PREMIÈRE PARTIE
J'ai résolu de diviser en trois parties la Règle de votre maison, soit pour conduire et fortifier votre religion, soit pour coordonner la célébration de Foffice divin. Le véritable but ce l'institution monastique consiste, si je ne me trompe, dans ces trois points : vivre chastement, faire vœu de pauvreté , et ne pas rompre le silence; ce qui est absolument conforme à la Règle évangélique : ceindre ses reins, renoncer à tout, éviter les paroles inutiles. ?
Erang. S. Matth, 20, —* Evrng. S, Luc. 12. S. Matth. 19, 12.
La chasteté que vous devez suivre est celle que F'Apôtre ? conseille, lorsqu'il dit : « Une vierge qui n’est pas mariée ne » pense qu'à Dieu, afin qu'elle devienne sainte et de corps et » d'esprit. » Il dit, de tout le corps, et non dans un seul membre, de peur que les autres ne se portent à l'impureté, soit par paroles, soit par actions. Elle devient alors sainte d’esprit, quand elle n’est souillée ni par pensée ni par consentement, et qu'elle ne se laisse point aller à l’orgueil, ainsi que ces cinq vierges folles qui, étant allées acheter de l’huile, trouvèrent à leur retour la porte fermée. En vain elles frappèrent et crièrent : « Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous! » l'Époux lui-même leur répondit ces paroles terribles : « En vérité, je vous dis que je ne vous connais pas. »
La pauvreté consiste, selon l'exemple des apôtres, à abandonner tout, pour suivre nus Jésus-Christ qui est nu luimême, c’est à dire, à quitter non seulement les biens de ce monde et les attachemens charnels, mais encore à déposer toutes nos volontés , afin que, renonçant à nous conduire suivant notre caprice, nous suivions la volonté de notre supérieur qui représente Jésus-Christ, et que nous nous soumettions entièrement à lui comme à Jésus-Christ lui-même ; car il le dit : ? « Celui qui vous écoute, m'écoute; celui qui vous » méprise, me méprise. » Et quand même il se conduirait mal, Dieu l’en préserve; si ses ordres sont justes, il ne faut pas que les défauts d’un homme fassent rejeter la voix de Dieu ; car il nous en avertit lui-même : 5 « Profitez et faites ce qu'ils » diront; mais ne vous conduisez pas suivant leurs œuvres. »
I nous a encore bien peint notre conversion spirituelle à Dieu, dans ces paroles : * « Celui qui n'aura pas renoncé à » tout ce qu'il possède, ne saurait être mon disciple. Si quel- » qu'un, continue-t-il, vient à moi, et ne haït point son
* Saint Paul. Ep. ad. Corint. 1,7. —*? Erang. S. Luc. 10. — * Evang. S. Matth. 23, —* Evang.S. Luc. 14.
» père, Sa femme, son fils, ses frères et ses sœurs, même » sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » Haïr son père ou sa mère, c'est renoncer à toutes les affections charnelles de ce monde, de même que hair sa vie, c’est renoncer à ses propres volontés; ce qu'il recommande encore ailleurs : « Si » quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, » qu'il porte sa croix et qu’il me suive. » C’est ainsi qu'approchant de Jui, nous venons après lui, c’est à dire que nous le suivons, en limitant autant qu'il est en nous. Lorsqu'il dit : « Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais celle de mon » Père qui m'a envoyé, » c’est comme s'il nousdisait de faire tout par obéissance.
En effet, « renoncer à soi-même, » est-ce autre chose que de quitter ses affections charnelles , de déposer sa volonté, et de se soumettre entièrement à celle d’autrui ? C’est ainsi qu'on ne reçoit pas sa croix des mains d’un autre, mais qu’on la porte soi-même ; c'est par cette voie que le monde est mort pour nous et que nous sommes morts pour le monde, lorsque, par un sacrifice de profession volontaire, nous nous interdisons les vanités et les plaisirs terrestres, en renonçant à suivre notre propre volonté. Quels sont les désirs des gens du monde , sinon de satisfaire leurs caprices? Quels sont les plaisirs terrestres, si ce n’est de remplir sa volonté, quand bien même on ne pourrait le faire sans affronter les plus grandes peines et les plus grands dangers !
Qu'est-ce que porter sa croix, c’est à dire souffrir quelque tourment, si ce n'est d'agir contre notre propre volonté, quoique ce que nous voulons faire nous paraisse utile et facile ? C'est de là qu'un autre Jésus, bien inférieur au véritable, nous dit dans l'Ecclésiaste : « Détournez-vous de toute idée de con- » cupiscence et de votre propre volonté; si vous favorisez » votre esprit dans ses désirs, il deviendra un sujet de joie » pour votre ennemi. »
Mais lorsque nous renonçons absolument aux choses ter-
resitres et à nous-mêmes, c'est alors qu'ayant rejeté toute propriété, nous entrons dans la vie apostolique , qui réduit tout en commun, ainsi qu'il est écrit : ! « La multitude des » fidèles ne faisait qu'un cœur et une seule âme. » Aucun d'eux ne regardait son bien comme particulier ; mais tout était commun entre eux. Le partage s’en faisait suivant les besoins de chacun, car ils n'avaient pas tous les mêmes besoins : la distribution n'en était done pas égale, mais conforme à la nécessité. Ils ne faisaient qu'un cœur par la foi, parce qu'elle réside dans le cœur; une seule âme, parce que, leur volonté réciproque étant fondée sur la charité, ils avaient tous les mêmes désirs, et que, leurs commodités leur étant indifférentes, tout était rapporté à l'avantage général, chacun renonçant à ce qu'il avait de particulier, pour ne s'attacher qu'aux choses qui viennent de Jésus-Christ : autrement, il n’est pas possible de vivre sans aucune propriété, laquelle consiste plus encore dans l’ainbition que dans la possession.
Une parole inutile ou superflue est la même chose qu'un long discours inutile ; c'est ce qui fait dire à saint Augustin, dans son premier livre des Rétractations : « Loin de moi de re- » garder comme un discours inutile ce qu’il est nécessaire de » dire , quoiqu'il faille parler longuement. » Mais Salomon dit dans les Proverbes : ? « Le péché abondera dans les longs » discours; et celui qui saura arrêter sa langue, sera très » prudent. » Il faut donc éviter avec soin les choses où le péché abonde , et il faut pourvoir à cette maladie avec d’autant plus d'étude, qu'il est plus dangereux et plus difficile de l'éviter. Saint Benoît, persuadé de cette vérité, disait : # « En » tous temps les moines doivent s'étudier au silence. » S'étudier au silence, est bien différent de garder le silence; car c'est porter une application perpétuelle d'esprit à faire quelque chose. Nous faisons en effet beaucoup de choses par.
‘fc Apost. 4, —% Prov. 10. —% Reg, S. B ned, €. 12.
ABÉLARD ET HÉLOISE. 265 négligence , et malgré nous; niais rien, avec étude , à moins que nous ne le voulions et que nous ne nous y appliquions.
L'’apôtre saint Jacques dit ,! en observant combien il est diflicile et utile de mettre un frein à sa langue : « Nous pc- » chons tous dans plusieurs choses; si quelqu'un ne pèche pas » par les paroles, c'est un homme parfait. Il n'y à pas d'es- » pèce d'animaux, d'oiscaux, de serpens, que l’industrie » humaine n'ait domptée ou apprivoisée. » En réfléchissant encore sur la source des maux que la langue occasionne, et de tous les biens qu'elle peut détruire, il continue de dire : «La « langue, à la vérité, est un petit membre ; mais c'est un feu » capable d'embraser une grande forêt. C’est une source d’ini- » quité, de maux inquiets et de poison mortel. » Qu'y a-t-il de plus dangereux que le poison, et qu’il faille éviter davantage ? Car ainsi que le poison fait mourir, ainsi la grande quantité de paroles renverse la religion. « Si quelqu'un, con- » tinue l'Apôtre, pense avoir de la religion, et qu’il ne ré- » prime pas sa langue, il séduit son cœur, et sa piété n’est » qu'un fantôme. » Ce qui est écrit dans les Proverbes : ? « Tout homme qui ne peut modérer sa langue en parlant, » ressemble à une ville sans portes ni murailles. » C'était bien là le sentiment de ce vieillard qui, lorsque saint Antoine Jui disait , au sujet des frères grands parleurs qui l'avaient accompagné : « Vous avez trouvé de bons frères, mon père? » répondit : » Oui, ils sont bons, mais leur demeure n'a point » de portes ; entrera qui voudra dans l'étable, et emmènera » l'âne. »
Notre âme est, pour ainsi dire, liée dans l’étable du Seigneur, où elle se nourrit des méditations sacrées qu’elle y rumine; mais elle se délie de cette étable, et elle erre ça et là dans le monde avec ses pensées, si elle n’est retenue par le silence. Les paroles, en effet, frappent l'intelligence de l'esprit, en sorte
“5. Jac. 13, 2. —*? Prov. 25.
que celui qui comprend, retient, et reste attaché à Ja bus sée. Or, nous parlons à Dieu par la pensée, comme aux hommes par les paroles , ettant que nous portons attention à celles-ci , il faut nécessairement que nous nous éloignions de l'idée de Dieu, car nous ne saurions songer à lui et au monde en même temps. |
Non seulement il faut éviter les paroles inutiles, mais même souvent celles qui paraissent avoir quelque utilité ; car il n'y a qu'un pas du nécessaire à l'inutile, et de l'utile aux choses nuisibles. « La langue, selon saint Jacques ; est un mal in- » quiet, » d'autant plus mobile qu'elle est plus petite et plus déliée que les autres membres que fatigue le mouvement; le repos, au contraire, lui est insupportable et lui devient à charge. | |
Quoique cette partie soit chez nous la plus déliée et la plus flexible de notre corps, cependant elle l’est encore bien davantage dans votre sexe, et c’est en elle que consiste toute la malice des femmes. L’Apôtre, connaissant en #lles ce défaut dominant, leur a absolument interdit la parole dans l’église , même sur ce qui regarde les choses de Dieu : il leur permet seulement d'interroger leurs maris dans leurs maisons ; et pour ce qu'elles auront à apprendre ôu à faire, il les soumet au silence, suivant ce qu'il en écrit à Timothée : ! « Que la » femme apprenne en silence avec toute soumission; je ne » lui permets pas d'enseigner ni de dominer sur son mari, » mais de garder le silence. » S'il a ainsi commandé le silence aux femmes laïques et mariées, que devez-vous faire ? Interrogé pourquoi il leur avait fait pareille défense, ïl les accuse d’être verbeuses, et de parler quand il ne faut pas.
Pour obvier en quelque sorte à une peste aussi dangereuse, nous ordonnons un silence perpétuel et profond dans l’église, daus le cloître , le dortoir, le réfectoire , dans tous les endroits
*Sainl Paul, Ep ad. Tim. I, 241;
en général où l’on mangera, et dans la cuisine; mais depuis Complies surtout , tout le monde l'observera : on sera seulement libre d'employer s’il est nécessaire, des signes, à la place des paroles dans ces différens lieux. On prendra le plus grand soin d'apprendre ces signes et de les enseigner, et on s'en servira pour inviter ceux à qui il serait indispensable de parler, à passer dans un endroit convenable et disposé pour l'entretien. Après l'avoir parlé le plus brièvement possible, on reviendra aux signes ou à ce qu'il sera opportun de faire.
On punira sévèrement l'excès dans les signes et dans les paroles, dans celles-ci surtout, avec lesquelles on court le plus grand danger. Saint Grégoire désirant ardemment remé-— dier à un péril aussi grand et aussi manifeste, nous dit dans son septième livre ! des Morales : « Tandis que nous ne faisons » pas attention aux paroles inutiles, nous parvenons aux » choses nuisibles : par là on sème la division ; de là naissent » les querelles, le flambeau de la haine s’emflamme, et la » paix des eœurs est détruite. » Salomon disait ? bien prudemment : « Celui qui fait aller l’eau est la source des que- » relles. » Faire aller l’eau, c’est abandonner sa langue à un flux de paroles. Au contraire, il dit en bonne part : « L'eau » profonde vient de la bouche de l’homme. » Celui qui fait aller l'eau est donc la source des querelles, parce que celui qui ne met pas un frein à sa langue détruit la concorde. D'où il est écrit : « Celui qui impose silence à un insensé, » arrête la colère. »
Nous voyons ainsi de quelle importance il est d'employer la censure la plus rigoureuse pour corriger ce défaut, et de ne point différer la punition d'un vice qui met la religion en danger ; en effet, c'est la source de la médisance , des procès, des injures, et souvent même l'origine des conjurations et des Conspirations, qui ébranlent moins qu'elles ne renversent
1C.18. —? Prov,
l'édifice de la religion. Lorsque ce vice sera déraciné, les mauvaises pensées ne seront peut-être pas absolument détruites, mais au moins on cessera de se corrompre mutuellement.
L'abbé Macaire, ! comme s'il eût pensé qu'éviter ce défaut suffisait à la religion, donnait aux moines de son monastère la leçon suivante : « Mes frères, évitez-vous les uns » et les autres après l'office divin. » Un religieux lui ayant dit un jour : «Où voulez-vous, mon Père, que nous puissions » aller pour trouver une plus grande solitude ? » H mit alors lc doigt sur sa bouche, en disant : « C'est cela que je » vous dis d'éviter. » Il rentra ensuite dans sa cellule et s’y » enferma seul. » Cette vertu du silence qui, selon saint Jacques , ? rend l'homme parfait, et de laquelle Isaie avait dit : * « La pratique de la justice, c'est le silence, » a été saisie avec tant d’ardeur par les Saints Pères, que l'abbé Agathon, ainsi qu'il est écrit, mit pendant trois ans une pierre dans sa bouche, jusqu’à ce qu'il füt parvenu à cbserver un silence complet.
Quoique ce ne soit pas le lieu qui sauve, il en est cependant de plus favorables et de plus sûrs pour l'exercice de la religion, dans lesquels on trouve tous les secours nécessaires, et où il n'y a point d'obstacles. C’est pour cela que les enfans des prophètes, que saint Jérôme * appelle moines dans l'Ancien Testament, se retirérent dans le secret de la solitude, et se bâtirent des cellules par delà les bords du Jourdain. Saint Jean aussi et ses disciples, qui sont les premiers fondateurs de notre état; ensuite saint Paul, saint Antoine, saint Macaire, qui ont fleuri dans notre profession; fuyant le tumulte du siècle et les tentations dont le monde abonde, se formèrent des habitations dans les solitudes , afin
‘ Fila Patrum, part. 2, lib. de Contin. —? 5, Juc. 3. — * Isaie, 32 — “Epist, h et 13.
de pouvoir converser avec Dieu et s'occuper de lui plus sincèrement. Jésus-Christ lui-même, auprès de qui la tentation ne pouvait avoir d'accès, voulant nous instruire par son exemple, cherchait les lieux retirés, et fuyait les rumeurs du peuple toutes les fois qu’il avait quelque grand acte à accomplir. C'est ainsi qu'il nous a consacré le désert par les quarante jours d'abstinente ; c’est encore dans le désert qu'il a nourri des milliers d'hommes ; c'est dans le désert qu'il se séparait, non seulement du monde , mais encore de ses apôtres mêmes, pour que rien ne troublât sa prière. Ce fut sur une montagne qu’il instruisit ses apôtres et qu'il accomplit le mystère de sa transfiguration ; ce fut encore sur une montagne qu’il réjouit ses disciples réunis en les rendant témoins de sa résurrection , et qu'il quitta la terre pour monter au ciel; enfin c'est
toujours dans la solitude ou dans des endroits secrets qu'il a opéré ses grandes merveilles.
Par ses apparitions à Moïse et aux différens Pères du désert, par le chemin qu'il indiqua à son peuple pour gagner la terre de Promission, par l'endroit où il le retint si long-temps pour lui dicter sa Loi, où il le nourrit de la manne céleste, où il fit sortir de l’eau d’un rocher, et où il lui apparut souvent pour le consoler, il nous montre clairement combien il aime que nous choisissions la solitude , afin d'y pouvoir vaquer plus purement à la prière.
Sous la figure mystique de l'âne sauvage, il dépeint exactement l'amour de la solitude, et il montre combien il l'approuve, lorsqu'il dit à Job : ? « Qui a renvoyé libre l’âne sau- » vage, et qui a délié ses liens ? Qui lui a donné une retraite » dans la solitude, et une demeure dans une terre propre à » sa nourriture ? Il méprise le tumulte des villes, il n'entend » pas les cris du créancier, il ne cherche que les montagnes » propres à son pâturage, et il a parcouru toutes les prai-
* Job. 32.
» ries. » Ce qui signifie : Qui a fait cela, si ce n’est moi ?
L'âne sauvage, que nous appelons âne des bois, c’est le moine, qui, débarrassé des liens du siècle le fuit, et qui, pour s’y soustraire , s’est renfermé dans Ja douce liherté de la solitude , loin du monde qu'il a quitté. Il habite alors une terre de pâturages, lorsque l’abstinence a desséché ses membres. Il n'entend plus les cris du créancier, mais seulement sa voix, parce qu’il n'accorde rien de superflu et qu'il lui donne Île strict nécessaire. Avons-nous, en effet, un créancier plus importun et plus persécutant, chaque jour, que notre ventre? Il ne faut jamais l'écouter, lorsqu'il demande des choses superflues ou trop délicates. Les montagnes couvertes de pâturages sont les vies et la doctrine des Saints Pères, dont la lecture et la méditation nous réparent. I entend par les prairies l’Écriture sainte qui conduit à la vie céleste, et qui ne se fancra jamais.
Saint Jérôme nous exhorte principalement à la solitude, lorsqu'il écrit au moine Héliodore : ! « Interprétez le mot » de moine, c’est votre nom. Que faites-vous donc dans le » monde, vous qui devez être seul ? » Le même Père, en faisant la distinction de notre état avec celui des clercs, écrivait au prêtre Paul : ? «Si vous voulez exercer les fonctions » de prêtre ; si le ministère ou le fardeau de l’épiscopat vous » plaît, vivez dans les villes et dans les châteaux, et faites » votre salut en tàchant de sauver les autres. Si, ainsi que » vous le dites, vous désirez être moine, c’est à dire solitaire, » que faites-vous dans les villes où il n’y a pas une seule re- » traite particulière, mais des habitations nombreuses ? »
Chaque établissement a ses princes ; et pour venir su nôtre, il faut que les évêques et les prêtres , à l'exemple des apôtres et des hommes apostoliques , s'efforcent de succéder à leurs vertus, puisqu'ils ont succédé à leurs dignités. Nos princes sont les
LA
* Epist. 1, — ? Jhid. 13.
Paul, les Antoine, les Hilarion , les Macaire ; et , pour suivre l'Écriture Sainte, nos véritables princes sout Élie et Elisée ; nos chefs, les enfans des prophètes qui demeuraient dans la campagne et dans les solitudes, et qui s'étaient bâti des cellules au delà des bords du Jourdain. Parmi eux sont les enfans de Rechab, qui ne buvaient ni vin ni cidre , qui demeuraient sons des tentes, dont Dieu lui-même fait l'éloge par la bouche de Jéréntie , ! en leur promettant qu'il y aura toujours quelqu'un de leurs descendans au service du Seigneur.
Si nous voulons donc être au service du Seigneur, toujours prêts à recevoir ses ordres, élevons-nous des maisons dans la solitude , de peur que la fréquentation des hommes ne trouble notre repos, ne nous conduise à la tentation, et ne nous détourne l'esprit de la sainteté de notre état. Pour nous engager à cette tranquillité solitaire, saint Arsenne , sous là conduite du Seigneur , a fourni lui seul un exemple frappant à tous ses successeurs; car il est écrit : ? « L'abbé Ar- » senne, étant encore dans le palais, pria le Seigneur de le » conduire dans le chemin du salut. Il entendit une voix qui » lui dit: « Arsenne, fuis les hommes et tu seras guéri. » Il » embrassa alors la vie monastique, et renouvela à Dieu la mé. » me prière. Îlentendit de nouveau une voix qui lui dit : QAr-. » senne, fuis , tais-toi et repose-toi ; c’est là le moyen de ne » plus pécher. » Instruit de sa règle par ce précepte divin, non seulement il évita les hommes, mais encore il les éloigna de lui ; car son archevêque étant venu un jour avec un magistrat pour le visiter, et l'ayant prié de tenir quelque discours qui pt les édifier, il leur répondit : « Si je vous dis quelque chose, » Fobserverez-vous ? » Hs lui promirent de le faire fidèlement. Alors il teur dit : « Partout où vous entendrez Arsenne, n'ap- » prochez pas. » Le même archevêque, voulant le visiter une autre fois , envoya d’abord savoir s’il ouvrirail ; il lui fit cette
* Hierem. 15. —*? Vit. Patr. pars. LE, L 2, de Quicte.
réponse : « Si vous venez, je vous ouvrirai ; et si je vous ou- » vre, j'ouvre à tout le monde, et dès ce moment j'aban- » donne cet endroit. » L'archevêque, ayant reçu cette réponse, dit: &Si je vais persécuter ce saint homme, je n'aurai plus » moyen d'aller le voir. » Ce même solitaire dit un jour à une dame romaine, que la réputation de sa sainteté avait amenée auprès de lui ::« Cominent avez-vous osé risquer un si grand » voyage ? Ignorez-vous que vous êtes femme , et que vous ne » devez pas sortir? Lorsque vous serez de retour à Rome, » vous direz aux autres femmes que vous avez vu Arsenne, et » la mer sera couverte de femmes qui viendront le voir. » Elle lui répondit : « Si le Seigneur veut que je retourne à » Rome, je ne permettrai à qui que ce soit de venir; mais » priez pour moi, et souvenez-vous toujours de moi. » Alors il lui dit: « Je prie le Seigneur qu'il efface votre souvenir de » mon cœur. » Elle sortit, troublée de cette réponse. L'abbé Mare lui ayant demandé pourquoi il fuyait les hommes: « Le » Seigneur sait, dit-il, que je les aime, mais je ne saurais » être également avec lui et avec eux. ! »
Les Saints Pères ont eu tant d'horreur pour la société et la connaissance des hommes, que quelques uns, pour s'en éloigner absolument, se sont fait passer pour insensés ; d'autres, ce qui paraît bien plus surprenant, ont affiché l'hérésie. Il n'y a qu'à lire, parmi les Vies des Pères, ? celle de l'abbé Simon ; on verra comment il se disposa à recevoir le magistrat de sa province, qui venait le visiter : il se couvrit d’un sac, et prenant du pain ct du fromage dans sa main, il s’assit sur le seuil de sa maison, et se mit à manger. On trouvera * qu'un anachorèle, informé que certaines personnes venaient vers lui avec des lampes , se dépouilla de tous ses vêtemens et les jeta dans le fleuve, où il commença à les laver. Celui qui le
‘Vit. Patr, pars. LV, L de Ælern, ct pars. II,de Charit.—*Pars. IT, Jib. de Ostent. — * Pars, IV, contr. vanam glorian.
ABÉLARD ET HÉLOISE. 271 servait, honteux de ce qu'il voyait, congédia ceux qui étaient venus visiter son maître, en leur disant : « Retournez, parce » que notre vieillard a perdu le sens commun. » Il vint ensuite lui demander : « Mon père, pourquoi avez-vous tenu » cette conduite? Tous ceux qui vous ont vu ont dit: « Le » vicillard est possédé du Démon. » Il lui répondit : « Voilà ce » que je désirais d'entendre. »
‘ On lira encore que l’abbé Moyse, ! pour s'éloigner absolument d'un magistrat de sa province, se retira dans un marais ; ct que ce magistrat s'étant présenté un jour avec ceux qui l’accompagnaient, en lui demandant : « Vicillard, dites- » nous où est la cellule de l'abbé Moyse? » il leur répondit : « Pourquoi cherchez-vous cet homme ? c’est un fou et un hé- » rélique. » On apprendra que Fabbé Pasteur ne permit pas même au juge de sa province de le voir , pour délivrer de prison le fils de sa sœur qui l’en suppliait. C’est ainsi que tandis que les grands du siècle demandent la présence des Saints avec l'ardeur la plus respectueuse, ceux-ci, par mépris pour euxmêmes , tâchent de s’en éloigner entièrement.
Mais pour vous faire connaître également la vertu de votre sexe, qui pourrait suffire à donner des éloges à cette vierge qui, pour ne pas se détourner de la contemplation céleste, refusa la visite de saint Martin ? Saint Jérome en fait mention dans la lettre ? qu'il écrit au moine Oceanus : « Dans la Vie » de saint Martin, dit-il, écrite par Sulpice, nous lisons que » ce saint désirant saluer, en passant, une vierge d’une con- » duite et d’une chasteté éminentes, elle ne le voulut pas, mais » elle lui envoya un petit présent, et regardant par la fenêtre, » elle dit au saint homme : «Mon père, priez là où vous êtes, » parce que je n'ai jamais reçu la visite d'aucun homme. » A » ces paroles, saint Martin rendit grâces à Dieu de ce que cette » vierge, douée de telles mœurs, avait conservé sa volonté
‘ibid. — * Epist. 51.
» Sans tache ; il la bénit et se retira plein de joie. » Cette sainte , en effet, dédaignant ou craignant de quitter le lit de la contemplation , était prête à répondre à l'ami qui frapperait à sa porte ; « J'ai lavé mes pieds ; comment les souillerai-je ? ! » Si les évêques ou les prélats de notre temps eussent essuyé un pareil refus de la part d’Arsenne et de cette vierge, ne se seraient-ils pas crus insultés ? Que la conduite de ces deux s0litaires fasse rougir les moines qui, actuellement, dans la retraite, se réjouissent des visites fréquentes des évêques ; qui bâtissent des maisons pour les habiter en commun avec eux et les y recevoir; qui dans la solitude qu'ils ont cherchée créent une cité, en n'évitant pas seulement, mais même en recherchant les grands du siècle, toujours accompagnés d’une foule de courtisans, et qui enfin, sous prétexte d’hospitalité , multiplient leurs maisons.
C'est assurément par une ruse du Démon, notre premier ennemi, que presque tous les anciens monastères, qui avaient d’abord été bâtis dans la solitude pour fuir la compagnie des hommes, ont été ensuite, par un certain refroidissement de religion, transportés au milieu de la société, et qu'en s’attachant des domestiques des deux sexes, on a construit des villes dans les retraites monastiques ; c'est ainsi qu'elles sont revenues dans le siècle ou , pour mieux dire, qu’elles ont attiré le siècle à elles. En se livrant aux plus grandes misères et à la plus grande servitude , en se liant aux puissances spirituelles et temporelles, tandis qu'ils désirent mener une vie oisive et vivre du bien des autres, les moines actuels ont perdu le leur, c’est à dire, qu'ils ont en même temps perdu et le nom et la vie des solitaires. Souvent ils sont agités de tant d’affaires, que, pendant qu'ils tâchent de veiller à la sûreté et aux biens de ceux qui dépendent d'eux, ils négligent leurs propres biens, et souvent leurs monastères sont embrasés par l'incendie des
! Cant. 5.
maisons voisines, sans que cc châtiment du ciel puisse mettre un frein à leur ambition.
Ceux qui, ne pouvant supporter la vie et l’assujettissement d'aucun monastère, se répandent, au nombre de deux ou trois, et souvent seuls, dans les bourgs, les châteaux ou les villes, pour y vivre sans aucune règle, sont d'autant plus coupables, qu'ils s'écartent davantage de leur institut. Par un étrange abus des mots et des choses, ils nomment obédiences les lieux qu’ils habitent, là où l’on n’observe aucune Règle, où l’on ne sait obéir qu'au ventre et à la chair. Au milieu de leurs proches ou de leurs amis, ils font ce qu'ils veulent d’autant plus librement, qu'ils ont moins à craindre de leurs complices. H est certain que ce qui nc serait chez les autres hommes qu'une faute vénielle, devient daus ces apostats un excès très criminel. Évitez non seulement une conduite semblable, mais encore le tableau qu’on pourrait vous en faire.
La solitude convient d'autant plus à la faiblesse de votre sexe, qu’on y est moins exposé aux ravages des hostilités charnelles et que nos sens nous y portent moins. C’est ce qui fait dire à saint Antoine : ? « Celui qui reste dans le repos de » la solitude est délivré de trois combats : de l’ouie, de Ja » parole et de la vue; il n'en aura qu'un à soutenir, ce sera » celui du cœur. »
Le grand saint Jérôme, docteur de l'Église, considérant combien la solitude produisait encore d'autres avantages, exhortait fortement le moine Héliodore à l’embrasser : ? « O soli- » tude, s’écriait-il, qui Se réjouit de la familiarité de Dieu! » Que faites-vous dans le monde, mon frère, vous qui êtes » au dessus de lui? »
Actuellement après avoir traité des lieux où il convient de bâtir les monastères, montrons quelle doit être leur position. En bâtissant un monastère , ainsi que saint Benoît l'a sa-
Vil, Patr. pars. LE, lib. de Quiete, — *? Epist. 1.
gement prévu, ! il faut, s’il est possible, que dans l'enceinte de la maison soit renfermé tout ce qui est absolument nécessaire à son usage , c’est à dire , le jardin , l’eau, le moulin, la bluterie avec le four, et les endroits où les sœurs sont obligées de travailler journellement, afin de leur éviter l’occasion de sortir du couvent. |
Ainsi que dans les camps des armées de la terre, de même dans les camps des armées du Seigneur, c’est à dire dans les congrégations monastiques, il faut établir des chefs pour commander aux autres. Dans une place de guerre, un seul général, dont la volonté règle toutes choses, commande à tous; mais en raison de la multitude de son armée ou de la multiplicité de ses devoirs, il partage les charges avec des officiers choisis, sur lesquels il se réserve l'autorité suprême, afin qu'ils veillent aux troupes et aux devoirs de chaque soldat. Dans les monastères, le même ordre est nécessaire : une seule supérieure doit présider à tout; les autres doivent tout faire à sa considéra- . tion et suivant sa volonté, sans lui résister dans la moindre chose ni murmurer de ce qu'elle ordonne ; car aucune congrégration ou même aucune famille, quelque peu nombreuse qu'elle soit, ne peut se soutenir que par l'accord qui y règne et par le choix d’un seul chef qui la gouverne. C’est de là que l'arche qui représentait la figure de l'Église, quoiqu'elle eût plusieurs coudées tant en long qu'en large, finissait cependant par une seule. Et il est écrit dans les Proverbes : ? « Les prin- » cesses ont multiplié à cause des péchés de la terre. » Ainsi, après la mort d'Alexandre , le nombre des rois s'étant multiplié, les maux se sont multipliés de même. # Rome, abandonnée à plusieurs maîtres , ne put conserver la paix; ce qui a fait dire au poète Lucain : *
« Rome, tu fus la cause de tes maux en te sonmettant à
» trois maîtres. Toujours un royaume partagé a fini malhcu- » reusement. »
"Reg. S. Bened, ©. 66. —* Pror, 98. —? Mach. 1. —" Phars. À IE.
Et ensuite :
« Tant que le monde existera , que les élémens seront dans » l'équilibre et que les Titans continueront leurs travaux ; tant » que la nuit succèdera au jour avec les mêmes signes, il n°y » aura jamais de bonne foi parmi les rois alliés, et tout homme » puissant sera jaloux de son rival. »
Tels étaient assurément ces disciples que le saint abbé Fronton, dont la vertu lui avait mérité tant de grâces vis à vis de Dieu et tant de respect de la part des hommes, était parvenu à réunir jusqu’au nombre de soixante-dix religieux dans la ville où il était né ; il abandonna son monastère et ce qu’il possédait dans la ville, et les entraîna avec lui, nus et manquant de tout, dans le désert. Mais semblables au peuple d'Israël, reprochant à Moïse de l'avoir tiré d'Égypte où régnait une abondance universelle, pour le mener dans la solitude, ils disaient en murmurant : « N'est-ce que dans le désert et non dans les » villes, que règne la chasteté ? Pourquoi ne revenons-nous » pas dans la cité, de laquelle nous sommes sortis depuis un » temps? N'est-ce que dans le désert que Dieu exaucera nos » prières ? Qui peut vivre de la nourriture des anges? Qui peut » se réjouir d’avoir pour société les bêtes féroces? Qu'est-il be- » Soin que nous restions ici ? Pourquoi ne pas retourner bénir » le Seigneur dans l'endroit où nous avons pris naissance ? » L'apôtre saint Jacques a done raison de dire : « Mes frères, » gardez-vous de vous donner plusieurs maîtres; sachez que » c'est prendre un plus grand jugement. »
Saint Jérôme dit, dans une de ses lettres ! au moine Rustic, sur la conduite de la vie : &« Aucun art ne s’apprend sans » maitre ; les animaux et les bêtes féroces suivent le chef du » troupeau ; les abeilles suivent toutes une d'elles qui les » précède; les grues suivent en bon ordre une d'elles qui » les conduit. Il n’y a qu'un seul empereur, un seul juge pour
*Epist. li.
» chaque province. Rome, du moment même de sa fondation, » ne put avoir deux rois dans les deux frères, et elle fut fon- » dée par un parricide. Esaü et Jacob se battirent dans le ven- » tre de Rébecca. Chaque évêque, chaque archiprêtre, cha- » que archidiacre, tous les ordres ecclésiastiques en général, » reconnaissent leurs supérieurs. Il n’y a qu’un seul pilote sur » un vaisseau, un seul maître dans une maison. Dans une » armée, quelque nombreuse qu'elle soit, on n'attend le si- » gnal que d'un seul. Tous ces exemples ne tendent qu’à vous » montrer que vous ne devez pas vous conduire à votre vo- » Jonté, mais que, d'accord avec les autres moines, vous de- » vez vivre Sous la discipline d'un seul Père dans votre monas- » tère. »
Or donc, pour pouvoir conserver la paix en toute chose, il convient qu’il y ait une seule supérieure , à laquelle toutes les sœurs obéiront absolument. Elle établira sous son autorité, et comme elle le décidera , d'autres personnes pour l'aider dans ses fonctions : elle leur assignera leur devoir et les conservera dans leurs places tant qu'elle jugera à propos; ce seront autant de chefs ou de consuls dans l’armée du Seigneur : le resle Sera comme des soldats ou des fantassins, qui combattront plus délibérément le Démon et ses satellites, ‘quand ils compteront sur la sollicitude prévoyante de leurs chefs. Je crois que sept chefs sont nécessaires et suflisent pour le besoin général du couvent, savoir : la portière, la cellerière, la robière, l'infirmière, une chantre, une sacristine, enfin une diaconesse, qu'on nomme actuellement abbesse. Dans ce camp donc, qui renferme , pour ainsi dire, une milice divine , ainsi qu'il est écrit : « La vie de l'homme sur terre est une milice ; » et ailleurs : « Elle est terrible comme une armée rangée en ba- » taille, » la diaconesse représentera ce général à qui tout le monde doit obéir : elle aura sous elle, ainsi que nous l'avons dit, six officières qui auront le rang de chefs ou de consuls ; toutes Îles autres religieuses, que nous appelons cloitrières,
ainsi que des soldats , s’acquitteront promptement du service divin. Les sœurs converses, qui, en renonçant au monde, ont voué obéissance aux religieuses, sous un habit de religion diffèrent de celui de l'Ordre, occuperont, ainsi que les fantassins , des emplois inférieurs.
Maintenant il me reste, avec l’aide du Seigneur, à régler chaque grade de cette milice, afin qu'elle soit véritablement contre les attaques du démon « une armée rangée en ba- » taille. » En commençant par le chef lui-même, que nous appelons diaconesse, examinons premièrement les qualités qu'elle doit avoir, puisque c’est elle qui doit disposer tout. L'apôtre saint Paul, ainsi que je l'ai dit dans ma lettre précédente, écrivant à Timothée, : définit en ces termes la sainteté éminente et éprouvée qu’elle doit avoir : « Qu'on choisisse une » veuve qui ait au moins soixante ans, qui n'ait cu qu'un » mari, qui ait mené une conduite irréprochable et donné une » bonne éducation à ses enfans, qui ait exercé l'hospitalité, » qui ait lavé les pieds des saints et secouru les affligés, enfin » qui ait toujours fait de bonnes œuvres; mais ne choisissez » pas de jeunes veuves. » En parlant de la vie des diacres, il avait encore dit au sujet des diaconesses : « Que les femmes » soient de même, chastes, point médisantes , sobres, fidèles » en tout. » Nous avons assez discuté, dans notre lettre précédente, les raisons qui ont fait exiger toutes ces qualités des diaconesses ; nous avons dit pourquoi l'Apôtre veut qu'elles n'aient eu qu’un seul mari et qu'elles soient d'un âge avancé. Nous ne sommes donc pas peu surpris de voir que l'Église ait pu admettre une coutume aussi dangereuse que celle de choisir plutôt des filles que des veuves pour occuper cette place , en sorte que souvent les plus jeunes commandent aux plus âgées lorsque l'Ecclésiaste dit : ? « Malheur à toi, terre, dont le roi » est enfant; » et que nous sommes tous du sentiment de
* Ep. ad. Timot. 1, 5. — * Eccl, 10.
Job : ! « La sagesse est dans les vieillards, et la prudence ne » s'acquiert qu'avec le temps. » Car il est écrit dans les Proverbes : ? «La vivillesse est nne couronne d'honneur qui » se trouvera dans les voies de la justice. » Et dans FEcciésiaste : 3 « Qu'il est beau à la vieillesse de bien juger, et à la » jeunesse de prendre conseil des vieillards! Que la sagesse » sied bien aux personnes avancées en âge ! Combien est glo- » rieuse cette expérience qui est la couronne des vieillards! » Leur science et leur gloire, c’est Ia crainte de Dieu. » Ensuite : « Parlez, vous qui êtes les plus âgés, cela vous convient, » Jeune homme, ne parlez qu'avec peine dans votre propre » cause, lorsque cela sera nécessaire. Si on vous interroge » deux fois, répondez en peu de mots; paraissez ignorant » dans beaucoup de choses ; écoutez en silence , et instruisez- » vous; n'ayez point de présomption au milieu des grands, et » ne parlez pas beaucoup là où sont des vieillards. »
C'est de là que les prêtres qui gouvernent le peuple dans l'Église, sont appelés Anciens, afin qu'on sache par leur nom même ce qu'ils doivent être. Et ceux qui ont écrit les Vies des Saints, appelaient Anciens ceux que nous nommons actuel- Jement Abbés.
FH faut donc, dans l'élection et la consécration d'une diaconcsse , avoir égard au conseil de l'Apôtre, c’est à dire la choisir telle, que sa vie et sa science puissent servir d'exenple, que son âge garantisse la maturité de ses mœurs, et que celle qui, en obéissant , aura mérité de commander, ait plutÔt appris la Règle par les actions que par les paroles, afin qu'elle la connaisse plus sûrement.
Si elle n'est point lettrée, qu'elle sache bicn qu'elle ne préside pas à des écoles philosophiques ni à des disputes dialectiques, mais qu'elle doit seulement se conformer à la Règle et pratiquer de bonnes œuvres, ainsi qu'il est écrit de Jésus-
Job, 12, —? Pror. 16. — ? Eccles, 95 et 32.
Christ : QI commença à faire et à enseigner; » c'est à dire, faire d'abord, et ensuite enseigner ; car la science de l'œuvre est meilleure et plus parfaite que celle du discours ; les faits instruisent mieux que les paroles. Observons avec attention ce que dit l'abbé Ipice: « Le vrai sage est celui qui enseigne aux » autres par ses actions, et non celui qui leur enseigne par » ses paroles ; » ce qui apporte principalement de la consolation et gagne absolument la confiance.
Remarquons cet argument avec lequel saint Antoine ! confondit ces philosophes grands parleurs qui se moquaient des leçons d’un homme sans étude et sans littérature : « Ré- » pondez-moi, leur dit-il: qui mérite la préférence, du bon » sens ou des lettres ? Le bon sens vient-il de celles-ci, ou vien- » nent-elles au contraire du bon sens ? » Sur l’assurance qu'ils lui donnèrent que le bon sens était l’auteur et l'inventeur des letires, il leur répondit: « Celui dont le bon sens est sain, » ne recherche pas les lettres. » Écoutons encore l’Apôtre, ? et que ses paroles nous fortifient dans le Seigneur : « Dieu n’a- » t-il pas rendu insensée la sagesse du monde ? » Et ailleurs : « Dieu a choisi les moins sages dans le monde pour confondre » les sages ; il a choisi les plus faibles pour confondre les plus » forts; il a choisi les plus vils et les plus méprisables , et ce » qui n’était rien, pour détruire tout ce qui se croit quelque » chose, afin qu'aucun homme ne puisse se glorifier en sa pré- » sence. » En effet, le royaume de Dieu, ainsi qu'il le dit ensuite, n’est pas dans les paroles , mais dans la vertu.
Si la diaconesse, pour s'éclaircir davantage sur quelques points de son ministère, pense devoir consulter l'Écriture, qu'elle ne rougisse pas d’avoir recours aux gens lettrés et de s'instruire, et qu'elle ne méprise pas les leçons que leur science lui donnera; qu'elle les reçoive, au contraire , avec un pieux empressement, puisque le prince des Apôtres lui-
S. Ath. in vit, S. Ant, —*? Saint Paul, Ep, ad Cor. 1,1 el 4,
méme reçut avec humilité la réprimande publique que lui fit l'apôtre saint Paul : ! car, comme l’a fort bien remarqué saint Benoît,” souvent Dieu révèle au plus jeune les meilleurs moyens.
Mais, pour mieux suivre les vues du Seigneur, desquelles l’'Apôtre nous a parlé plus haut, que ce ne soit jamais qu'à la dernière extrémité, et par des raisons bien fortes, que le choix d'une supérieure tombe sur des femmes de qualité. Confiantes dans leur naissance , elles s'en glorifient, et deviennent présomptueuses et orgueilleuses : leur élection sera plus pernicieuse encore pour le monastère, si elles sont pauvres; c’est alors qu'il faut craindre que le voisinage de leur famille ne les rende plus présomptueuses encore, que les visites fréquentes de leurs parens ne soient onéreuses ou importunes au monastère , et qu'ainsi, portant atteinte à leurs vœux à cause de leur parenté , elles ne tombent dans le mépris vis à vis des autres, suivant cette vérité : « Un prophète ne jouit pas de tous les » honneurs dans son pays. »
Saint Jérôme l'avait bien prévu, puisque dans sa lettre à Héliodore, après avoir dénombré tous les inconvéniens attachés à la vie des moines qui restent dans leur pays, il ajoute : « De ce calcul il résulte donc qu'un moine ne saurait être par- » fait dans son pays, et c'est être criminel que de ne pas » vouloir être parfait. » Quel scandale ne serait-ce pas de voir celle qui préside aux devoirs de la religion, être la plus tiède à les remplir? En effet, il suftit à chaque religieuse de prouver différentes vertus ; tandis qu'il faut qu'une supérieure annonce un degré de vertu éminent, et prêche par son exemple tout ce qu’elle enseigne par ses paroles, de peur que ses mœurs n'étant pas d'accord avec ses leçons, ses actions ne détruisent ses paroles, et qu'elle ne se prive par là du droit de reprendre les autres; car elle rougirait d'autant plus de corriger autrui, qu'elle aurait commis les mêmes fautes.
"Ep. ad Gal. 1. —? Reg. S. Bened. c. de adib. ad consil, frat.
Le saint roi David, dans l’appréhension d’une chute semblable , adressait cette prière au Seigneur : « N'ôtez jamais » la vérité de ma bouche; » car il regardait cette privation comme la plus grande punition de Dieu , ainsi qu'il le rapporte ailleurs : ! « Dieu a dit au pécheur : Pourquoi racontes- » tu ma justice, et pourquoi ta bouche publie-t-elle mon al- » liance, toi qui hais mes préceptes et qui rejettes mes pa- » roles loin de toi? » L’Apôtre , ? craignant d'encourir un pareil reproche, disait : « Je châtie mon corps et je le réduis » en servitude, de peur d'être réprouvé moi-même après avoir » enseigné aux autres. » En effet, on méprise bientôt les exhortations et les instructions de celui dont on méprise la conduite ; et si quelqu'un est attaqué du même mal qu’il doit guérir dans les autres, ce sera avec raison que le malade lui dira: « Médecin, guéris-toi toi-même. ? »
Que ceux donc qui ont quelque supériorité dans l'Église , fassent bien attention à l'immense ruine que cause leur chute, puisqu'ils précipitent en même temps dans l’abîme quiconque se trouve au dessous d’eux : « Celui, dit Jésus-Christ, » qui violera le moindre de ces commandemens, et qui en- » seignera de même aux hommes, sera exclus du royaume » des cieux. * » Celui-là viole, en effet, un commandement, qui agit contre ses préceptes ; et corrompant ainsi ses disciples par son exemple, il devient un docteur dans une chaire pestilentielle. Si celui qui se conduit de la sorte doit être exclus du royaume de Dieu, c’est à dire du ministère ecclésiastique, ne doit-on pas regarder comme un supérieur indigne, celui à la négligence duquel Dieu demandera compte non seulement de son âme, mais encore de toutes celles qu'il aura eues à gouverner? C'est à de semblables supérieurs que le Saint-Esprit adresse cette menace : 5 « Le Seigneur vous a
* Psal. 49. —* Saint Paul. Ep. ad Cor, 1,9,—* Evang. S. Luc. ki. — * Evang. S, Matth. 5. —" Sap, 6.
» donne toute puissance , et votre vertu vient du Très-Haut, » qui examinera vos œuvres et sondera Vos Cœurs, parce » qu'étant les ministres de son royaume, vous avez jugé » injustement, et que vous n'avez pas observé la loi de la » justice. C’est pouraquoi il paraîtra devant vous avec toute sa » rigueur, parce qu'il jugera très sévèrement les supérieurs ; » ce n'est qu'aux pelits qu'il accordera sa miséricorde. Les » puissans de ce monde éprouveront des supplices propor- » tionnés à leur grandeur, et les tourinens les plus terribles » menacent les plus forts. » |
ll suffit à chacun de veiller à la conduite et au salut de son âme ; mais un supérieur trouve la mort même dans les péchés d'autrui: car nos dettes augmentent en raison des dons que nous avons reçus, et on demandera plus à celui à qui l’on aura donné davantage. Afin d'éviter un semblable péril, lisons l'avertissement que nous donnent les Proverbes : ! « Monfils, » si vous avez répondu pour votre ami, Vous avez engagé votre » main à un Ctranger ; vous avez été mis dans le filet par vos » propres paroles, et vous avez été pris par vos propres dis- » cours. Faites donc ce que je vous dis, mon fils , et délivrez- » vous vous-même, parce que vous êtes tombé dans la main » de votre prochain. Courez de tous côtés, hâtez-vous, ré- » veillez votre ami; ne permettez pas à vos yeux de s'aban- » donner au sommeil, et à vos paupières de s’assoupir. » Nous nous rendons certainement cautions de celui que notre charité nous a fait recevoir dans nos monastères. Nous lui avons promis tous les soins de notre vigilance, en même temps qu'il nous a promis toute son obéissance : nous engageons ainsi notre main pour lui, lorsque toute notre sollicitude se tourne vers le salut de son âme; et nous tombons alors dans ses mains, parce que, si nous cessons de veiller à lui, nous SCntons qu'il devient le meurtrier de notre âme. Cest contre
1 Proc, 6.
un pareil danger qu'on nous conseille «de courir, de nous hâ- » ter. » [] faut donc , à l'exemple d'un général prévoyant et infatigable, veiller et faire la ronde dans le camp, de peur que, par la négligence de quelqu'un, l'accès n’en soit ouvert à Celui qui, semblable au lion, rôde sans cesse cherchant qui il dévorera. Îl faut qu'un supérieur connaisse le premier les maux de sa maison, afin qu'il puisse y remédier avant que autres en soient instruits et ne se trouvent entraînés par l'exemple. Qu'il prenne garde de mériter le reproche que saint Jérôme fait aux paresseux et aux négligens : « Nous avons » coutume d'être toujours les derniers instruits de ce qui se » passe dans notre maison, et nous ignorons encore les dé- » fauts de nos femmes et de nos enfans, tandis que les voisins » les chantent. » Qu'un supérieur sache donc qu'il doit égament veiller et sur l’âme et sur le corps.
La garde des corps lui est recommandée par ces paroles de l'Ecclésiaste : « Vous avez des filles ; conservez leur corps, » et ne leur montrez pas un visage trop gai. » Et ailleurs : « La fille du père est cachée ; sa vigilance et sa tendresse lui » Ôtent le sommeil, car il craint que sa fille ne soit désho- » norée pendant qu'il dort.» En effet, nous rendons nos corps impurs, non seulement par le péché d'action, mais même par tout ce que nous commettons d'indécent, tant par la langue que par telle autre partie dont nous abusons pour satisfaire notre vanité , ainsi qu’il est écrit : « La mort entre » par nos fenêtres; » c'est à dire, le péché gagne notre une par les cinq sens. Est-il mort plus terrible, une garde plus périlleuse que celle de l'âme ? « Ne craignez pas, dit » Jésus-Christ, ceux qui tuent le corps et qui n'ont aucun » pouvoir sur l'âme. ! » D'après ce conseil, qui ne craindra plutôt la mort du corps que celle de lime ? Qui ne craindra pas plus le glaive que le mensonge? Il cest cependant écrit : ?
? Evang, S, Matth, 10. — ? Sap. 1,
984 ABÉLARD ET HMÉLOISE.
« La bouche qui ment tue l'âme. » Que peut-on faire périr aussi facilement que l'âme? une flèche peut-elle être fabriquée aussi vite qu'un péché? qui peut seulement se garantir de sa pensée ? qui peut suffire à éviter le péché, bien loin de se charger encore de veiller aux autres? quel pasteur mortel peut préserver des brebis spirituelles contre des loups spirituels , et des brebis invisibles contre des ennemis invisibles eux-mêmes? qui ne craindra pas un ravisseur lequel ne cesse de rôder, qu'on ne peut chasser d'aucun retranchement, qu’aucune épée ne saurait atteindre , qui sans cesse nous tend des embüches, et qui s'attache surtout à persécuter les religieux, suivant ces paroles d'Habacuc : ! « Ses viandes sont choisies? » L'’apôtre saint Pierre ? nous exhorte à nous en garder : « Votre » ennemi c'est le Démon, qui, comme un lion rugissant, » rôde sans cesse cherchant qui il dévorera. » Le Seigneur lui-même a appris au saint homme Job ÿ quelle est la fureur de cet ennemi contre nous : « H engloutit un fleuve, sans être » étonné ; il espère que le Jourdain passera par son gosier. » Qui craindrait-il d'attaquer , lui qui n’a pas balancé de tenter le Seigneur lui-même, qui a perdu nos premiers pères au moment de leur naissance , et qui a enlevé de la compagnie des Apôtres celui même que Jésus-Christ s'était choisi ? Quel lieu et quels cloîtres peuvent nous mettre en sûreté coutre lui ? qui peut échapper à ses embûches et résister à sa force ? C'est lui qui d’un seul coup a sappé les quatre coins de la maison du saint homme Job, et qui dans ses ruines a écrasé et anéanti ses enfans innocens. Que pourra donc contre lui un sexe plus faible ? Qui doit plus craindre ses séductions, que les femmes ? car c’est la femme qu'il a séduite la première, et, par elle , il a séduit l'homme et réduit en esclavage toute leur postérité. L'avidité d'un plus grand bien a privé la femme d'une possession qui paraissait moindre. C’est par cette même ruse qu'il
3 Hab. I. —?S$, Pet. I. 5. — ? Job. A0;
captivera plus aisément une femme , en lui donnant Fidée de commander plutôt que d’être utile, et qu'il lui suggèrera des vues de gloire et d'ambition; mais la fin prouvera quelles furent ses secrètes intentions. Si une supérieure vit plus délicatement que les autres religieuses, ou si elle se permet quelque chose de plus que le nécessaire, il est certain qu'elle l'avait désiré avant de l'avoir: si elle recherche des ornemens plus précieux qu'auparavant , elle est assurément enflée d’une vaine gloire ; enfin on verra, dans la suite, ce qu'elle était d’abord, et sa nouvelle dignité apprendra si la vertu qu'elle étalait naguère n'était qu’une feinte.
Loin de demander cette dignité, qu'elle soit plutôt forcée de l'accepter, suivant ces paroles de Jésus-Christ : ! « Tous ceux » qui y viennent, sont autant de voleurs et de larrons. » — « Ils sont venus, dit saint Jérôme, parce qu'ils ne sont pas » envoyés. » Î vaut mieux être attirés par les honneurs, que d'attirer à soi les honneurs. « Car personne, dit l'Apôtre , ? » ne doit s'attribuer cet honneur; il n’y a que celui qui est ap- » pelé par Dieu, comme Aaron. » Si une supérieure est élue, qu'elle gémisse et qu’elle se regarde comme dévouée à la mort ; si au contraire elle est repoussée , qu'elle se regarde comme délivrée de la mort.
Nous rougissons d'entendre dire que nous valons mieux que les autres. Or, lorsque, par notre élection, les paroles se changent en fait, nous avons perdu toute pudeur; car qui ne sait pas qu'il faut préférer les meilleurs aux autres? Saint Gréégoire dit, à ce sujet, dans son vingt-quatrième livre des Morales : * « Il ne faut se charger de la conduite des hommes » que lorsqu'on sait les reprendre par de bons avis. Il ne » convient pas que celui qui est choisi pour corriger les » fautes des autres, en commétte de semblables. »
Si par hasard , dans le choix qu’on a fait de nous, nous re-
‘Eang.S. Joh. 10, —*? Saint Paul. Ep. ad Heb, 5. — °C. A5.
poussons par de vaines paroles la dignité qu'on nous offre, quoique nous en soyions flatiés, nous ne l’acceptons cependant que contre nous-mêmes, pour que nous en paraissions plus justes ct plus dignes. O combien en avons-nous vu qui, le jour de leur élection , s’'afligeaient en apparence , mais qui se réjouissaient dans le cœur, en s’accusant de leur indignité, afin de se concilier davantage la faveur et l'estime des hommes , suivant ce qui est écrit : ? « Le juste est le premier accusateur » de lui-même ! » et qui depuis ont tâché, par les brigues et l'importunité, de défendre leur prélature, quand l’occasion se présentait de la quitter, après avoir témoigné, par des larmes feintes et en s'accusant avec raison eux-mêmes, qu'ils n’acceptaient cet emploi qu’à regret! Combien avonsnous vu de chanoines dans l'Église résister à leur évêque lorsqu'il les forçait à accepter les ordres sacrés, en lui opposant leur indignité pour un pareil ministère, et ne vouloir pas absolument se rendre ; qui, choisis dans la suite, quoique clercs, pour monter à l’épiscopat, n'ont fait qu’une légère résistance ! qui refusaient hier le diaconat pour sauver leur âme, et qui, purifiés, pour ainsi dire, par une seule nuit, n’ont pas redoutt la chute dans un rang plus élevé.
C'est de tels hommes qu'il est écrit dans les Proverbes : ? « L'homme insensé bat des mains, lorsqu'il a répondu pour » son ami. » Car le malheureux rit alors de ce qui devrait lui causer «le la douleur, puisque, se chargeant de la conduite des autres, il sc trouve assujetti par état à veiller sur ses inférieurs , desquels il doit se faire aimer plutôt que craindre.
Pour obvier à un tel abus autant qu'il sera en nous, l'abbesse ne vivra pas plus délicatement ni plus sensuellement que les autres religicuses : elle n’aura point d’endroits particuliers pour manger ou pour dormir; mais elle fera toute chose, en présence du troupeau qui lui a été confié, afin qu’elle
#Prov. 28. —*[bid. 17.
pourvoie d'autant plus à ses besoins, que jamais elle ne le perdra de vue. Nous savons bien que saint Benoît, par charité envers les pèlerins et les hôtes, avait établi une table séparée pour eux et l'abbé. Quoique cet établissement ait été fondé sur un motif de piété, cependant il a été changé ensuite pour la plus grande convenance des monastères , afin que l'abbé ne sortit point du couvent, el on lui substitua un économe fidéle pour veiller aux besoins des étrangers.
C'est surtout dans les repas qu'il est aisé de pécher, et c'est alors qu’il faut valler davantage à l'observation de la Règle. Certains abbés, sous prétexte de bien traiter leurs hôtes, ue pensent qu’à se bien traiter eux-mêmes : de là les soupçons que donne leur absence et les murmures qu'elle occasionne. Moins la vie d’un supérieur est connue et moins son autorité est sensible. Ensuite la pauvreté devient supportable à tous, quand on la partage également avec ses supérieurs, ainsi que nous l'avons appris de Caton : « S'élant trouvé un jour au milieu » d'une foule de peuple qui mourait de soif, on lui apporta » une pelite quantité d'eau ; mais il la refusa et la renversa, » et tout Ie monde fut satisfait. »
Puisque la sobrieté est absolument nécessaire aux supérieurs , ils doivent vivre avec d'autant plus de retenue qu'ils sont obligés de veiller aux besoins des autres. Pour qu'ils ne s'cnorgucillissent point du don que Dieu leur a confié , c'est à dire de leur prélature, et qu'ils n’insultent à leurs inférieurs, ils doivent se rappeler qu'il est écrit : ! « Ne soyez pas » comme un lion dans votre maison, renversant tous les do- » mesliques et opprimant ceux qui vous sont soumis; car » Dieu et les hommes ont également l'orgueil en horreur. Le » Scigneur a détruit les siéges des superbes et il a mis à leur > place des gens plus-doux : ils vous ont choisi pour supé- » rieur; ne vous en élevez point, soyez parmi eux comme un