LETTRES
LETTRE D'TIÉLOISE A ABÉLARD.
SOMMAIRE
Héloïse, autrefois amante d’Abélard, ensuite son épouse, et enfin abbesse au monastère du Paraclet, que ce philosophe avait fondé pour lui-même, ayant lu la lettre adressée à un Ami, ‘ laquelle; je ne sais comment, était tombée entre ses mains, lui écrit celleci,en le suppliant qu’il daigne l’instruire des périls qui le menacent et de ceux qu’il a heureusement surmontés, afin qu’elle participe à son chagrin ou à sa joie. Elle le gourmande doucement de ce que, depuis sa profession monastique , il ne lui x écrit aucune lettre : il lui en envoyait jadis tant de passionnées! Elle proteste de son amour pour son mari, amour tout à fait dissolu et impur au temps passé, mais à présent chaste et vraiment platonique, et elle se plaint amèrement de ce qu’il ne la paie pas de retour. Cette lettre, remplie d’un violent amour et de plaintes touchantes, comme les femmes en savent faire, révèle à la fois un tendre cœur de femme et un esprit mâle orné de la plus riche érudition.
À son seigneur ou plulôt à son . , à son mari ou plutôt à son frère, sa servante ou plulôt sa fille, son épouse où plutüt sa sœur; & Abélard, Héloïse.
Cette: lettre envoyéé à un ami pour sa consolalion, mon
La 1ettre à un Ami n’a pas été jointe à À. édition, parce qu’elle
bien aimé , ‘ quelqu'un me l’a naguères apportée par hasard. Aussitôt que j'eus reconnu, dès les premiers mots de la suscription, qu'elle venait de vous, j'ai commencé de la lire avec d'autant plus d'empressement que je chéris davantage celui qui l'a écrite; celui-là que j'ai perdu, je croyais le retrouver, comme si son image se füt reflétée dans ses paroles. Elles étaient, je m'en souviens, pleines de fiel et d'absinthe, les lignes de cette lettre qui narrait la misérable histoire de notre conversion et vos épreuves incessantes, Ô mon unique trésor | |
En effet, vous tenez bien, dans cette lettre, ce que vous aviez promis cn commençant à votre ami, pour lui prouver que ses peines, en comparaison des vôtres, lui paraîtraient nulles ou du moins légères. Après lui avoir exposé d'abord les persécutions de vos maîtres et ensuite l’outrage de la plus infâme trahison exercée sur votre corps, vous lui avez dépeint l’exécrable jalousie et l'extrême acharnement d'Albéric de Reims et de Lotulfe de Lombardie, vos condisciples.
Vous n'avez pas omis de raconter que, par leurs cabales contre votre glorieux ouvrage de théologie, vous avez été condamné et comme retenu en prison. Après, vous avez dit les machinations de votre abbé et de vos frères, les atroces calomnies de ces deux faux apôtres *soulevés contre vous par vos rivaux, et le scandale excité par eux à cause du nom de Paraclet, que vous aviez donné, malgré l'usage, à votre oratoire. Enfin les persécutions intolérables et encore continuelles,
ne fait pas réellement partie de la correspondänce d’Abélard ct d’Héloise ; d’ailleurs elle se trouve analysée ou citée presque texluellement dans la notice de M. Villenave.
‘Dom Gervaise prétend que le mot latin carissime est infiniment plus modeste et plus dégagé des idées de familiarité que le mot français de mon cher ; mais, à notre avis, carissime est encore plus expressif que très cher. ©
* Ce sont saint Norber!l el saint Bernard. Voyez la Notice
dont vous êtes accablé par ce cruel exacteur et ces méchans moines que vous appelez pourtant vos enfans, achèvent cette déplorable histoire.
Je doute que personne puisse la lire ou l'entendre sans verser des larmes. Cette lettre a renouvelé mes douleurs avec d'autant plus de violence, que tous les détails étaient plas fidèlement retracés, et ces douleurs se sont augmentées, en raison des périls qui s'accroissent encore autour de vous. Nous sommes toutes ensemble. forcées de désespérer de votre vie, et tous les jours nos cœurs tremblans et nos poitrines palpitantes attendent pour dernier coup le bruit de votre mort.
Au nom du Christmême quisemble encore vous protéger, nous qui sommes ses petites servantes , ainsi les vôtres , nous vous conjurons de nous apprendre, par de fréquentes lettres, quels sont les naufrages au milieu desquels vous êtes encore balotté ; afin que nous, qui vous restons seules au monde, soyons participantes à votre douleur ou à votre joie. Ordinairement, c'est procurer de la consolation à un afligé que de s’afiliger avec lui, et un fardeau soutenu par plusieurs est moins lourd à porter. Si cette tempête s'apaise un peu, hâtez-vous d'autant plus de nous écrire, que les nouvelles seront plus favorables ; mais quel que soit l'objet de ces lettres, elles nous feront beaucoup de bien, puisqu'elles nous -montreront que vous vous souvenez de nous. d
Que les lettres des amis absens sont agréables à recevoir ! Sénèque lui-même l’apprend dans celle qu'il écrit à son ami Lucilius : « Vous m'écrivez souvent et je vous en remercie ; » car vous vous présentez à moi de la seule manière qui vous » Soit possible. Je ne reçois pas une de vos lettres, sans qu’aus- » sitôt nous soyons ensemble ! » Si les portraits de nos amis absens ravivent leur souvenir et allègent le regret de leur absence par une vaine et trompeuse consolation, combien
sont plus précieuses les lettres qui nous apportent de véritables empreintes de l'ami absent !
Je rends grâces à Dieu de ce qu’au moins la haine ne vous défend pas de nous rendre ainsi votre présence : aucune difficulté ne s’y oppose ; que votre négligence ne soit cause d’aucun retard, je vous conjure.
Vous avez écrit à votre ami une longue lettre où, pour le . consoler de ses adversités, vous lui racontez les vôtres. Dans ce récit trop fidèle, la consolation que vous lui offrez a mis le comble à notre désolation , et lorsque vous espériez fermer ses blessures , vous en avez .ouvert de nouvelles dans notre douleur et vous avez élargi les anciennes. Guérissez, je vous supplie, les blessures que vous fites vous-même, vous qui essayez de guérir celles que d’autres ont faites ! Vous avez , à la vérité, agi comme il le fallait envers un ami et un compagnon; vous avez rempli les devoirs de l'amitié et de la confraternité; mais n’avez-vous pas contracté une plus grande dette envers nous que vous devez nommer, non vos amies, mais vos bien aimées, non vos compagnes, mais vos filles , si l'on ne peut imaginer un nom plus doux et plus saint |
Quant à cette dette qui vous oblige envers nous, les preuves et les témoignages ne lui manqueraient pas, si vous la regardiez comme douteuse ; et lors. même que tout le monde le tairait, la chose parle assez haut ; car, après Dieu, vous êtes le seul fondateur de cet asile, le seul architecte de cet oratoire, le seul instituteur de cette congrégation. Vous n’avez rien établi sur un fondement étranger : tout ce qui est ici est votre création. Cette solitude, occupée seulement par des bêtes féroces et des voleurs, n'avait jamais servi de séjour aux hommes, n'avait possédé aucune maison : à la place de ces tanières de bêtes féroces et de ces repaires de voleurs, là où le nom de Dieu n'avait point été prononcé, vous avez élevé à Dieu un tabernacle, vous avez dédié un temple au Saint-Esprit. Pour l’édifier, vous n’avez point eu recours aux trésors des rois et des princes, lorsque vous pouviez obtenir un si puissant appui; afin que tout ce qui se ferait ne pôût être at-
tribué qu'à vous seul. Les clercs ct les écoliers, accourant à l'envi se ranger sous votre discipline, vous fournissaient toutés les choses nécessaires, et ceux qui, vivant des revenus ecclésiastiques , étaient accoutumés à recevoir plutôt qu'à faire des offrandes, et ceux qui jusqu'alors avaient eu des mains pour prendre et non pour donner, devenaient prodigues et importuns dans leurs dons.
Ainsi donc elk vous appartient véritablement cette nouvelle plantation dans le champ de la parole de Dieu , ! remplie de plantes encore fort tendres qui, pour profiter, demandent à être arrosées. Cette plantation est incomplète par la nature du même sexe féminin; elle est faible, quand bien-même elle ne serait pas nouvelle. Elle exige donc une culture plus diligente et plus assidue, selon cette parole de l'apôtre :? «#’ai planté, Apollon a arrosé, mais Dieu a donné l'accroissement, » L'apôtre avait planté et établi dans la foi, par la doctrine de sa prédication, lesCorinthiens, auxquels il écrivait. Ensnite Apollon, diseiple de cet apôtre, les avait arrosés par ses saintes exhortatiôns ; puis la Grâce divine, ce germe des vertus, se répandit sur eux. Ce cep de vigne étrangère, # que vous n’avez point planté et quise change pour vous en amertume, vous le cultivez en vain par de pieux discours et de saintes admonitions. Voyez ce que vous devez à votre vigne, vous qui donnez tant de soins à la vigne d'autrui? Vous enseignez, vous exhortez des rebelles, et le tout sans profit ; c’est en vain que devant des pourceaux vous semez les perles de votre divine éloquence. Vous, si prodigue pour des âmes obstinécs, considérez ce que vous devez aux âmes soumises ; vous , si libéral à l'égard de vos ennemis, méditez ce que vous devez à vôs enfans, et, sans parler des autres, pensez à l'immense dette qui vous oblige vis-à-vis de
‘ C’est la communauté de femmes transférée d'Argenteuil au Paraclet. Voyez la Notice, — *? Saint Paul, —* L'abbaye de Saint-Gildas, Voyez'la Notice.
1% | ABÉEARD ET HÉLOISF.
moi; peut-être alors, ce que vous devez à toutes ces saintes (crimes ensemble, vous le paierez plus TENBIEUSEEnE à une seule qui ne vit que pour vous.
Ces nombreux et importans traités que les Saints-Pères ont composés pour l'instruction, l'exhortation ou la consolation des religieuses, votre génie, mieux que notre petitesse, les connaît. Quel a donc été mon étonnement de voir que déjà vous avez mis en oubli les fragiles commencemens-de notre conversion! Comment la charité chrétienne, votre amour pour moi et l'exemple des Saints-Pères ne vous ont-ils pas inspiré, Jorsque mon âme flotte en proie à un chagrin dévorant ? Pourquoi n'avez-vous pas tenté de me consoler : absente, par vos lettres, présente, par vos paroles ?
C'était là un devoir qui vous obligeait d'autant plus envers moi, que nous sommes liés l’un à l’autre par le sacrement du mariage, et vous êtes d'autant plus coupable à mon égard, que toujours, comme tout le monde l’a vu, je fous ai aimé d’un amour immodéré.
Vous savez, Ô mon bien cher ! et personne ne l'ignore, combien j'ai perdu en vous perdant ; vous savez que cette abomice trahison, connue partout, m'a retranchée du monde en même temps que vous, et ma douleur est incomparablement plus grande par les circonstances de cette perte cruelle que par la perte elle-même. Plus est grande la cause de la douleur, plus grands doivent être les moyens de consolation. Ce n'est point d'un autre, c’est de vous-même que je l’attends : vous qui êtes seul intéressé dans la cause de ma douleur , seul vous avez le pouvoir de me consoler ; car vous êtes le seul qui puissiez m'attrister, qui puissiez mé réjouir ou me consoler. Et vous y êtes seul obligé, puisque j'ai accompli aveuglément toutes vos volontés : plutôt que de vous Contrarier en quoi que ce fût, j'ai consenti à me perdre moi-même pour vous obéir. J'ai fait plus encore, incroyable dévoùment ! mon amour s'est tourné en folie, au point de sacrifier l'unique
objet de mes désirs, sans espérance de le recouvrer jamais. Par votre ordre, en prenant cet habit, j'ai changé de cœur aussitôt, pour vous faire voir que vous étiez le possesseur absolu de mon cœur ainsi que de mon corps.
Jamais , Dieu le sait, jamais en vous je n'ai cherché autre chose que vous ; c'était vous, ce n'étaient pas vos biens que j'aimais; je n’ai point examiné les conditions du mariage; ni le douaire, ni mes plaisirs, ni mes volontés : ce sont les vôtres, comme vous le savez, que je me suis étudiée à satisfaire.
Bien que le nom d’épouse paraisse plus fort et plus saint, celui de votre maîtresse a toujours été plus doux à mon cœur; et même, si vous me permettez de le dire, celui de dotre concubine, de votre fille de joie ; car plus je me serais humiliée pour vous, plus j'aurais conquis votre bonne grâce, et. ainsi j'aurais moins porté atteinte à la gloire de votre génie.
Vous n'avez pas tout à fait oublié mes sentimens à cet égard, dans cette lettre, dont je parlais plus haut, que vous adressiez à un ami pour sa consolation. Vous n’avez pas dédaigné d'exposer quelques unes des raisons par lesquelles je m'efforçais de vous détourner de ce funeste hymen; mais vous avez caché la plupart de celles qui me faisaient préférer l'amour au mariage , la liberté à une chaîne. Je prends Dieu à témoin que si Auguste, maître du monde entier, m'eût'jugée digne de l'honneur de son alliance et m’eût assuré à jamais l'empire de tout l’univers , le nom de votre courtisane m'aurait été plus cher et plus glorieux que le titre d'impératrice; ! car le plus
1 Jean de Meung imite ce passage remarquable dansles vers du Roman de la Rose, où il parle des amours d’Héloïse et d’Abélard : Elle-mesme nous le raconte Et escript, et n’en ot pas honte. ” À son amy, que tant amoit Que père et seignor le clamoit, Une merveilleuse parole, Que moult de gent tendront à fole
riche et le plus puissant n’est pas le plus grand homme : lun doit tout au hasard , l'autre à son mérite,
C'est une femme veénale, celle-là qui épouse plus volontiers un riche qu’un pauvre et qui recherche dans un mari ses biens plutôt que lui-même. Assurément, toutes les fois qu'une pareille convoitise conduit au mariage , on ne doit aucune reconnaissance à qui contracte un marché; Car il est certain que cette femme s'attache à la fortune plutôt qu'à l'homme, et se prostituerait , si elle le pouvait, à un plus riche. Tel est le raisonnement de la savante Aspasie dans un entretien avec Xénophon et sa femme, entretien rapporté par Eschine, disciple de Socrate.* Cette philosophe, qui s'était proposé de réconcilier les deux époux ,? conclut en ces termes : « Puisque vous avez agi comme s'il n'y eût pas d'homme supérieur ni de femme plus gracieuse sur la terre, vous ne tarderez pas à vous mettre d'accord, si vous vous persuadez, yous mari, que vous possédez la meilleure des femmes, et vous femme, le meilleur des maris. » :
Et est escript en ces epistres, * Qui chercheroit bien les chapistres, Et li manda par letire expresse, Depuys ce qu’elle fut abesse, En celle forme gracieuse, Comme femme bien amoureuse :
« Se l'Empereur qui est à Rome, Soubz qui doibvent estre tout homme.
Me daignoit vouloir prendre à femme Et faire moy du monde dame, Si vorroye-je miex( ce dist-elle, Et Dieu à tesmoing apelie) Estre ta p..... apelée Qu’estre emperière clamée. »
Mès je ne croy mie, par m’ame, | Qu’onc puys fut nulle telle femme...
* Cet Eschine a écrit la vie de Socrate et huit dialogues. * La célèbre Aspasie, qui vivait du temps de Periclès, sut, par le pouvoir de sa philosophie et son éloquence, réconcilier XCnophon, capitaine athénien , avec sa femme,
En vérité cette sentence cst plutôt sainte que philosophique; ce n'est pas la philosophie, c’est la sagesse qui l'a dictée. Sainte erreur, heureuse tromperie chez les époux, quand un parfait amour garde intacts les sermiens du mariage, moins par la continence des corps que par la pudeur des âmes!
Mais ce qui n'est qu'une erreur pour les autres femmes était pour moi une vérité manifeste; çar l'opipion qu'elles ont seules de leurs maris, je l'avais de vous, et le monde entier la partageait avec mai: en sorte que mon amour pour vous était d'autant plus véritable, qu'il était éloigné de toute erreur, Quels rois et quels philosophes auraient pu égaler votre renommée ? Quel pays, quelle cité, quel village n'était impatient de vous voir ? Qui ne s'empressait de vous contempler, dites, chaque fois que vous paraissiez en public; et quand vous parliez, qui ne vous suivait des yeux, le cou tendu, le regard fixe? Quelle épouse, quelle vierge n'a pas brûlé pour vous en votre absence et n'a pas senti redoubler ses feux en votre présence? Quelle princesse, quelle reine n'a pas enyié et mes joies et mon lit nuptial?
Vous aviez, je l'avoue, deux talens particuliers qui pouvaient vous gagner à l'instant le cœur de toutes les femmes : le talent de la parole et celui du chant : jamais philosophe ne les avait possédés à si haut degré. C’est avec ces talens que , pour vous 1lélasser de la fatigue de vos études philosophiques, vous ayez composé ces chansons d'amour, qui, partout répétées à cause des charmes de la poésie et de la musique , mettaient sans cesse votre nom dans toutes les bouches, tellement que la douceur de Ja mélodie ne permettait plus même aux gens illettrés d'oublier vos vers. Aussi, comme les femmes soupiraient d'amour pour vous! et la plus grande par-tie de ces vers célébrant nos amours, mon nom retentit dans beaucoup de pays, et l'envie de beaucoup de femmes s'alluma contre moi. |
En effect, quelle perfection de l'esprit ou du corps n'ornait
pas votre adolescence? Des femmes qui m’enviaient alors, en est-il une qui, me voyant privée de tant de délices, ne com- “patirait à mon infortune ? Quel est celui, quelle est celle, fussent-ils mes ennemis, qui ne ressentirait la pitié due à mon sort?
Je vous ai fait bien du mal, et pourtant, vous le savez, je suis innocente; car c'est moins le fait que l'intention qui caractérise le crime. L'équité ne pèse pas l'acte lui-même , mais la pensée qui l’a inspiré. Quant à ce qui s’est passé pour vous dans mon cœur, vous qui me connaissiez , vous seul le pouvez juger. C'est à votre examen que je confie tout, j'abandonne tout à votre témoignage. |
Dites-moi seulement, si vous pouvez, pourquoi, depuis ma retraite du monde , retraite que vous seul avez exigée, dites pourquoi vous m'avez négligée, oubliée, au point de me refuser le bonheur de votre présence et de votre entretien, ainsi que la consolation de vos lettres, puisque vous êtes absent.
Dites-le donc, si vous l’osez; autrement, je dirai ce que j'en pense moi-même, ce que tout le monde en soupçonne... - C'est la concupiscence, plutôt que l'amitié, l’ardeur du plaisir, plutôt que l'amour, qui vous ont attaché à moi. Dès que vous avez cessé de désirer, toutes ces démonstrations de tendresse ont disparu à la fois.
Ceci, mon bien cher, n’est pas tant une conjecture de ma part, que celle de tout le monde; ce n’est pas tant une opinion personnelle et secrète, qu’une opinion commune et publique. Plût à Dieu que j'eusse seule cette opinion, et que votre amour trouvât, pour son excuse, quelques défenseurs qui pussent assoupir un peu ma douleur ! Plût à Dieu que je pusse imaginer des prétextes pour vous excuser et pour me Convaincre ! | |
Faites, je vous supplie, ce que je vous demande; c’est si peu de chose et cela vous est si facile. Tandis que je suis frustrée de votre présence, exprimez-moi au moins des vœux
qui, grâce à l'éloquence de vos paroles, me rendront la douceur de votre image. J'espère en vain de vous trouver libéral dans les choses, lorsque je vous vois avare même de paroles. J'avais cru, jusqu'à présent, mériter beaucoup de votre part, puisque j'ai tout fait pour vous et que je persévère de plus en plus dans cette soumission . Lorsque, jeune encore, j'embrassai les austérités de la profession monastique, ce n'est pas à une religieuse vocation, c'est à votre ordre que j'ai obéi. Si vous ne m'en tenez aucun compte, je me suis donc sacrifiée en vain ? Désormais, quelle récompense dois-je attendre de Dieu, pour l’amour duquel il est constant que je n’ai rien fait? |
Quand vous avez marché vers Dieu, je vous ai suivi; bien plus, je vous ai dévancé. Comme si vous vous souveniez de la femme de Loth qui regarda derrière elle, vous m'avez enchainée la première par l'habit et la profession monastiques. C'était * là , je l'avoue, avoir peu de confiance en moi; j'en ai profondément gémi, j'en ai rongi même, moi qui, pour vous obéir, n'aurais pas hésité à vous suivre, que dis-je, à vous précéder dans les enfers! car mon cœur n’était plus avec moi, mais avec vous ; et maintenant plus que jamais, s’il n’est pas avec vous, il n’est nulle part, puisqu'il ne peut vraiment pas exister sans vous. Faites donc qu'il soit bien avec vous, je vous en conjure, et il sera bien avec vous s’il vous trouve propice, si vous lui rendez amour pour amour: peu pour beaucoup, et - des mots pour des choses. Plût à Dieu, à cher, que vous fussiez moins sûr de mon amour, vous en seriez plus inquiet! Mais pour vous avoir donné trop de sécurité à ce sujet, j'ai à souffrir davantage de votre négligence. Souvenez-vous, je vous supplie , de ce que j'ai fait pour vous, et réfléchissez à tout ce que vous me devez!
Lorsque je goûtais avec vous les voluptés charnelles, on a pu douter si j'agissais par amour ou par libertinage; mais la fin
montre quel fut mon but dès le principe. Je me suis interdit toutes ces jouissances, pour obéir à votre volonté ; je me suis réservé seulement le droit de me regarder comme toute à vous. Voyez donc quelle est votre injustice, si vous accordez moins à qui mérite plus, si vous refusez tout quand on vous . demande peu et qu'il vous serait bien facile de le faire !
Par ce Dieu, à qui vous vous êtes consacré, je vous adjure de me rendre vaire présence autant qu'il vous est possible, c'est à dire en m'écrivant quelques lettres de consolation, afin que, reconfortée par cette lecture, je vaque avec plus de ferveur au service de Dieu. Lorsqu'autrefois vous aspiriez à des voluptés mondaines, vous me visitiez par de’ fréquentes épitres, et sans cesse vos yers apprenaient le nom. d'Héloise à toutes les bouches; toutes les plices, toutes les maisons retentissaient de ce nom : eh bien! pour m'élever maintenant ‘vers Dieu, ne sauriez-vous faire ce que vous fites jadis pour m'exciter à de terrestres plaisirs ? Pesez, je vous supplie, vos devoirs ; songez à ce que je réclame, <t je termine cette longue lettre par ces seuls mots : |
4 Adieu, mon tout! »