christ, et à son fardeau léger. Jésus-Christ lui-même, pour nous inviter à ce joug aimable et à ce fardeau léger, nous dit : (( Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui êtes chargés, d C'est pourquoi saint Paul réprimandait avec force les Juifs nou-

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vellcmenl convertis qui voulaient encore suivre l'ancienne Loi, comme on le voit dans les Actes des Apôtres : a Hommes , mes frères, pourquoi tentez-vous Dieu en voulant imposer aux disciples un joug que ni nos pères ni nous n'avons pu porter? Mais nous croyons que nous serons sauvés par la grâce du Seigneur Jésus-Christ, comme eux aussi. »

Vous donc, qui êtes non seulement un disciple de Jésus-Christ, mais encore un fidèle imitateur de l'Apôtre , et par le nom et par la sagesse, conformez votre règle à la faiblesse de notre sexe, afin que nous soyons principalement occupées à chanter les louanges du Seigneur. C'est ce qu'il recommande, après avoir rejeté tous les autres sacrifices extérieurs, lorsqu'il dit : (( Si j'avais faim, je ne t'en dirais rien, car la terre habitable est à moi , et tout ce qui est en elle. Mangerai-je la chair des taureaux, et boirai-je le sang des boucs? Immole à Dieu un sacrifice de louanges, et rends tes vœux au Très-Haut, et invoque-moi au jour de ta détresse; je t'en tirerai hors, et tu me glorifieras. »

Si je parle ainsi, ce n'est pas dans l'intention de rejeter tout travail corporel lorsque la nécessité l'exigera , mais afin de ne pas attacher trop d'importance aux travaux qui sont relatifs au corps seul, et nuisent à la célébration de l'office divin, puisque, d'après le témoignage môme de l'autorité apostolique , on accorde aux femmes de religion le privilège d'être nourries et entretenues aux frais de l'Eglise plutôt que par les ressources de leur propre travail. vSaint Paul écrivait à Timothée : (f Que si quelque fidèle a

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<l('s XMivcs, (ju'il les assish», ri ((iic IM^Iise n'en soil point cliiir- ^('c, iillii «jn il y Jiil assc/, pour c clU'S (|iii sont Maimcnt viMivrs. >> Il a|>|M'IK' vraiiuciit vcîuvcs les femmes déNoures n Jésiis-dlirist dont le mari csl morl , |)()ur les(juellrs le monde a <'•(('• cnicilié, comme elles sont enicitiées pour hî monde, (le; sont celles-là qiid convient d'enlrctonir aux dc|)ens de ifi^dise, comme du n;venu de leur propre époux, (l'est |)our(|uoi Icî Sei«;n(Mir préféra donner le tioiu de sa mère à un apolre plutôt (|u à son mari ; et les apôtres cux-m^mes ont établi sept diacres, c'est-ii-dire sept ministres de l'Kj^lise, pour veiller aux besoins des saintes femmes.

Nous n'ignorons pas que l'A[)ôtre, écrivant auxTIiessalonicicns, blAme en termes si vifs ceux qui vivent dans l'oisiveté et la contemplation, qu'il défend de donner des aliments à celui qui ne veut pas travailler. Nous savons aussi que saint Benoît a ordonné le travail des mains pour éviter l'oisiveté. Marie était-elle oisive lorsqu'elle se tenait assise aux pieds du Seigneur pour écouter ses paroles? Cependant Marthe, qui s'occupait de tous les soins de la maison pour elle et pour Jésus-Christ, murmurait contre le repos de sa sœur, comme si elle était jalouse et comme si elle portait seule le poids du jour et de la chaleur.

De même aujourd'hui nous voyons fréquemment murmurer ceux qui s'occupent des soins extérieurs, lorsqu'ils fournissent à ceux qui sont dans le travail des choses divines les biens de la terre. Et souvent ils se plaignent moins d'être pillés par des tyrans que de l'obligation où ils se trouvent de nourrir ces paresseux, comme ils

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les appellent, et ces oisifs qiiine sontbons àrien. Cependant ils les voient non seulement écouter les paroles du Christ, mais encore s'appliquer à leur lecture assidue et à leur propagation. Ils ne font pas attention que c'est peu de chose, ainsi que le dit l'Apôtre, de donner les choses du corps à ceux dont ils attendent les choses de lame, et qu'il est tout-à-fait dans l'ordre que ceux qui s'adonnent aux soins de la terre servent ceux dont la pensée travaille pour le ciel. Aussi la Loi a-t-elle accordé aux ministres de l'Église cette salutaire liberté de loisir , en ordonnant que la tribu de Lévi ne posséderait aucun héritage terrestre, pour se consacrer, à l'exclusion de tout autre soin, au service du Seigneur; mais qu'elle prélèverait sur le travail des autres enfants d'Israël des dîmes et des oblations. Relativement aussi à l'abstinence, qui est pour les chrétiens l'abstinence des vices plutôt que celle des aliments, voyez s'il est convenable d'ajouter quelque chose aux canons de l'Eglise, et occupez-vous des règlements qui nous conviennent le mieux. C'est principalement sur les offices et le rang à donner aux psaumes qu'il faut nous indiquer ce que nous avons h faire. En cela du moins, si vous y consentez, notre faiblesse sera soulagée , et pour réciter entièrement le psautier pendant la semaine, nous n'aurons pasbesoin (le répéter les mômes psaumes. Saint Benoît, après avoir distribué la semaine à son idée, laissa à ses successeurs la hiculté d'agir à leur gré, en disant que si la règle ne leur paraissait pas bonne, ils pourraient la changer , faisant ainsi allusion aux arrroissements que la succession des temps avait apportés à la beauté de l'Eglise,

A \l^\ll.\Hh (i.ï

i\ ers Iniidrmcnfs rhmiclw's sur N*s(nn'ls s'est /îlcvi^cMlpiHiis InmiT- X'ilh'nsc liarmoiiii' <lr son «'«lilicr. Avant (ont, il faut nniiM frafcr IMrcisrincnf ce (|uc nous devons l'air»' (juanf à la Nm Imr < \,iii-fli(|U(* à vi<;ilrs. Il inc parail (lan<;(>nMi\ d adincKrc prrs de nou^, au\ heures de nuit, des prAtres ou des diacres pour faire celte lecture, car nous devons suiloul ('viler la pr(''sence des liornriH»*< . aiin de donner plus sincèrement toutes nos pensées à I)ieu , el dètro aussi moins e\|)osées i\ lu tentation.

Sur vous , maître, |)uis(|U(» vous vivez, sur vous repose le sr)iu d'instituer la rè^le que nous devrons suivre à |>erpétuité. Car, après Dieu, vous êtes le fondateur de ce lieu; par lui, vous êtes le planteur de notre congrégation; soyez avec lui le législateur de notre ordre. Peut-ôtre un autre viendra après vous, qui édifierait sur des fondements étrangers ; et pour cela même nous craignons qu'il soit moins zélé pour nous, ou qu'il obtienne de notre part moins de soumission : peut-être aussi avec la même volonté n'aurait-il pas le même pouvoir. Parlez, c'est vous que nous voulons écouter.

Adieu.

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