LEURS AMOURS, LEURS MALHEURS ET LEURS OUVRAGES
Abélard est la figure la plus saillante dans la galerie des personnages célèbres du xrr° siècle. Ecclésiastique, chanoine et docteur ; amant, père et époux ; philosophe et novateur, théoogien et hétérodoxe, poète et m oine ; reportant dans son caractère l’effervescence d'un sens éteint, et dans son esprit les chagrins de son cœur ; fondateur d’un monastère et directeur de congrégations des deux sexes; chef d'école et condamné dans deux conciles; poursuivi par deux saints, et absous par un autre; non moins traversé dans sa théologie que dans ses amours ; toujours agité et inquiet, toujours renommé et malheureux : tel fut l'amant d'Héloise. Il eut pour ami Pierre le vénérable, et pour ennemis saint Bernard et saint Norbert. Il fit de la femme la plus célèbre de son siècle, de celle qui en fut la plus aimante, la plus spirituelle et la plus éclairée, son élève, sa maîtresse, sa femme : il en fit aussi une prieure, une abbesse, une théologienne, un poète etun écrivain éloquent.
Les noms d’Abélard et d'Héloïise sont unis par le malheur et par la gloire, comme leurs cendres le sont dans le même tombeau ; et ces deux noms inséparables ont déjà traversé plus de huit siècles sans cesser d’exciter un intérêt vif et puissant.
Les historiens et les romanciers, les poètes et les peintres ont célébré, mais souvent en les défigurant, leurs aventures et leurs malheurs; leurs écrits ont été mutilés par les moines, et très long-temps inconnus aux littérateurs. On n’avait point encore, jusqu'à ces derniers temps, examiné, avec une critique indépendante, leur vie et leurs ouvrages. On ignorait comment Abélard s'était peint lui-même. Les Bénédictins, d’autres religieux ou les ecclésiastiques qui ont vouluretracer sa vie, l'ont {ait avec des préventions contre les doctrines hardies d’un docteur philosophe, et avec des réticences obligées sur les amours d'un moine et d'une religieuse : ce n'étaient ni dom Rivet, ni dom Taillandier, ni dom Clémencet, auteurs de l'Histoire littéaire de la France; ce n'étaient nile trappiste dom Gervaise, ni le barnabite Nicéron, ni le jésuite Feller, qui pouvaient vouloir tout dire; et, parmi les laïques, ni Colletet, ni un nommé Alhais, ni Bussy-Rabutin, ni le censeur Marin, n'avaient point remonté aux sources par eux ignorées.
Il n'existe qu'une seule édition des écrits qui nous restent d'Abélard et d'Héloïse ; ils furent imprimés à Paris, en 1616, sous ce titre : Petri ABÉLARDI el HÉLoOÏssæ opera, 1 vol. in-4°, devenu rare. C'est là que j'ai cherché la vie des deux amans. Un vif intérêt s'attache aux mémoires des personnes célèbres qui racontent leurs aventures et leurs malheurs; et l'on préfèrera toujours, à leur histoire écrite par une main étrangère, leurs propres confessions : c'est qu'alors les faits ont leur garantie et leur autorité ; alors le lecteur ne peut attribuer à l'historien les opinions, les sentimens de son héros, et ce dernier se trouve peint par lui-même.
Abélard a raconté les événemens de sa vie dans une longue kttre, divisée en quinze chapitres, qu'il écrivit du monastère de Saint-Gildas, dans la petite Bretagne, à un ami qu'il ne nomme pas ; et, en citant cette lettre, Héloïse ne le fait pas non plus connaître. Abélard embrasse, dans son récit, tout ce qu'il a fait, tout ce qui lui est arrivé depuis son enfance jusqu’au temps où il écrit : or, à cette époque, Héloïse était déjà abbesse du Paraclet; Abélard était abbé de Saint-Gildas et il
avait plus de cinquante ans. C'est dans cette narration qu’on pourrait croire, en son entier, sinon presque inconnue, du moins étrangement défigurée, que nous allons prendre les faits tels qu’Abélard les expose lui-même.
Pierre Abélard naquit l'an 1079, sur les confins de la Bretagne, au bourg du Palais ( Palalium), distant de Nantes de huit milles. ! Béranger, son père, seigneur de ce bourg, avait, comme tous les nobles de ces temps-là, fait la guerre, mais sans négliger de cultiver son esprit. Il voulut que ses enfans reçussent une éducation soignée. Abélard nous apprend que sa passion pour l'étude lui fit abandonner à ses frères son droit d’aînesse ; et que, renonçant à la carrière des armes, il se livra tout entier au culte des Muses : « Je préférai, dit-il, les armes de la dialectique aux trophées de la guerre ; je parcourus, en disputant , diverses provinces, et je devins l’émule des Péripatéticiens. » Il était déjà versé dans les langues latine, grecque et hébraïque ; il était déjà philosophe, poète ct orateur. |
La Bretagne devint bientôt un théâtre trop étroit pour son génie : il arriva davs Paris. L'Université, déjà célèbre, attirait en foule les élèves des provinces et de l'étranger. Guillaume de Champeaux , archidiacre de Notre-Dame , et qui fut depuis évêque de Châlons-sur-Marne, était le professeur le plus renommé ; il tenait le sceptre de l'École. Abélard vint s'asseoir parmi ses disciples : «{lm'aima d’abord, dit-il ; je lui fus cher; mais bientôt il me trouva incommode quand je cherchaï à réfuter plusieurs de ses propositions, et qu’il m'arriva plus d'une fois de lui paraître supérieur dans la dispute : c'est ce que luimême et ce que mes condisciples, qui vénéraient son âge et son savoir, ne purent supporter sans indignation; et là remonte la source de mes malheurs; là se rattache la haine de
* On montre encore au Palais ou Palet quelques ruines un pu suspecles de la maison d'Abélard.
mes ennemis qui me poursuivent encore. » Ces ennemis prétendaient , et ce n'était pas tout à fait sans raison, qu’Abélard ne cherchait à disputer avec Champeaux que pour l'embarrasser, et qu'il ne paraissait vouloir l'embarrasser que pour l'humilier , et pour faire passer le sceptre scolastique des mains de son maître dans les siennes.
La réputation d’Abélard s’éleva rapidement, et l'envie, ditil, grandit avec elle. À peine âgé de vingt-deux ans, présumant beaucoup, ajoute-t-il, des forces de son âge et de son génie, il voulut lui-même ouvrir une école et se retira, dans ce dessein, à Melun; car la liberté de l’enseignement existait dans le xne siècle. Alors il n’était pas besoin de diplôme, et tout Français était maître d'établir une chaire, d’y monter et d'appeler des auditeurs. On laissait les écoliers seuls juges du mérite de ceux qui entreprenaient de les instruire. Les écoles n'étaient florissantes que par le concours volontaire des disciples ; elles n'étaient guères fermées que par leur désertion.
S'il faut en croire Abélard, Champeaux vit le projet de l’école de Melun avec un déplaisir extrême, et il machina, dit-il, ! tous les moyens qui pouvaient faire succomber un concurrent si redoutable. Mais l'envie qui le travaillait trop ostensiblement, conquit elle-même des partisans à son adversaire, et l'école dialecticienne de Melun devint bientôt si florissante que la grande réputation de Champeaux s'éteignit insensiblement. ? Alors présumant encore plus de lui-même, Abélard rapprocha son école de Paris et vint l’établir à Corbeil, afin, dit-il avec la franchise de son orgueil, d’être plus importun à son maitre. °
Cependant l'ardeur immodérée de la gloire avait jeté Abélard dans de si pénibles veilles, que sa santé se trouva profondément altérée. Les médecins lui conseillèrent l'air natal, et
‘ Machinatus est.
* Paulatim extinguerctur.
* Ut inde videlicet crebriorces disputationis assultus nostra daret importunitas.
deux années furent nécessaires pour opérer son rétablissement. Quand il revint à Paris, il reconnut avec joie que sa réputation ne s'était point affaiblie, et qu’elle semblait même avoir reçu de son absenceun relief plus grand. L’archidiacre Champeaux, qui n'avait pu supporter sa disgrâce, avait cherché un refuge dans le cloître de Saint-Victor. Mais, irrité par la honte de son abdication , il voulut essayer de ressaisir l'empire, et il ouvrit dans sa retraite une école publique. Le terrible Abélard revint s'asseoir parmi ses disciples : il voulait encore poursuivre le vieillard et le vaincre ; il engagea donc de si vives disputes, qu'après avoir détruit tous ses argumens, il le força d'abandonner sa doctrine des universaux ; en sorte que lé maître, confus, cessa d'enseigner que la même chose était essentiellement ensemble et toute entière dans ses parties ; qu’il n’y avait pas diversité dans leur essence, mais seulement variété, résultat de la multitude des accidens (ce qui, selon Bayle, n'était qu'un spinosisme déguisé}; et qu’il se mit à soutenir qu'une même chose n’était pas dans ses parties essentiellement entière, mais qu'elle s'y trouvait individuellement: tel était le grave et éternel sujet des disputes scolastiques de ce temps.
Suivant Abélard, toute la renommée de l’archidiacre tomba par le changement de sa doctrine sur la communion des universaux ; car c'est là qu'était sa faconde, son triomphe et sa gloire. L'école du maitre fut abandonnée, et le disciple superbe lui enleva ses auditeurs. « Ceux qui avaient été, dit-il, mes plus ardens détracteurs s'empressèrent pour m'entendre. Enfin, celui-là même qui avait remplacé Champeaux dans l'école de Paris, voulut se mettre au rang de mes disciples, et me céda sa chaire où notre maître commun s'était illustré. Il n’est pas facile d'exprimer quel fut alors le dépit de Champeaux ; l'envie s'arma de toutes ses fureurs ; ct, comme la pureté de mes mœurs ne pouvait alors être attaquée, on supposa dans celui qui m'avait cédé sa chaire les vices les plus honteux. ! Il fut destitué, remplacé par un de mes ennemis , et j'allai rouvrir mon école à Melun.
* Turpissimis objectis criminibus.
» Mais tandis que l'envie m'attaquait et que les vents dédéchaînés soufllaient avec toute leur violence, Champeaux achevait de perdre son crédit ; les murmures éclataient dans l'école , et il se vit réduit à transporter dans un village éloigné de Paris sa chaire et son conventicule de frères. ? »
Aussitôt Abélard reparut aux portes de la capitale et crut pouvoir désormais y professer paisiblement : « J’assis, dit-il, le camp de mes écoles sur la montagne de Sainte-Geneviève ; ? mais à peine Champeaux en fut-il averti qu’il revint impudemment, ° avec son conventicule de frères, qui était comme sa milice , et qu'il rétablit sa chaire à Saint-Victor. »
Mais, trompé dans son attente, il vit presque tous ses anciens écoliers l’abandonner ; la désertion fut telle, que le maitre fut encore réduit à renoncer à l’enseignement, et, dans son désespoir, il se fit moine. ?
« Maintenant si vous demandez, dit Abélard à son ami , quel fut le résultat de cette longue guerre , je répondrai audacieusement, mais avec plus de sagesse que ne le fait Ajax, dans le treizième livre des Métamorphoses : je n’ai point été vaincu par mon rival, non sum superatus ab illo. Si je voulais le taire, le fait lui-même parlerait en faisant connaître l'issue du combat. »
C'est à cette époque qu'Abélard fut rappelé au lieu de sa naissance. Béranger, son père, vieux guerrier, venait d'embrasser la vie monastique ; et sa mère allait aussi se consacrer dans un cloître au service des autels. Ainsi finissaient alors toutes les gloires et toutes les joies de la terre : les rois, les riches et les grands achevaient la vie sous l’habit religieux. Né sous le casque, on mourait sous le froc ; les époux n'atten-
‘“ Conventiculum fratrum.
3 Scholarum nostrarum castra posui.—La montagne de Sainte-Geneviève était encore hors de l’enceinte de Paris, et n’y fut comprise qu’en 1221 par un mur que fit élever Philippe-Auguste. Ahélard n’était pas libre alors d’introduire son école dans Paris.
* Impudenter.
* Ulterius de mundana desperans gloria, ad monasticam compulsus cst vitam.
daient point la grande séparation du trépas ; vivans, ils se disaient adieu pour toujours ; ils se séparaient de leurs enfans, et les liens de la famille se rompaient au nom du ciel qui les avait formés. Le monde n’en allait pas mieux, mais les couvens s'enrichissaient , et il n’y avait de domination temporelle suprême que celle de l'Église.
Cependant l'archidiacre Champeaux était sorti de son monastère pour s'asseoir sur le siége de Châlons (11153).
Abélard avait voulu connaître le professeur dont le nonvel évêque fut le plus célèbre disciple : c'était Anselme , alors archidiacre de Laon, et qu’il ne faut pas confondre avec Anselme de Cantorbery, qui vivait dans le x1° siècle. Abélard fait du docteur de Laon un portrait satirique et saillant: « Sa vieille réputation, dit-il, le recommandait plus que son génie. Si quelqu'un, venant le consulter, arrivait incertain sur une question , il s'en retournait plus incertain encore. Son aspect était imposant ; mais il fallait le voir et non l’interroger. Il avait un merveilleux usage de la parole ; mais ses discours étaient vides de sens et de raison. Lorsqu'il allumait le feu il remplissait sa maison de fumée et non de lumière : ! c'était un arbre qui de loin présentait un beau feuillage, mais qui, lorsqu'on apprechait, ne montrait aucun fruit. Je reconnus en lui ce figuier stérile, maudit par le Seigneur, ou ce vieux chêne auquel Pompée est comparé par Lucain , dans la Pharsale :
Stat magni nominis umbra;
et je ne m'arrétai pas long-temps sous cet ombrage. »
Le vieil Anselme et ses disciples ne purent digérer cet af-. front ; ils imaginèrent une vengeance singulière. Abélard n'était eonnu que comme philosophe et dialecticien ; ils le défièrent dans un genre abstrus et difficile qu’ils croyaient n'avoir jamais occupé sa pensée ni ses veilles : l'interprétation des livres saints; et ils choisirent les passages les moins intelkgibles du prophète le plus obscur dans son élévation, Ezéchiel.
* Cum ignem accenderet, domum suam fumo implebat, non lure (llustrabat.
Abélard accepta le défi; ses ennemis triomphaient d'avance : ils lui demandaient combien de jours, combien de semaines il prendrait pour se préparer : «Ce n'est pas, répondit-il, ma coutume de me faire attendre ; ! donnez-moi le volume du prophète, et venez ici demain : ma glose sera prête. » Le lendemain , ct les jours suivans, il glosa avec un tel succès que l'envie se trouva confondue. Le vieil Anselme ne pouvant vaincre par le raisonnement, eut recours au grand moyen de Îa faiblesse, la clôture. Abélard fut donc empêché de poursuivre; mais tous ses auditeurs s’élevèrent contre une tyrannie qui attestait l'impuissance, et le triomphe interrompu n'en parut que plus éclatant : car, ouvrir une discussion et se hâter de la fermer pour ne pas entendre, c'est se déclarer vaincu; c'est proclamer que la vérité qu’on craint est dans le silence qu'on impose. Ainsi, même au xur° siècle, la clôture ne prouvait rien.
De retour à Paris, Abélard rouvrit son école, reprit et acheva sur Ézéchiel les gloses qu'Anselme avait arrêtées à Laon : le succès fut prodigieux. « Vous ne pouvez ignorer, écrivait-il à son ami, combien alors le nombre toujours croissant de mes élèves me rapporta d'argent et de gloire. » ?
«Mais la prospérité enfle les insensés; une tranquillité mondaine énerve la vigueur de l'esprit et porte facilement aux tentations de la chair. Tandis que je croyais être le seul philosophe supérieur dans le monde, et que je ne craignais plus les cris de l'envie, moi qui jusqu'alors avais vécu dans la continence , * je commençai à lâcher le frein aux voluptés,; et, plus j'avais excellé dans la philosophie et dans la science des
‘ Indignatus respondi non esse meæ consuetudinis per usum proficere, sed per ingenium.
* Quanta mihi de pecunia lucra , quantam gloriam compararent, ex fama le quoque latere non potuit.
* Continentissime.
choses divines , plus je commençai à m'éloigner, par une vie déréglée, des choses divines et de la philosophie. »
Ici Abélard voulant excuser la conduite qu'il va tenir, dit : « Il est constant que les philosophes profanes et même divins se sont beaucoup écartés de la continence par leurs déréglemens... ! Tandis que j'étais donc tout entier travaillé par l'orgueil qui était né de la science , et par la luxure, je fus guéri, contre mon gré , ? de cette double maladie par la grâce divine ; et d'abord de la luxure par la privation de son organe ;° ensuite de l'orgueil qui était né de la science, suivant les paroles de l'Apôtre, scientia inflat, « la science enfle,» par l'humiliation que j'éprouvai lorsque je fus condamné (au concile de Soissons, 1121) à brûler le livre que je regardais comme le premier fondement de ma gloire. »
Abélard annonce ensuite qu’il va raconter à son ami ces deux histoires lamentables. Mais il commence par lui rappeler que, jusqu'à l’époque de ses liaisons avec Héloïse (il était alors âgé de trente-sept à trente-huit ans ), il avait eu horreur des vices du libertinage * et que de profondes études l'avaient tenu constamment éloigné du commerce des femmes, et même dle la société des hommes. Enfin, après avoir encore remarqué qu'il était tombé du faîte de son élévation, et que le plus superbe des mortels ‘ en avait. été rendu le plus misérable et le plus humilié, il poursuit en ces termes, car ici nous allons le laisser parler et faire lui-même sa confession :
QI y avait à Paris, dans la Cité , une jeune fille appelée Héloise, nièce d’un chanoine nommé Fulbert, qui l’aimait beaucoup et l'avait fait instruire, autant qu'il le pouvait, dans les sciences et dans les lettres. Elle n’était pas au dernier rang
* Constat quippe philosophos, nedum divinos, continentiæ decore mazximé polluisse.
* Licet nolenti.
* Luxuriæ quidem, his me privando quibus exerccbam.
* Scortorum immunditiam semper abhorrcham.
* Superbissimum.
* Adolcscentula.
par sa beauté, ! mais elle n'avait pas d'égale pour le savoir. ? Et, comme les femmes lettrées sont rares, la réputation d'Héloise s'était répandue dans la France. Tout ce qui peut séduire les amans vint s'offrir à mon imagination. Héloïse devint l'objet de mon amour, et je crus qu'il me serait facile d’être heureux ; * car j'étais alors si haut en renommée, et ma jeunesse et ma beauté brillaient de tant d'éclat, ° que je ne pouvais craindre d’être repoussé par aucune des femmes que j'aurais jugées dignes de mon choix ; f et je pensai qu'il me serait d'autant plus facile de gagner le cœur d'Héloise , que plus elle avançait dans les sciences, plus elle les aimait; que déjà un commerce de lettres existait entre nous, et que je lui écrivais avec plus de liberté que je n'eusse d’abord osé parler. Je me laissai tout entier enflammer. Je cherchai tous les moyens d'établir entre nous des relations et des entretiens de chaque jour, ce qui me fournirait l’occasion de l'entraîner plus facilement au but de mes désirs.
» J'employai auprès de son oncle le ministère de quelques amis pour qu'il consentit à me recevoir dans sa maison, qui d'ailleurs était voisine de mon école. J'avais chargé ces amis complaisans d'exposer à Fulbert que mes études ne me permettant pas de soigner mes affaires domestiques, je le laissais libre de fixer lui-même le prix de ma pension et de mon logement. Or Fulbert était avare, 7 et il attachait une grande
* Per faciem non infima. Ce qui semble indiquer qu’Hélolse avait une beauté médiocre ; mais ce qui n’a pu autoriser Bayle à déclarer qu’elle était laide, puisqu’Abélard dit que par sa beauté elle n’était pas au dernicr rang, non infima.
* Per abundantiam litterarum erat suprema.
‘In toto regno nominatissimam.
* Abélard s’exprime plus énergiquement : commodiorem censui in amorem mihi copulare.
* Et juventutis et formæ gratia præemincham.
* Ut quamcumque feminarum nostro dignarer amore, nullam vererer repulsam.
* Cupidus ille valdè..…. Ad pecuniam totus inhiaret.
importance à ce que sa nièce continuât à faire des progrès dans les lettres : ces deux motifs lui firent donner à ma demande un facile consentement. J'obtins tout ce que je désirais du chanoine, entièrement préoccupé de l'amour de l'argent et de l'idée que sa nièce retirerait un grand profit de mon enseignement. Il me pressa donc instamment, et bien au-delà de mon espérance, de donner les leçons de mon art à Héloïse ; et, servant ainsi lui-même mon amour, il la livra toute entière ! à mon autorité magistrale. ? Il me conjura, lorsque je serais libre de mon école, de donner tous mes soins à sa nièce pendant le jour et même pendant la nuit; * et, si je la trouvais rebelle à mes leçons, de la corriger de mes mains fortement. *
» Je ne pouvais assez admirer la simplicité de Fulbert, et je fus aussi stupéfait que s’il avait livré une tendre brebis à un loup affamé; ° car non seulement il me chargeait d’instruire sa nièce, mais il me donnait mission de la châtier et de la chàtier fortement : et qu'était-ce autre chose qu'ouvrir à mes vœux toute leur carrière, que m'offrir lui-même Île dernier moyen de vaincre, quand bien même je répugnerais à le saisir ; et, au cas où je ne pourrais toucher Héloïse par mes discours caressans, de la fléchir par les menaces et par les châtimens? ? Mais deux choses détournaient facilement Fulbert de tout soupçon et de la crainte d'aucun danger : la vertu de sa nièce et la réputation si bien établie de ma continence.
» Que dirai-je de plus ? Héloïse et moi nous fûmes unis d’abord par le même domicile, et ensuite par le même sentiment. Sous prétexte de l'étude, nous vaquions sans cesse à l'amour ; et la solitude que l'amour désire, l'étude nous la donnait. Les livres étaient ouverts devant nous, mais nous
‘ Totam.
* Nostro magisterio.
* Tam in die quam in nocte.
* Vehementer.
Obstupui.
* Agnam tencram fam,lico lupo.
* Minis et verberibus.
parlions plus d'amour que de philosophie , et les baisers étaient plus nombreux que les sentences. ! Ma main se portait plus souvent sur le sein que sur les livres ; ? et nos yeux étaient plus exercés par l'amour que par la lecture de l’Écriture-Sainte. Cependant, pour mieux écarter tout soupçon, des coups étaient souvent donnés, mais par l’amour et non par la colère. $ »
lei Abélard dit que ces châtimens surpassaicnt en suavité ce qu’il appelle tous les onguens ; * et l’on voit qu’écrivant dans un cloître, plus de quinze ans après son malheur, il retrace des souvenirs d'amour qui lui plaisent encore.
Ïl poursuit en ces termes :
« Qu'arriva-t-il enfin? Nous nous livrâmes sans réserve à notre amour; nous trouvâmes toutes ses joies : l’imagination vint en ajouter de nouvelles et écarter la satiété. °
» Mais plus l'amour m'’occupait, moins je pouvais vaquer à la philosophie : j’'éprouvais le dégoût le plus pénible quand il fallait me rendre à mon école. Après avoir donné à la volupté mes veilles et mes jours, mon esprit ne trouvait plus rien :
* Plura erant oscula quam sententiæ.
* Sæpiüs ad sinus quam ad libros. « Au moment où écrivait Abélard, dit madame Guizot , sa passion, qui fut sincère et violente, avait perdu son empire, l’amour n’animait plus pour lui ces tableaux que scul il peut rendre touchans. La crudité est dans ses expressions, autorisées ou nécessitées par l’usage du latin, rendues familières par l’habitude des dissertations théolegiques , et naturelles à cette situation d’Ame où le remords s’unit aux regrets. » Cette explication est-elle tout à fait satisfaisante ? Héloïse écrivait aussi en latin , elle dissertait aussi théologiquement, et cependant, comme le remarque madame Guizot, elle est plus chaste dans l’expression : «elle rappelle, mais ne détaille point. »
* Verbcra quandoque dabat amor, non furor; gratia, non ira.
* Omnium unguentorum suavitatem.
* Le texte est beaucoup pius libre et plus expressif : Vullus a cupidis intermissus est gradus amoris, et si quid insolitum amor excogitare potuit , est additum : et quo minus ista fueramus experti gaudia, ardentlus illis insistebamus, ct minus in fastidium vertcbantur.
j'étais réduit à répéter mes anciennes leçons; et si je pouvais encore composer des vers, ils étaient consacrés à l’amour, non aux secrets de la philosophie. Et, vous le savez, la plupart de mes chansons étaient répandues dans les provinces et chantées par ceux dont la vie ressemblait à la mienne. !
» Ilest difficile d'imaginer quelle fut la tristesse, quels furent les pleurs et les gémissemens de mes élèves quand ils connurent cette grande préoccupation et ce trouble de mon esprit. Le bruit de mes amours était partout répandu, et je crois qu’elles n'étaient ignorées que de celui-là seul qui avait le plus d’intérêt à en être instruit. Plusieurs fois Fulbert fut averti, et toujours il refusa de croire, tant était grande sa confiance dans la vertu d’Héloïse et dans l’austérité de mes mœurs. ? »
Et à ce sujet Abélard cite un passage de saint Jérôme, * portant que, tandis que nous connaissons les désordres qui sont dans les maisons de nos voisins, nous ignorons souvent ce qui se passe dans la nôtre. Cette confiance si étrange du chanoine Fulbert a fait croire à quelques écrivains que le titre d'oncle cachait la qualité de père ; que dans un oncle la tendresse eût été plus inquiète, plus jalouse, et que dans un père seul elle avait pu avoir un si long et si profond aveuglement.
Plusieurs mois s’écoulèrent encore ; les chansons d’Abélard retentissaient dans toutes les rues, dans tous les carrefours de Paris, et enfin l'oncle ou le père d'Héloise eut les yeux ouverts : «Oh! quelle fut sa fureur! quelle fut la douleur des
* J’examinerai plus tard dans quelle langue étaient écrites ces chansons d’Abélard, dont aucune n’est venuc jusqu’à nous, ct qui furent composées dans les premières années du xrr° siècle. Héloïse dit qu’elle leur dut de voir son nom chanté dans toute la France.
* Continentiæ meæ fama præterita.
* Solemus mala domus nostræ scire novissimi , ac liberorum ac conjugum vitia vicinis canentibus ignorare. Sed quod novissime scitur, utique sciri quandoque contingit , et quod omnces deprehcndunt, non est facile unum latcre, (Epist. 48.)
amans dans leur séparation cruelle ! De quelle confusion je me vis couvert ! et quel désespoir la pudeur m’obligea de comprimer ! Mais plus le ressentiment de Fulbert nous éloignait , plus l'amour nous unissait encore : sa flamme s'augmentait de l’aliment qui lui était ravi. ? Les obstacles ne servirent qu'à nous rendre plus entreprenans. Les voiles de la pudeur, déjà rendus si faibles , devinrent plus légers , ? et enfin nous fûmes découverts dans le même état où la fable rapporte que Mars fut surpris avec Vénus.
» Bientôt après, Iléloïse connut qu'elle serait mère : elle n'écrivit en m'exprimant toute sa joie, * et en m'’invitant à délibérer sur ce que je devais faire.
» Or, une certaine nuit que Fulbert était absent de sa maison , je vins, j'enlevai furtivement Héloïse, et, sans délai, je la fis passer © dans ma patrie. Elle habita le bourg du Palais, et resta près de ma sœur jusqu'à ce qu'elle fût accouchée d’un enfant mâle qu’elle nomma Astrolabe, ‘
» Le départ d'Héluise avait jeté Fulbert dans une fureur qui tenait de la démence ; et ce qui rendait son état plus terrible, c'est que le besoin de cacher les motifs de sa rage en comprimait la dévorante activité. Il ignorait ce qu'il pourrait oser contre moi et quels pièges il pourrait me tendre. Il craignait, en se vengeant par le meurtre, ou par tout autre moyen qui me laisserait une vie misérable, ? que sa nièce, qu'il chérissait
* Separatio autem hæœc corporum, maxima erat copulatio animorum ct negata sui copia amplius amorem accendebat,
* Tantoque verecandiæ minor extiterat passio, quando convenientior videbatur actio.
Actum itaque in nobis est quod in Marte ct Venere deprehensis poetica narrat fabula.
* Cum summd exultatione.
* Transmisl.
* Ou 4stralabe (Astre brillant). Héloïse lui donne ce dernier nom. La Biographie universelle dit qu’il ne vécut pas. C’est une erreur : on voit, par les lettres d’Héloïîse , qu’il survécut à son père ; mais il ne justifia pas le nom qui lui fut donné.
* Seu in aliquo corpus mcum debi!itarct.
toujours, n'eût à souffrir dans ma famille les représailles de la vengeance. Îl ne lui était pas d’ailleurs facile de me surprendre : mes précautions étaient prises, et il ne m'aurait pas trouvé sans défense. Enfin j'eus compassion de son trouble et de sa perplexité ; et, m’accusant moi-même du mal qu'avait : fait l'amour comme d’une trahison que j'aurais commise, j'allai, dans l'attitude d’un suppliant, trouver Fulbert et me soumettre à la satisfaction qu'il voudrait exiger. J'offris d’épouser Héloise, pourvu que cet hymen restât secret, afin que ma réputation n'en reçût aucune atteinte. ! Fulbert donna son consentement, et je reçus le baiser de paix de celui qui voulait, par cette feinte démonstration, me perdre plus aisément. ?
» Je me rendis aussitôt en Bretagne pour aller chercher mon amante, Ja ramener à Paris et en faire ma femme. Mais Héloise ne négligea rien pour me détourner de ce dessein : elle alléguait et les dangers que je courais et le soin de ma renommée; elle affirmait par serment $ que son oncle ne laisserait désarmer sa vengeance par aucune satisfaction ; qu’il chercherait d’abord à ruiner ma gloire, sachant bien quelle lumière cet hymen enlèverait au monde, et combien de larmes aurait à répandre la philosophie, * »
On voit quelle haute opiniun Abélard avait de son mérite, combien grande était sa renommée, et quel rare devoùment portait Héloïse à immoler son honneur et tout l'avenir de sa vie à la gloire de son amant ! Abélard croyait céder beaucoup en consentant à un hymen secret. Héloïse, en repoussant l'hymen, se sacrifiait toute entière dans un dévoüment sublime. Abélard rapporte, en longs détails, les argumens sur lesquels Héloïse fondait sa résistance. Elle citait l’apôtre saint Paul et Cicéron, saint Jérôme et Sénèque, saint Augustin et Pytha-
* Dummodo id secretum fieret , ne famæ detrimentum incurrerem.
? Quû me facilius proderct.
* Jurabat,
* Quanta damna eccicsiæ, quantæ philosophorum lacrimæ hoc malrimonium cssent sccuturcæ.
gore, comme les autorités qui devaient détourner son amant du mariage , en sa double qualité de clerc et de philosophe.
a Si, disait<lle, les philosophes païens vécurent dans le célibat quoiqu'ils ne fussent engagés dans aucune profession religieuse, que dois-tu faire, toi qui es clerc et chanoine ?! dois-tu préférer aux choses divines les voluptés de la terre ? Que si la prérogative cléricale te touche peu, défends au moins la dignité philosophique ! et si tu méprises la crainte de Dieu , qu’au moins l'amour de la pudeur tempère ton impudence ! ? Souviens-toi que Socrate prit une femme, ct que la phHosophie en reçut une tache si grande, que l'exemple de Socrate à rendu les autres philosophes plus prudens. C'est ce que n’a pas négligé de remarquer saint Jérôme : * « Un jour, » dit-il, que Socrate soutenait avec patience, depuis long- » temps, les injures dont l’accablait Xantippe placée à un » étage supérieur , il se sentit tout à coup inondé d'une eau » qui n’était pas pure ; * et le philosophe se contenta de ré- » pondre, en baissant la tête : Je savais qu'après le ton- » nerre viendrait la pluie. »
« Héloïse ajoutait enfin combien il était dangereux pour moi de la ramener à Paris, et combien il lui serait plus cher, et à moi plus convenable, qu'elle fût mon amante et non mon épouse : © « Que l’amour seul me conserve à toi, et qu'aucun » lien nuptial ne vienne nous unir. Le bonheur de nous voir, » pendant notre séparation, sera d'autant plus grand qu'il de- » viendra plus rare. % » C’est en ces termes et par d’autres semblables discours qu'elle cherchait à me persuader ; et voyant qu’elle ne pouvait triompher de ma résistance ( que
‘ Quidte clericum atque canonicum facere opportet?
* Impudentiam.
* Contre Jovinien.
* Aqua profusus immunda.
* Quam sibi charius existeret, minique honcstius, amicam dici quam uxorem.
‘ Gratiora gaudia quanta rariora,
par parenthèse Abélard appelle sa folie) ,! Héloïse soupira profondément, et, fondant en larmes, elle termina tout ce qu’elle venait de dire pour me convaincre par ces paroles remarquables : « Crains que, dans la perte de deux... il ne » succède une douleur non moins grande que ne le fut l’a- » mour. * » Et dans ces paroles, ajoute Abélard, l'esprit de prophétie n'a pas été absent, comme l’a depuis reconnu l'univers. * »
Ce fut au milieu de ce combat de l'amour et du devoir, combat dans lequel Abélard ne se laissa pas vaincre alors en générosité, qu'Héloïse devint mère. Abélard confia l'enfant à sa sœur et ramena secrètement à Paris son amante. Peu de jours s'étaient écoulés lorsque, après avoir passé dans une église, avec quelques témoins, la nuit en prières (c’est ce qu’on appelait alors les vigiles des noces), « nous reçûmes au point du jour , dit Abélard, la bénédiction nuptiale, en présence de l'oncle d'Héloïse et de quelques uns de mes: amis et des siens. Ensuite nous nous retiràmes sans bruit, chacun de notre côté.
» Dès lors nous ne nous montrâmes plus, Héloïse et moi, que rarement ensemble, et notre hymen secret était soigneusement dissimulé par nous. Mais Fulbert et ses domestiques, empressés d'apporter quelques consolations au déplaisir de leur maître (déplaisir qu’Abélard appelle l’ignominie de Fulbert }, * commencèrent à divulguer le mariage et à violer la
* Meam stultitiam.
* In perditione duorum.….,. minor non succedat dolor quam præcessit amor.
*Nec in hoc prophetiæ defuit spiritus, sicut universus agnovit mundus. Le dernier argument d’Héloïse et la réflexion d’Abélard sembleraient annoncer ou que Fulbert, dans sa fureur, avait déjà fait connaître à sa nièce le genre de vengeance qu’il méditait, ou plutôt que ce châtiment n’était pas sans exemple dans le xrr' siècle, puisqu’ Abélard nous apprend que ses assassins furent jugés ct con. damnés à subir la loi du talion.
*Ignominiæ suæ.
promesse que l'oncle et ses gens avaient faite de le tenir caché, Cependant Héloïse protestait et allait même jusqu'à jurer qu'elle n'était pas ma femme; que le fait était faux; * et l'oncle, furieux de ses dénégations, l’accablait d'injures et d'outrages.
» Dés que j'en fus informé, je fis passer Héloïse dans le couvent d'Argenteuil, où elle avait été élevée. Je voulus qu'elle prit les vêtemens religieux, mais non encore le voile, el moi-même je la revêtis de la robe du Seigneur. * »
Ici la conduite d'Abélard peut ne pas paraître sans reproche, Il n'aimait pas Héloïse comme Héloïse l'aimait. Héloïse ne tenait qu'à ce qui intéressait la gloire d’Abélard; elle sacrifiait tout à son amant, tout, sa liberté et sa vie, son enfant et même sa réputation. Mais Abélard devait-il accepter tant de sacrifices! devait-il vouloir conserver à ce prix son honneur comme philosophe, et le crédit de son école comme professeur ?Il cédait à des considérations qui lui étaient personnelles, et Héloïse ne considérait rien pour elle-même. Peut-être aussi Abélard la fit-il aller, dans son dévoûment, plus loin qu'elle ne l'avait d’abord jugé nécessaire ; car il ne dit pas que son amante, que sa femme eût demandé à être enfermée dans un cloître et à renoncer au monde : « Je l’envayai, ditil, à Argenteuil, * et je la couvris moi-même des vêtemens religieux, et his eam indui.
Abélard reprend son récit en ces termes :
« À cette nouvelle, l'oncle et ses parens et ses amis pensèrent que j'avais trompé Héloïse; que j'avais voulu facilement me débarrasser d'elle en la vouant au culte des autels. Leur indignation s’alluma, ils jurérent de se venger; et, une
Jurare.
* Falsissimum.
» Vestes quoque ei religionis..… excepto velo aptari feci, et his eam indui,
* Transmis eam ad abbatiam quandam sanctimonalium prope Parisiis, quæ Argenteolum appellatur.
puit, tandis qu'un sommeil profond s'était emparé de mes sens, ils corrompirent avec de l’or l’homme qui me servait ; des émissaires furent introduits dans mon appartement et m'infligèrent l'infâme et cruelle punition qui a rempli le monde d’un long étonnement. {
« Les coupables prirent soudain la fuite : deux furent arrétés et subirent la loi du talion ; on leur creva aussi les yeux.’ Le troisième coupable était ce domestique qui fut conduit à la trahison par la cupidité. »
Abélard ne dit point si ce traître fut découvert. Il paraît que le chanoine, qui devait craindre ses révélations, réussit à le soustraire à la vengeance des lois. Les biographes rapportent que l’oncle d'Héloïse s'était introduit avec quatre ou cinq complices dans la chambre d’Abélard, et que cet oncle barbare, qui eût aussi mérité la peine du talion, fut décrété, dépouillé de ses bénéfices et banni. Mais ces détails, trop importans pour être oubliés, manquent dans le récit d’Abélard, et il est permis de les croire supposés. Remarquons aussi que la vengeance de Fulbert n'est révoltante que par son atrocité; car d’ailleurs il ne poursuivait point dans Abélard le simple séducteur de sa nièce ou de sa fille, comme l'ont dit plusieurs biographes, mais l'homme qui, ayant volontairement épousé Héloise, l’avait précipitée dans un cloître, l'avait enlevée à sa famille et au monde dans le seul intérêt de sa vanité de philosophe et de professeur.
« Le lendemain matin, poursuit Abélard, mon aventure fut répandue dans toute la cité. Les habitans, plongés dans la stupeur d’un tel événement, accoururent en foule pour me voir. Il me serait difficile et même impossible d'exprimer la véhémence de leurs lamentations, les clameurs dont ils me tourmentèrent, et le trouble que m'apportaient les cris de leur douleur. Mais surtout les clercs, et principalement mes éco-
* Abélard ajoute ces mots que nous ne traduisons point : Corporis mei partibus amputatis quibus ad quod plangebant, commiscram. * Oculiset genitalibus privati sunt.
liers, me faisaient un mal horrible ! par leurs plaintes intolérables, par leurs sanglots et leurs gémissemens. Je souffrais beaucoup plus de leur compassion que de ma blessure, et beaucoup plus de ma honte que de mes douleurs physiques. Je me rappelais de combien de gloire je brillais encore la veille, et par quel rapide revers cette gloire se trouvait affaiblie, et même presque éteinte. Je voyais par me juste jugement de Dieu j'étais puni par où j'avais péché ; * par quelles justes KApreUle les l'homme que j'avais trahi venait de me trahir à son tour. Il me semblait entendre les éloges que mes adversaires donneraient à cette justice distributive. Je pensais à ce qu'allait être l'aflliction de mes parens, celle de mes amis, et au bruit dont mon infâme aventure devait remplir le monde. * Je connus que si désormais j'osais paraître en public je serais montré du doigt et partout regardé comme un spectacle monstrueux.‘ J'étais encore confondu par la pensée que, suivant le Deutéronome, * l’abomination des eunuques est si grande devant Dieu, qu'ils étaient réputés immondes, et que les temples se fermaient devant eux ; que, selon le Lévitique, * il était défendu d'offrir au Seigneur aucun animal mutilé.
» Enfin le sentiment de mon état vint me couvrir de tant de confusion que, je l'avoue, ce fut plutôt la honte qu'un désir de conversion qui me précipita dans les solitudes du cloître. 8 Je voulus cependant, avant de me ravir au monde, lui enlever Hé-
‘ Crucigbant.
? In illacorporis mei portione plecterer in qua deliqueram.
* Quam justa proditione is quem antea prodideram vicem mihi relulisset.
“ Mundum esset occupatura.
* Monstruosum spectaculum,
+ Non intrabit eunuchus, attritis vel amputatis tes..….…, et abscisso veretro, Ecclesiam Domini. (Deuteron., Ch. xXXIII, 1. )
* Omne animal , quod vel contritis, vel tusis, vel sectis ablatisque tes... est, non offeretis Domino. ( Levit., ch. xx1r, 1h.)
* Nous. CONfusio, fateor, pudoris potiusquam devotio conversionis ad monastichorum latibula claustrorum compulit.
loïse ; et, déférant volontiers à mon ordre, ‘ elle prit le voile et prononça les vœux éternels. Ainsi, tous les deux, nous embrassèmes en même temps la vie monastique : elle dans l’abbaye d'Argenteuil et moi dans celle de Saint-Denis.
» Touchées de sa jeunesse, les compagnes d'Héloise voulurent en vain Ja détourner du sacrifice qu’elle allait consommer; elle répondit en pleurant par ces vers que Lucain met dans la bouche de Cornélie :
æ. . . . + . . O maxime conjux!
» 0 thalamis indigne meis ! hoc juris habebat » Intantum fortuna caput ! cur impia nupsi, » Simiserum factura fui ! Nunc accipe pænas, » Sed quas sponté luam. »
(PHARSAL., liv. VIN. )
« Ô mon illustre époux ! toi dont je n'étais pas digne de par- » tager la couche ! le sort qui me poursuit a donc eu le droit » de t'opprimer toi-même ! pourquoi formai-je les nœuds im- » pies qui devaient te rendre misérable ! maintenant reçois » ma mort que je t'offre volontairement en expiation de mon » crime. »
» Elle dit, et soudain se précipite vers l'autel, y saisit le voile que l’évêque a béni, et se consacre à toujours, devant le peuple, à Dieu qui reçoit ses sermens. »