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tEvang. S. Joh. Hi. 14.
agréable que leur sexe est plus faible, et qu'il désire leur salut avec d'autant plus d'ardeur qu'il est certain que leur courage est plus admirable ; et lorsqu'il demande à boire à une femme, il fait entendre qu'il veut qu'elle étanche sa soif pour le salut des femmes. En appelant cette boisson nourriture : « J'ai, » dit-il, une nourriture à manger que vous ignorez, » il donne ensuite l'explication de cette nourriture, en disant : « Ma » nourriture est de faire la volonté de mon Père ; » désignant par là que la volonté particulière de son Père est qu'il travaille au salut du sexe le plus faible.
Suivant l'Écriture, le Seigneur eut un entretien familier avec Nicodème, qui occupait le premier rang parmi les Juifs, et qui était venu le trouver secrètement, et l’instruisit sur son salut; mais il n’en retira pas un aussi grand fruit. La Samaritaine, au contraire, fut remplie du don de prophétie ; elle annonça la venue du Christ, non seulement chez les Juifs, mais encore chez les Gentils, en disant : « Je sais que le Messie, qui » s'appelle Christ, doit venir ; lorsqu'il sera arrivé, il nous an- » noncera toui. » Et plusieurs citoyens, croyant à ces paroles, se rendirent auprès de Jésus-Christ, crurent en lui et le retinrent deux jours avec eux, lui qui, cependant, dit aïlleurs à ses disciples : « Éloignez-vous de la voie des Gentils, et n’entrez » pas dans la ville des Samaritains. »
Saint Jean rapporte bien que Philippe et André annoncèrent à Jésus-Christ que plusieurs Gentils, qui étaient venus à Jérusa- -lem pour y célébrer un jour de fête, désiraient le voir ; mais il ne dit pas qu'ils furent admis, ni qu'à leur demande il fût accordé une grâce aussi essentielle qu'à la Samaritaine, qui ne l'avait point demandée. C'est par elle qu'il commença sa mission chez les Gentils ; non seulement il la convertit, mais par son moyen il se fit beaucoup de prosélytes. Les Mages, éclairés aussitôt par l'étoile, et convertis à Jésus-Christ, attirèrent à lui un grand nombre d'hommes par leur doctrine ct leurs exhortations, mais seuls ils l'approchèrent; ce qui prouve clairement combien la Samaritaine obtint de confiance
auprès des Gentils, au nom de Jésus-Christ, puisque, le devançant, annonçant sa venue, et préchant ce qu'elle avait entendu, elle convertit si promptement une grande partie du peuple de son pays. g
Si nous feuilletons l'Ancien et le Nouveau-Testament, nous y verrons que les grâces signalées de la résurrection ont été accordées principalement aux femmes pour leurs morts, et que ce n'est qu'à leur sollicitation, ou pour elles-mêmes, que ce miracle s'est opéré. D'abord Élie et Élisée ressuscitèrent des cufans à la prière de leurs mères; ‘et le Seigneur lui-même en ressuscitant le fils d’une veuve, la fille du chef de la Synagogue , ? et Lazare, à la prière de ses sœurs, ÿ a, de préférence, accordé aux femmes la faveur de ce grand miracle. Ce qui fait dire à l’Apôtie, dans son Epître aux Hébreux : * « Les » femmes obtinrent pour leurs morts le bienfait de la résurrec- » tion; » Car cette jeune fille ressuscitée recouvra son propre corps, et les autres femmes eurent la consolation de voir revivre ceux dont elles pleuraient la perte. Ce qui prouve encore la faveur spéciale que le Seigneur a toujours accordée aux femmes, c’est qu'elles furent d’abord comblées de joie, ant par la résurrection de ceux qui leur étaient chers que par la sienne propre; et, en dernier lieu, c’est qu’en leur apparaissant d’abord, comme je l’ai dit, il les a élevées beaucoup au dessus des hommes.
Ce sexe, en effect, paraît s'être rendu digne de ces bienfaits par la compassion naturelle qu'il témoigna envers Jésus- Christ, au milieu du peuple qui le persécutait. Car, selon saint Luc, lorsque les hommes le conduisaient au Calvaire pour être crucifié, leurs femmes le suivaient en le pleurant et se désolaient. 1] se retourna vers elles, et comme pour les récompenser miséricordieusement de leur piété à l'heure de sa Passion , il leur prédit des malheurs futurs , afin qu'elles pus-
“Reg. M, 17; IV, 4. —* Evang. S. Luc, ; Evcang. S. Marc. 51, — Érang, S, Joh. 11, — * Ep. ad Heb. 22, 35.
sent s'en garantir : ! « Filles de Jérusalem, dit-il, ne pleurez » pas sur mOi, mais sur vous-mêmes el sur vos enfans; car » voici venir le jour où on dira : « Heureuses les stériles et » les entrailles qui n'ont point engendré ! »
Saint Mathieu rapporte ? que la femme de ce juge inique avait travaillé avec zèle à la délivrance du Sauveur : « Tandis » qu'il siégeait au tribunal, sa femme lui envoya dire : « Ne » vous mêlez en rien de ce Juste; car j'ai été aujourd'hui » étrangement tourmentce en songe à cause de lui. »
Nous lisons encore qu'au moment où il préchait, une seule femme éleva la voix du milieu de la foule, en s'écriant : « Bienheureux le sein qui vous a porté et les mammelles qui » vous ont allaité; » mais aussitôt il la reprit doucement de ce qu’elle venait de confesser, quoique cela fût très vrai, en lui répondant : « Plus heureux sont ceux-là qui écoutent la » parole de Dieu et qui l'accomplissent ! »
Saint Jean , le seul des apôtres qui obtint de Jésus-Christ d'être appelé son bien-aimé, dit de Marthe et de Marie : « Parce que Jésus aimait Marthe, Marie, sa sœur, et Lazare. » Cet Apôtre, qui, comme il est dit, jouit seul du privilége d'être le bien-aimé du Seigneur, déclare lui-même que ces femmes ont été aussi honorées de ce privilége , qui ne fut attribué à aucun autre des apôtres ; et quoiqu'il associe le frère au même honneur, il les a cependant nommées avant lui, parce qu'elles le surpassaient en amour. |
Mais, pour revenir aux femmes chrétiennes, publions avec admiration les effets de sa divine miséricorde, à l'égard même de celles qui vivaient publiquement dans la prostitution. Quoi de plus vil que la conduite de Marie-Madeleine * et de Marie l'Egyptienne dans les premiers temps de leur vie ? A quel degré d'honneur et de mérite la Grâce divine ne les a-t-elle pas
‘ Evang. S. Luc. 23, 28. —* Evang. S. Matth. 27, 19. * Marie-Madeleine, qu’Abélard confond encore avec la femme pécheresse , est placée par l’Église au rang des vicrges,
ABÉLARD ET HÉLOISE, 245 ensuite élevées ? L'une, ainsi que je l’ai rapporté plus haut, était toujours dans la société des apôtres ; l’autre, ainsi qu'il est écrit, a surpassé, par Sa pénitence, les vertus des anachorètes les plus austères ; en sorte que le courage de ces deux femmes est au dessus de celui de tous les différens solitaires, et que les paroles du Seigneur aux incrédules: ‘« Les courtisannes » vous précéderont dans le royaume de Dieu, » peuvent s'appliquer avec justice aux hommes fidèles, et, suivant la différence d'état et de sexe, les premiers deviendront les derniers, ct les derniers les premiers.
Quelqu'un ignore-t-il que les exhortations de Jésus-Chr'ist et le conseil de l’Apôtre ont enflammé les femmes d’un tel amour de la chasteté, qu'elles s'offrirent elles-mêmes en ho- Jocauste au martyre, pour conserver la pureté de l'âme et de. la chair, et qu'elles s’appliquèrent, en conquérant cette double couronne, « à suivre, dans toutes ses voies, l'Agneau , époux » des vierges? » Nous connaissons beaucoup plus Ad'exemples de cette vertu parfaite dans les femmes que dans les hommes. Il s'en est même trouvé parmi elles qui, par un: zèle excessif pour la pureté, n'ont pas craint de se défigurer pour ne pas perdre cette innocence qu'elles avaient vouée à Dieu , et pour parvenir vierges à l'Epoux des vierges. Celui-ci a prouvé, en effet, combien le sacrifice de ces saintes femmes lui était agréable, puisqu'il a délivré d'un incendie curporel et spirituel un peuple entier d'infidèles, qui eurent recours aux prières de sainte Agathe, en opposant son voile à une terrible irruption de l’Etna prêt à les dévorer.f
Nous ne voyons pas qu’un capuce de moine ait jamais produit un tel prodige. Nous savons bien qu'Elie sépara les eaux du Jourdain avec son manteau , et qu'Elisée s'en servit également pour s ouvrir un passage à travers la terre : mais le voile de cette vierge a sauvé une foule de Gentils des dangers qu'ils
‘Evang. S. Matth. À. -—? Mantuas in pass. Agat. 1#.
couraient pour leurs âmes et pour leurs corps, et par leur conversion il leur a préparé le chemin du ciel. Ce qui ajoute encore à la dignité des saintes femmes, c’est qu’elles se consacrent elles-mêmes en ces termes : ! « Il m’a engagée par son » anneau, c'est à lui que je suis mariée. » Ce sont les paroles de sainte Agnès, par lesquelles les vierges, en faisant leur profession , s'unissent à Jésus-Christ.
Si pour vous cxhorter et vous encourager par des exemples on veut examiner quelles étaient la dignité et la forme de votre profession, même chez les païens, on y trouvera aisément beaucoup de choses qui ont préludé à son établissement, excepté en ce qui concerne la foi; et l'Église a conservé, après y avoir fait les changemens convenables, ce qui lui a paru de bon chez eux ainsi que chez les Juifs. Qui peut ignorer qu'elle a tiré de la Synagogue tous les ordres ecclésiastiques, depuis le portier jusqu'à l'évêque, l'usage même de la tonsure qui caractérise le clerc, les jeûnes des Quatre-Temps, le sacrifice des azymes, les ornemens sacerdotiaux , la dédicace des églises et plusicurs sacremens ? N'est-il pas notoire que , par une condescendance salutaire , non seulement elle a maintenu chez les nations converties les dignités séculières , telles que celles des rois et des autres princes, ainsi qu'une partie de leurs lois et les enseignemens de leur philosophie; mais encore, que la religion même a emprunté d'elles quelques grades de dignités ecclésiastiques , la pratique de la continence et le vœu de la pureté corporelle ? Nos évêques, en effet, et nos archevêques actuels représentent leurs flamines et leurs archiflamines , ? et les temples, qui étaient alors élevés aux dé-
* Ce sont les paroles que saint Ambroise ( Serm. 90; met dans la bouche de sainte Agnès, et qui étaient employées dans la céréimonie de la profession des religieuses.
* Les flamines étaient, chez les Romains, des prêtres institués par Numa Pompilius, pour présider aux sacrifices de Jupiter et de Mars. Leur nombre fut élevé à douze par la suite, et on les divisa
mons, ont élé ensuite consacrés à Dieu et dédiés à la mémoire des saints. |
Nous savons que c'est surtout chez les Gentils que la virginité a brillé de tout son éclat , alors que l’anathème de la Loi forçait les Juifs à se marier ; et que cette vertu ou pureté de la chair était en tel honneur parmi les païens, que leurs temples étaient remplis de femmes qui se consacraient au célibat ; ce qui fait dire à saint Jérôme, dans son troisième livre sur l'Épître aux Galathes : ? « Que ferons-nous donc, nous » autres chrétiens, si, par notre condamnation, Junon a ses » femmes consacrées, Vesta ses vierges, et les autres idoles » leurs prêtres qui gardent la continence. » Or, il les distintingue par femmes et pour vierges, en faisant entendre que les premières avaient connu des hommes, et que les autres étaient réellement vierges, c'est à dire avaient vécu seules ; car de uovss (seul) vient moine, c'est à dire solitaire. Le même Père, après avoir rapporté plusieurs exemples de la chasteté ou de la continence des femmes païcnnes , dans son livre contre Javinien,? dit encore : « Je sais que j'exalte l'exemple de ces fem- » mes,c'est pour que celles qui méprisent la pureté chré- » tienne reçoivent des païens une leçon de chasteté. » Pour prouver encore combien la chasteté est agréable à Dieu, et combien cette vertu lui a été chère dans les païens mêmes, il rappelle, dans le même livre, les grâces et les prodiges nombreux, dont le Seigneur l’a signalée et récompensée chez les infidèles. « Que dirai-je , continuc-t-il, de la sibylle d'Erc- » thréc, de celle de Cumes et des huit autres? Car, selon Var- » ron, elles étaient dix : la virginité fut leur principale vertu, » et la récompense de cette virginité, le don de prophétie. » Ensuite : « On rapporte que Claudia, vierge vestale, soup- » connée d’avoir souillé cette vertu, conduisit avec sa ceinen archi flamines cet flamines, les premiers, patriciens , el les sc-
conds, pléheïens, ‘An Ep, ad Gal. WA,6. —? Cont, Jorin. X.
» ture un vaisseau que des milliers d'hommes n'avaient pu » traîner.! » Sidoine, évêque de Clermont, dans son épitre à son livre, fait cette comparaison :
« Telle ne fut point Tanauil , ? ni celle que tu as engen- » drée, à grand Tricipitin, ni cette vierge consacrée à Vesta » phrygienne, qui, sur les eaux gonflées du Tibre, conduisit » un navire avec une tresse de ses cheveux. »
Saint Augustin, dans son livre viugt-deuxième de la Cité de Dieu, dit : « Si nous en venons aux miracles qui ont été faits » par leurs Dieux, et qu'ils opposent à nos martyrs, ne trou- » vons-nous pas qu'ils militent pour nous, et qu'ils sont en- » tièrement à notre avantage ? Car, parmi les grands miracles » de leurs Dieux, le plus remarquable assurément est celui » que Varron cite au sujet de cette Vestale qui, accusée injus- » tement de s'être laissée déshonorer, remplit un crible de » l’eau du Tibre, et l’apporta devant ses juges, sans qu'il en » coulât une goutte. Qui a soutenu le poids de cette eau mal- » gré tant d'issues ? Dieu tout-puissant n'a-t-il pas pu ôter la » pesanteur à un corps terrestre, pour le vivifier dans l'élé- » ment même où il a voulu que résidàt l'esprit vivifiant ? »
Ne soyons point surpris si, par ces miracles et par d’autres encore, le Seigneur à préconisé la chasteté des inGdèles mémes, ou s’il a permis qu'elle le fût par l'organe du Démon ; c'était pour amener les fidèles à pratiquer une vertu qu'ils voyaient si honorée par les païens mêmes. Nous savons que c'est à la dignité, et non à la persoune de Caïphe, que le don de prophética été accordé, et que si quelquefois les faux apôtres ont fait des miracles, c’est plutôt à cause de leur dignité que de leur personne. Est-il donc surprenant que le Seigneur n'ait pas accordé cette faveur à la personne des femmes infidèles, mais à leur chasteté, pour détruire une fausse accusation in-
Voyez Tité-Live, Hist. Rom., 1. 39. —*Femme de Tarquin lPantien, modèle accompli des vertus domestiques. — * C, 2.
tentée contre l'innocence d'une vierge? Il est certain, en effet, que l'amour de la chasteté est une vertu chez les infidèles, aussi bien que l'observation de la foi conjugale est un don de Dieu chez tous les hommes. I] ne faut pas s'étonner si Dieu honore ses dons , et non l'erreur du paganisme, par des prodiges qu'il u accorde qu'aux infidèles, surtout quand il délivre par À, comme je l'ai dit, l'innocence accusée, et qu'il confond la malice des méchans : ce doit être un motif d'autant plus pressant pour les chrétiens de parvenir à cet état de perfection dont le Sauveur se glorifie, qu'ils ont moins de mérite que les infidèles à s'abstenir des voluptés charnelles.
C'est de là que saint Jérôme et plusieurs autres docteurs ont conclu avec grande raison contre l'hérétique Jovinien, cet ennemi de la chasteté, qu'ils devaient rougir de la vertu des paiens , puisqu'ils n’admiraient pas celle des chrétiens. Ne sont-ce pas, en effet, des dons de Dieu, que la puissance des princes infidèles, quoiqu'ils en mésusent, et l'amour de la justice , et la douceur que leur a donnée la loi naturelle, et enfin les autres qualités qui conviennent aux princes ? Qui niera que cc soient de bonnes qualités, parce qu'elles sont mélées de mauvaises, surtout lorsque Saint Augustin et Ia raison même assurent qu'il ne saurait y avoir de mal que dans une bonne nature ? Qui n'approuvera pas ce vers d'Horace :
« Les gens de bien fuient le mal, par amour pour la » vertu. »
Ne füt-ce que pour encourager les souverains à pratiquer les vertus de Vespasien, qui n’approuvera pas, au lieu de Île contester , le miracle que, suivant le rapport de Suétonc , ? il fit avant d'être empereur, en guérissant un aveugle et un boiteux ? Il en est de même de ce que dit saint Grégoire sur l'âme de Trajan,
* Epist. 1, 15. —* Vit. Vesp. ©. 7.—* Joh. Dia. Vit, S. Greg. WU, c. he La délivrance de l’ame de Trajan , par saint Grégoire , est une fable que l'Eglise n’a jamais admise.
Siles hommes savent découvrir dans la terre une pierre pré-" cieuse, et séparer le grain de la paille, Dieu peut-il méconnaitre les grâces qu'il a accordées aux infidèles, et haïr en eux ses bienfaits ? Plus les faveurs dont il les comble sont éclatantes, plus il prouve qu'il en est l'auteur et que la méchanceté des hommes ne saurait les altérer; plus il montre quelles doivent être les espérances des fidèles, s’il traite ainsi les infidèles.
Rien n'indique mieux la vénération des paiens pour la chastelé des vierges consacrées au service de leurs temples, que le supplice qu'ils faisaient souffrir à celles qui la perdaient. Juvénal, parlant de ce supplice dans sa quatrième satire contre Crispinus, dit : ! « Hier encore, couronnée de bandelettes, » élait couchée auprès de lui une vestale qui va descendre » toute vivante dans la terre. » |
Saint Augustin , dans son troisième livre de la Cité de Dieu, s'exprime ainsi: «Les anciens Romains enterraient toutes vives » les Vestales convaincues d'incontinence. Quant aux femmes » adultères, ils se contentaient seulement de leur infliger » quelques peines, et ne les faisaient pas mourir. » Car l'un de ces deux crimes leur semblait plus grave que l’autre, et ils vengeaient mieux le sanctuaire des dieux que la couche des hommes.
Chez nous, les princes chrétiens ont pourvu avec d'autant plus de soin à notre chasteté, qu’on ne peut douter qu'elle soit encore plus sacrée. De là, cette loi de l’empereur Justinien : « Si quelqu'un ose, je ne dis pas enlever, mais seu- » lement tenter de séduire, même dans les vues de ma- » riage, quelques vierges consacrées à Dieu, qu’il soit puni » de mort. »
La discipline ecclésiastique , qui cherche plutôt la pénitence du pécheur que sa perte, prévient vos chutes par la sévérité
Salyr. nf.
ABÉLARD ET HÉLOISE. 251 de ses décrets. Le pape Innocent, écrivant à Victricius, évéque de Rouen , lui disait à ce sujet : ! « Si celles qui épou- » sent Jésus-Christ spirituellement, et qui reçoivent le voile » de la main du prêtre, passent ensuite à des noces publi- » ques, ou se livrent à un commerce secret, il faut ne les » admettre à la pénitence qu'après la mort de l’homme avec » qui elles auraient vécu. » Mais celles qui, n'ayant pas encore reçu le voile sacré , auraient cependant feint de vouloir vivre dans la chasteté, il faudra les soumettre quelque temps à la pénitence , parce qu'elles n’en avaient pas moins promis fidélité à Dieu, quoiqu'elles ne fussent pas voilées.
En effet , si un contrat passé de bonne foi entre les hommes ne peut être rompu sous aucun prétexte, on ne peut, à plus forte raison, violer impunément une promesse faite à Dieu ? car si saint Paul dit même que les femmes qui ont rompu le veuvage qu'elles s'étaient promis de garder, ont mérité condamnation pour avoir manqué à leur premier engagement, combien plus la méritent les vierges qui n'ont pas gardé 1x foi qu’elles avaient jurée ? C'est ce qui fait dire à Pélage, dans sa lettre à la fille de Maurice : « La femme adultère à l'égard » de Jésus-Christ, est plus criminelle que celle qui se rend » adultère vis à vis de son mari. C'est pour cela que l'Église » romaine a prononcé depuis peu un jugement si rigoureux, » qu'elle juge à peine digne de la pénitence les femmes qui » souillent, par un commerce impur, un Corps que Dieu avait » sancCtifié. » |
Si nous voulons examiner quel soin, quelle attention et quelle charité les Saints Pères, à l'exemple des apôtres et du Seigneur lui-même, ont toujours eus pour les femmes consacrées à Diey, nous verrons qu'ils ont approuvé et excité leur dévotion avec un zèle ardent, qu’ils l'ont animée et échauffée par des instructions sans nombre et des exhortations multipliées. Mais, sans parler des autres, il me sufira de citer le
°C. 17. Q. 1. Can. Viduas.
252 ABÉLARD BT HÉLOISE.
principaux docteurs de l'Église, savoir: Origène , saint Am- Ambroise et saint Jérôme. Le premier, qui est sans contredit le plus grand philosophe des chrétiens, a embrassé avec tant de ferveur la direction des religieuses, qu'il porta les mains sur lui-même, suivant ce que rapporte l'Histoire ecclésiastique, pour éloigner tout soupçon qui aurait pu l'empêcher de se vouer à l'instruction et à l'exhortation des femmes. Saint Jérôme, à la prière de Paule et d'Eustochie, n’a-t-il pas enrichi l'Eglise d’une quantité considérable de livres divins? H avoue lui-même que ce n’est qu'à leur demande qu’il a composé son discours sur l’Assomption de la mère de Dieu, lorsqu'il dit : ! «Puisque mon amour pour vous ne me permet pas » de rien refuser à vos sollicitations, j'essaierai d’y satis- » faire. » Nous savons cependant que plusieurs fameux docteurs, aussi grands par leur rang que par la sainteté de leur vie, lui ont souvent écrit de fort loin, en réclamant quelques mots de réponse, et ne les ont pas même obtenus. Car saint Augustin dit, dans son second livre des Rétractations : ? « J'ai » adressé au prêtre Jérôme , qui demeure à Béthléem , deux » livres, l'un sur l'origine de l'âme, l’autre sur ces paroles » de l'apôtre saint Jacques : ® « Quiconque aura observé toute » la Loi, el la viole en un seul point, est coupable comme s'it » l'avait violée toule entière. » Mais je n'ai pas résolu moi- » même la question que je lui ai proposée sur le premier de » ces deux traités. Sur le second, au contraire, je lui expo- » sai mes doutes et je lui demandai son avis sur chacun d'eux. » Ïl m'a répondu, en approuvant mes questions, qu'il n'avait » pas le loisir d’éclaircir mon incertitude. Tant qu'il a vécu, » je n'ai pas voulu mettre au jour ces ouvrages, dans l'espoir » qu'il satisferait tôt ou tard à ma demande et que je pour- » rais publier sa réponse en même temps. Ce n'est donc » qu'après sa mort que je les ai publiés. »
? Epist. 10, — * C. 43. — 35, Jac. 9.
Voilà donc ce grand homme qui attend en vain pendant long-temps, de saint Jérôme, une simple et courte réponse, et qui ne la reçoit pas, tandis que nous savons que, sur la : seule demande de quelques femmes pieuses, it a passé Îles jours et les nuits, soit à traduire soit à dicter tant d'ouvrages considérables, et témoigné en cela même besucoup plus d'égards pour cles que pour un évêque. Peut-être ne favoriset-il leur vertu avec tant de zèle, peut-être n'appréhende-til de la contrister, que parce qu’il considère la fragilité de leur nature. En effet, l’ardeur de sa charité vis à vis des femmes est, quelquefois si grande, qu’il paraît souvent sortir du sentier de la vérité dans les louanges qu'il leur adresse, comme s’il avait éprouvé lui-même ce qu'il dit ailleurs : ? « La charité n’a point de bornes. » \
C'est ainsi qu'il captive l'attention de son lecteur, dès le commencement de la vie de sainte Paule : « Si tous les men- » bres de mon corps se changeaient en langues, dit-il, et si » toutes ses parties pouvaient articuler des sons, je ne dirais » rien qui füt digne des vertus de la sainte et vénérablePaule. » Cependant ce saint Père a écrit l'histoire de plusieurs solitaires dont la vie n’était qu'un tissu de miracles et de prodiges bien plus étonnans; mais il ne paraît pas avoir exalté aucun d'eux, avec autant de paroles religieuses qu'il en a trouvées pour cette veuve. Dans une lettre ? qu'il écrit à Démétriade, il commence par un tel éloge de cette vierge, qu’il semble tomber dans une flatterie immodérée : «Parmi tous Les ouvrages, » dit-il, que j'ai écrits de ma main ou dictés à des secrétaires, » depuis ma naissance jusqu'à ce jour, je n’en trouve pas de » plus difficile que celui que j'entreprends : car je dois écrire » à Démétriade, vierge consacrée au Seigneur, qui occupe le » premier rang dans Rome et par sa naissance et par ses ri- » chesses, et si je veux rendre justice à chacune de ses ver-
Epist. 17. — ? Ibid. 8.
» tus, je passerai pour un flatteur. » Î était sans doute agréable à ce saint homme de se servir de certain artifice de style pour engager un sexe fragile à persévérer dans le pénible exercice de la vertu. Mais si les actions nous fournissent des argumens plus sûrs que les paroles, il a manifesté tant de charité envers les femmes, que sa sainteté même a imprimé une tache à sa réputation. Îl en parle lui-même dans sa lettre ! à Asclle, lorsqu'il fait mention de ses faux amis ct de ses détracteurs : « Quoique quelques uns pensent que je sois un » scélérat couvert de crimes, dit-il en autres choses, vous » faites bien cependant de juger, d'après votre âme, que les » méchans soicnt bons. Il est dangercux de juger le serviteur » d'autrui, et Dicu ne pardonne pas facilement à qui calom- » nic les justes. J'en ai vu qui m'ont baisé les mains et qui » par derrière me déchiraient avec une langue de vipère ; ils » me plaignaient du bout des lèvres, et intéricurement ils se » réjouissaient de mon mal. Qu'ils disent s'ils ont trouvé en » moi autre chose que ce qui convient à un chrétien? On ne » me reproche que mon sexe, ce qu'on n'aurait pas fait sans » le départ de Paule pour Jérusalem. » Ensuite : « Avant que » je connusse la maison de sainte Paule, la ville entière re- » tentissait de mes louanges. Au jugement de chacun, j'étais » digne du pontificat; mais du moment que, pénétré du mé- » rite de cette femme, j'ai commencé à la respecter et à la » fréquenter, toutes mes vertus m'ont aussitôt abanuonné. » Et dans la même lettre : « Saluez, dit-il, Paule et Eustochic ; » qu'elles y consentent ou non, elles sont les miennes en » Jésus-Christ. »
Nous lisons que l'extrême familiarité que le Scigncur luimême témoigna envers la sainte Pécheresse, donna presque de la défiance au pharisien qui l'avait invité, puisqu'il se disait en lui-même : « Si cet homme était praphète, ne saurait-it
*Epist. 99.
» pas quelle est celle qui le touche? » H n'y à done rien d'étonnant que, pour gagner de telles âmes, les Saints, qui sont les membres du Christ, ne craignent pas, excités par son exemple, de faire le sacrifice de leur réputation. Ce fut pour éviter cela, qu'Origènes , ainsi qu'il est dit, eut le courage de s'imposer un plus grave sacrilice au détriment de son corps.
Ce n'est pas seulement par leur doctrine et leurs exhortations, que l'admirable charité des Saints Pères a éclaté envers les femmes; ils l'ont encore portée à un tel excès lorsqu'il s'est agi de consoler des femmes et d’adoucir leurs peines, qu'ils ont souvent, par une admirable compassion, promis des choses contraires à la foi. Telle est cette consolation que saint Ambroise donna aux sœurs de l'empereur Valentinien , en osant leur écrire que leur frère, qui n'était que catéchumène lorsqu’il mourut, ! était sauvé; ce qui, par conséquent, paraît être bien éloigné de la foi catholique et de la vérité de l'Évangile : mais ces saints docteurs n’ignoraient pas combien la vertu de ce sexe fragile à toujours été agréable à Dieu.
Nous voyons, en effet, d'innombrables vierges imiter la chasteté de la Mère de Dieu, qui les met en état de suivre l'Agneau dans toutes ses voies ; ? mais nous connaissons peu d'hommes qui aient atteint ce degré de perfection. Par amour pour la vertu , quelques unes ont porté la main sur elles-mêmes pour conserver devant Dieu cette pureté corporelle qu'elles lui avaient consacrée; non seulement leurs sacrifices ne sont pas répréhensibles, mais encore l'Église les a honoréces du titre de martyres.
Si les vierges mariées, avant de s'unir charnellement à leur
* Avant saint Ambroise on entendait à Ja letire ces paroles de Jésus-Christ : Visi quis renatus fuerit ex aquâ non potest introire in regnum Dei. Saint Augustin s’est rangé de l’avis de saint Ambroise, ct après la mort d’Abélard , saint Bernard a fait admettre par les théologiens, qu’en cas de nécessité it suffisait de désirer le baptéme pour être sauve. — ? Apocal, 14.
mari, veulent choisir un monastère ct prendre Dieu pour époux en répudiant le leur , elles en ont la pleine liberté, ce qui n’a jamais été accordé aux hommes.
Quelques femmes furent enflammées d'un si grand zèle pour la conservation de leur chasteté, qu’elles prirent un habit d'homme, malgré la défense de la loi , et se retirèrent parmi des moines, où l'éminence de leurs vertus les a renducs dignes d'être élues abbés. C'est ainsi que sainte Eugénie, au su de l’évêque Hélène, et même par son ordre, prit l'habit d'homme, et après avoir été baptisée par cet évêque , elle fut reçue dans un monastère de religieux. ?
Je pense, ma très chère sœur en Jésus-Christ, avoir suffisamment répondu à la première des deux questions que vous m'avez adressées récemment; c'est à dire, sur l'autorité de votre Ordre et sur la considération dont il jouit : vous embrasserez les devoirs de votre profession avec d'autant plus de ferveur que vous connaîtrez davantage son excellence. Maintenant je répondrai à la seconde , avec la grâce de Dieu, si vos mérites et vos prières me l'obtiennent. Adieu.
1 Deuter. 22. — ? Vila Patrum.
LETTRE D'ABÉLARD A HÉLOISE