D'ABAILARD A HÉLOÏSE
LiyrniE
D'ABAILARD A IlÉLOiSE.
«■î«9fe
Sur rorigiiic di's religieuses,
RÈs-CHÈRE sœur , votre divin zèle m'a interrogé, tant en votre nom qu'en celui de vos fdles spirituelles, sur Tordre religieux auquel vous appartenez : je vais donc vous retracer sommairement, si je puis, son origine.
C'est de Jésus-Christ même que l'ordre des moines ou des nonnes a reçu la forme parfaite de sa religion, quoique avant l'incarnation du Sauveur il y ait eu un germe de cet établissement dans les
68 LETTRE D'ABAILARO
(Jeux sexes. Saint Jc^Tume , en eflet, écrivant à Eustochie, appelle « moines les enfants des prophètes» dont parle l'ancien Testament. Saint Luc rapporte qu'Anne étant veuve se consacra au temple et au service divin; qu'elle mérita d'y recevoir le Seigneur conjointement avec Siméon , et de prophétiser.
Ainsi Jésus-Christ, qui est la fin de la justice et l'accomplissement de tous les biens, est venu dans la plénitude des temps pour perfectionner ce qui n'était qu'ébauché , et pour donner de nouvelles connaissances ; car étant venu pour racheter les deux sexes, il les a rassemblés également sous sa discipline. Par là il a établi le principe de l'état religieux pour les hommes et pour les femmes, et il leur a proposé à tous le modèle d'une vie parfaite.
Nous voyons que la mère de Jésus-Christ et plusieurs saintes femmes l'ont accompagné avec ses apôtres et ses disciples. Elles avaient sans doute renoncé au monde en se dépouillant de toute propriété pour s'attacher à lui seul, ainsi qu'il est écrit : a Le Seigneur est mon héritage. » Elles ont accompli scrupuleusement tout ce que la règle du Seigneur enseigne pour éviter le monde dans une sainte société : « A moins que quelqu'un n'ait renoncé à tout ce qu'il possède, il ne peut être mon disciple. »
L'histoire sainte nous prouve exactement avec quelle dévotion ces saintes femmes, qu on |)eut appeler de vraies religieuses , ont suivi Jésus-Christ , de quelle grAce ensuite il les a comblées , quel honneur il a rendu à leur dévouement , et après lui ses apôtres.
Diiiis l'Evangile de saint Luc nous voyons que le Seigneur re-
\ iii.ijusi: 69
|»ril vivcincnl le plwinsicii avcr IcMjurl il innnjîcnit , pnrccî fjii il inurinnrnit contre la Madclriru* , ol (jn'il fut moins smsiliN' aux rf;ar(ls di* son liolc (|u'à I Imniiiilc' de; vrXW. Icniinr |»('ili(îrL'Sse. Dans saint Jean , nous lisons (|U(^ I.a/.arr après sa résurrection nianf;cant av(M' le S(M;;n(Mir, Marlluî sa S(rMir fut seule occu|»ée au service de la lahie , et ([uc; Marie r(''pandil ahondainuienl d un parfum précieux sur les pieds du Sauveur, «[u'eili! essuya de ses propres cheveux , en sorte que toute la maison en fut embaumée, et ([ue Judas et ses disciples mt^me furent indij^nés de la perte d'une chose d'un si ^rand |)rix. Ainsi, tandis que Marthe s'empressait à servir Jésus-Christ, Marie disposait des parfums; l'une pourvut à ses besoins extérieurs, et l'autre soulagea sa lassitude. L'Evangile ne fait mention que de femmes qui ont servi le Seigneur, et qui avaient consacré tout leur bien pour lui fournir chaque jour les choses nécessaires à la vie. Lui-môme servait ses disciples à table; lui-même leur lavait humblement les pieds , et nous ne voyons pas qu'il ait jamais reçu ni d'eux ni d'aucun homme les mêmes services; mais c'était des femmes seules qu'il recevait tous les secours dont il avait besoin. Marthe et Marie ont rempli ces deux devoirs; celle-ci s'en est acquittée avec d'autant plus de dévotion qu'elle avait été plus grande pécheresse.
Jésus-Christ mit de l'eau dans un bassin pour laver les pieds de ses disciples; mais ce ne fut qu'avec les larmes d'un repentir bien sincère que Marie lava les siens. Le Seigneur essuya avec un linge les pieds de ses apôtres; elle, au contraire, se servit de ses
70 LETTRE D'ABAILAUD
propres cheveux : elle y môla des aromates , ce que Jésus-Christ n'avait pas fait. Tout le monde sait que cette femme, espérant son pardon de sa miséricorde , répandit aussi des parfums sur sa tète. L'histoire rapporte môme qu'elle n'en tira pas de son vase, mais qu'elle le brisa au-dessus de lui, afin de mieux prouver l'ardeur de sa dévotion, qui ne lui permettait pas sans doute de réserver pour un autre usage ce dont elle avait usé si religieusement.
Par cette action Marie accomplit la prophétie de Daniel , qui avait prédit ce qui devait arriver, sans doute après l'onction du Saint des saints. Or, cette femme en oignant le Saint des saints prouve par cet acte respectueux qu'elle le croit fermement celui que le prophète avait désigné. Quelle est donc, je vous prie, la bonté du Seigneur, ou quelle est donc la dignité des femmes , puisque ce n'est que par elles qu'il laisse oindre sa tête et ses pieds? Quel est donc le privilège de ce faible sexe , pour qu'une femme opère ce sacrement d'elle-même et de son propre mouvement sur celui qui dès le moment de sa conception avait été comblé de toutes les grûces de l'Esprit saint, et que par ces apparences matérielles elle ait sacré le Christ comme roi et comme pontife en versant des aromates sur son corps mortel?
Nous lisons d'abord dans la Genèse que le |)alriarche Jacob oignit une pierre en l'honneur du Seigneur, et ensuite qu'il ne fut permis qu'aux hommes de faire les onctions des rois et des prêtres, ou de conférer les autres sacrements, quoique les femmes puissent quf'hjuefois donner le baptême. T>e |»a(riarche sanctifia autrefois
A IIIIOÏSK 7f
la pirrre, ((ui étnil lima;;!' <lu Irinplc, l<'|in^(r(; a( (iicllcriKMit hriiil I auU'I. (le '^<>lll donc i(.>.s lioiniiirs (|iii iiiipiiincnt |i.ii les lif^iircs le caracIcVo sai raïucntcl ; mais la IcinriKî a ojH'rr sur la VrriUi (îlleiiK^inc, ainsi (|iic le dit Jésus-dhris! : « VAUi a ()|M''n; sur moi iiik; bonne œuviv. » C'est donc |>ar une Icniinc (|iic le Scif^neur a hî^ii l'onclion , (andis que les chrétiens ne la reçoivent que d(; leurs send)lal)les; c'est une femme (|ui u sacré le chef, cl ce sont d<;s hommes qui en sacrent les membres.
Or, c'est |)ar eiïusion et non f^outte i\ goutte que Marie versa le parfum sur la tête du Seigneur, ainsi que l'épouse le chante dans le Cantique : a Votre nom est une huile répandue. » David a prophétisé mystérieusement cette abondance de parfum qui coula de la tétc du Sauveur jusqu'à son vêtement, lorsqu'il dit : a Ainsi que le parfum répandu sur la tête d'Aaron, qui couvrit sa barbe , et qui descendit jusqu'au bord de son vêtement. »
Saint Jérôme nous apprend que David a reçu trois onctions , que Jésus-Christ en a également reçu trois, et que les chrétiens les reçoivent encore. D'abord les pieds du Seigneur, ensuite sa tête, ont été parfumés par une femme ; enfin Joseph d'Arimathie et Nicodème , ainsi que îe rapporte saint Jean , ont enseveli son corps après l'avoir embaumé. Les trois onctions des chrétiens sont le baptême , la confirmation et l'extrême-onction. Considérez donc la dignité de la femme, des mains de laquelle le Christ vivant a été sacré deux fois sur les pieds et sur la tête , de laquelle enfin il reçut l'onction de roi et de prêtre. La myrrhe et l'aloès avec lesquels on
72 LETTRE D'ABAlLAUl)
embaume son corps après sa mort ne font que figurer T incorruptibilité future tlu corps de Jésus-Christ , dont tous les élus jouiront à la résurrection.
Les premiers parfums de cette femme prouvèrent la dignité du royaume de Jésus-Christ et de son sacerdoce; l'onction de la tèle annonce la première , celle des pieds la seconde. Il reçut d'une femme le type de la royauté, tandis qu'il refusa celle que les hommes lui offraient, et qu'il s'enfuit même parce qu'ils voulaient le contraindre à l'accepter. C'est une femme qui l'a sacré roi du ciel, et non de la terre, suivant ce qu'il dit lui-même : ((Mon royaume n'est pas de ce monde. »
Les évêques se glorifient lorsque , revêtus d'habits magnifiques et éclatants , aux acclamations des peuples , ils sacrent les rois de la terre , ou confèrent le sacerdoce à des mortels , et que souvent ils bénissent ceux que Dieu rejette. C'est une humble femme qui, sans changer d'habit, sans s'y être préparée, au milieu même de l'indignation que témoignèrent les apôtres, confère ces deux sacrements à Jésus-Christ , non par devoir d'état , mais par inspiralion. 0 grande fermeté de la foi! ô inestimable ferveur d'amour, qui croit tout , espère tout et souffre tout î Le pharisien murmure de ce qu'une pécheresse oint les pieds du Seigneur; les apôtres témoignent hautement leur indignation de sa hardiesse, qui la porte jusqu'à oindre sa tête. La foi de celte femme reste inébranlable; elle espère tout de la bonté du Seigneur, qui l'approuve dans ces deux onclions; car il témoigne lui-même combien ces parfums
A IIKLOÏSK. i:\
lui nul ('!('' ;iiir«''al)l«'s , l(»rs<jU(' (Icin.nid.iiit (jii On lui ru n'scrvAt, il (lil à.ludas, <|ui «mi rtail iii(li;;iir : « Laisso/.-Irs lui roiiHcrvrr |M)ur le jour (Ir ma srpuhurc. »> (l'est roinnu' s'il vdi dit : !Nr la (h'-tourin'/. pas (le \\\c (loiuicr ce l(''in(>i;j^iia;;(* d amour pciidaril (jiic je suis encore au monde, do peur (jue vous ni^ I eu empêchiez après ma morl.
Or il est très-certiiiu (jue ce sont les saintes femmes (|ui ont préparé les aromates pour eud)aumer son corps, et (\\ir. Marie se serait moins empressée d'élre du nombre si elle eut alors éprouvé un relus. Au coniraire, il a réprimandé ses disciples, (pii murmuraient de la hardiesse de celte l'emme, et qui en témoifjjnaient hautement leur indi<;iiation ; après les avoir apaisés par des réponses très-modérées , il loua son action au point d'ordonner à saint Marc d'en faire mention dans son Évangile, afin que la terre en fut instruite, et retentît des louanges de cette femme, qu'ils accusaient de présomption. Nous ne voyons pas que le Seigneur ait ordonné pareilles choses à l'égard des hommages de différentes autres personnes. Il a encore témoigné combien il avait pour agréable la dévotion des femmes, par la préférence qu'il accorda à 1 aumône de la pauvre veuve sur toutes celles qui furent offertes dans le temple.
Pierre, ainsi que les autres apôtres, osa se vanter d'avoir tout abandonné pour le Christ. Zachée , après avoir reçu le Seigneur suivant son désir, donna la moitié de son bien aux pauvres , et restitua le quadruple à ceux à qui il avait pu faire quelque tort. Beaucoup d'autres encore ont fait de grandes dépenses, ou pour II. 10
Jésus-dlirist, ou pour l'amour de lui, et lui ont sacrifié des choses infiniment précieuses; cependant il ne leur a pas accordé les mômes louanges qu'aux femmes. En effet, leur conduite à sa mort prouve évidemment quelle avait toujours été la grandeur de leur dévotion. Elles seules restèrent inébranlables dans ce moment où le prince de ses apôtres le renia , où son bien-aimé s'enfuit , où ses apôtres étaient dispersés ; rien ne put les éloigner de Jésus-Christ ni au moment de sa passion ni au moment de sa mort; en sorte qu'on peut leur appliquer ces paroles de saint Paul : a Qui nous séparera de l'amour du Seigneur? Sera-ce la persécution ou la douleur? » Saint Matthieu lui-même, après être convenu de sa fuite avec les autres , lorsqu'il dit : « Alors tous les disciples s'enfuirent après l'avoir abandonné, » parle ensuite de la constance des femmes, qui s'approchaient le plus qu'elles pouvaient de la croix du Sauveur : (( Il y avait , dit-il , plusieurs femmes qui avaient suivi le Seigneur depuis la Galilée en lui rendant tous les secours possibles. » Le même évangéliste rapporte avec soin toute leur persévérance auprès du sépulcre, en disant : (( Marie-Madeleine et l'autre Marie étaient assises près du sépulcre. » Saint Marc dit également, en parlant de ces femmes : « Il y avait aussi des femmes qui regardaient de loin , parmi lesquelles étaient Marie-Madeleine , et Marie, mère de Jacques et de Joseph, etSalomé, ([ui l avaient suivi en Galilée, et qui le servaient. Il y en avait encore beaucoup d'autres qui étaient venues avec lui à Jérusalem. »
A liriLOÏSK. 75
Il t'n|)|inili' ciKHir (|ii(* .Iran , ({iimI .ihord s rtnit rtifili , r*-Miit au pied (le la croix ; mais il pn'frn* la pcrsrvrranci^ dos frmnn's , dont I Cxcmiilc paraissait l'avoir r.ipp»'|('' : « La miTt* de J/'hu«, dit-il, cl la sdMir de sa mcn» , Marie. Irmmr (!(•( iléoplias , et Marier Madeleine, se tenaieiil an pied do la croix. L()rs(|ue Jésus vil sa uièrc et son disci|)le qui était auprès d elle, etc. »
Dcjïuis l()n^-teni|)s J(d) avait prédit la constance des saintes l'enimes auprès de Jésus-Clirisl et I abandon de ses disciples, lorsqu'il a dit : u Mes os se sont attachés à ma peau , mes chairs étant consumées , et il ne me reste que les lèvres autour des dents. » Dans les os, en ellet, (jui soutiennent la chair et la peau, existe toute la force du corps. Or, dans le corps de Jésus-Christ, qui est rÉglise, il entend par l'os le fondement durable de la foi chrétienne, ou cette ardeur d'amour de laquelle il est dit dans le Cantique : « Des torrents d'eau n'ont pu éteindre son amour : » de laquelle l'Apôtre dit aussi : a Elle supporte tout , elle croit tout , elle espère tout et souffre tout. »
Or la chair est dans le corps la partie intérieure , et la peau la partie extérieure. Les apôtres donc, occupés à prêcher la foi, qui est la nourriture de lame , et les femmes veillant aux besoins corporels, peuvent être comparés à la chair et à la peau. Lorsque les chairs ont été consumées , l'os du Seigneur s'est attaché à la peau , parce que les apôtres étant scandalisés dans sa passion , et désespérés de sa mort , la dévotion des saintes femmes resta inébranlable , et ne s'écarta point de Vos de Jésus-Christ; elles ont per-
76 LETTUE D'A BAIL A Kl)
sévéré dans la foi, l'espérance et la charité, au point de ne pas l'abandonner après sa mort. Les hommes ont naturellement l'esprit et le corps plus forts que les femmes ; d'où , avec raison , la chair, qui est plus voisine des os, figure la nature de l'homme, et la peau la faiblesse de la femme.
Les apôtres, dont le devoir est de reprendre les hommes de leurs fautes, sont appelés les dents du Seigneur; mais ils n'avaient plus que des lèvres; c'est-à-dire qu'ils avaient alors plus de facilité pour parler que pour agir, puisqu'ils parlaient beaucoup de leur désespoir de la mort de Jésus-Christ sans rien faire pour lui. Tels étaient ces disciples, qui, en allant à Emmaûs , s'entretenaient de tout ce qui était arrivé, et auxquels il apparut pour ranimer leur foi. Pierre lui-même et les autres disciples , de quoi furent-ils capables au moment de la passion de Jésus-Christ, malgré ce qu'il leur avait prédit lui-même, que cet instant serait pour eux un sujet de scandale? «Et quand tous, dit Pierre, seraient scandalisés, je ne le serai jamais. )> Et encore : u Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai pas. » Les autres disciples dirent la môme chose. Ils le dirent; mais ils ne l'exécutèrent point; car le premier et le plus grand des apôtres, qui avait montré assez de fermeté dans ses paroles pour dire au Seigneur : « Je suis prêt à soufTrir pour vous l'oppression et la mort ; y> à qui le Seigneur, en confiant la conduite de son Eglise, avait dit: « Affermissez vos frères par votre exemple, » le renia à la première parole d'une servante, ce qu il lit môme jusqu'à trois fois. Les
A iii;i.()ïsj:. tj
aiilrcs (lisciplrs | jih.-iniloiiiiricril .ni riiriiic iiisl;ml , (|iioi(|iMl fMf oiicorc au iikhkIc , tandis ([iic les Inniiirs ru; It; ({uittcn'iil pan , iiu^inc npn^s sa inorl.
Parmi rllcscclh* [mm hcrcsstî coiivorlit; clirrcliaiil .l«''Siis-( ilirisl, (|u Vile nu'oimaîl toujours pour sou Dieu, dil : « Ils oui culcvr le Sei;;u(Mir de sou loiuhcau. » Kt oricon; : ((Si vous l'avez enlevé, dites-moi où vous lavez mis, aliu ([ue je I Cuiporlc » Lt.s béliers, euliu les pasteurs du troupeau, |)reiinenl la luit*'; rt les brebis restent seules intrépides. Jésus-Cllirist reproche à ses apAtres la faiblesse de la chair, cjui , au moment de sa [lassiou , lie leur a pas permis de veiller une heure avec lui ; les femmes , au contraire , passèrent la nuit CFitièrc en pleurs auprès de son tombeau et ont mérité d'être les premiers témoins du sa résurrection. C'est moins par les paroles que par les actions qu'elles ont prouvé après sa mort combien elles l'aimaient de son vivant; aussi le chagrin qu'elles éprouvèrent pendant sa passion et à sa mort les rendit-il dignes de participer les premières à la joie de sa résurrection.
En effet, saint Marc rapporte, ainsi que saint Jean, l'attention que Marie-Madeleine, et Marie mère de Joseph, firent à l'endroit du tombeau dans lequel Jésus-Christ fut mis , après que Joseph d'xVrimathie et Nicomède l'eurent embaumé et enseveli. Saint Luc en fait aussi mention lorsqu'il dit : « Les femmes qui avaient suivi Jésus-Christ depuis la Galilée virent son tombeau, et la manière dont son corps y était posé; ensuite
78 LETTRE D'ABAILAUD
elles s'en retournèrent préparer des aromates. » Elles ne crurent pas sans doute ceux de Nicomède suffisants sans les leurs. Le jour du sabbat les empocha d'exécuter leur dessein ; mais , selon saint Marc , le lendemain du jour du sabbat , Marie-Madeleine , Marie mère de Jacques, et Salomé, vinrent de très-grand matin au tombeau, au moment de sa résurrection.
Après avoir vu leur dévotion, examinons quelle fut la récompense qu'elles méritèrent. D'abord un ange vint les consoler en leur apprenant la vérité de la résurrection du Seigneur; enfin elles le virent elles-mêmes avant tout le monde et le touchèrent. Marie-Madeleine , plus empressée , fut favorisée la première ; ensuite avec les autres, desquelles il est écrit qu'après avoir vu l'ange, elles sortirent du tombeau pour aller en diligence annoncer aux disciples la résurrection du Seigneur ; et voici que Jésus vint audevant d'elles et leur dit : « Je vous salue. Or elles s'approchèrent de lui, elles touchèrent ses pieds et l'adorèrent. Alors il leur dit : Allez annoncer à mes frères qu'ils aillent en Galilée; là ils me verront. »
Saint Luc continue de dire : « C'était Madeleine , et Jeanne, et Marie mère de Jacques, et les autres femmes qui étaient avec elles, qui disaient cela aux apôtres. » Saint Marc ne cache pas que ce fut d'abord l'ange qui les envoya porter cette nouvelle aux apôtres, lorsqu'il leur dit : « Il est ressuscité, il n'est plus ici; mais allez, dites à ses disci|)les et à Pierre qu'il vous précédera en (ialilée. » Le Seigneur lui-même, lorsqu il apparut d abord à
\ IIKLOÏSI: 70
Mai'ic-MadcliMiK*, lui dil : u Aile/ à mes IrcroH , cl ditcH-liMjr (|iir jr monte v(MS mon Vvrv. » l)t' lA je roncliis (jik» vi*s m\uU*n fi'mmi's sont les a|)Aln's <l(\s a|KMn'S, iMiiscjiic rr s(Mit i-llrs qui fun^il riivoycM's par laii^c cl par le Scif^nciir pour aniioni rr aux disci- |)Ics ci'tle f;raii(l(î nouvelle de lii résurnM'tion , (pie (ont le mondi! altendait , afin qu ils apprisstMit d elles ce ([u'ils devaient ensuite prôcJHT dans l'univers.
L'6vanjj;élisle a raconté comment après sa résurrection U' Seigneur s'olVrit à leurs rej:;ards, et les salua afin de leur donner dans cette apparition et dans ce salut des témoignages de sa sollicitude et de sa bienveillance pour elles, ('ar nous ne voyons pas qu'il ait employé vis-à-vis de qui que ce soit ce mot : Je vous salue ; il avait défendu , au contraire , à ses disciples de saluer personne, en leur disant : « Vous ne saluerez j)ersonne dans le chemin , » comme s'il eut réservé ce privilège aux saintes femmes, pour le leur accorder lui-même, lorsqu'il jouirait de la gloire de l'immortalité.
Les Actes des Apôtres, lorsqu'ils rapportent qu'aussitôt après l'ascension du Seigneur ses disciples revinrent du mont des Olives à Jérusalem , et qu'ils ont décrit la piété de leur sainte congrégation , ne passent point sous silence la persévérance de la dévotion des saintes femmes : « Ils étaient tous persévérant unanimement en prières avec les femmes et Marie, mère de Jésus. »
Mais pour ne plus rien dire des femmes juives , qui en se convertissant d'abord à la foi du vivant du Seigneur, et par sa prédi-
80 LETTUE D'ABAILAUI)
cation , ont jeté les fondements du genre de vie que vous avez embrassé , parlons des femmes grecques dont la conversion est due aux apôtres. Avec quelle attention ne les traitèrent-ils pas, puisqu'ils nommèrent pour veiller à leurs besoins le flambeau de la milice chrétienne, Etienne, ce premier martyr, avec quelques autres saints personnages ! De là il est écrit dans les mômes Actes : (( Le nombre des disciples se multipliant, il s'éleva un murmure des Grecs contre les Hébreux, parce que leurs veuves étaient méprisées dans la répartition des secours de chaque jour. C'est pourquoi les douze apôtres ayant convoqué tous leurs disciples, leur dirent : Il n'est pas juste que nous quittions la parole de Dieu pour veiller aux tables. Choisissez donc, mes frères , parmi vous, sept hommes d'une conduite irréprochable, remplis de sagesse et de l'Esprit saint, afin que nous leur donnions ce soin. Pour nous , nous nous livrerons entièrement à la prière et à l'instruction. Ce discours plut à toute l'assemblée; et ils choisirent Etienne , plein de foi et de l'Esprit saint, avec Philippe, et Prochore, et Nicanor, et Timon , et Parménas , et Nicolas d'Antioche : ils les amenèrent devant les apôtres, qui leur imposèrent les mains en priant. »
Ce qui prouve quelle était la continence d'Etienne, c'est le choix qu'on fit de lui pour veiller aux besoins des saintes femmes et leur administrer des secours; ensuite quelle était l'excellence de ce ministère, tant devant Dieu que devant les apôtres , c'est autant la prière de ceux-ci que l'imposition des mains; comme s'ils conjuraient ceux qu'ils commettaient à cette fonction de s'en
A mi.oïsi: H\
a('(|iiiltn' «iXM- rnli'lili', m rlicn li.iiil à l«*iir confrnT juir Inirs jirirn?» ('( leur iMMinliclioii le pouvoir qui leur riait ii<M't>ssain;. Saint Paul lui-ni^inc rcj^ardait crllc foncliou coinnic ra(('oiu|»lissrrncrit <Ir son aposlolal : « N'avoiis-iious pas , dil-il , cniuiin' les aulrcs a|iAtrcs, \o pouvoir (le nuMUT avec nous une femme (jui soit notre s(L'ur? » (l'est comme s il eut dit clairement : Kst-ce «jm il ne nous est pas permis , ainsi (ju'auv autres apnlrcs, d avoir un corh'-^M' de saintes iemmes (|ui nous accompa«;nent dans îiotre mission , et (|ui nous soulajjjent avec leurs biens dans nos travaux? (l'est ce qui a fait dire à saint Auji;ustin dans son livre des Travaux des moines : « Pour cela ils avaient de saintes femmes , riches des biens de ce monde , qui les accompagnaient , et qui leur administraient les secours temporels, afin qu'ils ne manquassent d'aucune des choses nécessaires à cette vie. Quiconque, dit-il encore, pourrait penser que les apôtres ne permettaient point à ces saintes femmes de partager leurs excursions pieuses , et de les suivre partout où ils prêchaient l'Evangile, peut s'assurer, en lisant l'Écriture, que les apôtres n'ont fait qu'imiter en cela l'exemple môme du Sauveur. En effet, il est écrit dans l'Evangile : u Dès lors il allait par les cités et par les bourgades , annonçant le royaume de Dieu , et avec lui ses douze apôtres , et quelques femmes qui avaient été guéries d'esprits immondes et d'infirmités, Marie surnommée Madeleine, Jeanne, épouse de Cuza l'intendant d'Hérode. et plusieurs autres qui employaient leur propre fortune à le servir. » Ce qui prouve que le Seigneur lui-même, dans sa mission spi- II. U