‹ Lettres d'Abélard et d'Héloïse, traduction littérale par le bibliophile Jacob, précédée d'une notice littéraire, historique et bibliographiqueChapitre 15 sur 24 · YO S Y Y · texte numérisé non relu

YO S Y Y

* Ep, ad Cor. 1,9, — * De Op. Monac. e. à

» l'exemple du Seigneur qu'ils le firent; car il est écrit dans » l'Evangile : ! « Jésus allait dans les villes et les bourgades , »prophétisant le royaume de Dieu, avec ses douze apôtres et » quelques femmes qu'il avait guéries de l'esprit immonde et » de leurs infirmités. Marie, surnommée Madeleine, Jeanne, « femme de Cuza, intendant d'Hérode, Suzanne, et beaucoup » d’autres qui l’aidaient de leurs biens. Ce qui prouve que le « Seigneur lui-même, dans sa mission spirituelle , a été se- » couru pour le temporel par des femmes, et que ces fem- » mes restèrent pareillement attachées aux apôtres, comme » des compagnes inséparables. » |

Enfin, le nombre des femmes qui embrassèrent ce genre de vie s'étant multiplié comme celui dès hommes, elles eurent, de même qu'eux, des monastères particuliers, dès la naissance de l'Église. Car Philon, ce Juif si éloquent, après avoir fait dans l'Histoire ecclésiastique , ? une description magnifique de l'Église d'Alexandrie sous la conduite de saint Marc, dit entre autres choses, au chapitre seizième du livre second : «I y » a, dans beaucoup de contrées, des hommes de cette cs- » pèce.» Ensuite’: « Dans chacun de ces lieux-là, il se trouve » des maisons consacrées à la prière, qu’on appelle monas- » tères. » Et plus bas : « Et non seulement ils compren- » nent les hymnes anciens les plus difficiles, mais encore » ils en composent eux-mêmes de nouveaux en l’honneur de » Dicu, et les chantent sur les airs les plus doux et les plus » mélodieux. » Dans le même endroit, après avoir parlé fort au long de leurs austerités et de leurs saints offices, il ajoute : « Avec les hommes dont je fais mention, il y a aussi des » femmes, parmi lesquelles il se trouve déjà plusieurs vierges » fort âgées, qui conservent leur chasteté et leur candeur,

non par nécessité, mais par dévotion ; qui consacrent égalcment leur corps et leur âme à l’étude de la sagesse, pensant qu'il serait indigne à elles de livrer au plaisir un vase * Evang. S. Luc. 8,1. —* Eusèbe, ist. Eccl. 1, c. 16.

« préparé pour recevoir la sagesse, et d'enfanter un être » mortel, lorsqu'elles ont goûté les immortels et sacrés em— » brassemens du Verbe divin, d'où sortira une postérité éter- » nellement victorieuse de la corruption et de la mort. » Etil ditencore , au sujet de ces congrégations, que «les hommes vi » vent séparément des femmes dans les mêmeslieux, où ils cé- » lèbrent les vigiles, comme nousavons coutume de le faire. »

Ce que l'histoire Tripartite ! rapporte du dévoûment égal des hommes et des femmes, fait bien l'éloge de la philosophie chrétienne, c'est à dire de la vie monastique ; car il y est dit, au livre 44, chapitre x : «C'est Élie, à ce que l’on croit, et » Jean-Baptiste, qui les premiers ont embrassé cette divine » philosophie. » Philon, le pythagoricien, raconte que de son temps les Juifs les plus accomplis avaient embrassé ce genre de vie dans une maison bâtie sur une colline , aux environs de l'étang Maria. Ce qu'il dit de leur demeure, de leur nourriture et de leurs entretiens, est absolument conforme à la vie des moines actuels d'Egypte : ils ne mangeaient jamais, suivant cet écrivain, avant le coucher du soleil; ils s'abstenaient, en tout temps, de vin et de viande, ne vivant que de pain, desel, d'hysope, et ne buvant que de l’eau. Et des femmes, ainsi que des vierges âgées qui avaient renoncé d’elles-mêmes au mariage, menaient avec eux le même genre de vice par amour pour Ja philosophie. ‘

Saint Jérôme, dans son livre des Hommes illustres, chapitre vnr, parle ainsi, à la louange de saint Marc et de son Eglise : « Le premier, en prêchant Jésus-Christ par sa doctrine et par » son cxemple, fonda une Église à Alexandrie pour engager » tous les prosélytes de Jésus-Christ à limiter. » Enfin Phi- Jon, le plus éloquent des Juifs, voyant que la première Église d'Alexandrie judaïsait encore, composa un ouvrage à la louange de la conversion des Juifs ; et ainsi que saint Luc dit ? que les chrétiens de Jérusalem avaient tout en commun, de même

*L.L,c. IT. —*? 4c4. Apost, ?,

il rapporte ce quise passa sous ses veux dans l'Église d'Alexandrie , enseignée par saint Marc. On lit, au chapitre x1 : «Nous avons mis au rang des écrivains ecclésiastiques le Juif » Philon, natif d'Alexandrie, et du corps des prêtres, parce » que, dans le livre qu’il a composé sur la première Église ». d'Alexandrie , fondée par saint Marc, il a fait l'éloge de » nos frères, en disant qu'il y avait encore dans d’autres » lieux beaucoup d'habitations semblables, qu'on nommait » monastères. »

Il est donc évident que les premiers fidèles sont le modèle de nos moines, qui tâchent et qui désirent de les imiter, en évitant d’avoir rien en propre, d'avoir parmi eux ni riches ni pauvres, en partageant leur patrimoine avec les indigens, en se livrant à la prière, à la psalmodie, à l'instruction et à la continence, tels que furent d'abord, comme le rapporte saint Luc, ! les chrétiens de Jérusalem.

En parcourant l'Ancien Testament, on y trouve que les femmes ne se sont point séparées des hommes dans tout ce qui concerne Dieu et les actes particuliers de religion , et que non seulement, ainsi qu'eux , elles ont chanté en son honneur les cantiques divins, mais encore qu'elles en ont composé. Les hommes et les femmes ont d'abord chanté ensemble le cantique composé pour la délivrance d'Israël ; c'est de ce moment qu'elles se sont acquis le droit de célébrer les offices divins dans l’église, ainsi qu'il est écrit : ? «Marie, la pro- » phétesse, sœur d’Aaron, prit un tambour dans ses mains, » et toutes les femmes la suivirent avec des tambours et des » chants, après qu’elle eut entonné le cantique , en disant : » Chantons en l'honneur du Seigneur, car sa grandeur à éclaté » glorieusement. » Il n'est pas question dans cet endroit que Moïse ait prophétisé, ni chanté avec Marie, ni même que des hommes aient pris des instrumens ni formé des chœurs comme les femmes.

* Act. Apost. k. — ? Erxod. 15.

Ainsi, quand Marie, par ce seul fait, est appelée prophétesse, il paraît que c’est moins pour avoir entonné ou récité, que pour avoir fait ce cantique en prophétisant ; et si l'on raconte qu'elle l’a entonné avec les autres, c'est pour montrer l’ordre ou l'accord qui régnait dans leur chant. Elles accompagnèrent leurs voix du son du tambour et en formant des chœurs; ce qui prouve non seulement leur grande dévotion, mais encore ce qui exprime mystiquement la célébration des offices dans nos monastères.

C'est à quoi David nous exhorte, en disant : ? « Louez-le » avec des tambours et des chœurs, » c’est à dire, par la mortification de votre corps et par cet accord de la charité , ainsi qu'il est écrit : « Parce que la multitude des fidèles n'avait » qu'un cœur et qu'une seule âme. »

Leur sortie du camp pour chanter le Scigneur renferme encore un sens mystique, car toute la vie contemplative y est figurée. L'âme abandonne alors, pour ainsi dire, le camp et le séjour terrestre afin de s'élever à la connaissance des choses célestes ; et sentant toute la douceur de sa contemplation , elle entonne, dans l'excès de sa joie, un hymne en l'honneur du Seigneur.

On y voit encore le cantique de Debora, d'Anne, de la veuve Judith, comme dans l'Évangile celui de Marie, mère du Seigneur. Anne, offrant son fils Samuëél dans le Temple, a autorisé les monastères à recevoir des enfans. ? C’est pourquoi saint Isidore, écrivant à ses frères, * établis dans le monastère d'Honorat, leur dit : « Quiconque sera présenté par ses pro- » pres parens dans un monastère, saura qu'il doit toujours

» y rester; car Anne a présenté son fils Samuël au Seigneur, ‘ Psalm. 150.

* Allusion à la Règle de saint Benoit, qui permet ( ch. 59) de re. cevoir des enfans en bas âge, lorsque leurs parens veulent bien les consacrer à Dieu. Mais plus tard les conciles défendirent d’ad-

mettre personne au noviciat avant l’âge de seize ans. * Ep. ad Fratres Honor. 5. ;

» et il demeura au service du temple où sa mère l'avait con- » sacré, et il s'y acquitta des fonctions qu'on lui avait desti- » nées. » Il est certain que les filles d'Aaron appartenaient absolument, ainsi que leurs frères, aux fonctions du sanctuaire, et qu’elles devaient hériter du sort de la tribu de Lévi, puisque le Seigneur assura leur entretien, ainsi que, suivant le livre des Nombres, : il le dit lui-même à Aaron : « Toutes » les offrandes du sanctuaire faites au Seigneur par les en- » fans d'Israël, je vous les ai données, et à vos fils et à vos » filles, pour toujours. » D’où il ne paraît pas que la religion des femmes ait été séparée de celle des prêtres : ? au contraire , il paraît qu'ils ont été unis par les mêmes noms, puisqu'il y avait des diaconesses et des diacres, comme si, dans ces deux noms, nous trouvions la tribu de Lévi et les Lévites.

Nous lisons encore dans le même livre ,? que le vœu célèbre et que la consécration des Nazaréens à Dieu étaient également institués pour les deux sexes, par ies paroles que le Seigneur lui-même adresse à Moïse : « Parlez aux enfans d'Israël, et » dites-leur : « L'homme ou la femme qui aura fait vœu pour » son salut de se consacrer au Seigneur, s’abstiendra de vin et de » tout ce qui peutenivrer. Ils ne boiront, ni l’un ni l’autre, de » vinaigre fait avec du vin, ni d'autre boisson que la vigne peut » produire; tout le temps de leur consécration, ils ne mange- » ront pas des raisins nouveaux, ni même secs. Tout le temps de leur séparation, ils ne feront aucun usage de tout ce qui » Sort de la vigne, depuis le grain jusqu’au pepin. » Je pense

+ Num. 18.

* Dans la primitive Eglise, les femmes ne recevaient pas les ordres sacrés, mais elles faisaient partie du clergé en remplissant les fonctions des diaconesses , fonctions qui exigeaient la continence, et qui consistaient principalement à déshabiller les femmes présentécs au baptème, à les dévoiler pour l'application du saint

chrême, à visiter les prisonniers, à orner les autels, à recucillir les aumônes, etc.

3 Num. 6.

que telle était la conduite de ces femmes qui veillaient à la porte du Temple, lesquelles livrèrent leurs miroirs d’airain à Moïse! dont il fit fabriquer un vase où Aaron et ses fils se purifiaient, ainsi qu'il est écrit : « Moïse fit mettre un vase » d’airain, dans lequel Aaron et ses fils se purifiaient, lequel » était fait avec les miroirs d’airain des femmes qui veillaient » à la porte du Temple. » L'ardeur de la dévotion de ces saintes femmes n'est-elle pas bien peinte, lorsque , le Temple fermé, clles restaient au dehors pour célébrer les vigiles , et que sans cesse , occupées de Dieu, elles passaient même en oraisons le temps de la nuit que les hommes donnaient au repos ? La porte du Temple qui leur était fermée, figure bien la vie des pénitens qui se sont séparés des autres, pour pouvoir se livrer à une pénitence plus rigoureuse. Cette vie ressemble clairement à celle que mènent les moines, dont l'état n’est autre chose que l'image d’une pénitence moins austère.

C’est ainsi qu'il faut prendre sous la figure du mystère le tabernacle, à la porte duquel elles veillaient , lApôtre * en par- Jait ainsi aux Hébreux : « Nous avons un autel qui ne donne » pas de quoi manger à ceux qui desservent le tabernacle, » c’est à dire : à laquelle ne sont pas dignes de participer ceux qui livrent leur corps à l’impétuosité des plaisirs. Quant à la porte du tabernacle, c'est la fin de la vie présente, lorsque l'âme, en sortant du corps, entre dans la vie éternelle. A cette porte veillent ceux qui sont inquiets de la sortie de ce monde et de l'entrée dans l’autre, et qui se préparent à cette sortie par la pénitence, pour mériter d’entrer dans l'éternité.

Au sujet de cette entrée et de cette sortie journalières de la sainte Eglise , David faisait cette prière : ® « Que le Seigneur » veille à votre entrée et à votre sortie. » En effet, il veille également à notre entrée et à notre sortie, lorsqu'au moment

ŸErod, 30, 38, — * Saint Paul. Ep. ad Ilebr. 13, 10. — ? Psalm. 120.

de cette sortie, si nous sommes déjà purifiés par la pénitence, il nous fait jouir du bonheur éternel. C'est avec raison qu'il a nommé l'entrée avant la sortie, parce qu'il a fait plus d’attention à la dignité qu'à l'ordre, puisque l'on sort de celte vie mortelle avec douleur, et qu'au contraire, en entrant dans la vie éternelle, l'on arrive au comble du bonheur.

Les miroirs des femmes, ce sont leurs actions extérieures, par lesquelles on voit la turpitude ou la beauté de l'âme, comme dans un miroir on juge de la beauté du visage ; et de ces miroirs, On fait un vase dans lequel Aaron et ses fils se purifient, quand les ouvrages des saintes femmes et la constance de ce sexe si faible reprochent violemment aux pontifes et aux prêtres leur négligence, et leur arrachent des larmes de componction; et si, comme ils le doivent , ils remplissent envers elles leur devoir de ministres, les bonnes œuvres de ces femmes apprêtent le pardon qui cfface leurs péchés.

C'est de ces miroirs que saint Grégoire se préparait le vase de la componction, lorsque, admirant la force des saintes femmes et la victoire que ce faible sexe remportait dans le martyre , il s'écriait en soupirant : ! « Que diront ces hommes » cruels, si des filles délicates souffrent tant de tourmens » pour Jésus-Christ, et si ce sexe fragile triomphe dans une » telle lutte, en sorte qu’il remporte souvent la double cou- » ronne du martyre et de la virginité? »

A ces femmes qui, comme on l'a dit, veillaient à la porte du tabernacle , et qui avaient, comme les Nazaréennes, consacré leur veuvage au Scigneur, je ne doute nullement qu'on ne puisse joindre Anne, cette sainte femme qui mérita, conjointement avec saint Siméon, de recevoir dans le Temple le véritable Nazaréen de Dieu, Jésus-Christ, d'être remplie de l'esprit prophétique à la même heure que Siméon, de reconnaître le Sauveur et de l’annoncer publiquement.

* IHomel.

C'est à la louange de cette femme que l'Évangéliste disait : 1 C1 y avait une prophétesse nommée Anne, fille de Phanuel , » de la tribu d'Aser. Elle était fort avancée en âge, et elle » n'avait vécu que sept ans avec son mari, sans avoir perdu sa » virginité. Cette veuve, alors âgée de quatre-vingt-quatre » ans, ne quittait pas le Temple, servant le Seigneur jour et » nuit par la prière et le jeûne. Elle arriva en cet instant , et » se mit à louer le Seigneur et à parler de lui à tous ceux qui » attendaient la rédemption de Jérusalem. »

Observez tout ce que dit l'Évangéliste ; examinez avec quelle attention il loue cette veuve et quel éloge il fait de sa supériorité. F parle d’abord du don de prophétie dont elle jouissait depuis long-temps , de sun père, de sa tribu, de sept années de virginité qu'elle passa avec son mari, du temps de ce long veuvage qu'elle avait consacré au Seigneur, de son assiduilë au temple, ensuite de ses jeûnes, de sa prière continuelle et de ses actions de grâces, et de cet esprit de prophétie qui lui fit annoncer la naissance du Sauveur promis. Et le même Évangéliste, en parlant plus haut de la vertu de Simeon, ne dit pas qu'il eut le don de prophétie ; il ne met pas en balance ni sa continence, ni ses jeûnes, ni son exactitude a servir le Seigneur , et il n’ajoute rien sur sa prédication.

Ces véritables veuves, dont parle l’Apôtre en écrivant à Timothée, ? me paraissent atteindre à cette perfection. « Ho- » norez, dit-il, les veuves qui le sont véritablement. » Et encore : « Celle qui est véritablement veuve et abandonnée » de tout le monde, espère dans le Seigneur et persévère nuit » el jour dans les prières et les oraisons. Faites-lui donc en- » tendre ceci, afin qu'elle se conduise d'une manière irrépré- » hensible, » Et ensuite : « Si quelque fidèle a des veuves, » qu'il les secoure et que l'Église n'en soit pas chargée, afin » qu'elle puisse subvenir aux besoins des véritables veuves. »

I'appelle véritables veuves celles qui n’ont pas déshonoré

*Evang.S. Luc. 2, 36. —* Ep, ad. Tim. 159

leur veuvage par de secondes noces, et qui se sont consacrées au Seigneur, uniquement par dévotion. Il les dit abandonnées, parce qu'elles ont renoncé à tout, sans s'être réservé la moindre consolation sur terre, ou parce qu'elles n’ont personne pour prendre soin d'elles. Ce sont celles-là qu’il ordonne d’honorer et d'entretenir aux dépens de l'Église, comme des pro- . pres revenus de Jésus-Christ, leur époux.

C’est parmi elles qu’il recommande expressément de choisir les diaconesses, lorsqu'il dit : ? « Qu'on choisisse une veuve qui » ait au moins soixante ans, qui n’ait eu qu'un mari, qui ait me- » né une conduite irréprochable et donné une bonne éducation » à ses enfans, qui aitexercé l'hospitalité, qui ait lavé les pieds » des saints et secouru les affligés, enfin qui ait toujours fait » de bonnes œuvres. Mais ne choisissez pas de jeunes veuves. »

Saint Jérôme, en parlant de ces dernières, dit: ? « Évitez » de les nommer diaconesses; car encore jeunes, d’une na- » ture plus faible et plus inclinée vers la tentation, elles don- » nent de mauvais exemples, au lieu de bons ; et faute de cette » expérience qui s'acquiert avec l’âge, elles pourraient plutôt » scandaliser qu'édifier. » Il pense clairement ce que déjà l'Apôtre, d’après une expérience certaine, avait dit, touchant l'exemple des jeunes veuves, et il entre dans l'explication de son sentiment à ce sujet; car, après avoir dit: « Évitez les jeunes » veuves, » il en présente aussitôt la cause et le remède dans son conseil : 3 « En effet, la mollesse de leur vie passée les porte à » secouer le joug de Jésus-Christ; elles veulent se remarier, » s'engageant ainsi dans la condamnation par le violement de » la foi qu'elles lui avaient donnée auparavant; mais, de plus, » elles se livrent à l’oisiveté ; elles s'accoutument à courir par » les maisons, et elles ne sont pas seulement oisives, mais » encore causeuses et curieuses, s'entretenant de choses dont » elles ne devraient pas parler. J'aime donc mieux que les

‘Ep. ad Tim. 1,5.—*InS. Paul. 11.-—-* Ibid. 14.

» jeunes veuves se remarient, qu’elles aient des enfans, qu'el- » les gouvernent leur ménage, et qu'ainsi elles ne donnent aux » ennemis de notre religion aucun sujet de nous faire des » reproches; car déjà quelques unes se sont égarées et ont » quitté le Christ pour suivre Satan. »

Adoptant la prudence de l'Apôtre dans le choix des diaconesses, saint Grégoire écrivait ainsi à Maxime, évêque de Syracuse : ! «Nous vous défendons très expressément de nommer de » jeunes abbesses, et de permettre à aucun évêque de donner » le voile à une vierge sexagénaire, si sa conduite et ses » mœurs ne sont pas irréprochables. »

Celles que nous appelons actuellement abbesses, s'appelaient autrefois diaconesses , comme étant plutôt servantes que méres ; car les diacrcs sont appelés serviteurs, parce qu’ils étaient censés prendre ce nom plutôt de leurs offices que de l'autorité épiscopale, ainsi qu’ilest prouvé par les exemples et les paroles du Seigneur : ? « Celui qui est plus grand que vous » Sera votre serviteur. » Ensuite : 5 « Quel est le plus grand, » de celui qui est à table ou de celui qui sert ? Pour moi je » suis au milieu de vous, comme votre serviteur. » Et ailleurs : * « Comme le Fils de l'Homme n'est pas venu pour être « servi, mais pour servir les autres. »

C’est sur ce précepte du Seigneur que saint Jérôme osa reprendre fortement plusieurs abbés qui étaient orgueilleux de ce titre, en leur rappelant ce passage de l'Épître aux Galates : « Abbé, dit-il, 5 est un mot hébreu, qui signifie père. Puis- » qu’ila donc cette signification dans la langue hébraïque, et » que le Seigneur ordonne dans l'Évangile de ne donner le » nom de père qu’à Dieu, j'ignore de quelle autorité nous » donnons ce nom aux autres, ou nous souffrons qu'il nous » soit donné ? Ce précepte vient également de celui qui défend

"Epist. TIL,11.—*Evang. S. Matth. 1, 26.—* Evang. S. Luc. 22, 27. — “Evang.S. Matth. 23,11, — * In Epist. ad Gal. h.

» de jurer. Si nous ne jurons pas, ne donnons donc à per- » sonne le nom de père ; car, ou nous interprêterons autre- » ment ce litre de père, ou nous serons forcés d'avoir une » autre opinion sur le jurement. »

Il est certain que du nombre des diaconesses était Phœæbé, que l'Apôtre recommande si fort aux Romains, lorsqu'en priant pour elle il dit : ! « Je vous recommande Phœæbé notre sœur, diaconesse de l'Église de Corinthe, qui est au port de Cen- » chrée, afin que vous la receviez au nom du Seigneur, comme on doit recevoir les saints, et que vous l’assistiez dans toutes » les choses où elle pourrait avoir besoin de vous; car elle en » a assisté elle-même plusicurs, et je suis du nombre.» Cassiodore et Claude? en citant ce passage , assurent aussi qu’elle fut véritablement diaconesse. Le premicr dit : « Qu'elle fut diaco- » nesse de l'Église-mère, usage qui s'est conservé jusqu'à » ce jour chez les Grecs, comme nécessaire au service de » Dieu, et on ne leur refuse pas, dans cette Eglise, le » pourvoir de baptiser. » Claude dit, d'après le même texte : «Que c'est par l'antorité apostolique que les femmes ont » été établies dans le ministère de l'Église, et que Phœ- » bé, si fort recommandée par l’Apôtre, avait été investie » de ces fonctions à Cenchréce. » Le même Apôtre, dans sa lettre à Timothée, # comprenant les femmes parmi les diacres, leur prescrit la même règle de conduite; car en réglant tous les ordres du ministère ecclésiastique, après avoir descendu de l'évêque aux diacres : « Que les diacres pareille- » ment soient lionnètes, dit-il,non menteurs, non adonnés au » vin, qu'ils ne soient pas avides d’un gain sordide, mais » qu'ils conservent le mystère de la foi avec une conscience » pure. » Ensuite: « Ils doivent aussi être éprouvés aupa-

Ep. ad Rom. 16, 1.

* Le commentaire de Cassiodore sur les épitres de saint Paul n'existe plus, ct celui de Claude, archevèque de Turin aurx'siècle,

n'a jamais été publié; mais on en connaît plusieurs manuscrits. Ep, 1,3, 3.

» ravant, puis admis dans le saint ministère s'ils ne sont cou- » pables d'aucun crime. Que leurs femmes soient également » honnôûtes, sobres, non médisantes, et fidèles en tout. Il faut » que les diacres n’aient épousé qu'une seule femme, qu'ils veil- » lent bien à la conduite de leurs enfans et de leurs maisons ; » Car ceux qui s'acquiticront bien de leur devoir, s'élèveront, » et acquerront une grande foi dans Jésus-Christ. »

Or, ce que l'Apôtre dit des diacres : « Qu'ils ne soient pas » menteurs , » il le dit des diaconesses : « Qu'elles ne soient pas » médisantes. » 1] demande de la sobriété dans celles-ci, lorsqu'il ordonne aux autres de n'être pas adonnés au vin; enfin il renferme les autres préceptes dans ce peu de mots : « Qu'elles » soient fidèles en tout. »

Car, ainsi qu'il ne veut pas que les évêques et les diacres soient élus parmi ceux qui ont été mariés eue fois, de même il veut que les diaconesses soient soumises à la même loi, comme nous l'avons déjà dit plus haut : « Qu'on choisisse une »veuye qui ait au moins soixante ans, qui n'ait épousé qu'un » seul homme, qui ait mené une conduite irréprochable et » donné une bonne éducation à ses enfans, qui ait exercé » l'hospitalité, qui ait lavé les pieds des saints et secouru les » affligés, enfin, qui ait toujours fait des bonnes œuvres ; » mais surtout, a-t-il dit, ne choisissez pas de jeunes veuves. » Il est aisé de vair combien l'Apôtre recommande plus d'attention dans le choix des diaconesses que dans celui des évêques et des diacres, lorsqu'il dit : « Quelles aient mené une con- » duite irréprochable, qu'elles aient exercé l'hospitalité; » il ne fait pas cette observation pour les diacres, et n'exige pas d'eux, non plus que des évêques : « Qu'ils aient lavé les pieds » des saints, sccouru les affligés , etc. » Il se contente de dire que les évêques et les diacres ne soient coupables d'aucun crime, et il veut que non seulement les femmes soient sans reproches, mais encore qu'elles aient toujours fait de honnes œuvres. Îl fixe leur âge avec soin, pour qu'elles aient plus

d'autorité, en disant : « Pas au dessous de soixante ans ; » afin que non seulement leur vie, mais encore leur âge avancé, leur ayant donné plus d'expérience, inspire aussi plus de respect.

Voilà pourquoi Jésus-Christ, malgré son amitié pour saint Jean , lui préféra saint Pierre, ainsi qu'aux autres, à raison de son âge. Car on est moins offensé de se voir préférer un vieillard qu'un jeune homme, et l’on se soumet plutôt à celui que l’âge, la nature et l’ordre des temps, ont mis au dessus de nous.

Saint Jérôme, dans son livre contre Jovinien, dit, en parlant de l'élection de saint Pierre : « Un seul est choisi, afin » d’ôter l’occasion du schisme, par l’établissement d’un chef. » Mais pourquoi Jean ne fut-il pas élu ? C’est que Jésus-Christ » a déféré à l’âge, parce que Pierre était plus vieux, et pour » ne pas donner à un jeune homme, encore presque enfant, » la préférence sur des vieillards ; en bon maître il devait » ôter à ses disciples tout sujet de querelle et ne pas exciter » leur jalousie en choisissant son bien aimé. »

C'est par cette considération que cet abbé dont il est park dans les Vies des Pères, ôta la prélature à un frère plus ancien de profession, pour la donner à un autre qui vint après lui, par la seule raison qu'il était plus âgé. Il craignait que ce frère, encore trop attaché au monde, ne supportât avec peine la préférence que l’on donnerait à un plus jeune ; il se souvenait de l'indignation des apôtres contre deux d’entre eux, à qui l'intercession de leur mère parut avoir obtenu quelques prérogatives , surtout parce que l'un des deux était bien plus jeune que les autres apôtres; c'est Jean lui-même, duquel nous venons de parler.

La vigilance de l’Apôtre a recommandé le plus grand soin, non seulement dans le choix des diaconesses, mais encore dans celui des veuves qui voudraient sc consacrer à Dieu, afin de leur ôter tout sujet de tentation ; car, après avoir dit: «a- » norezles veuves qui sont véritablement veuves, » il ajoute

9230 ARÉLARD ET HÉLOISE.

aussitôt : ! « Que si quelque veuve a des enfans ou des neveux, » qu'elle apprenne d’abord à conduire sa maison et à leur » inspirer le respect qu'ils doivent à leurs parens. » Et plus loin : « Si quelqu'un, dit-il, n’a pas soin des siens et surtout » de ceux qui dépendent de lui, il a renoncé à la foi et il est » pire qu'un infidèle. » Par ces paroles il satisfait en même temps à la dette de l'humanité et aux devoirs de la religion ; de peur que, sous le prétexte de la religion, de pauvres orphelins ne soient abandonnés , et que la compassion humaine envers des malheureux ne nuise aux vœux des veuves et à la sainteté de leur état, ne détourne leurs regards en arrière, ne les conduise quelquefois au sacrilége et ne les engage à donner à leurs proches ce qu’elles distrairaient de la communauté.

Il était donc bien nécessaire d’avertir celles qui sont encore chargées de famille, avant qu’elles passent à un véritable veuvage et qu'elles se consacrent absolument à Dieu, de rendre à leurs parens ce qu'elles en ont reçu, et de suivre la même loi, en élevant leurs enfans comme elles ont été élevées elles-mêmes par leurs parens.

Le même Apôtre, pour augmenter encore la perfection religieuse des veuves, leur urdonne d'assister à l'office et de prier nuit et jour. Également inquiet sur leurs besoins, il dit : « Si » quelque fidèle a des veuves, qu'il les secoure et que l'Église ne » soit chargée que de celles qui sont véritablement veuves. » C’est comme s’il disait : ? « Si quelque veuve tient à une famille riche qui puisse subvenir à ses besoins, qu'elle en soit secourue, afin que les revenus de l'Église puissent subvenir aux autres. Cette doctrine prouve clairement que si quelqu'un refuse de secourir les veuves qui lui appartiennent, il faut le contraindre , d'autorité apostolique, à l’acquit de cette dette. L’Apôtre a donc non seulement pourvu à leurs besoins, mais encore à l'honneur qui leur était dû , en disant : « Honorez les » vCuves qui sont véritablement veuves. »

* Epist ad Tim. V, 5 » 3 — ‘Ibid. 5,16.

Telles étaient, nous le croyons, celle que l'Apôtre appelle sa mère et celle que Jean l'Evangéliste appelle sa dame, par respect pour la sainteté de leur état. « Saluez, dit » Saint Paul dans une lettre aux Romains, ! Rufus qui est élu » dans le Seigneur, et sa mère qui est également la mienne. » Saint Jean commence ainsi sa seconde épiître : ? « Le plus âgé, » à madame Electe et à ses enfans ; » et ajoute plus bas, en lui demandant son amitié : « Actuellement je vous prie, Ma- » dame, que nous nous aimions l’un et l'autre. »

Appuyé de cette autorité, saint Jérôme, écrivant à Eustochie, ® qui avait embrassé votre profession, ne rougit pas de l'appeler sa dame , et rend compte aussitôt de la raison qui l'y oblige : « J’appelle Eustochie ma dame, parte que c'est » ainsi que je dois appeler l'épouse de Notre Seigneur. » Et dans la même lettre, en mettant la sainteté de cet état au dessus de toute la gloire humaine , il dit : « Je ne veux pas que vous » communiquiez avec les dames du monde, que vous fré- » quentiez les maisons des nobles et que vous les visitiez » souvent, puisque vous avez renoncé à tout, en consacrant » votre virginité au Seigneur. Si l'ambition des courtisans les » pousse à venir en foule saluer l’impératrice, pourquoi fe- » riez-vous injure à votre époux? Épouse de Jésus-Christ, » pourquoi vous empressez-vous de rendre des devoirs à » une mortelle ? Revêtez-vous d’un saint orgueil , et sachez » que vous êtes bien au dessus d'elle. »

Le même Père, écrivant à une vierge consacrée à Dieu , sur le bonheur céleste qui attend ses semblables et sur le respect qui leur est dû sur la terre, dit : * « C’est non seulement le té- » moignage des Saintes Écritures , mais encore la conduite de » l'Église, qui nous enseigne quei est le bonheur dont les vier- » ges jouissent dans le ciel et qui nous apprend qu'on ne » Saurait, sans un mérite particulier, soutenir une con-

* Ep. ad Rom. 16.—? Ep. 11,1.—* Ep. 22.—* Ep. ad Maurit. filiam. 14. Cette lettre était encore attribuée à saint Jérôme, qui n’en est pas Fautour.

UD OR DU en On et LE n° Ps,

» sécration Spirituelle ; car, quoique chaque chrétien participe » à la grâce divine et que tous se glorifient de participer aux » mêmes sacremens, celles-ci ont cependant quelque chose » au dessus des autres, puisqu'elles sont choisies par l'Esprit » Saint dans ce troupeau sanctifié, comme des victimes plus » Saintes et plus pures que le grand-prêtre offre à Dieu pour le » service de ses autels. La virginité a donc un mérite au des- » sus des autres, puisqu'elle obtient spécialement la grâce et » qu'elle jouit du privilége d'une consécration qui lui est par- » ticulière; car cette consécralion ne peut pas être célébrée, » excepté en cas de danger de mort, à d’autres époques que » le jour de l'Épiphanie, l’octave de Pâques et les Fêtes des » Apôtres : de plus, il n'y a qu'un évêque qui puisse procéder » tant à la bénédiction des vierges que du voile qui doit cou- » vrir leurs têtes sacrées. »

Pour les moines, au contraire, quoiqu'ils soient de même profession et de même ordre et d'un sexe plus élevé, peutêtre avec la même pureté, il est toujours permis à leur abbé de recevoir leurs vœux et de bénir leurs personnes et leur habit. Les prêtres et ceux qui sont admis dans les grades inférieurs de la cléricature, peuvent être ordonnés aux Quatre- Temps, et les évêques, chaque jour de dimanche ; mais la consécration des vierges, d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare , est réservée pour les fêtes les plus solennelles,

Cette sainte virginité excite dans l'Église une immense joie, que le Psalmiste avait prédite par ces paroles : ! « Des vier- » ges richement parées seront amenées au roi pour marcher » après elle ; » Et ensuite : « Elles lui seront présentées avec » de grands transports de joie ; on les conduira dans le Tem- » ple. » On attribue à saint Matthieu, apôtre et évangéliste , l'institution et le Rituel de cette consécration , ainsi qu'on le lit dans les Actes de son martyre , qui racontent qu'il mourut

? Psalm. M.

ABÉLARD ET HÉLOISE. 255 pour la défense de la virginité religieuse. !? Mais les apôtres ne nous ont rien laissé par écrit, concernant la consécration des clercs et des moines. C'est donc de la sainteté même que leur sainte profession a tiré son nom, puisque c'est du mot sanctimonia, c'est à dire sainteté, que vient celui de Sanctimoniales ou moinesses. En effet, plus le sexe des femmes est faible, plus leur vertu est agréable et parfaite devant Dieu, ajnsi qu'il le dit lui-même en exhortant son Apôtre à combattre pour la couronne de la gloire : ? « Ma grâce vous suffit ; » Car c'est dans la faiblesse que la vertu se perfectionne. »

C'est ainsi qu’en parlant, par la bouche de cet Apôtre, des membres de son corps, qui est l'Église, comme s'il eût principalement recommandé l'honneur aux membres les plus faibles , il lui fait dire dans cette même épitre, qui. est la première aux Corinthiens : « Les membres de notre corps qui » nous paraissent les plus faibles, sont les plus nécessaires; et » Ceux que nous croyons les moins nobles, sont ceux que nous » couvrons le plus honorablement ; et ceux qui sont les moins » honnêtes, sont couverts le plus honnêtement; car ceux qui » sont honnêtes n'ont besoin de rien. Mais Dieu a disposé le » corps, de manière qu'on rend plus d’honneurs aux membres » les plus faibles, afin qu'il n'y ait point de schisme dans le » corps, et que tous les membres contribuent alternativement » à son usage. » N'est-ce pas aux femmes qu'il a dispensé sans réserve les trésors de la Grâce divine, quoique leur sexe fût le plus faible et le moins noble, tant par le péché originel que par sa nature ? Examinez les différens états de ce sexe, non seulement les vierges, les veuves, les femmes mariées, mais encore celles qui vivent dans le plus honteux libertinage, et vous verrez en elles les plus grands effets de la grâce du Seigneur, selon les paroles de Jésus-Christ et de l'Apôtre : # « Que les premiers

* L’Eglise ne reconnaît pas la tradition populaire sur le martyre de saint Matthieu. Voyez sa vie, dans Les Vies des Saints, par Raillet. * Saint Paul, Ep, ad Corint. 1, 12.—* Evang. S. Matth. 20.

» Soient les derniers, etles dernicrs les premiers, et que là où » le péché à abondé, il y ait aussi abondance de Gràce. ! »

En effet, si nous remontons à l’origine du monde, nous. trouverons que la femme, dès sa création , a été favorisée des dons de la Grâce divine et d'un honneur particulier : elle fut créée dans le Paradis, et l'homme y fut placé ; ce qui doit tou- Jours avertir les femmes, que le Paradis est leur patrie naturelle , et qu'il leur convicnt surtout de mener dans le célibat une vie conforme à cette demeure céleste. C’est ce qui fait dire à saint Ambroise, dans son livre sur le Paradis : « Dieu prit » l'homme qu'il avait fait et il le mit dans le Paradis. Or, vous » voyez qu'il a pris celui qui était déjà, et qu'il l'a placé dans » le Paradis. Observez que l’homme a été fait hors du Paradis, » Ja femme dans le Paradis. L'homme, qui a été créé dans un » lieu inférieur, se trouve supérieur ; et la femme, qui a été » créée dans un lieu supérieur, se trouve inférieure. »

Le Seigneur a effacé par Marie la faute d'Eve, qui fut la mère du péché, avant que Jésus-Christ eût cffacé celle d'Adam. Si le péché a commencé par la femme, c’est par elle aussi que la Grâce à commencé, et que la virginité a brillé de tout son éclat. Et déjà Anne et Marie avaient offert aux veuves et aux vierges, un modèle de profession religicuse, avant que Jean ou les apôtres eussent donné aux hommes l'exemple de la vie monastique.

Si après Eve nous examinons la vertu de Débora, de Judith et d'Esther, nous conviendrons assurément qu'elle doit faire rougir la force de l’homme. En cffet, Débora, juge d'Israël, se mit à la tête du peuple de Dieu qui n'avait plus de gé-— néraux, livra bataille, vainquit les cnnemis, et acheva, par cet éclatant triomphe, la délivrance du peuple de Dieu. Judith, sans armes, accompagnée d'une servante, attaqua une armée terrible , et seule, après avoir tranché la tête d'Holopherne avec Sa propre Cpée, elle défit l'ennemi ct sauva son peuple

* Ep. ad Rom. 5,90. — * Judic. h.

qui était à toute extrémité? ! Esther, par une inspiration secrète de l'Esprit Saint, quoique mariée, contre la loi, à un prince idolâtre, prévint l’édit cruel que l’impie Aman avait surpris au roi, et en un seul instant elle fit retomber cette sentence sur: Aman lui-même .?

On regarde comme un prodige de force que David, avec une fronde et une pierre, ait attaqué et vaincu Goliath : ? et la veuve Judith, sans pierre et sans fronde, et sans le secours d'aucune arme, s'avance contre toute une armée ennemie. Esther, par sa seule parole, délivre son peuple, et tournant contre ses ennemis le décret de proscription, les précipite eux-mêmes dans le piège qu'ils avaient tendu. C’est en mémoire de cette action remarquable que les Juifs ont institué une fête annuelle ; ce que jamais ils n'ont fait pour les actions d'aucun homme, si éclatantes qu'elles aient été.

Qui n'admirera pas l’incomparable constance de la mère des sept fils, lesquels avaient été saisis avec elle, lorsque l’impie roi Antiochus, comme le raconte l’histoire des Machabées ,* essaya en vain de la forcer à manger de la chair de porc, défendue par la Loi? Cette mère, oubliant tous les sentimens de la nature et de l'humanité pour ne voir que Dieu seul, consomma par son propre martyre tous ceux qu'elle avait déjà soufferis dans celui de chacun de ses enfans , après les avoir aidés, par ses exhortations, à en mériter la couronne. Quand nous feuilleterions l'Ancien Testament, que trouverions-nous qui pt être comparé à la fermeté de cette femme ?

Le démon, après toutes ses vaines persécutions contre le bienheureux Job , connaissant la faiblesse humaine aux approches de la mort, dit : Ÿ « L'homme donnera la peau d’au- » trui pour conserver la sienne, et tout ce qu'il possède, pour » Sauver Sa vie. » En effet, l'horreur que nous inspire le moment de la mort est si naturelle, que souvent nous opposons un membre pour la défense de l'autre, et que, pour

conserver notre vie, nous n'appréhendons pas les plus grands

‘Judith. 13.—* Esther, 8. —* Reg. 1,17. —" Mach. 11, 7. —" Jub. 2.

256 ABÉLARD ET INÉLOISE.

maux. Cette héroïne chrétienne à préféré de perdre sa vie et celle de ses enfans, plutôt que de transgresser la loi dans un seul point. Quelle est donc, je vous prie, cette transgression à laquelle on voulait la contraindre? L’obligeait-on de renoncer à son Dieu et de sacrifier aux Hloles ? Non ; on ne leur demandait que de manger des viandes défendues par la Loi. O mes frères, el vous tous qui avez embrassé la vie monastique, qui, tous les jours, transgressez si impudemment notre Règle en mangeant des viandes qu'elle vous défend , qu'opposcrez-vous à la fermeté de cette femme ? Etes-vous assez insensibles pour n'être pas confondus par un pareil exemple ? Sachez, mes frères,! le reproche que le Seigneur fait aux incrédules , en parlant de la reine du Midi : « La reine du Midi » s'élèvera au jour du jugement contre cette génération, et la » condamnera. » La constance de cette femme déposera d’autant plus contre vous, que son action aura été plus courageuse, et que vous êtes plus intimement dévoués par état à la profession religieuse. Aussi, en faveur du combat qu'elle a soutenu si courageusement, a-t-elle mérité que l'Église instituât une messe et des leçons solennelles en mémoire de son martyre, honneur qui jusqu'alors n'avait été accordé à aucun des saints dont la mort précéda la venue du Seigneur ,? quoique, suivant la même histoire des Machabées, * Eléazar, ce vénérable vieillard, un des premiers scribes de la Loi, eût déjà souffert le martyre pour la même cause. C’est, comme nous l'avons dit, que le sexe de cette femme étant plus faible, son courage en est plus agréable à Dieu et plus méritoire; et le martyre du pontife n’a pas été célébré par une fête spéciale, comme si l'on devait moins s'étonner que le sexe

‘Ici, Abélard oublie, dans son zèle religieux, qu’il s'adresse à des religieuses et non à des moines.

* Les fêtes de saint Joachim, de sainte Anne ct de saint Joseph

n'étaient pas encore établies.

Mach. 1, 6.

ABÉLARD ET HÉLOISF. 9%i

le plus fort soutint aussi les plus fortes épreuves. L'Ecriture dit, ! en s'étendant davantage sur les louanges de cette même femme : « Cependant cette mère admirable par dessus tout ct » digne de la mémoire des bons, voyant périr en un même » jour ses sept enfans, supportait constamment leur mort, à » cause de l'espérance qu'elle avait en Dieu ; remplie de sa- » gesse, et alliant un courage mâle à la tendresse d’une » femme, elle exhortait fortement chacun d'eux. »

Peut-on refuser à la fille unique de Jephté d’avoir fait autant d'honneur à son sexe parmi les vierges”? ? elle qui, pour que son père ne fût pas même coupable d’un vœu imprudent, et pour que la victime promise répondit à la grâce dont il venait d’être comblé, excitait encore son père vainqueur à la sacrifier. Qu'aurait-elle donc fait si, forcée par les infidèles de renoncer à son Dieu, elle eût été exposée au martyre? Si elle eût été interrogée, comme le prince des Apôtres, au sujet de Jésus-Christ, aurait-elle dit : « Je ne connais pas cet » homme? » Son père l'ayant laissée libre pendant deux mois entiers, elle revient, à leur expiration, vers son père qui devait l’immoler; elle se dévoue volontairement à la mort, qu'elle provoque au lieu de la craindre. Par amour pour la vérité, elle rachète au prix de son sang le vœu insensé de son père , et le dégage ainsi d’un fatal serment. Quelle horreur n'aurait pas eu pour le parjure celle qui n’a pas même permis celui de son père? L'amour de cette vierge pour son père charnel comme pour son Père spirituel, n'est-il pas sans bornes ? Cependant que par sa mort elle épargne au premier un mesonge, elle satisfait à la promesse faite à l’autre. Cette grandeur d'âme dans une jeune vierge a mérité que les filles d'Israël s’assemblassent chaque année dans un même licu, pour célébrer ses funérailles par des hymnes solennels, et pour donner de pieuses larmes au sacrifice de l’innocente victime.

Mais , sans citer d’autres faits, qui donc à été plus néces-

# Mach.7.— * Judic. 11.

saire à notre rédemption et au salut de tout le genre humain, que ce sexe qui a mis au monde notre Sauveur ? Cette femme, qui la première osa forcer la cellule de saint Hilarion, opposait à sa surprise la grandeur de cette prérogative, lorsqu'elle lui dit: « Pourquoi détournez-vous les yeux ? pourquoi fuyez- » vous ma prière? Ne me regardez pas comme une femme, » mais comme une malheureuse ; c'est mon sexe qui a engen- » dré le Sauveur. » Quelle gloire pourra être comparée à celle que ce sexe a acquise dans la mère de Jésus-Christ?

Le Rédempteur aurait pu, s'il leût voulu, naître d’un homme, aussi bien que d’une femme, lui qui a formé la femme du corps de l'homme; mais il a fait tourner à l'honneur du sexe le plus faible son humilité même qui avait trouvé grâce devant lui. Il aurait pu choisir, dans le corps de la femme, une autre partie plus noble que celle qui ouvre une voie impure à la conception et à l’enfantement des hommes; mais il a bien plus anobli, par sa naissance, les organes générateurs de la femme, qu'il n’avait purifié ceux de l’homme par la circoncision. Et maintenant, pour me taire sur l'honneur particulier des vierges, il convient que je vous parle des autres femmes, ainsi que je me le suis proposé.

Voyez la grandeur de la grâce que l'arrivée de Jésus- Christ a répandue aussitôt sur Elizabeth qui était mariée, et sur Anne qui était veuve. Zacharie, mari d'Élisabeth et grand-prêtre du Seigneur, n’avait pas encore recouvré la parole, que son incrédulité lui avait fait perdre, lorsqu'à l'arrivée et à la salutation de Marie, Élisabeth, remplie de l'esprit de Dieu, sentit tressaillir son enfant dans son sein, et prophétisa la première que Marie avait conçu, devint ainsi plus que prophète. Elle l'annonça sur-le-champ, et elle excita la mère du Seigneur à glorifier Dreu des grâces dont il la comblait. Le don de prophétie paraît plus accompli dans Élisabeth, qui a connu aussitôt la conception du Fils de Dieu, que dans saint Jean qui ne l'annonça que long-temps après Sa naissance. Ainsi que j'ai appelé Marie-Madeleine l'apôtre

des apôlres, je ne crains pas d'appeler celle-ci le prophète des prophètes, conjointement avec Anne, cette sainte veuve dont j'ai déjà parlé plus amplement.

Si nous examinons jusque chez les Gentils ce don de prophétie, que la Sibylle paraisse ici la première, et qu'elle nous dise ce qui lui a été révélé au sujet de Jésus-Christ. ! Si nous comparons avec elle tous les prophètes , Isaïe lui-même, qui, suivant saint Jérôme , ? est plutôt un évangeliste qu’un prophète , nous verrons encore dans cette grâce la prééminence des femmes sur les hommes. Saint Augustin, voulant se servir de son témoignage contre les hérétiques , leur dit : $ « Écou- » tons comment leur Sibylle prophétise Jésus-Christ : «Le Sei- » gneur, a-t-elle dit, donne aux fidèles un autre Dieu à adorer; » reconnaissez-le donc pour son Fils. » Dans un autre endroit » elle appelle Symbole le Fils de Dieu, c'est à dire Conseil- » ler. » Et le prophète Isaïe dit : * « 1 sera appelé l’admira- » ble, le conseiller. » Saint Augustin, dans le dix-huitième Jivre de la Cité de Dieu, dit encore : « Quelques uns rappor- » tent que dans ce temps-là la sibylle Érictrée avait fait cette » prédiction; d’autres affirment que c’est plutôt celle de Cu- » mes ; quelqu'un traduisit ainsi en vers latins les vingt-sept » vers grecs dont la prédiction est composée ; ces vers ren- » ferment ce passage :

« En signe de jugement, la terre s'humectera de sueur ; un » Roi, qui doit vivre dans tous les siècles, descendra du Ciel, » revêtu alors d'un corps mortel, pour juger l'Univers. »

En rassemblant les premières lettres de chaque vers grecs, on y trouvera « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur. »

Lactance * cite aussi plusieurs prophéties de la Sibylle relatives à Jésus-Christ. « Il tombera ensuite, dit-elle, dans les » mains des infidèles ; ils donneront à Dieu des soufilets avec

* Abélard suit ici l’opinion des anciens Pères de l’Église, qui se sont servi des oracles sybillins pour prouver aux paiens la vérité du Christianisme.

3 Prin Isaie. —" Lib. Cant. Ur. €. 3.—" Isaie, 9,—* Inst. LAN, c. 1.

» des mains criminelles, et d’une bouche impure ils vomi- » ront sur lui des crachats empoisonnés. Mais il tendra hum- » blement son dos sacré à leurs coups, et il recevra leurs souf- » flets en silence, de peur qu'on ne reconnaisse le Verbe, » que l'enfer ne soit instruit de son arrivée. Ils le couronne- » ront d'épines; pour nourriture , ils lui donneront du fiel, » et pour boisson, du vinaigre; c’est ainsi qu'ils lui offri- » ront l'hospitalité. Nation insensée ! loin de comprendre » que ton Dieu devait être adoré par tous les mortels, tu l'as » couronné d'épines, et tu as mêlé le fiel avec le vinaigre ! Le » voile du Temple se déchirera, et, au milieu du jour, la » nuit couvrira la terre pendant trois heures ; il mourra, et » après trois jours de sommeil, sortant alors des enfers, il » reparaîtra à la lumière, pour montrer aux hommes le prin- » cipe de la résurrection. »

Je serais tenté de croire que Virgile !, le plus grand de nos poètes, connaissait cette prophétie de la Sibylle, et y a fait allusion , lorsque, dans sa quatrième Églogue, il prédit, sous le règne de César Auguste et le consulat de Pollion, la naissance miraculeuse d’un enfant qui devait être envoyé du ciel sur terre, pour effacer les péchés du monde, et amener un nouveau siècle plein de merveilles. Il avait emprunté, comme il le dit lui-même , cette prédiction aux oracles de la sibylle de Cumes, et il semble exhorter les hommes à se féliciter, à chanter et à écrire sur la naissance future de cet enfant si merveilleux, en comparaison duquel tous les autres sujets lui paraissent bas et méprisables. Il s'exprime ainsi : ?

« Muses de Sicile, chantons de plus grandes merveilles : les » arbrisscaux et les humbles bruyères ne plaisent pas à tout » le monde. Enfin est arrivé le dernier âge prédit par l'o- » racle de Cumes; les siècles vont reprendre un nouvel or- » dre. Déjà reviennent et la Vierge et le règne de Saturne.

* Virgile, au moyen-âge, passait pour un prophète. et tous les prodiges qu’on lui attribuaïit sont racontés dans un vieux roman lalin, dont il existe des traductions dans toutes les langues.—"* £Ect. 4,

» Déjà une nouvelle race est envoyée du haut des Cieux. »

Pesez toutes les paroles de la Sibylle, et vous verrez qu'elles renferment clairement ce que la foi chrétienne doit croire de Jésus-Christ. Et dans sa prophétie, dans ses écrits, elle n'a oublié ni sa divinité, ni son humanité, ni son arrivée pour les deux jugemens : le premier, pat lequel il a été injustement condamné dans sa Passion ; l’autre, par lequel il jugera justement le monde dans toute sa majesté. Et en faisant mention de sa descente aux enfers et de la gloire de sa résurrection , elle s'est élevée non seulement au dessus des prophètes, mais même des évangélistes , qui n’ont presque rien écrit sur sa descente aux enfers.

Qui n’admirera pas sa conversation, aussi longue que familière, avec cette femme païenne de Samarie, qu'il daigna instruire avec tant de soin, que ses apôtres eux-mêmes en furent fortement surpris?! Après l’avoir réprimandée sur son aveuglement et sur la multitude de ses maris, il lui demanda même à boire, ce qu'il ne fit jamais depuis à personne. Ses apôtres, à leur arrivée, lui offrirent des alimens qu'ils venaient d'acheter , en disant : « Maître, mangez ; » mais il les refusa, en leur disant, comme pour s'excuser : « J’ai une nourriture à » manger, que vous ne connaissez pas. » Il demande lui-même boire à cette femme qui, refusant cette faveur, lui dit : « Comment, vous qui êtes Juif, demandez-vous à boire à une Samaritaine ? car les Juifs n’ont pas coutume de communiquer avec les Samaritains. » Et enfin : « Vous n'avez pas de quoi puiser de l'eau , et le puits est très profond. » Il demande donc de l’eau à une femme infidèle, qui lui en refuse, et il ne se soucie pas des alimens que ses apôtres lui offrent. Quelle est donc, je vous prie, cette grâce qu'il accorde à la faiblesse de votre sexe, pour demander de l’eau à une femme, lui qui donne la vie à tout le monde ? Si ce n'est pour montrer ouvertement que la vertu des femmes lui est d'autant plus

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