LETTRE
SOMMAIRE
Abélard, répondant à la lettre précédente d’Héloïse , atteste dans toute la sincérité de son âme, que son silence si prolongé n’est. pas du tout l’effet de l’oubli ni de l'indifférence , mais seulement de la confiance qu’il avaiten elle, en sa sagesse, en son érudition , en sa piété et en ses mœurs irréprochables, au point dene
. pas croire qu’elle eût besoin d’avis ou d’encouragemens. Î1 la prie de s’expliquer simplement au sujet des institutions et des consolations qu’elle réclame de lui, et il promet de répondre à ses vœux. il la conjure, ainsi que la très sainte commiunauté de ses sœurs vierges et veuves, de lui concilier par leurs prières le secours divin. Il lui prouve clairement, par J’autorité des Saintes Écritures, combien les prières sont puissantes auprès de Dieu, surtout celles des femmes qui implorent pour leurs maris. Il lui recommande ensuite une formule de prière, dont il voudrait que les religieuses fissent usage dans le monastère, à certaines heures réglées, pour le salut de leur fondateur absent. 1] la supplie enfin qu’elle veuille bien, de quelque manière et dans quelque lieu qu’il sorte de cette vie, prendre soin de faire apporter son corps au Paraclet et de l'y faire ensevelir.
À Héloïse, sa bien-aimée sœur en Jésus-Christ, Abélard; son | frère dans le même Jésus-Christ.
Si, depuis que nous sommes sortis du siècle pour aller à Dieu, je ne vous ai écrit ni exhortations, ni consolations, il faut l'imputer, non à ma négligence , mais à la confiance absolue que j'ai toujours eue en votre sagesse, car je n'ai pas cru que vous eussiez besoin d'être exhortée ou consolée, vous à qui Dicu a départi abondamment tous les dons de sa grâce, et qui, par votre exemple, aussi bien que par vos paroles,
1356 | ARBÉLARD ET HÉLOISE.
avez le pouvoir de diriger ceux qui s'égarent, de consoler ceux qui gémissent et d'exhorter ceux qui chanceilent.
Dès long-temps, vous aviez l'habitude d'agir ainsi, lorsque vous fütes élevée à la dignité de prieure sous une abbesse. Que si maintenant vous veillez sur vos filles avec autant de zèle qu'autrefois sur vos sœurs, c’est assez, je crois, pour que mes exhortations et mon savoir me paraissent tout à fait superflus. Cependant si votre humilité en juge autrement , et si, dans les choses qui regardent le ciel, vous avez besoin de mon enseignement et de mes préceptes, dites-moi sur quel sujet vous voulez que je vous écrive, afin que je le fasse selon que le Seigneur me le permettra.
Je rends grâces à Dieu qui, en inspirant à vos cœurs l’inquiétude des dangers qui me menacent sans cesse, vous a fait participer à mon affliction. Faites que, par l’assistance de vos prières, la miséricorde divine me protège et bientôt écrase Sa- . tan sous mes pieds. ! C'est pour cela surtout que je me suis empressé de vous envoyer la formule de prière * que vous m'avez demandée avec tant d'instances. O ma sœur ! vous qui m'étiez si chère dans le siècle, vous qui m'êtes plus chère mille fois à présent en Jésus-Christ, offrez à Dieu un holocauste d'oraisons, pour expier nos grands et innombrables péchés , pour conjurer les périls qui m'environnent à toute heure du jour!
Quant au mérite que les prières des fidèles ont aubrée de Dieu et de ses Saints, surtout celles des femmes pour ceux qui leur sont chers et des épouses pour leurs maris , les témoignages et les exemples se présentent en foule. Plein de foi dans
‘JI fait allusion aux persécutions que les moines de son abbaye lui faisaient alors éprouver. Voyez la Notice.
3 C’est ainsi que tous les traducteurs ont compris le mot psalterium, qui Signifierait plutôt un psautier, un livre d’Heures , puisqu’on ne trouve pas ici la formule de prière qu’Abélard dit envoyer . avec tant d’empressement.
l'efficacité des prières , l'apôtre ! nous avertit de prier sans interruption. Nous lisons que le Scigneur dit à Moïse : ? « Laisse- » moi, afin que ma fureur éclate! » Et à Jérémie : ? « Cesse » de meprier pour ce peuple et ne t'oppose pas à ma volonté ! » Par ces paroles, Dieu lui-même avoue manifestement que les prières des Saints imposent à sa colère une espèce de frein qui l'empêche d’égaler le châtiment à la faute des pécheurs : la justice le mène spontanément à la vengeance, mais la supplication des fidèles le fléchit et le retient malgré lui comme par une sorte de violence. Ainsi donc il sera dit à celui qui pric ou qui priera : « Laisse-moi et ne t'oppose pas à ma volonté ! » Le Seigneur ordonne de ne pas prier pour les impies ; mais le juste prie, malgré la défense de Dieu, et il obtient ce qu’il demande, et il change la sentence d’un juge irrité. Ainsi l'Esprit-Saint a mis ces mots dans la bouche de Moïse : * «Et le Seigneur » apaisé arrêta le mal qu'il voulait faire à son peuple. »
ll est écrit ailleurs, touchfant les œuvres de Dieu : 5 « Il a dit, » et elles ont été faites! » Mais dans cet endroit, on rapporte qu'il dit que son peuple avait mérité une afliction , et néanmoins, prévenu par la vertu de la prière, il n'accomplit pas ce qu’il avait dit. Voyez donc quelle est la vertu de la prière, si nous la faisons telle qu’elle nous est ordonnée , puisque le Prophète obtint, en priant, ce que Dieu lui avait défendu de réclamer par la prière , et força Dieu de revenir sur ce qu'il avait - dit. Un autre prophète lui dit encore : % « Et lorsque vous serez » irrité, grand Dieu, souvenez-vous de votre miséricorde ! »
Qu'ils entendent et qu'ils apprennent, les princes de la terre, qui se montrent plus obstinés que justes dans les arrêts de la justice, et qui rougiraient de paraître faibles s'ils étaient misécordieux, et de paraître menteurs s'ils changeaient un seul édit, s'ils ne remplissaient pas ce qu'ils ont décidé imprudem-.
# Saint Paul. Epist. ad Theses, IL, 5. —* Exod. 32. —* Ilierem. 7. — . Erod. 32. GE ; Psalim. 148. FT r ; Habae. 3.
ment et s'ils corrigeaient les paroles par les faits ! Certes, je les compare avec raison à.Jephté, ! qui, accomplissant follement un vœu insensé, mit à mort sa fille unique.
Celui qui veut être un membre du Seigneur, dit avec le Prophèté : * « Je chanterai, Seigneur, votre miséricorde et votre » justice! » — « La miséricorde, ainsi qu'il est écrit, surpasse » Ja justice. » L'Écriture fait ailleurs cette menace : # « Jus- » tice sans miséricorde contre celui qui ne fait pas miséri- » corde! » ; Po
Pénétré de ce précepte, le Psalmiste, * à la prière de l'épouse de Nabal, cassa, dans sa miséricorde, le serment qu'il avait fait dans sa justice, de détruire le mari de cette femme et toute sa maison. La prière l’emporta ainsi sur la justice, et les supplications de l'épouse effacèrent le crime du mari. nn.
Que ceci vous soit un exemple, ma sœur, et un gage de sécurité. Si la prière d’une femme a eu tant d’empire sur un homme, jugez ce que la vôtre obtiendra pour moi de la bonté de Dieu ; car Dieu, qui est notre père, aime ses enfans plus que David n’aimait cette femme suppliante. David passait vraiment pour un homme pieux et miséricordicux ; maïs Dieu est la charité et la miséricorde mêmes. Or, cette femme, qui suppliait David , n'avait pas quitté le siècle pour se donner à Dieu par un saint mariage de religion. |
Que si votre intercession seule ne suflisait pas, celle de la sainte communauté de vierges et de veuves qui sont avec vous obtiendra ce qui vousseraitrefusé; car le Dieu de vérité l’a dit , à ses disciples : 5 « Quand deux ou trois sont assemblés en mon » nom, je suis au milieu d'eux. » Et ailleurs : « Si deux de » vous sont d'accord de tout point sur ce qu’ils me deman- » dent, ils l'obticndront de mon Père. » Qui ne sait ce que
* Judic. 11.—* David Psalm. 100.—* $, Jac, 2,.—" Reg. I, 25.—% Evang. S. Math. 48.
vaut devant Dieu la prière d’une sainte congrégation? Si, . comme l'affirme l'apôtre : ? «la prière assidue d'un juste à » beaucoup de puissance, que ne doit-on pas espérer des » prières réunies d'une sainte congrégation? »
Vous avez appris, ma très chère sœur, dans la trente-huitième Homélie de saint Grégoire, combien la prière d'une communauté apporta de soulagement à un de ses membres qui refusait ou niait ce secours ! Déjà, se voyant à l'extrémité, il sentait sa malheureuse âme travaillée par l'angoisse d'une mort prochaine, et dans son immense désespoit, dans son dégoût de la vie, il détournait ses frères de la prière : les circonstances remarquables de ce fait vous ont sans doute frappée. Puisse-t-il inviter à la prière l'assemblée de vos saintes sœurs, et vous plus particulièrement, äfin que je Yous sois conservé vivant par Celui qui, d’après le témoignage de saint Paul, À ac- : corda aux femmes , qui le prièrent, la résurrection fle leurs morts.
Si vous feuilletez l’Ancéen et le Nouveau Testament, vous ouverez que les plus grands miracles de résurrection furent montrés seulement à des femmes, furent accomplis sur elles ou pour elles. Ici l'Ancien Testament fait mention de deux morts ressuscités à la prière maternelle, l’un, par Élie, ct l'autre, par son disciple Élisée. Là, l'Évangile contient la résurrection de trois morts faite par le Seigneur en présence des femmes , ce qui confirme la parole de l’apôtre que j'ai citée plus haut : «Les femmes obtinrent la résurrection de leurs » morts. » En effet, touché de compassion pour une veuve, aux portes de la ville de Naïm, Jésus-Christ lui rendit son fils ressuscité ; il ressuscita aussi le Lazarre, qu’il aimait, aux prières de ses deux sœurs, Marthe et Marie. Quand il accorda encore la même grâce à la fille du chef de la Synagogue, sur là demande de son père : « Les femmes obtinrent la résur-
! Saint Jacques. S. Jac. 5. --* Ep. ad Hebr. 11.
» rection de leurs morts ; » car celle-ci, en ressuscitant , recouyra son propre Corps que la mort avait saisi, les autres recouvrèrent les corps de leurs parens. Et pourtant peu de personnes avaient prié ensemble, lorsque ces résurrections ont été faites. Une prière commune que la piété fera sortir de vos cœurs obtiendra doncfacilement la conservation dema vie.
La pénitence et la chasteté des femmes consacrées à Dieu, le trouveront d'autant plus propice, qu’elles lui seront plus agréables. Or, la plupart de ceux qui furent ressuscités n'étaient peut-être pas des fidèles ; on ne lit pas que cette veuve, dont le Seigneur ressuscita le fils sans qu'elle l’eût demandé, ait vécu dans la foi. Nous, au contraire , non seulement une foi entière nous réunit, mais encore nous sommes associés par la profession de la même règle religieuse.
Mais, sans parler davantage de votre sainte communauté où nombrede vierges et de veuves sont pieusement soumises au joug du Seigneur , je m'adresse à vous seule, dont la sainteté, je n'en doute pas, est bien puissante auprès de Dieu, et qui me devez votre appui efficace, surtout dans la pénible épreuve de ma grande adversité. Souvenez-vous donc toujours, dans vos prières, de celui qui est tout vôtre, et veillez en oraison, avec une parfaite confiance , puisque vous ne demandez rien que de juste, et par conséquent votre demande sera micux accueillie de Celui qui doit être prié. Écoutez, je vous conjure, avec l'oreille du cœur ce que vous avez si souvent entendu avec l'oreille du corps. Il est écrit dans les Proverbes : ! « La » femme vigilante est une couronne pour son mari. » Et ailleurs : ? « Celui qui trouve une bonne femme a trouvé le bien, » et il s’abreuve à une source de joie qui vient du Seigneur. » Et encore : * « La maison et les richesses sont données par les » parens, mais une femme sage est donnée par le Seigneur » lui-même.» Et dans l'Ecclésiastique : ‘«Heureuxle marid'me
“ Prov, 12.—* Prov. 18. —* Prov. 19. —* cel. 26.
ARÉTARD ET HÉLOISE, | 141
» bonne femme. » Et ensuite : «Le meilleur partage, c’est » une bonne femme. » Et enfin, selon l'autorité de l'apôtre : ! « Le mari infidèle est sanctifié par Ia femme fidèle. »
La Grâce divine nous a offert, dans notre royaume de France, une expérience mémorable de cette vérité, lorsque Île roi Clovis, converti à la foi du Christ par les prières de son épouse plutôt que par les prédications des saints, asser vit tout son royaume aux lois divines, afin que l'exemple des maitres excitât les sujets à persévérer dans la prière. La parabole du Seigneur nous invite à cette PÉRECANCee ‘
«Que cet homme, dit-il, * persévère à frapper, et son » ami, qui ne lui donnerait rien parce qu’il est son ami, se lè- » vera pourtant à cause de cette importunité et lui donnera » autant (de pains) qu’il en a besoin. » C'est donc, pour ainsi dire, par cette importunité de prière, que Moïse, ainsi que je l'ai rapporté, adoucit la sévérité de la justice de Dieu et changea son arrêt.
Vous savez, ma très chère, avec quelle ardeur de charité autrefois votre communauté avait l'habitude de prier pour mof en ma présence ; car, tous les jours, pour clore les Heures canonniales , elle offrait une prière à mon intention, et après avoir chanté l'antienne avec le répons, ajoutait les prières ct la collecte suivantes:
Repos. Ne m'abandonnez pas et ne vous éloignez pas de moi, Seigneur. ÿ
Vers. Soyez toujours prêt à me secourir, Seigneur. *
OrExus. Sauvez, Seigneur, votre serviteur, qui espère cn vous. Seigneur, écoutez ma prière et que ma voix vienne jusqu’à vous. °
PrikRe. Seigneur, qui avez daigné, par la main de votre serviteur, rassembler en votre nom vos petites servantes, nous vous prions de lui accorder, ainsi qu'à nous, de persévérer dans votre volonté. Par notre Seigneur, etc.
* Saint Paul. Ep. ad Cor. 1,7. —*Erang. S. Luc. 11. —* Psalm. 37. —* Psalm. 85. —‘ Psalm. 101.
= Maintenant que je suis éloigné de vous, le secours de Ÿos prières m’est d'autant plus nécessaire que j'ai l’âme en proie à l'inquiétude d'un péril croissant. Je vous demande donc avec prière, je vous supplie avec instance de me prouver que votre véritable attachement pour moi existe toujours malgré mon absence, en ajoutant, à la fin des heures canonniales, cette formule d'oraison. |
RÉPONS. Ne m’abandonnez pas, Seigneur, père et maître 4bsolu de ma vie, afin que je ne tombe point en face de mes ennemis, et que mes ennemis ne se raillent pas de moi.
vERS. Saisissez vos armes et votre bouclier, et levez-vous pour ma défense, de peur que mes ennemis ne se réjouissent.
OREMUS. Sauvez, Seigneur, votre serviteur qui espère en vous. Envoyez-lui, Seigneur, le secours du Saint-Esprit; et, de votre montagne de Sion, protégez-le: soyez-lui, Seigneur, une forteresse contre ses ennemis. Seigneur, écoutez ma prière et que ma voix vienne jusqu’à vous.
PRIèRE. Seigneur, qui avez daigné, par la main de votre serviteur, rassembler en votre nom vos petites servantes, nous vous prions de le protéger dans toutes les adversités et de nous le rendre sain et sauf. Par notre Seigneur, etc.
Si le Seigneur me livre aux mains de mes ennemis, et que ceux-ci, triomphans, me donnent la mort, ou bien si, par quelque accident, loin de vous je m’achemine vers le terme commun à tous les hommes, faites, je vous en conjure, transporter dans votre cimetière mon corps inhumé ailleurs ou gisant abandonné, afin que mes filles, que dis-je, mes sœurs en Jésus-Christ, ayant sans cesse mon tombeau sous les yeux, soient invitées à répandre pour moi plus de prières devant Dieu; car, pour une âme contrite et désolée de ses péchés, je ne pense pas qu’il y ait un séjour plus sûr et plus s::lutaire que celui qui est consacré au vrai Paraclet, c'est à dire au Consolateur, et qui s'honore de porter ce nom. En ou-
tre, je crois qu'aucun licu de sépulture chrétienne, parmi les fidèles, n’est plus convenable que l'asile des femmes vouées au Seigneur. Ce sont des femmes qui, attentives à la sépulture de Jésus-Christ, l’embaumèrent de parfums précieux et la gardèrent, vigilantes autour du sépulcre et déplorant avec larmes.la mort de l'époux, comme il est écrit : « Les femmes, » assises près du tombeau, se lamentaient en pleurant le Sei- » gneur. » Aussi furent-elles les premières consolées, en apprenant sa résurrection, par l'apparition et les paroles d'un ange, et ensuite elles méritèrent de goûter les joies de cette résurrection, lorsqu'il leur apparut deux fois lui-même , et de le toucher de leurs mains.
Eufin , ce que je vous demande par dessus toute chose, c'est que, vous qui vous montrez inquiète maintenant des dangers de mon corps, vous soyez désormais plus préoccupée du salut de mon âme. Vous prouverez, après ma mort, combien vous m'avez aimé pendant ma. vie, en m'accordant le secours spécial de vos prières.
Vivez en paix et en santé, vous et vos sœurs; vivez, mais en Jésus-Christ, et, je vous prie, souvenez-vous de moi.
e L:i ABÉLARD ET HELOISÉ, LETTRE