‹ Lettres d'Abélard et d'Héloïse, traduction littérale par le bibliophile Jacob, précédée d'une notice littéraire, historique et bibliographiqueChapitre 4 sur 24 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Abélard raconte que, lorsqu'il fut convalescent, les moines de Saint-Denis le firent presser par leur abbé, et le sollicitèrent vivement eux-mêmes, de reprendre l'enseignement, et de faire pour l'amour de Dieu ce qu’il avait fait jusqu'alors pour l'amour de la gloire et de l'argent. Il remarque lui-même qu'a-

* Ad imperium nostrum , sponte velata et monasterium ingressa.

près sa funeste aventure les passions tumultueuses des sens ne pouvaient plus le détourner de l'étude des lettres. ?

Mais il lui arriva, lorsqu'il ne put plus être un sujet de scandale dans le monde, de vouloir bannir le scandale de son couvent. C'est ainsi qu'on vit depuis Charles-Quint, ne pouvant plus, après sen abdication, troubler le repos de laterre, s'occuper de traverser le repos des moines de Saint-Just,

Abélard nous apprend que tous les vices avaient pénétré dans l'abbaye de Saint-Denis , que l’abbé lui-même menait une vie désordonnée , et que l’infamie de ses mœurs était publique. ? On vit alors un spectacle singulier , le séducteur d'Héloïse prêchant la morale la plus austère, et reprenant souvent sur leurs dépravations © les moines en particulier et même publiquement, avec tant d’insistance et d'énergie, qu'il leur devint bientôt à tous importun, à charge et odieux. * Les moines et l’abbé se soulevérent contre lui, et il se retira dans un autre monastère dépendant de l'abbaye (à Deuil).

Il y ouvrit une écoleet vit accourir une si grande multitude de disciples que les bâtimens ne pouvaient les recevoir, ni la terre suffire pour les nourrir. Îl enseignait à la fois la philosophie et la théologie, c’est à dire les sciences humaines et les sciences divines. La réputation des autres écoles ne tarda pas à s'évanouir, ct des haines nouvelles contre Abélard s'engendrèrent dans ses nouveaux succès ; les autres professeurs qu’humiliait sa gloire, criaient sans cesse qu'il était contraire à la règle monastique qu'un moine professât les lettres humaines, et qu'il fallait, pour l'enseignement des lettres divines , que tout nouveau maître eût été l'élève d’un autre maître. Les ennemis d’Abélard , qui s'était fait bénédictin et qui n'avait suivi que l’école de Champeaux pour la dialectique , pressaient donc

‘ Liberius, a carnalibus illecebris, et tumultuosa vita secull abstractus, studio litterarum vacarem.

3 Infamia notior crat.

* Intolerabiles spurcitias.

* Supra modum operosum atque od'osum.

les évêques et les abbés de fermer la double chaire de Deuil, qui faisait tomber toutes les autres ; et, comme on l'a vu souvent, l'envie prenait les dehors trompeurs de la religion et du devoir : car les tartufes sont anciens dans le monde, et leur masque, quoique souvent arraché, ne semble tomber d'un visage que pour se coller sur un autre, tant il parait commode et facile de couvrir d'un voile sacré les passions humaines, et de placer les crimes de la terre dans l'intérêt du ciel.

Abélard raconte qu’il avait composé un Traité de l'Unité et de la Trinité : ! « J'avais voulu, dit-il, porter, dans une matiére si difficile, le raisonnement humain et philosophique. Mes disciples, méprisant les paroles que l'intelligence ne pouvait suivre, ne voulaient croire que ce qu'ils avaient d’abord compris; ils trouvaient ridicule qu’un maître enseignât ce que ses élèves ni lui-même ne pouvaient entendre , ? et ils comparaient ce maître aux aveugles qui, suivant l'Écriture, veulent conduire d’autres aveugles. * » Ainsi les élèves d’Abélard commençaient, dès le xur siècle, à ressembler un peu aux élèves du x1x°. L'on aperçoit ici un rayon de lumière dans les ténébres, et un effort sensible dans le long travail de la civilisation.

Le Trailé de la Trinité obtint d’abord beaucoup de succès : € Il paraissait, dit son auteur, résoudre les questions les plus difficiles ; et, plus la matière était grave, plus dans les solutions se montrait grande la subtilité. »

Ici s'obscurcit le rayon lumineux que nous venons d'apercevoir. Ce n’était pas la subtilité qu'il fallait dans cette haute matière ; et le maître aurait dû lui-même abaisser devant la foi une raison impuissante, et renoncer à des argumens dont le plus subtil ne pouvait rien démontrer.

* De Unitate et Trinitate divina.

* Dicentes quidem verborum superfluam esse prolationem, quam intelligentia non sequeretur, nec credi posse aliquid nisi primitus intellectum , et ridiculosum esse aliquem aliis predicare quod nec ipse nec illi quos doceret intellectu capere possent.

*Cæœci duces cæcorum,

Cependant les envieux de la gloire d'Abélard se soulevèrent; ses premiers ennemis, Guillaume de Champeaux et Anselme, étaient morts. ! Mais Albéric et Lotulfe, qui s'étaient portés héritiers de leurs écoles et qui gouvernaient celles de Reims, circonvinrent l'archevêque de cette ville, Raoul-le- Verd ; et ce prélat, s'étant concerté avec le légat du pape (Conan, évêque de Préneste), convoqua, sous le nom de concile, à Soissons, ce qu’Abélard appelle un conventicule. Abélard fut mandé avec injonction d'apporter son livre de la Trinité. « On avait déjà pris soin, dit-il, de diffamer avec tant de malveillance l’auteur et son ouvrage, que le premier jour de mon arrivée le peuple voulut me lapider, comme ayant préché trois dieux. ? J'allai d'abord trouver le légat ; je lui remis mon Traité pour l'examiner, offrant de me rétracter si j'avais écrit quelque chose contre la foi catholique. Mais le légat m'ordonna de porter mon livre à l'archevêque de Reims, et de le déférer à mes adversaires, afin que s’accomplit contre moi ce passage de l'Écriture : Et nos ennemis sont nos juges.

» Le livre fut compulsé, feuilleté, et l'envie n’y trouvait rien à condamner. Pendant cet examen, je dissertais publiquement sur ma doctrine; le peuple et le clergé applaudissaient, disant : « Le voilà qui parle devant tout le monde et » personne ne vient le contredire; est-ce donc lui ou plutôt » ne sont-Cce pas ses juges qui se trompent ? * » Mes ennemis reconnaissant enfin qu'ils ne pouvaient plus se taire sans se couvrir de confusion et sans préparer eux-mêmes mon triomphe, le chef des écoles de Reims, Albéric, parut, le livre de la Trinité à la main, et soutint qu’on y trouvait bien que Dieu avait engendré Dieu, mais que néanmoins l'auteur niait que

1 Champeaux, l’an 1119 ; Anselme , l’an 1116.

? Dicentes metres deos prædicare et scripsisse.

+ Et inimici nostri sunt judices. (Deutcron., c. xxxIr, ÿ. 31.)

» Ecce nunc palam loquitur, et nemo in eum aliquid dicit.. Numquid judices cognoverunt, quia ipsi potius quam ille, errant.

Dieu se fût engendré lui-même. — Tournez le feuillet, lui dis-je ; vous verrez que j'ai pour moi l'autorité de saint Augustin, et que je cite ce qu'il dit dans son premier chapitre sur la Trinité : « Quiconque croit qu'il est de la puissance de Dien » de s'être engendré lui-même erre d'autant plus, que non » seulement il n'en est pas ainsi de Dieu, mais même d'aucune » créature spirituelle ou corporelle ; car ce n’est absolument » aucune chose qu'une chose qui s'engendre elle-même? » Albéric resta confondu et ses disciples rougissaient. Alors joffris de prouver sur-le-champ que mon accusateur était tombé dans cette hérésie qui fait que le Père est le Fils de luimême. * Mais soudain, emporté par la fureur, Albéric cria que mes argumens et mes autorités n'étaient d'aucune valeur dans cette affaire, et il se retira en me prodiguant la menace et l'injure.

» Le concile qui avait été convoqué pour me condamner allait terminer sa session sans avoir rien statué; le dernier juur de sa durée était arrivé. Avant d'entrer en séance, le légat , l'archevêque et mes ennemis se réunirent et commencèrent enfin à délibcrer sur ce qu'il fallait résoudre, relative ment à mon livre et à ma personne. On ne savait que reprendre dans ma doctrine , et le silence régnait lorsque Geoffroy, évêque de Chartres, personnage savant et pieux, prit la parole en ces termes : « Seigneurs, * vous tous qui êtes ici pré- » sens , vous connaissez le savoir de cet homme, son génie et » les nombreux partisans de ce qu’il enseigne; vous savez » qu’il a facilement détruit la gloire de nos maîtres et des » siens, et que sa renommée s’est étendue des mers de l'Occi- » dent aux mers de l'Orient.

» Si, contre mon opinion, vous condamnez son livre, dans » lequel je ne trouve rien de repréhensible, craignez que,

* Deum se ipsum genuisse.

* Nulla enim omnino res est, queæ se ipsam gignat. * Is qui pater est sui ipsius filius sit.

* Domini.

par cette violence, vous n’exalliez encore son nom, et qu'on » ne nous accuse d'avoir donné pour base à notre sentence, » non la justice, mais l'envie et la haine. Si vous voulez agir v selon les canons de l'Église, consentez à l'entendre; qu'il » vienne lui-même devant le concile exposer sa doctrine et » répondre librement à vos accusations. S'il est convaincu » d'erreur, qu'il la confesse, et qu'il se taise après dans sa » confusion. »

L'évêque de Chartres avait cité , à l'appui de Son opinion, l'Évangile et les Pères; mais les ennemis d'Abélard s’écrièrent : «0 le sage conseil! vous voulez que nous disputions » avec un homme qui, par ses argumens et par ses sophis- » mes, ne pourrait être vaincu quand le monde entier se lè- » verait contre lui! ? »

« Le vertueux prélat, ne pouvant faire adopter le moyen qu'il venait de proposer, ouvrit alors un autre avis pour réfréner l'envie : ? « Nous sommes trop peu nombreux, dit-il, pour » juger cette grande cause ; elle a besoin d’un plus mûr exa- » men. » Il demanda donc qu'Abélard fût reconduit par son abbé , qui était présent, au monastère de Saint-Denis, et que là les évêques et les plus savans docteurs étant convoqués en concile, il fût par eux statué ce qu'il serait convenable dé faire. Le légat et l'assemblée se rangèrent à cet avis. — On allait célébrer la messe ; j'avais été mandé, poursuit Abélard, pour être averti de Ja résolution qui venait d'être prise. Mais lorsque mes ennemis sentirent que j'allais leur échapper si j'étais jugé ailleurs que sur le théâtre de leur influence, ils firent entendre à l’archevêque de Reims combien il serait ignominieux pour lui que cette cause fût enlevée à son ressort, et combien il serait dangereux de ne pas saisir cette 0Ccasion de me perdre.

» Sur-le-champ l'archevêque alla trouver le légat, et le légat, par sa pusillanime faiblesse, se vit réduit à consentir,

+ Universus obsistere mundus non possrt.

* Invidiam refrenare.

malgré lui, que, sans aucun examen préalable, mon livre fût condamné; que je vinsse, de ma main, le brûler en plein concile, et que je fusse condamné moi-même à une réclusion perpétuelle dans un autre monastère que le mien : «Il suffit, » disaient mes ennemis, pour proscrire le livre et son auteur, » que cet auteur ait eu la présomption de le lire dans ses éco- » les et de le donner à transcrire à plusieurs de ses disciples, » sans en avoir reçu le pouvoir ni du pontife romain ni de » l'Église, » Et ils ajoutaient que mon châtiment était devenu nécessaire pour effrayer quiconque serait tenté de m'imiter.

» Or, comme le légat était un homme simple et illettré, il trouvait tout cela concluant, et il se laissait mener par l’archevêque , comme l'archevêque se laissait entraîner par mes ennemis.

» L'évêque de Chartres s’empressa de venir me faire connaître ces machinations ; ? il m’exhorta à montrer une résignation égale à la violence qui se manifestait contre moi : « Ne » doutez pas, me disait-il, que tant de haine ne tourne non » moins à votre avantage qu'à la confusion de vos ennemis. » Que l’idée de votre réclusion dans un monastère n’apporte » aucun trouble à vos esprits; le légat, qui agit avec con- » trainte, n'aura pas plutôt quitté cette ville qu’il vous ren- » dra la liberté, » Et c’est ainsi que, pleurant avec moi, le bon évêque cherchait à soutenir mon courage et à me consoler.

» Je fus soudain appelé : j'entrai dans le concile, et, sans discussion ni examen, on me força de jeter moi-même mon livre de la Trinité dans les flammes ; tandis qu'il s’y consumait, au milieu du silence général , un de mes ennemis se mit à murmurer ces mots : « J'ai vu dans ce livre l’assertion impie » que Dieu le père est seul tout-puissant. »

» Et aussitôt le légat, trop ignorant, s'écrie : « On ne pour- » rait croire, même d'un enfant, qu'il errât à ce point, puis-

* Hacmachinamenta.

» que la foi générale tient et confesse qu'il ÿy a trois Tout- » Puissans. ! »

— « Oui, dit soudain ironiquement le maître des écoles, » Terricus, car on lit dans le Symbole d’Athanase : Et cepen- » dant il n'y a point trois Tout-Puissans, mais un seul Tout- » Puissant ; ET TAMEN NON TRES OMNIPOTENTES, SED UNUS » OMNIPOTENS. »

» Et tandis que Terricus était sévèrement réprimandé par son évêque, comme coupable d'irrévérence envers la majesté du légat, il reprit, avec une courageuse énergie, et comme se rappelant ces paroles de Daniel : « Ainsi, (rop insensés en- » fans d'Israël, vous n'avez point jugé; et, sans connaitre la » vérilé, vous avez condamné une fille d'Israël (Suzanne ). » Revenez, s'écria-t-il, sur votre sentence. ? Et voyez. quel » juge vous avez établi pour défendre la foi et corriger l'er- » reur ; c'est celui qui, lorsqu'il devait juger , s'est condamné » par sa propre bouche. ? Délivrez donc aujourd’hui celui qui » est évidemment innocent , * comme jadis Suzanne fut déli- » vrée par Daniel de ses perfides accusateurs. »

» Alors l'archevêque de Reims se leva et donna cette interprétation adroite aux paroles hérétiques du légat : «Il est bien » vrai que Dieu le père est Tout-Puissant, que le Fils est Tout- » Puissant , que le Saint-Esprit est Tout-Puissant ; et celui qui » soutient le contraire erre manifestement et ne doit point être » écouté. Et maintenant, si vous le jugez convenable, il sera » bon que le frère (Abélard) expose sa foi devant nous, afin qu'il soit approuvé ou improuvé , ou corrigé s’il le faut. »

» Et comme je me levais pour exposer ma doctrine, mes ennenis crièrent: « I suflit qu'il récite le Symbole d’Athanase : » nous n'avons pas besoin ici d’autres discours. » Or c'est ce

‘ Tres omnipotentes esse.

” * Sic fatui, filii Israel, non judicantes neque quod verum est cognos: centes, condemnastis filiam Israel. Revertemini ad judicium. {Dan., Cap. xX1Ir, vers. 48-49.)

* Qui cum Judicare deberet , ore se proprio condemnawvit. *Innoeentem patenter,

ABÉLARD ET RÉLOISE. 99

que tout enfant eût pu faire comme moi ; et on me présenta à lire le Symbole, comme s’il ne devait pas être dans ma mémoire. Je le lus au milieu de mes soupirs, de mes sanglots, de mes larmes ; ! et aussitôt je fus livré, comme coupable et convaincu , à l'abbé de Saint-Médard, qui était présent , et entraîné pour être enfermé dans son monastère comme dans une prison. ?

» Et sur-le-champ le concile se sépara. »

Abélard avait alors quarante-deux ans.

Les historiens sont loin de rapporter ce qui se passa au concile de Soissons comme le raconte Abélard. L'abbé Fleury , qui a pourtant écrit vingt-neuf volumes in-4° sur tes quinze premiers siècles de l’Église, ne donne que fort peu de détails, et s'excuse en disant qu'Abélard témoigne trop de passion pour étre cru entièrement. Saint Bernard se contente d'écrire sommairement au Cardinal Ives : « Il a été condamné à Soissons avec son livre, » devant le légat de l'Église romaine. ® » Ce laconisme du plus terrible ennemi d’Abélard ne doit-il pas être regardé comme la condamnation du concile qui le condamna ? Cette réserve du saint le plus fougueusement éloquent de notre légende est très remarquable. Le silence est ici un témoignage : ce silence fut commandé sans doute par le blâme général qui atteignit le concile. Le motif qu’allègue l'historien Fleury , pour se dispenser de donner des détails qui, d’ailleurs, manquent dans les œuvres de saint Bernard ainsi que dans les volumineuses collections des conciles, et qui se trouvent seulement dans les écrits d'Abélard , ne paraît ni suffisant ni plausible. On a déjà vu, et l'on verra encore qu'Abélard n’a rien voulu cacher de ses fautes et des égaremens de sa vie; qu'il s'en accuse avec une énergie qui ne pouvait être exempte de franchise ; et il est permis de croire que, dans ce qu'il a dit de ses ennemis,

‘ Inter suspiria, singultus ct lacrymas.

* Tanquam ad carcerem.

* Damnatus est Suessione cum opcre suo, coram legato Romane Ecclesiæ.

comme dans ce qu'il a écrit de lui-même, il n’a point cherché à blesser la vérité.

Ainsi, assez généralement, on ignore encore comment Abélard s’est peint tout entier lui-même, grâce aux opinions envemies des Bénédictins, et grâce aux réticences des autres écrivains écclésiastiques.

Bayle lui-même, qui a pu connaitre les sources, ne donne, dans sa longue biographie d’Abélard, aucuns détails sur les singuliers événemens du concile de Soissons, détails qu'il était si bien dans l'esprit de ce philosophe hardi de faire connaître. Et cependant Bayle remarque les omissions et même les erreurs qui se trouvent dans l’abrégé de la vie d'Abélard, que Pasquier a inséré dans ses Recherches de la France, et il relève plusieurs de ces erreurs : car tel a été le destin de l’homme le plus remarquable du xrr° siècle, qu'on n’a encore sur lui, du moins dans notre langue , que des notions incomplètes, que des histoires partiales, avec beaucoup de réticences ; ou des abrégés insuffisans , quand ils ne sont pas infidèles ; ou des vies romanesques , dont le style ne vaut souvent pas mieux que le fonds. L'article d’'Abélard est fautif dans Moréri, et Bayle y remarque dix grossières erreurs. Ce même article n’est pas plus satisfaisant dans tous les dictionnaires historiques , et, même dans la Biographie universelle, il laisse beaucoup à désirer.

Je reprends le récit que fait Abélard de ses calamités :

«L'abbé et les moines de Saint-Médard, se persuadant que j'étais confiné pour toujours au milieu d'eux, montrérent une grande joie, et cherchèrent avec beaucoup de soin, mais en vain’, à m'offrir des consolations. Dieu de justice ! oh ! de quel fie] mon âme était alors remplie ! avec quelle amertume, infâme et furieux que j'étais, je t'accusais toi-même , répétant souvent cette plainte que saint Jérome met dans la bouche du solitaire Antoine : « Dieu bon, où étais-tu ? » Jesu bone, ubi eras? De quelle douleur j'étais enflammé ! de quelle honte je me sentais confondu ! et quel désespoir égarait ma raison !.…. Je ne pourrais exprimer aujourd’hui ce qu’alors je sentais. Je

comparais , avec ce que souffrait mon âme, ce que mon corps avait souffert, et je me regardais, parmi les hommes, comme étant de tous le plus misérable. La trahison de Fulbert me paraissait plus tolérable que ma nouvelle injure , et la plaie faite à ma renommée me touchait plus que celle dont m’aflligea la vengeance du chanoine... car du moins j'avais mérité par quelque faute ! mon premier châtiment. Mais c'était par une droite intention , par un sincère attachement à la foi chrétienne que j'avais écrit mon livre: et une si grande violence était cependant exercée contre moi!

» Or il arriva, quand la renommée eut semé le bruit de ce qui s'était passé à Soissons, qu'un blâme général atteignit tous ceux qui avaient agi avec si peu de circonspection et tant de cruauté. Alors les membres du concile, n’osant défendre leur sentence, cherchèrent à en rejeter la faute les uns sur les autres. Mes ennemis mêmes se mirent à nier qu'ils eussent pris part à ma condamnation, etle légat romain détesta hautement la haine de ceux dont j'étais la victime. Peu de jours furent accordés par lui au ressentiment de mes ennemis, et, dans son repentir, il me retira de Saint-Médard pour me renvoyer à Saint-Denis.

» Mais j'allais trouver dans cette abbaye d'autres adversaires. La turpitude de leur vie et l’impudente immoralité de leurs discours, ? que j’avais déjà reprises avec tant d'énergie, devaient m'exposer à de nouvelles persécutions : car je ne pouvais me taire devant des désordres qui augmentaient toujours. » Plus les censures d’Abélard étaient méritées, plus elles furent trouvées insupportables. « Peu de mois s'étaient écoulés, dit-il, lorsque le hasard vint offrir aux moines une occasion de me perdre.

» Un jour que, dans une leçon publique, se présentait à

‘ Ex aliqua culpa.

? Vitæ lurpido et impudens conversatio.

mes yeux un passage où Bède le vénérable, dans son exposition sur les Actes des Apôtres, soutient que Denis, dit l’Aréopagile, fut évêque de Corinthe et non d'Athènes, je me permis de remarquer, en passant, ce témoignage comme une autorité, Les Bénédictins, qui trouvaient cette opinion fatale à la dignité de leur abbaye, se récrièrent aussitôt, disant que Bède était le plus menteur des écrivains, ! et qu'il fallait plutôt croire Hilduin, abbé de Saint-Denis, qui avait longtemps voyagé dans la Grèce pour assurer à son monastère et au patron de la France une gloire qu'il n'était pas en mon pouvoir de ruiner. Je répondis que l'autorité de Bède, dont les écrits étaient vénérés dans l'Église latine, me semblait préférable à celle d'Hilduin. Et alors on se mit à vociférer que ma présence avait toujours infesté l’abbaye ; ? que j'insultais à tout le royaume de France, * en lui enlevant l'honneur d’avoir pour patron l'Aréopagite; et mes frères coururent me dénoncer à notre abbé. Celui-ci se réjouit de trouver un prétexte à de nouvelles persécutions : car il me craignait d’autant plus que ses désordres l'emportaient en infamie sur ceux des moines soumis à son gouvernement.

» Sur-le-champ un chapitre fut convoqué : je m'y rendis avec tous mes frères, et l'abbé menaça de me traduire devant le roi, comme coupable du crime de lèse-majesté, afin qu'il vengeât l'injure faite par moi à la gloire de son règne el l’outrage qui touchait à sa couronne. * »

Bayle fait ici une réflexion qu'il n'est pas inutile de rappeler : « L'abbé de Saint-Denis, dit-il, se voyait en main un » prétexte de mêler aux accusations de fausse doctrine les » accusations de crime d'État, chose que ces messieurs ne » manquent jamais de pratiquer pour satisfaire sûrement leur

* Dixerunt Bedam mendacissimum scriptorem.

? Quod semper monasterium illud nostrum infestaver im.

* Maxime toti regno.

“Ut de me vindictam sumeret, tanquam regni sui g'oriam ct coronam ci auferente. |

» vengeance. » Et le célèbre critique ajoute en note : « C'est » un artifice dont on s'est servi tant de fois depuis que les » Juifs l'employèrent contre Notre-Seigneur, qu'il est étran- » ge qu'on l’ose employer encore aujourd'hui. Ne devrait-on » pas craindre qu'une lâcheté aussi usée de vieillesse que » celle-là ne fût incapable de séduire! Non, on ne le doit pas » craindre ; le monde est trop indisciplinable pour profiter » des maladies des siècles passés. Chaque siècle se comporte » comme s’il était le premier venu; et comme l'esprit de per- » sécution et de vengeance a tâché jusqu'à présent d'intéres- » ser les souverains dans ses querelles particulières, il tâchera » de les y méler jusqu'à la fin du monde. »

Le crime d'Abélard était d’avoir avancé par hasard, dans une leçon et d'après le témoignage d'un pieux écrivain, que. le patron de la France, premier évêque de Paris, pouvait ne pas être l’ancien membre de l’Aréopage, Denis, qui, converti par saint Paul, fut le premier évêque d'Athènes. Et quoique l'abbé Hilduin eût accrédité, dans le 1x° siècle, l'opinion que l'Aréopagile était venu siéger dans la capitale des Gaules, quoique les Bénédictins aient voulu défendre cette opinion dans les siècles suivans, on sait qu’elle est maintenant abandonnée, même dans les légendes, comme on peut le voir par le Bréviaire de Paris. Abélard avait donc connu, il y a huit cents ans, une vérité dont la manifestation pouvait passer, de son temps, pour un attentat à la majesté du trône, pour un crime de lèse-majesté ; une vérité qui est aujourd'hui démontrée, et qu'il serait ridicule de combattre. Et c'est ainsi que la civilisation, à mesure qu'elle s'avance, dépouille les siècles de leurs erreurs.

« J'eus horreur, dit Abélard, de la méchanceté de mes frères. Il me sembla que le monde était conjuré contre moi; et, cédant aux conseils de quelques disciples qui virent mes dangers et eurent pitié de ma misère, je me sauvai de l’abbaye furtivement pendant la nuit et je cherchai un asile en Champagne, sur les terres du comte Thibaut, qni connaissait mes infortunes et détestait mes oppresseurs. »

Cependant, pour assurer son repos, Abélard se vit obligé, comme le fut depuis Galilée, de rétracter la vérité. Il écrivit à l’abbé de Saint-Denis que le premier évêque de Paris avait été contemporain des apôtres , et que, sorti de l’Aréopage, il était parti d'Athènes pour venir baptiser les Gaulois. Voilà ce que peut la violence contre la vérité; mais la violence passe avec une époque, et la vérité reste avec le temps.

Abélard s'était retiré en Champagne, auprès de Troyes, et avait été reçu, avec un joyeux empressement, dans un monastère dont le prieur était son ancien ami.

Quelque temps après, l'abbé de Saint-Denis, suivi de plusieurs moines de son conseil, vint visiter le comte de Champagne. Abélard et le prieur invitèrent ce prince à employer son intervention pour que l’abbé déliât le religieux fugitif de son obédience, et lui permit de vivre claustralement dans le monastère qu’il lui plairait de choisir. Mais l’abbé et son conseil pensèrent que ce serait un grand déshonneur pour J'abbaye de Saint-Denis si Abélard, qui, après sa conversion, l'avait choisie pour asile, comme étant le monastère qu'il jugeait le plus célèbre, se retirait maintenant dans un autre qu'il semblerait préférer. L'intervention du comte ne servit donc qu’à rendre la situation d'Abélard plus fâcheuse. L'abbé menaça de l’excommunier s'il ne se hâtait de regagner le cloître de Saint-Denis. Il défendit au prince, sous la même peine, de le garder dans ses Etats; et il sembla n'avoir fait ce voyage que pour obtenir du comte de Champagne l’extradition du malheureux réfugié.

» Mais peu de jours après, dit Abélard, cet abbé ( dont la vie était infâme , et qui se nommait Adam) mourut dans son obstination. Alors, accompagné de l'évêque de Meaux, j'allai trouver son successeur , et nous lui demandämes la grâce qui m'avait été refusée ; mais le nouvel abbé se montra peu disposé à l’accorder. Alors, mes amis et moi , nous nous adressàmes au roi en son conseil , et j'obtins enfin ce que je désirais.

Étienne de Garlande , maître d'hôtel du roi, et l’un de ses ministres, demanda familièrement à l'abbé de Saint-Denis pourquoi il voulait me retenir malgré moi, tandis que de l'opposition de mon genre de vie avec celle de ses moines, avec la . sienne même, il ne pouvait résulter que beaucoup de scandale sans aucune utilité.

» Je savais qu'on regardait , dans le conseil du roi, les désordres de l’abbaye de Saint-Denis comme rendant plus faciles la soumission des moines et les moyens d'en tirer de l'argent. C'est ce qui, dans mon opinion, devait aider au succès de ma demande, et je ne me trompai pas. Mais afin que Saint-Denis ne perdit pas la gloire ! de m'avoir possédé exclusivement, il fut décidé etconvenu , en présence du roi et de ses ministres, que la permission de me choisir une solitude ne m'était accordée qu'à la condition de ne me soumettre à la règle d’aucun autre monastère.

» Je me retirai donc près de Provins, dans un désert que j'avais déjà visité ; et là, sur un terrain dont la concession me fut faite par ses possesseurs, je construisis , avec le consentement de l'évêque, un oratoire fait de roseaux et de chaume, que j'appelai l'Oratoire de la Trinité. Je n'avais qu'un seul clerc avec mei, et je pouvais chanter avec le prophète : J'ai fui, je me suis éloigné, el j'ai habité dans la solitude. ? »

Tels furent, dans cette cabane de chaume et de roseaux , bäàtie sur les bords de l’Arduzon, à une lieue de Nogent-sur-Seine, les commencemens de la fameuse abbaye du Paraclet, vers l'an 1151.

Abélard avait alors un peu plus de cinquante ans; et depuis qu'en se retirant du monde il avait voulu lui enlever Héloïse, c'est à dire depuis dix à douze ans, il n’a pas encore parlé d'elle, il ne l’a pas même nommée en poursuivant la confession de sa vie ,il ne l'a pas vue une seule fois, il ne lui a écrit aucune

* G'oriationcm.

* Ecce elongavi fugiens, et mansiin solitudine, (Ts. Liv.)

«Lorsque, poursuit-il, mes disciples connurent ma retraite, on les vit de toutes parts accourir, quittant les villes et les châteaux pour se construire d'humbles cellules dans mon désert. On les vit abandonner des couches de duvet pour des lits de feuillages, les tables où ils étaient assis pour des tertres de gazon, et des mets délicats pour de grossiers herbages. C’est ainsi, comme le dit saint Jérôme, ! qu'on avait vu les philosophes de l'antiquité fuir les cités, les jardins et les riches campagnes où le doux ombrage, le concert des oiseaux, la fraicheur des fontaines, le ruisseau murmurant ponvaient charmer l'œil et l'oreille, séduire les sens et amollir la vertu. C'est ainsi que les disciples de Pythagore , amans de la solitude, vivaient dans le désert. C'est ainsi que le riche Platon, quand il eut vu Diogène fouler d'un pied fangeux ses magnifiques tapis, transporta son école hors d'Athènes, dans l'Académie , qui alors était un lieu solitaire et même mal sain, ? afin que ses disciples, vainqueurs des passions , et oubliant les jouissances de la vie, ne connussent plus d'autre volupté que celle de ses leçons. C'est ainsi , dit encore , dans sa quatrième lettre à Rustique, le même Jérôme, c’est ainsi que les fils des prophètes vivant en solitaires dans des cabanes, sur les bords du Jourdain, se nourrissaient de farine d'orge * et de racines , loin du tumulte des villes ct des passions humaines.

» Mes disciples, en construisant leurs petites cellules, * sur les bords de l'Arduzon, ressemblaient plutôt à des ermites qu’à des écoliers; mais plus leur nombre allait croissant , plus leur vie était dure et sévère , et plus mes ennemis semblaient voir leur honte s'étendre avec ma gloire. Bientôt, selon l'expression de Quintilien, l'envie vint me trouver dans ma rctraite. 5 « Que nous a servi de le persécuter ? disaient mes ad-

* Contra Jovinianum, lib. 51, 9.

* Pestilentim.

* Polenta.

‘ Casulas. :

* Latentem invenil invidia.

» versaires. Nous n'avons fait que rendre son nom plus écla- » tant. Ses disciples, renonçant à toutes les aisances de la vie » pour se rendre volontairement misérables, accourent en » foule et peuplent son désert ! et le voilà qui entraîne le » monde après lui ! ‘»

» Cependant c'était la pauvreté intolérable qui m'avait forcé de reuvrir mon école. Je ne pouvais me livrer aux rudes travaux de la terre ; j'aurais rougi de mendier mon pain : j'eus donc recours à l’art qui m'était connu, et la nécessité me fit substituer à l’œuvre des mains l'office de la langue. ? Mes disciples vaquaient à la culture des champs, à la construction des cellules ; et, pour qu'aueun soin domestique ne me détournât de l'étude, ils s’occupaient seuls de tout ce qui concernait la nourriture et l'habillement.

» Bientôt les cellules devinrent insuffisantes pour les loger, et ils commencèrent à élever régulièrement, en pierre et en charpente, un grand monastère. Et comme, dans mes malheurs et dans mon désespoir, j'avais trouvé au milieu du désert cet asile et du repos, avec un peu d'allégeance à ma misère, je changeai le nom de Trinité que j'avais donné à mon oratoire en celui de Paraclet (mot qui signifie esprit consolateur ).

» Mes ennemis cherchérent, jusque dans cette invocation, un prétexte à leurs calomnies : ils criaient, avec violence, qu'il n’était pas permis de dédier spécialement une église au Saint- Esprit, à l'exclusion de Dieu le père ; et que, suivant l’antique usage , les temples ne pouvaient être consacrés qu'à Jésus seul ou à la Trinité. Ils ne pouvaient appuyer leur calomnie que sur l'erreur, qui ne distingue pointentrele Paraclel et l'Esprit du Paraclet, tandis que, d'après l'Évangile, le nom de Paraclet ou de soulien est donné à chaque personne de la Trinité. »

Ici Abélard se livre longuement à des distinctions théologiques avec la dialectique du temps et la subtilité de son école. U remarque, d’ailleurs, que le Saint-Esprit a, dans l’Église,

* Ecce mundus totus post eum abiit.

* Pro labore manuum ad officium linguæ compulsus sum.

la fête de son avénement {le jour de la Pentecôte), comme le Christ a celle de sa naissance (le jour de Noël). On peut remarquer aussi, comme une singularité, que Dicu le Père, de qui procèdent le Fils et le Saint-Esprit, n’a dans la chrétienté ni temples ni autels qui lui soient exclusivement consacrés, tandisque le Christ, l'Esprit Saint et la Trinité ont des églises qui leur sunt dédiées, et qu’il en est un si grand nombre sous l'invocation de la Vierge, des Apôtres et des Saints. Ajoutons que si partout on chante : Gloire au Père (Gloria Patri), cependant le clergé ne se découvre et les fidèles ne s'inclinent que lorsque le nom du Christ est prononcé. Il serait difficile de donner une explication satisfaisante de cette exclusion de Dieu le Père, non du eulte des chrétiens, mais de la vénération particulière qui lui est due.

Abélard poursuit ainsi sa confession :

« Tandis que je me cachais dans la solitude, la renommée faisait voyager mon nom dans le monde, et toutes ses voix, semblables à l'écho de la fable, répétaient ce nom en tous lieux. Mes anciens ennemis, vaincus et méprisés, me cherchèrent des adversaires plus redoutables. Ils suscitèrent contre moi deux apôtres nouveaux, dont l’un se vantait d'avoir fait revivre la règle des chanoines réguliers , dont l’autre se glorifiait d'avoir réformé la vie monastique. »

Ces deux hommes étaient saint Norbert et saint Bernard.

« Ils m'attaquèrent si impudemment * dans leurs prédications, qu'ils réussirent enfin à me rendre méprisable aux yeux de certains évêques et de plusieurs seigneurs. Ils répandirent tant de sinistres blâmes sur ma doctrine et sur ma vie, que mes principaux amis s'éloignérent de moi, et que ‘ceux qui, me conservaient encore quelque chose de leur ancienne affection ne négligèrent rien pour la dissimuler, tant était puissante la crainte qu'inspiraient mes ennemis ! »

Et tant est ancien cet avilissement de certains hommes qui

Ove, Métamorph., livre rxr.

? Impudenter.

renieraient tous leurs amis et Dieu lui-même, si Dieu et leurs amis tombaient dans la disgrâce du pouvoir.

«Frappé de cette foudre soudaine, stupéfait, je m'’attendais à être traîné dans les conciles comme hérétique, et s’il est permis de comparer la puee au lion, et l'éléphant à la fourmi! je me voyais poursuivi par mes ennemis avec la même fureur que les évêques ariens poursuivirent saint Athanase (en l'accusant au concile de Tyr de viol, de meurtre et de magie). Souvent, Dieu le sait, je tombai dans un désespoir si grand que, ne pouvant trouver la paix parmi les chrétiens, je méditai d'aller la chercher dans les contrées où l'Évangile n'avait pas encore été porté, et de vivre chrétiennement parmi les ennemis du Christ. Je me flattais de les trouver d'autant plus favorables que la réputation d'impiété, qui me poursuivait, écarterait leurs soupçons et les disposerait à croire plus facilement que j'inclinais vers leur idolâtrie.

» Tandis que j'étais sans relâche affligé de ce ‘trouble de mon esprit, l’abbaye de Saint-Gildas de Rhuys, ? dans le diocèse de Vannes, perdit son chef et je fus élu son successeur d'une voix unanime. Le comte de Bretagne donna son consentement et obtint sans difficulté celui de l’abbé de Saint-Denis, qui n'avait pas cessé d’être mon supérieur. Ainsi, comme

“ Ut de pulice ad leonem, deformicà ad elephantem.

? Saint-Gildas, promountoire sur la côte méridionale de 1a Bretagne, entre la Loirc-Inférieure et la Vendée, sur une mer orageusc et fertile en naufrages. « Ici, dit Pitre Chevalier, upe anse abritée du vent par un rempart de roche feuilletée , forme un étang solitaire et tranquille , à deux pas d’une mer en furie; là, des rochers à fleur d’eau semblent autant de phoques endormis près du rivage :.… plus loin, le sol présente une gueule béante au flot qui s’y précipite en grondant pour en ressortir aussitôt , rejeté à gros bouillons dans l’abime. Ailleurs s’échancrent des golfes inattendus, vastes morsures du vieil Océan dans ses jours de colère. » { Le feu de Saint-Gildas, Simple Iistoire. )

jadis chez les Romains, l'envie avait chassé saint Jérôme en Orient, l'envie, chez les Français, me chassait en Occident. J'avais voulu aller vivre parmi les infidèles, et je tombai chez des moines pires que les paiens.! Dieu m'est témoin que je n'aurais jamais accepté la crosse abbatiale de Saint-Gildas , s’il n'avait point fallu me soustraire à la rage et à l'oppression de mes ennemis.

» J'allais habiter un pays barbare dont la langue m'était inconnue. La vie des moines était affreuse et indomptable. ? Les portes de l’abbaye n'étaient ornées que de pieds de biche, d'ours, de sanglier. Les moines n'avaient d'autre signal pour se réveiller que le bruit des cors et des chiens de meute aboyans. Les habitans étaient cruels et sans frein. Je ressemblais à celui qui , pour éviter le glaive, se jette dans un précipice, et qui, pour échapper un moment à la mort, court vers une autre mort. Je n'avais plus pour horizon que l'Océan : la terre ne présentait plus d'espace à ma fuite. Aussi répétais-je souvent, dans mes prières, ces paroles du Psalmiste : « Dans » les angoisses de mon cœur, j'ai crié vers toi des confins de » la terre. ° »

» L'indiscipline des moines de Saint-Gildas me tourmentait nuit et jour, et je crois que maintenant les dangers auxquels furent exposés et mon corps et mon âme ne sont plus ignorés de personne. Je voyais bien que, si je voulais ramener ma congrégation à une vie régulière, ma mort était inévitable, * et que si je tolérais tant de dérèglemens, ma damnation n’était pas moins certaine.

» Un scigneur puissant , tyran de cette contrée , avait profité de l'extrême licence des moines pour subjuguer l'abbaye. Ses vexations étaient nombreuses et accablantes : il levait des

‘ Gentibus longe sæviores atque pejares.

? Turpis atque indomabilis illorum monachorum vita omnibus fere notissima. ;

+ À finibus terræ ad te clamavi, dum anxiaretur cor meum. (Ps. 00.)

* Me vivere non posse.

ABSLARD ET HÉLOISE. 41

tributs sur les moines comme s'ils avaient été des Juifs. Ces moines, n'ayant plus rien en communauté, me pressaient de les secourir dans leurs nécessités quotidiennes. Chacun d'eux employait ce qu'il avait d'argent, dans sa bourse particulière, à soutenir ses concubines, à nourrir ses fils, ses filles, ! et tous se riaient de ce que je souffrais de n’en pouvoir faire autant. ? 1ls volaient ; ils emportaient de l’abbaye tout ce qu'ils pouvaient, et semblaient vouloir me forcer ou à les laisser faire, ou à me retirer.

» Toute cette terre était barbare, sans mœurs, sans lois, et il ne s'y trouvait aucun habitant dont je pusse invoquer l'appui. Au dehors de l’abbaye, j'étais, sans relâche, opprimé par le tyran et par ses satellites ; au dedans, les moines ne cessaient de me tendre des embèches, et je pouvais dire comme l'Apôtre : « Au dehors, les combats ; au dedans, les frayeurs. ? »

» Je considérais avec douleur quelle inutile et misérable vie était la mienne; combien je vivais sans fruit pour les autres et pour moi-même, Je me laissais aller au désespoir en me rappelant que ce que j'avais fui valait mieux que ce que j'avais cherché. Et, regardant presque comme nulles mes premières peines, je disais souvent avec de longs soupirs : « J'ai mérité » Ce que je souffre, puisque j'ai pu quitter le Paraclet, c’est à » dire le consolateur, et que, dans mon désir d'échapper à des » menaces vaines peut-être, je me suis précipité dans des pé- » rils certains. »

Cette description rappelle, en quelques uns de ses traits, celle que fait Ovide, dans ses Tristes et dans ses Pontiques, du lieu de son exil chez les Tomitains, peuple féroce qui habitait, au nord, les confins de l'empire. De fréquentes citations du plus malheureux des poètes latins font connaître (et qui pourrait s'en étonner ?) qu’il avait été beaucoup lu par

‘Ut concubinas suas cum filiis et filiabus sustentarent. *Gaudebant me super hoc anxiart.

*Furabantur.

* Foris pugnæ, intus timores. (1. Corinth., 7.)

Abélard. Mais s'il y a quelque ressemblance dans les infortunes de ces deux illustres écrivains, on peut en trouver une seconde mieux caractérisée dans leur manière de peindre ce qu'ils ont souffert. L'un et l'autre ont su allier beaucoup d'esprit au sentiment, sans ôter à ce dernier sa puissance, qui semblait devoir s’affaiblir dans la recherche et dans l’affectation. Ovide et Abélard sont trop indulgens à leur génie ; ils aiment à épuiser, dans des tours successifs et divers, une même pensée ; et quoique, dans cette analyse de l'ouvrage le plus important d'Abélard, j'aie souvent supprimé ce que le texte a de redondant, j'ai cru devoir quelquefois le conserver, pour qu'on püt juger mieux, dans le premier auteur du xue siècle, sa manière de composer et d'écrire.

Et déjà l’on comprendra facilement, après avoir vu ce que rapporte Abélard des désordres du clergé, de l'ignorance hérétique d’un légat, des passions peu charitables de plusieurs évêques et de deux saints, de la vie infâme des religieux de Saint-Denis et de Saint-Gildas (tableau singulier et remarquable des mœurs daus le xtr° siècle), pourquoi les Bénédictins , si grands éditeurs, n'ont point cherché à publier les œuvres d’un écrivain qu'ils regardaient comme leur ennemi; pourquoi tout ce qu'ont écrit de lui, jusqu’à nos jours, d’autres moines et tous les auteurs ecclésiastiques, est altéré, tronqué, défiguré ; et l’on voit quel intérêt nouveau peut présenter Abélard peint par lui-même.

Après avoir dit que, depuis sa retraite du Paraclet, cet asile pieux pouvait à peine suflire, par sa pauvreté, aux besoins d'un seul homme, Abélard ajoute :

« Mais ce véritable Paraclet ne tarda pas à porter, au milieu de mes peines, une grande consolation. Il arriva que l'abbé de Saint-Denis (c'était alors le célèbre ministre Suger ), faisant valoir quelque antique droit de son abbaye sur le monastère d'Argenteuil, où notre sœur en Jésus-Christ, plutôt

que notre épouse, avait pris le voile, fit l'acquisition de ce monastère d'une manière ou d'autre , ! et chassa violemment ? toutes les religieuses dont notre compagne était prieure, et qui se dispersèrent en divers lieux.

» À cette nouvelle j'accourus du fond de la Bretagne : j'invitai Héloïse et celles de ses compagnes qui voudraient la suivre à se retirer au Paraclet. Je leur fis don de ce monastère et de toutes ses dépendances. L'évêque donna son consentement, et bientôt le pape Innocent IL confirma cette donation et y ajouta des priviléges. La vie de ces religieuses fut d’abord pauvre et diflicile; mais dans une année les biens du monastère reçurent plus d'accroissement que je n'eusse pu leur en procurer si j'y étais resté un siècle tout entier. Dieu le sait, plus les femmes sont faibles, plus leurs besoins trouvent des. cœurs Compatissans; et leur vertu n’est pas moins agréable aux hommes qu'elle ne l'est à Dieu.

» Or, notre sœur, qui l’'emportait sur toutes ses compagnes, avait reçu du ciel le don de plaire aux yeux de tous. * Les évêques l’appelaient leur fille, les abbés leur sœur, les laïques leur mère. Tous admiraient sa piété, sa prudente sagesse, sa patience qu'accompagnait une douceur incomparable. Elle se montrait rarement aux regards des hommes; et plus elle aimait à se livrer, dans sa cellule, à la prière et à la méditation, plus au dehors on demandait sa présence, plus on désirait de la voir et de l'entendre. »

Ce que va ajouter Abélard fera voir que sa vie fut traversée par toutes les infortunes.

« Or, tous les voisins du Paraclet m'accusatent, avec véhémence , de ne pas secourir la pauvreté du monastère, comme je le pouvais et le devais, comme du moins il m'était facile de le faire par mes prédications : je commençai donc à revenir plus souvent au Paraclet, afin de pourvoir, d’une manière ou d'autre, à ses besoins. .

* Quocumque modo.

* Violenter.

* In oculis omnium.

» Mais bientôt on entendit murmurer l'envie; et les actes d'une charité sincère furent regardés impudemment ! comme d'anciens penchans d’une vie dépravée. On disait que j'étais venu tourmenté de désirs mal éteints; que je n'avais pu et que je ne pourrais jamais supporter l'absence de celle que j'avais aimée.

» Souvent alors je me rappelai ce que saint Jérôme, se plaignant de ses faux amis, écrivait à Asella : ? « On ne m'ob- » jecte que mon sexe. Mais cette objection n'aurait jamais été » faite si Jérôme ne fût parti pour Jérusalem avec sainte » Paule... Avant que je l’eusse connue, le bruit de mes étu- » des remplissait la ville de Rome; j'étais, au jugement de » tous, digne du souverain pontificat..…. Mais il faut que je » trouve le chemin du ciel par la bonne et par la mauvaise re- » nommée. ? »

» Je me sentais consolé en réfléchissant que l'envie n'avait pas épargné ce grand homme, et je disais : « O si mes enne- » mis trouvaient encore en moi un semblable fondement à » leurs calomnies, combien je serais opprimé de leurs détrac- » tions! Et maintenant que le pouvoir d'être coupable m'a été » ravi par la miséricorde divine, * comment, ia faculté du » crime ayant été ôtée, le soupçon du crime peut-il rester » encore ? Quelle est donc cette accusation si impudente et si » nouvelle ?5 »

» Ne sait-on pas que, dans l'Orient, la chasteté des femmes est confiée à la garde des eunuques ? N'est-ce pas ce que l'Histoire Sainte raconte d’Esther et des autres femmes du roi Assuérus ? Ne lit-on pas, dans les Actes des Apôtres, que le puissant Eunuque de la reine Candace était son trésorier général, et que l’apôtre Philippe, conduit par un ange, le convertit et

* Impudentissimé.

? Lett. 00.

* Per bonam et malam famam.

* Dlvin4 misericordid.

* Quæ tàm impudens hæc criminatio novissima ? * Potentem Eunuchum.

le baptisa ? Ces sortes d'hommes ont été élevés en crédit par des reines vertueuses, et admis d’autant plus familièrement à leurs entretiens que tout soupçon se trouvait naturellement écarté. Et ne lit-on pas dans l'Histoire Ecclésiastique ! que ce grand philosophe chrétien, Origène, voulant instruire les femmes dans la sainteté de sa doctrine, sans aucun danger pour sa vertu, se fit lui-même le traitement qui m'avait été infligé ? ? Cependant je pensais que la miséricorde divine me fût plus propice $ qu'elle ne l'avait été à Origène : car Origène agit avec peu de discernement, et tomba dans un crime qui n'était pas léger , * tandis que je fus atteint par le crime d’un autre, et que, surpris dans un profond sommeil, la douleur fut subite, sans durée , © et je sentis à peine la main qui me frappait. 5

» Mais combien je souffre plus aujourd’hui de mes calomniateurs que je ne souffris alors de mes assassins ! et combien ce que l'envie a retranché de ma renommée m'est un plus grand supplice que ce que j'avais senti des blessures du corps ! ? car il est dit, dans le vingt-deuxième proverbe de Salomon : « Une bonne renommée vaut mieux que de grandes » richesses. $ » Et on lit, dans le cinquante-deuxième sermon de saint Augustin : « Que celui qui, se reposant sur sa con- » science , néglige sa réputation, est un homme cruel. * Nous » devons, dit-il avec l’apôtre, *° chercher à faire bien, non » seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes. » Et il ajoute : « La conscience et la réputation sont deux choses :

* Eusèse, Liv. VL

* Sibi ipsi manus intulisse.

* Magis propitiam.

* Non modicum crimen.

* Pæœnd4...…. breviore ac subila.

‘Nihil pœnè sentirem.

* In corporis diminutione.

* Melius est nomen bonum quäm divitiæ multcæ. * Crudelis est.

** SAINT PauL, Rom., 12.

Qi

» la conscience pour toi, la réputation pour ton prochain. ! »

» Mais qu'aurait dit l'envie qui me poursuit, si elle avait vu le Christ et les apôtres, et les prophètes et les saints Pères, quoique hommes complets, * vivre, converser avec des femmes, et les associer à leur mission et à leurs travaux ? Saint Augustin ne démontre-t-il pas, dans son livre, l’'Ouvrage des Moines , ® que les femmes étaient les compagnes inséparables de Jésus et des apôtres ? « Les femmes, dit-il (chap. 1v), al- » laient avec eux et pourvoyaient à leur subsistance, afin » qu'ils ne manquassent point de la nourriture terrestre dont » ils avaient besoin. On voit, dans l'Évangile de saint Luc , * » que Jésus-Christ allait évangélisant dans les villes et dans » les campagnes, suivi de douze disciples et de femmes pur- » gées de tout esprit immonde et de toute faiblesse humaine : ° » c’étaient Marie-Madeleine, qui avait été délivrée de sept dé- » mons; © Jeanne, femme de Chusa , intendant de la maison » d'Hérode ; Suzanne et beaucoup d’autres ? qui les assis- » taient de leurs biens. »

Abélard cite ensuite le pape saint Léon, mort dans le milieu du xr° siècle (1034) , qui, dans son Épitre contre Parménien, dit: « Nous professons pleinement 8 qu'il n’est point permis à » l’évêque, au prêtre, au diacre, au sous-diacre de négliger sa » femme pour cause de religion, ? et de lui refuser des alimens » et des habits: mais qu'il doit s'abstenir de vivre avec elle » charnellement. !° »

Ainsi, d’après le pape saint Léon, les prêtres et les évêques: pouvaient être encore mariés dans le xr° siècle.

‘ Conscientla tibi, fama proximo.

* Corpore integros.

* De opere monachorum.

* Chap. var, versets 2 et 5.

+ Curatæ à spiritibus immundis et infirmatibus.

* De qua septem dæmonia erierant.

" Aliæ multæ.

* Omnino profitemur.

* Propriam uxorem causa religionis abjicerce cura su 3° Cum illd carnaliter jaccant,

Après avoir cité quelques autres passages de l'Évangile, Abélard rapporte ce que dit saint Jérôme ! du moine Malchus, qui vivait avec sa femme dans la même cellule. Mais cet anachorète était un vieillard ? et sa femme une vieille. « On les » eût pris, ajoute saint Jérôme, pour Zacbarie et Élisabeth : » mais saint Jean n'était pas au milieu d'eux. »

« Les saints Pères, poursuit Abélard , n'ont-ils pas établi et dirigé des monastères de femmes ? » Il cite encore l'exemple des sept diacres institués par les apôtres, et à ehacun desquels il était permis d’avoir une femme pour épouse. D’autres passages des Livres Saënts lui servent à établir que les femmes sont trop faibles pour pouvoir se passer de l'appui des hommes. Mais il s'étonne que des abbesses et des abbés aient été soumis à la même règle, puisqu'il s’y trouve diverses fonctions qui ne peuvent être remplies par les unes comme par les autres. Il s'étonne surtout de voir , en certains lieux, par un renversement de l’ordre naturel, des abbesses dominer sur les pasteurs du peuple, qui pourraient être entraînés au désordre d’autant plus facilement qu'ils sont placés dans leur dépendance , et qu'elles peuvent rendre leur joug plus pesant : car, comme le dit Juvénal, dans sa sixième satire : « Rien » n'est plus insupportable qu'une femme riche. »

Intolerabilius nthil est quam fœmina dives.

Abélard fait ici allusion à l’ordre de Fontevrault, alors nouvellement fondé par le bienheureux Robert d’Arbrissel, et dont l’abbesse avait sous sa dépendance suprême, non seulement les chapelains, les directeurs, les confesseurs, mais aussi plusieurs monastères d'hommes, dont le gouvernement lui était dévolu.

Nous voici arrivés au quinzième et dernier chapitre des Mé-

* Vita Malchi.

? Sencr.

* Anus,

48 ABÊLARD ET HÉLOISE.

moires d'Abélard. Xl nous apprend que, malgré les calomnies répandues contre lui, il faisait de fréquens voyages au Paraclet, et qu'il venait s’y retirer, comme dans un port, pour se mettre à l'abri des tempêtes de Saint-Gildas.

« Toujours traversé par Satan, je ne pouvais, dit-il, trouver ni où me reposer , ni même où vivre. J'étais errant et fugitif, comme Caïn maudit de Dieu. J'avais plus à souffrir de mes enfans ( c’est ainsi qu'il appelle les moines brigands de son abbaye) que du tyran qui nous opprimait tous. Lorsque, revenant du Paraclet, j'approchais de Saint-Gildas, j'avais tout à redouter de l'ennemi extérieur et de sa violence ; et, lorsque j'étais entré, d’autres ennemis plus terribles étaient en ma présence, etj'avais à soutenir incessamment leurs embüches et leurs machinations. ? O combien de fois ils ont tenté de se défaire de moi par le poison !? C'est ainsi, comme le rapporte Grégoire-le-Grand , que saint Benoît fut traité par ses compagnons : ce qui l’obligea de fuir pour sauver sa vie. Ce grand exemple semblait m'instruire à limiter, afin de ne point paraître, dans ma témérité, tenter Dieu même, et me rendre, pour ainsi dire, en restant au milieu des dangers, complice de ma mort.

» Je devais veiller sans cesse à mes alimens, à ma boisson. Ils cherehèrent à m'empoisonner jusque sur l'autel, et le calice fut par eux rempli d'un affreux breuvage. *

» Un jour que le comte de Bretagne étant malade, je vins à Nantes le visiter, un frère du couvent, que j'avais amené, me servit quelques alimens ; et, comme je ne songeais pas encore à manger, un moine qui m'avait accompagné goûta de ces mets perfides et fut frappé de mort. Le frère servant prit soudain la fuite, et l’atrocité des moines de Saint-Gildas fut publiquement manifestée. Ils avaient gagné ce misérable,

* Machinamenta.

? Veneno.

* Liv. xx, Dial., ch. 3.

“In ipso altaris sacrificio... veneno immissc calict,

pensant qu'éloigné de leur présence, je serais moins sur mes gardes.

» Je voulus enfin me soustraire à tant de dangers : je me retirai, avec quelques uns de mes frères, dans des cellules qui n'étaient pas assez distantes de l’abbaye. Les moines payèrent des voleurs pour m’attendre sur les routes et pour m'assassiner.

» Or, tandis que ma vie était travaillée de tant de périls, je fis une chute de cheval si violente que j'’eus l’épine dorsale brisée, entre la tête et les épaules, et je souffris beaucoup plus de cette blessure que de celle qui a fait tant de bruit.

» Enfin je fus forcé de recourir à l'excommunication contre la révolte indomptable des moines de Saint-Gildas. Je forçai ceux que je devais le plus redouter, de promettre publiquement et de jurer qu'ils sortiraient du monastère et qu'ils renonceraient à troubler ma vie. Mais ils violèrent avec impudence la foi qu’ils m’avaient donnée et leurs sermens publics. Le pape Innocent envoya un légat qui, en présence du comte de Bretagne et des évêques, fit prêter le même serment qu'ils avaient violé, et d’autres encore. »

On voit quelle était la puissance des moines dans le xrr° siècle : il fallait, pour contenir un seul monastère, la présence d’un légat de Rome, d'un souverain et de plusieurs évêques ! « Les moines les plus mutins de Saint-Gildas furent chassés de l'abbaye, et je vins en reprendre le gouvernement ; mais je trouvai les moines qui étaient restés pires encore ! que ceux qui avaient été expulsés. Ce ne fut plus par le poison ,? ee fut par le glaive ÿ qu'ils attentèrent à mes jours. J'eus beaucoup de peine à me sauver, protégé par un seigneur du voisinage, qui vint me soustraire au fer levé des assassins et qui me conduisit dans son manoir. »

Ici finit, pour les faits biographiques, la relation d’Abélard : il l’écrivit dans son nouvel asile, lorsqu'il eut fui le poignard

! Pejores.

* Non de veneno.

* De gladio,

50 ABËÊLARD ET HÊLOISE.

des moines de Saint-Gildas. Mais il était loin d'être rassuré. I] parle avec terreur des dangers qu'il croit le menacer encore. Un assez grand nombre de citations de l’Écriture et des Pères sur les épreuves de l'adversité, sur la résignation du chrétien, sont terminées par ces paroles de l'Oraison Dominicale : « Seigneur, que votre volonté soit faite! »

Cette relation de ce qu’Abélard appelle ses calamités, ! fut adressée par lui, comme on l’a vu, à un ami qu'il ne nomme pas, mais qu'’ilappelle son frère bien-aimé, dileclissime frater. Il parait que cet ami avait aussi connu les grandes peines de la vie, puisqu'Abélard commence et achève son récit par cette même réflexion : « J’ai voulu que le tableau de mes in- » fortunes vous fit voir, si vous les comparez aux vôtres, » que les vôtres sont nulles ou légères, ? et vous engager à » les supporter avec plus de courage. » Ceci est encore une imitation d'Ovide. * Lorsqu'Hippolyte, ressuscité, fait à la nymphe Égérie le récit que Racine a mis dans la bouche de Théramène, il commence par dire : « Jetez les yeux sur mes » malheurs, les vôtres vous paraîtront plus faciles à supporter.»

Aliorumque respice casus, Mitius ista feres.

Une copie de cette lettre, ou plutôt de ces Mémoires, tomba, comme par hasard, entre les mains d'Héloise. Leur lecture fit sur elle une impression ‘profonde et rendit à son amour sa première exaltation.

Elle écrivit à son ancien amant; et cette lettre est la première que le temps destructeur ait conservée dans le nombre de celles qu'elle dut tracer avant cette époque, surtout pen-

1 Calamitatum mearum.

? Nullas aut modicas.

* Métamorpkh., liv. xv.

ABËLARD ET HÉLOISE. 3 |

dant son long séjour auprès de la sœur d’Abélard, lorsqu'elle était allée cacher sa grossesse et ses couches dans un village obscur de l’ancienne Armorique.

Ainsi, fixons d’abord, comme un fait historique, qu'il ne reste aucune lettre d'Abélard, aucune lettre d'Héloise qui remonte au temps de leurs amours, et que celles qui ont été conservées sont postérieures de douze ou treize ans à leur cruelle séparation. Héloïse avait été onze ans religieuse ou prieure du couvent d'Argenteuil ; elle était, depuis deux ou trois ans, abbesse du Paraclet, lorsqu'elle écrivit cette lettre que Pope et Colardeau n’ont ni traduite, ni toujours imitée, mais où ils ont trouvé d’heureuses inspirations. Ils ont voulu accommoder aux mœurs du xvin® siècle les passions, lessentimens et le langage qui, dans le xme, avaient moins de délicatesse, mais plus d'abandon, de force et d'énergie.

La suscription de la lettre d'Héloise est singulière, la voici :

À son seigneur et à son père, sa servante et sa fille, sa femme et sa sœur: à Abélard Héloïse. ?

Cette suscription semblerait présenter l’idée d'un double inceste dans les mots femme, fille et sœur, si elle n'était conforme au style mystique et au spiritualisme de ce temps.

Héloïse commence par annoncer à son cher époux ? qu'elle a lu la relation de ses malheurs. « Je l'ai lue, dit-elle, avec d'autant plus d’ardeur # que celui qui l’a écrite et que j'embrasse * m'est plus cher, 5 et afin de me dédommager, en | quelque sorte, de la réalité que j'ai perdue de lui, ‘ par des paroles ? qui en sont comme une certaine image. 8»

* DOMINO SUO , IMO PATRI; CONJUGI SUO, IMO FRATRI; ANCILLA SUA , IMO FILIA ; IPSIUS UXOR , IMO S0ROR; ABÆLARDO HELOISSA.

* Dilectissime.

* Ardentius.

* Amplector.

* Carius.

* Cujus rem perdidi.

* Verbis.

* Tanquam ejus quadan imagine recreor,

5a ABÊËLARD ET HÉLOISE.

Héloïse rappelle les faits principaux de la relation « où presque tout, dit-elle, est plein de fiel et d'absynthe. ! Je ne crois pas, dit-elle, qu'aucun mortel puisse lire ou entendre sans verser des larmes cette déplorable histoire !

» Elle a renouvelé mes profondes douleurs; elle les a augmentées par l’horrible tableau de vos dangers; ils sont tels que mes compagnes et moi sommes forcées de désespérer de votre vie. Chaque jour nos cœurs palpitent dans l'effroi des rumeurs sinistres du meurtre qui annonceront votre mort. Ah! nous vous conjurons, au nom du Seigneur, qui vous a cependant protégé, en quelque sorte, dans le cours de vos misères, de nousécrire souvent pour nous faire connaitre que, dans cette horrible tempête de votre vie, vous n'avez pas fait naufrage ; et afin que du moins vous nous ayez pour associées à vos peines ou à votre joie, nous qui sommes seules restées fidèles à votre malheur. ? Celui qui souffre reçoit ordinairement, quand il est plaint, quelque consolation, et la peine qui se partage devient plus légère.

» Mais, s’il peut naître quelque calme dans la tempête qui vous agite, écrivez-moi encore plus souvent, car vos lettres m'apporteront plus de joie; et, sur quelque sujet que vous m'écriviez , je recevrai du moins cette consolation que vous vous souvenez toujours d'Héloïse. Sénèque fait voir combien sont douces les lettres d’un ami absent, quand il mande à Lucile : « Je te remercie de ce que tu m'écris souvent, car tu » viens te montrer à moi de la seule manière qui te soit per- » mise. Je ne reçois jamais une de tes lettres qu'aussitôt nous » ne soyons ensemble. »

Cette pensée du philosophe latin est pleine de sentiment et de grâce.

‘ Feré omnia felle et absynthio plena.

? Que tibi soli remansimus.

* Quod frequenter mihi scribis gratias ago, nam quo uno modo potes te mihi ostendis, Numquam epistolam tuam accipio, quin protinus un& simus. (Epist. 46.)

Héloïse ajoute :

« Si le portrait de celui qui nous est cher, en nous rappelant son image , trompe par un faux et vain soulagement les ennuis de l’absence, combien ont plus de puissance les lettres d’un ami éloigné, qui nous transmettent sa pensée et ses sen— timens ! Je rends grâces à Dieu de ce que du moins aucun ennemi, aucun obstacle ne s'oppose à ce que tes lettres ne viennent ainsi te rendre présent à Héloïse. Oh! je t'en conjure ,! écris, écris-lui souvent. Tu as voulu consoler un ami par le long récit de tes adversités, et quand tu songeais ainsi à soulager ses peines, combien tu ajoutais à ma désolation ! ? Tu cherchais à guérir les blessures de cet ami, et tu en faisais de nouvelles à mon cœur, et tu agrandissais celles qu'il avait déjà reçues ! Guéris, je t'en supplie, le mal que tu as fait, toi qui es si soigneux de la guérison des autres...

» Nous sommes ici plus que tes amies ,® nous méritons d'être appelées plutôt tes filles que tes compagnes, ou de recevoir un autre nom plus doux et plus saint .* Nous savons ce qui t'est dû par nous ; il n’est besoin ni de preuves ni de témoignages , et le fait seul parlerait, si nous pouvions garder le silence. Tu es, après Dieu, le seul fondateur du Paraclet. Tout ici est ta création: c'était un désert où se cachaient les bêtes féroces et les voleurs ; on n’y voyait aucune habitation ; et sur les antres mêmes, sur les repaires des loups et des brigands, tu as élevé les tabernacles du Seigneur et dédié un temple à l'Esprit-Saint. Ce n’est ni avec le trésor des rois, ni avec les dons des princes que tu as bâti : tout a été fait, et de plus grandes choses auraient pu être faites , par ta parole.

» Mais pense à ce que tu dois à ton Héloïse ,% toi qui es si occupé de moines ingrats que tu appelles tes enfans ! Tu veux

Obsecro.

* Desolationi.

* Non tam amicas quam amicissimas.

* Dulcius et sanctius.

* Jucæ.

54 ABÊLARD ET HÉLOISE.

instruire et réformer des hommes rebelles, et tu sèmes les perles de ton éloquence devant des pourceaux ! Quand tu fais tant pour ceux qui sont indociles, considère ee que devraient attendre de toi ceux qui sont obéissans. Quand tu te dévoues à tes ennemis, oublieras-tu ce que tu dois à tes filles! et, sans parler ici des autres, songe, Abélard, combien tu t'es obligé envers moi ! et paie avec plus de soin ! à ta propre femme , ? ce que tu dois à ses compagnes.

» Tu connais, dans l'excellence de ton savoir, mieux que je ne le puis faire dans ma faiblesse , combien d’excellens traités de doctrine les saints Pères ont composés pour les vierges ou les femmes consacrées au Seigneur. Tu sais par combien d'exhortations ils les ont fortifiées ; combien de consolations on les vit leur apporter ! et je reste toujours dans un long étonnement que tu aies oublié Héloïse, depuis que, si jeune encore, elle renonça pour toi au monde ; que ni la crainte de Dieu , ni ton amour, ni l'exemple des saints Pères ne t'aient porté à me soutenir dans mes perplexités , * dans la douleur où s’achevaient tous mes jours, * sans que, ni présent par tes discours, ni absent, par tes lettres tu sois venu me soutenir et me consoler ! ÿ »

Ainsi Héloïse nous apprend que , après lui avoir fait prendre le voile dans le monastère d'Argenteuil, Abélard laissa passer onze années sans la voir et sans lui écrire; qu'il ne la revit qu'un moment lorsqu'il la fit entrer au Paraclet ; qu'enfin elle n'avait encore reçu aucune lettre de lui quand elle lut, par hasard, une copie de celle qu'il écrivit à un de ses amis et qui contenait l’histoire de sa vie. Qui pourrait, en partageant l'étonnement d'Héloiïse, s'empêcher d’y joindre un sentiment plus pénible !

« Et cependant, poursuit-elle , tu devais te sentir d'autant

Devotius.

? Unicæ tuæ.

* Fluctuantem.

* Diutino mærore confectum.

* Vel scrmonce præsentem, vel eplstola absentem consolari tentavcris.

plus obligé envers moi, que j'étais plus étroitement unie à ta destinée par le sacrement du mariage ;! et tu étais d’autant plus coupable que toujours, et qui peut l'ignorer ? ? toujours je t'ai aimé d’un amour sans mesure. ® Tous nos amis savent, cher Abélard , * ce que je perdis en te perdant ; par quel misérable destin la trahison dont tu fus victime, m'’entraîna dans ta ruine ; et combien, dans ta funeste aventure, je sentis plus vivement ton malheur que le mien !°

» Mais plus est grande ma douleur, plus aussi est grand le besoin de consolation. Ce n’est pas de tout autre, c’est de toi-même, de toi seul que je peux la recevoir. Seul tu causes ma peine, et seul tu vaux pour la consoler : car il n’est que toi qui aies le pouvoir de m'affliger et de me réjouir ; il n'est que toi qui puisses charmer les ennuis de ma vie. Mais toi seul aussi tu es obligé envers moi: car , après avoir accompli, autant qu'il était en ma puissance , tout ce que tu m'as ordonné, soumise toujours à ta volonté suprême, jen’hésiterais pas à me perdre si tu l’ordonnais encore. © Je dirai plus , Ô prodige! mon amour est entré dans un tel état d’exaltation , que ce qui füt l'objet de tous ses désirs, il s’en priverait lui-même sans espoir de le retrouver jamais. ® »

Dans le texte, les mots sont plus obscurs que le sens: je ne chercherai point à éclaircir le texte. Héloïse poursuit , sans sortir encore de son délire : « Tant, lorsque tu l'as ordonné, j'ai changé soudain mes penchans ,° afin de montrer que toi seul avais possédé mon corps et mon âme. {° »

* Nuptialis fæœdere sacramentt.

* Ut omnibus patet.

* Immoderato amore complexa sum.

* Carissime.

* Le texte est beaucoup plus expressif : Major sit dolor cx amissionis modo , quam ex damno.

* Pro jussu tuo perdere.

* Insaniam.

* Ut quod solum appetebat hoc ipse sibi sine spe recuperution:s auferret.

* Habitum.

“Tam corporis mei quam animi unicum possessorem.

O que l'amour a sur les cœurs de puissance ! Mais roi dans la société, c’est un tyran dans la solitude. Et si, dans le monde, c'est un feu qui dévore, dans les cloîtres, c'est cent fois pis encore. Gresset l’a dit, Héloïse l'a prouvé.

« Jamais, s'écrie-t-elle, Dieu le sait , jamais je n’ai cherché en toi que toi, toi seulement et non ta fortune. Je n'ai désiré ni mariage ni dot. Je n'ai cherché ni mes volontés ni mes voluptés ; je n'ai cherché que les tiennes. Tu ne l’ignores pas, tu l'as vu ;! et si le nom d’épouse est plus saint et plus puissant, celui d’amante m'a toujours semblé plus doux, même (et ne t'en indigne pas) celui de concubine et de prostituée ; ? car, en m'humiliant davantage, ta gloire se conservait plus grande.

» J'ai vu, dans Je récit fait à ton ami, que tu ne dédaignais pas d'exposer les argumens par lesquels je cherchais à te détourner d’un hymen qui devait être si funeste ; mais tu as passé sous silence ce que je disais pour justifier la préférence que je donnais à l'amour sur le mariage, et à la liberté des amans sur la chaîne des époux.

» Je prends Dieu à témoin que si Auguste, maître du monde, m'eût offert, dans les honneurs de l'hyménée, ce monde à gouverner , il m'eût paru plus doux et plus honorable d’être appelée ton amante * que l’impératrice du monde ;' car on n'est pas meilleur pour être riche et puissant. On tient la richesse et le pouvoir de la fortune, mais on n’excelle que par la vertu. Celle qui épouse plus volontiers un homme riche qu'un homme pauvre, désire dans son mari ses biens plutôt que lui-même. »

Héloïse continue de développer son système, en citant Aspasie, Socrate et la femme de Xénophon.

« Quel roi, ou quel philosophe, ajoute-elle, pouvait égaler

* Sicut ipse nosti.

? Aut , si non indigneris, concublnæ , vel scorti,

* Deum testem invoco.

* Le mot latin est plus extraordinaire: Tua meretrix.

* Charius mihi ct dignius videretur tua dici meretrim quam illius imperatrix.

ta renommée ? Quel pays, quelle cité, quel canton ne désirait pas, avec ardeur, ta présence ? ! Qui, je le demande, lorsque tu paraissais en public , ne s'empressait d’attacher sur toi ses regards et de te suivre dans ta marche, le cou tendu et l'œil fixé sur ta personne ? Quelle femme mariée, quelle vierge ne te désirait dans ton absence et ne s'enflammait quand tu étais présent ?? »

Héloïse jugeait sans doute de toutes les femmes par ellemême ; et, dans son exaltation sans mesure comme son amour, elle disait d'Abélard ce que les poètes de l'antiquité n’auraient osé dire même d'Apollon, c’est à dire du dieu des vers et du plus beau des immortels.

« Quelle reine , dit-elle encore dans son égarement , quelle femme puissante ne portait envie à mon bonheur ? #

» Îl y avait en toi, je l'avoue, deux talens qui pouvaient sur-le-champ séduire les femmes : l’art de ta parole et la grâce de ton chant. Tu as composé des vers qui, par la suavité du style et celle de ta voix, faisaient sortir incessamment ton nom de toutes les bouches, * en sorte que la douceur de tes chants charmait jusqu'aux hommes les plus illettrés. Ce sont surtout tes chansons qui faisaient soupirer pour toi toutes les femmes, ° et, comme tu chantais nos amours, mon nom se répandit dans des régions éloignées , et la jalousie d’un grand nombre de femmes s’alluma contre moi. Et quelles qualités de l'esprit, quelles beautés du corps manquaient à ta jeunesse ! »

Héloïse déplore ensuite tout ce qu’elle a perdu, et se plaint, après avoir été un objet d'envie, d'être devenue un objet de

* Videre non æstuabat.

* Quævis conjugata , quæ virgo non concupiscebat absentem , ct non ardebat in præsentem!

* Le texte est encore ici plus expressif: Gaudiis meis non invidebat, vel thalamis.

* Tuum in ore omnium nomen incessanter tenebant.

* Maximé in amorem tui fæminæ suspirabant.

pitié. Elle se plaint surtout d'avoir été oubliée , et de l'être encore par Abélard.

« Dis-moi du moins que tu te portes bien : écris-moi ce mot seulement. ! Et si tu persistes dans ton silence, je dirai ce que je sens, ce que tout le monde soupçonne ; ? je dirai que ce n'est point le cœur qui ’unissait à moi, mais que c’était une affection terrestre ; * que ce n'était pas l'amour, mais l'empire des sens; * et que tes désirs éteints ont fait évanouir tout le reste. Mais cette pensée est encore moins la mienne que celle de tout le monde ; et je voudrais qu'elle ne fût qu’à moi, et qu'il te fût possible, à toi qui m'es si cher ! de m'apporter quelque excuse qui pût alléger un peu ma douleur.

» Oh ! que je voudrais pouvoir cacher mon humiliation 5 en trouvant quelque moyen de te justifier !

» J'avais cru mériter beaucoup de toi par mon sacrifice ; car ce n'est pas l'amour de Dieu, c'est ton ordre, c'est ta volonté qui m'a jetée, si jeune encore, * dans les rigucurs du cloître ; c’est toi que j'ai suivi, que même j'ai précédé dans la vie monastique : car c'est toi qui m'as revêtue de l’habit religieux avant de le prendre toi-même.

» Et, je l'avoue, j'ai beaucoup souffert, j'ai rougi de voiren toi cette défiance demon amour ; mais, Dieu le sait, si le bûcher t’attendait, et que tu m'ordonnasses de t'y précéder ou de t'y suivre, je n’hésiterais pas un moment : 7 car mon âme n'est pas avec moi, mais avec toi; et si elle n’est pas avec toi, elle n'est nulle part ! ® Mais mon âme ne peut être séparée de toi ! fais seulement , je t'en conjure , qu’elle soit bien avec toi : elle y sera si tu me rends quelques douces paroles pour beau-

* Dic unum si vales.

? Quod sentio, quod omnes suspicantlur.

? Concupiscentia.

* Libidinis ardor.

. * Vilitatem.

* Juvenculam.

* Alinime non dubitarem, * Nusquam est,

coup d'amour. Ce que je demande est peu de chose, et il t'est facile de l’accorder. !

» Oh! situ étais moins confiant dans mon amour tu serais plus inquiet... ; mais je t'ai donné trop de sécurité, et tu m'as négligée ! et je suis abandonnée !

» Souviens-toi, je te prie, de tout ce que j'ai fait pour toi, et considère combien tu m'’es redevable ! Quand les voluptés de la terre nous unissaient, on pouvait être et l’on était incertain si j'étais soumise à l'amour ou entraînée par le désordre des sens. ? Et maintenant on voit combien sur mon cœur l'amour eut de puissance, et la fin fait connaître ce que fut le commencement. J'ai tout sacrifié pour toi. Je ne me suis rien réservé, si ce n’est d’être à toi comme je le suis maintenant. Quelle serait donc ton iniquité , * si, lorsque je mérite plus, tu me donnais moins , et même rien du tout !® Ah! je t'en conjure par le Dieu auquel tu t'es donné !f je te conjure d'apporter à mon amour quelque consolation par ta présence ou par tes lettres, afin que je puisse, ainsi réjouie par toi, ? vaquer avec plus de zèle au service divin. ®

» Jadis, quand tu recherchais les voluptés temporelles, tu m'adressais de fréquentes lettres ; tu mettais dans toutes les bouches le nom d'Héloïse par le grand nombre de tes chansons. ? Alors mon nom retentissait dans toutes les places publiques, dans toutes les maisons. Serais-tu maintenant moins excité vers Dieu que tu ne l’étais alors vers le libertinage ! *!

* Parva hæœc videris, et tibi facillima.

* Vel libidine agerem.

* Sic tuam.

* Iniquitas.

* Minus, imo nihil.

‘ Per ipsum cuite obtulisti, Deum.

* Sic recreala.

* Alacrior divino obsequio.

* Frequenti carmine tuam in ore omnium Héloïssam poncbas. ** Me plateæ omnes , me domus singulæ resonabant. In libidinem.

Vois, je t'en conjure, quel est ton devoir !? vois ce que je demande, ? et je termine cette longue lettre par cette courte fin : » Adieu, mon unique! ° »

J'ai traduit, en assez grande partie, cette épître d'Héloiïse, et j'ai souvent cité le texte, parce qu'elle est, avec la relation d'Abélard, une des compositions littéraires les plus remarquables du xne siècle; car Abélard et Héloïse ne furent pas seulement célèbres par l'éclat et l'infortune de leurs amours : aucun de leurs contemporains ne les surpassa par le savoir, ne les égala dans l’art d'écrire; et c'est dans leurs ouvrages que cet art se retrouve enfin, après avoir été si long-temps perdu dans la nuit des siècles barbares.

On peut maintenant comparer la belle épître de Pope, si heureusement imitée par Colardeau, avec la véritable lettre d'Héloise.

Cette amante infortunée est bien loin de se dire à elle-même :

Perfide! de quel nom veux-tu donc qu’on te nomme ? Toi , l'épouse d’un Dieu, tu brûles pour un homme!

Héloïse n’a point de remords ; elle n’a même pas de scrupule. Elle ne s'écrie point :

Dieu terrible, pardonne!

Elle ne dit point à ce Dieu terrible :

Au plus cher des époux tu lui défends d'écrire.

Elle veut, au contraire, qu'Abélard réponde souvent à ses lettres ; et même elle le conjure de lui écrire au nom de Dieu qu’elle ne croit pas sans doute ennemi de son amour. Elle ne songe point du tout à s'écrier :

Eh bien! il faut t’armer de ta puissance entière; I] ne faut plus créer... il faut plus en ce jour, Ii faut dans Héloïse anéantir l’amour.

Quæ debes.

* Quæ postulo.

* Vale unice.

Cet amour, elle veut toujours le conserver. Son âme n'est qu'avec Abélard et ne peut être qu'avec lui; et si elle n'était pas avec lui, elle ne serait, dit-elle, nulle part. Héloïse désire que son âme resic toujours avec son amant : elle n'a pas un autre vœu à former. |

Comment peut-on lui faire dire à Abélard :

Fuis ! cède à l’Eternel Héloïse mourante.

Fuis !{ et mets entre nous l’immensité des mers!

quand toute la lettre d'Héloïse semble écrite pour dire : Ne fuis pas! viens ou écris : je l'en conjure par tout ce que tu me dois, el même par le Dieu à qui tu t'es consacré. 1

Combien donc Héloïse se montre éloignée de tenir à Abélard ce langage :

Habitons les deux bouts de ce vaste univers.

Je crains de respirer l’air qu’Abélard respire.

Je crains de voir ses pas sur la poudre tracés,

Qui me rappelleraient des traits mal effacés.

Du crime au repentir un long chemin nous mène : Du repentir au crime un moment nous entraîne. Ne viens point, cher amant! je ne vis plus pour toi; Je te rends tes sermens : ne pense plus à moi.

Mais c'est tout le contraire que dit sans cesse Héloïse ! Elle ne parle pas non plus de la vertu d’Abélard :

À ton cœur vertueux. quand mon cœur fut lié.

Hélas ! notre union fut légitime ct pure.

C’est encore tout le contraire que dit plusieurs fois la tendre abbesse du Paraclet. Dans son Génie du Christianisme, M. de Chateaubriand, qui est aussi poète, dit d'Héloise : « Précipitée du monde au désert, elle est entrée soudain et » avec tous ses feux dans les glaces monastiques : la reli- » gion et l'amour exercent à la fois leur empire sur son cœur : » c’est la nature rebelle saisie toute vivante par la grâce, et

* Per ipsum itaque, cui te oblulisti, Deum te obsecro, ut. tuam mihi præsentiam reddas.

» qui se débat dans les embrassemens du ciel. ?» En se débattant , Héloise s’oublie et s’égare. Les sentimens que lui ont prêtés Pope et Colardeau sont plus décens, peut-être plus poétiques ; mais ils ne sont pas si naturels, et on ne peut y voir que d'élégans mensonges. La poësie n'a pas exagéré le brûlant désordre de la lettre d'Héloïse : elle l’a pompeusement affaibli, et n'a pu le reproduire avec son énergie et son égarement. Le dernier traducteur des lettres d'Héloise et d'Abélard, M. Oddoul , caractérise le style de l'abbesse du Paraclet, dans un style qui paraîtra lui-même trop désordonné : « Ah! que » notre colombe n'était guère faite pour les langueurs monasti- » ques dont parle Colardeau !.…. » La sève de la jeunesse coule à pleins bords sur ces pages soupirantes el indignées où le souvenir prodigue son miel et son amertume : sa pensée vibre de tous les tressaillemens de la chair ; sa parole a un sexe. Sous les doigts de la nonne le feu ruisselle. On peut compter encore les pulsations de sa veine sur le papier qu'elle a touché. Ah! Fulbert, qu'avez-vous fait ? Tels passages ne sont qu’une paraphrase de ce verset du Cantique : « Que sa main gauche soit » sur ma tête, et que sa droite m'emhrasse !... » Si sa plume est sœur du pinceau de Rubens , on ne saurait non plus méconnaître sa parenté avec celui de Raphaël. Le style d'Héloise a de belles démarches. Ses pensées, comme les déesses d'Homère et de Virgile, passent devant nos yeux avec leur regard fier et doux... « J'ai bien peur, soit dit en passant, d’avoir travesli loules ces belles nymphes, etc. » Si étrangement figuré, ce style ne pourrait-il pas un peu justifier la peur de M. Oddoul”?

Abélard répondit à la lettre si passionnée d'Héloïse, par un froid volume de sentences, tirées, au nombre de (rente-huit, des Livres Saints ; cette réponse est un sermon, tel qu'on en faisait alors. Voici la suscription de cette réponse :

# Part. 2, liv. 3, ch. 5.

À Héloïse, sa très chère sœur dans le Christ, Abélard son frère dans le même Christ. 1

Le fondateur du Paraclet appelle Héloïse ma sœur chère autrefois dans le siècle, aujourd'hui très chèreen Jésus-Christ. « Ne m'accusez pas, dit-il, de négligence : je me suis reposé sur votre prudence, et je n'ai pas cru que vous eussiez besoin de mes conseils ni de mes exhortations pour conduire vos sœurs et pour vous diriger vous-même. »

C'est ainsi qu'Abélard prétend justifier une absence et un silence d'environ quatorze ans ! Il recommande à sa sœur en Jésus-Christ de faire de fréquentes oraisons. ? I] lui cite;divers passages sacrés, pour établir que les prières des femmes peuvent même ressusciter les morts. Il loue aussi la vertu de la continence : « Souvenez-vous donc, ajoute-t-il, dans vos prières , de celui qui vous touche spécialement ; ° mais veillez avec soin à ce que vos prières puissent êtré favorablement écoutées par le Seigneur. » Il va même jusqu’à dire , en citant un passage de l’Exode, * Dimille me : « Laissez-moi, » et il ajoute qu'elle doit cesser de le tourmenter.

Abélard veut qu'Héloïse chante avec componction le Deus in adjuiorium , et il lui envoie les formules qu'il a dressées de plusieurs versets, répons et oraisons. On ne ouai jeter plus de glace sur un brasier.

Enfin Abélard ajoute : « Jai un besoin d'autant plus grand de vos prières, que je me trouve exposé aux plus graves dangers. Si je tombe sous le fer de mes ennemis, ou si, par tout autre moyen, je sors de cette vie, faites chercher mon cadavre pour l’enterrer dans votre cimetière, et que nos filles et nos sœurs du Paraclet viennent souvent prier sur ma tombe. »

La position et les dangers d’Abélard peuvent peut-être

HELOISSÆ DILECTISSIMÆ SORORI SUÆ IN CHRISTO ABÆLARDUS FRATER EJUS IN IPSO,

* Frequens oratio.

* Qui specialiter est tuus.

* Chap. 32, Ÿ 10,

‘Et ne obsistas mihi.

64 ABÉLARD ET HÉÊLOISE.

excuser la froideur de cette lettre ; elle est terminée par ces

deux vers latins, les seuls qu'on sache être certainement d'Abélard :

Vive, vale, vivantque tuæ , valeantque sorores : Vivite, sed Christo ; quæso, mei memores.

« Vivez! portez-vous bien ! et que mes sœurs aussi vivent » et se portent bien! Vivez, mais dans le Christ ! et, je vous » en prie, souvenez-vous de moi. »

Iléloïise répondit à cette aflligeante lettre, et voici la suscription de cette réponse : À son unique après le Christ, son unique dans le Christ. ? Le style est encore bien tendre, mais i n’est plus enflammé; ce n’est plus la passion qui dévore, mais la désolation d'une amante : «Vous avez ajouté, dit-elle, à mon désespoir; je vous conjurais de tarir la source de mes larmes, et vous n’avez fait que l'agrandir. » Elle se récrie sur ce qu'Abélard dit de sa fin violente et prochaine, sur ses obsèques et sur sa tombe désirée au Paraclet : «Tu veux que je prie sur ta tombe : eh! comment le pourrai-je lorsque ma raison sera égarée, mon désespoir sans repos, ma langue glacée! lorsque, dans mon délire, irritée contre Dieu même , je serai plus tentée de l’accuser que de l'invoquer , el qu'il me sera plus facile de te suivre dans la mort que de t'ensevelir! car je perdrai ma vie dans la tienne ; et puissé-je te précéder et non pas te suivre! Pardonne, ah! pardonne! mais tes. paroles ont traversé mon âme comme le glaive du trépas. ? ».

‘Le reste de la lettre offre un peu d’enflure dans une grande douleur. Héloïse a peine à se résigner; elle ne peut encore effacer le souvenir des jours rapides de son bonheur, et elle s'accuse d'avoir elle-même causé les infortunes d'Abélard.

Elle saisit cette occasion d'exposer le mal que les femmes ont fait sur la terre : « Ève perdit, dit-elle, le genre humain ;

“ Unico suo POST CHRISTUM, UNIC SUA IN CHRISTO. * Cum mens insana in ipsum , ut ità dicam, deum magis irala quam

pacata, non tam orationibus ipsum placabit quam querimoniis irritabit.

LS

Dalila perdit Samson ; la sagesse de David et celle de Salomon firent naufrage dans l'amour des femmes ; la compagne de Job l'excitait sans cesse à maudire le Seigneur. »

Héloïse cite l'Écriture , saint Grégoire-le-Grand , saint Ambroise et saint Jérôme, pour prouver que la vertu du repentir est plus difficile que celle de l'innocence, et qu'il est plus aisé de ne pas tomber dans le chemin de la vertu que de s’y relever. Elle dit que lorsqu'elle veut prier, l’image d’Abélard vient se placer sans cesse entre elle et son Dieu ; quele fantôme des voluptés apparaît et captive son âme au sein de la prière : « Lorsque je devrais gémir de mes anciennes joies, je gémis en songeant que je les ai perdues ! leur souvenir me poursuit le jour, la nuit il occupe mes veilles et trouble mon sommeil. Ah! je crains bien moins d'offenser Dieu que mon amant, et je cherche plus à te plaire qu’à lui obéir. ‘ »

Héloïse parle encore long-temps de sa faiblesse, de sa résignatien, qui n'est qu'apparente, qui a trompé le monde et Abélard lui-même , mais qui ne peut tromper le ciel. Elle demande à son ami, plus qu'à son Dieu, de lui donner la force qui lui manque , et termine sa longue lettre par ce passage de saint Jérôme : « J'avoue ma faiblesse : je ne veux point combattre avec l'espoir de vaincre, de peur de perdre enfin la victoire. ? »

La réponse d’Abélard à pour suscription : À l'épouse du Christ, le servileur du Christ. 3

C'est encore une espèce de sermon en quatre points, où l'on trouve quarante-huit passages de l'Écriture Sainte, avec deux vers de la Pharsale, et même avec ce vers des bucoliques de Virgile :

Et fugit ad salices , et se cupit ante videri.

‘ Te magis offendere quam Deum vereor : tibi placere amplius quam ipst appeto.

* Fateor imbecillitatem : nolo spe victoriæ pugnare, ne perdam aliquando victoriam. ( Adversus Vigilantium. )

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