‹ Lettres d'Abélard et d'Héloïse, traduction nouvelle par le bibliophile Jacob précédée d'un travail historique et littéraireChapitre 12 sur 20 · CO · texte numérisé non relu

CO

*Evang. S. Luc. 12. —* Prov. 16. —" Erang. S, Luc, 22 fo.

Compatissez donc pour Celui qui a souffert afin de vous racheter : que votre cœur saigne en songeant à Celui qui a été crucifié pour vous ! Restez toujours, en esprit, auprès de son sépulcre ; pleurez et lamentez-vous avec les saintes femmes, desquelles il est écrit, comme je l'ai rappelé plus haut : « Les » femmes assises près du sépulcre se lamentaient en pleurant - » le Seigneur, » Préparez avec ekles les parfums de la sépulture, mais qu'ils soient plus précieux, c'est à dire spirituels et non matériels : ce sont là les parfums qu'il réclame de vous, puisque les autres lui sont inutiles. Pénétrez-vous de ces devoirs avec toutes les forces de votre dévotion.

C'est à cette amère compassion sur ses douleurs, que le Sei- gneur exhorte les fidèles, par la bouche de Jérémie en disant : « O vous tous qui passez par ce chemin, arrêtez-vous et voyez » s'il est une douieur semblable à la mienne ! » C'est à dire : « Si l’on se sent saisi de pitié pour quelqu'un qui souffre, combien plus en mériterai-je, moi, innocent, qui expie seul les réchés des autres! » Le Seigneur est la voie par où les fidèles vont de l'exil terrestre dans leur céleste patrie.

Cette croix, du haut de laquelle il vous parle ainsi, cette croix, il l’a élevée comme une échelle de salut pour nous. Là, immolé pour vous, le fils unique de Dieu s’est offert en holocauste, parce qu'il l’a voulu. Gémissez sur ce sacrifice en compatissant à ses angoisses, compatissez-y en gémissant. Et accomplissez ce qui a été dit des âmes dévotes par le prophète Zacharie : * & Elles pousseront des gémissemens, comme à la » mort d’un fils unique, et elles pleureront sur lui, comme on » a coutume de pleurer sur un premier-né. »

Voyez, ma sœur, quelle grande douleur ont ceux qui aimeut un roi, à la mort de son fils unique et premier-né ? Observez le deuil de sa famille, l'affliction de sa cour entière, et quand vous serez parvenue jusqu'à l'épouse de ce fils unique défunt, vous ne pourrez supporter ses lamentables plaintes.

‘Hierem. 1. — * Zach. 12 et 10.

Telles doivent être vos plaintes , ma sœur, et telle votre affliction, vous qui avez été unie intimement à ce bienheureux Époux. Il vous a achetée, non avec ses biens, mais au prix de lui-même ; avec son propre sang, il vous a achetée et rachetée. Voyez quel est son droit sur vous, jugez combien vous lui êtes précieuse | Aussi l'Apôtre, ! considérant le prix de la réderoption, et appréciant l’incomparable valeur de Celui qui nous a rachetés à ce prix, et mesurant sa reconnaissance à la grandeur du bienfait : « Loin de moi l’idée de me glorifier, s’écrie-t-il, si » ce n’est dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, par » lequel le monde est crucifié pour moi, et moi pour le » monde! » Vous êtes supérieure au ciel, supérieure au monde , vous que le Créateur du monde a rachetée de son sang. Qu'’a-t-il donc vu en vous, dites-moi, lui à qui rien ne manque, pour vouloir vous acquérir aux dépens des angoisses d'une horrible et ignominieuse mort? Que cherche-t-il en vous, dis-je, si ce n’est vous-même? C’est un véritable ami, celui qui ne désire que vous et non ce qui vous appartient ; c'est un véritable ami, Celui qui disait en mourant pour vous : « Per- » sonne ne peut donner une plus grande preuve d'affection, » que de rendre Fâme pour ses amis. » C'était vous quil ai- mait véritablement et non pas moi. L'amour qui nous enveloppait tous deux dans un tourbillon de péchés, ne fut que de la concupiscence : ilne méritait pas d’être appelé amour. J'assouvissais mes misérables passions, et voilà tout ce que j'aimais en vous ! J'ai, dites-vous, souffert pour vous, et peut-être ditesvous vrai; mais j'ai plutôt souffert par vous, et encore était-ce malgré moi ; j'ai souffert, non pour l'amour de vous, mais par la violence exercée sur moi; nn pour votre salut, mais pour votre douleur. Au contraire , Jésus-Christ a souffert profitablement et librement pour vous ; Jésus, dont la Passion

* Saint Paul. Ep. ad Galat. 6.

476 ABÉLARD ET HÉLOISF.

guérit toute langueur, écarte toute souffrance. Portez donc vers lui, je vous conjure, et non vers moi, toute votre dévotion , toute votre pitié, toute votre componction. Déplorez cet excès d’injustice et de cruaute accompli sur ce Dieu d'innocence ; mais ne déplorez pas cette juste et équitable vengeance qui m'a frappé et qui semble plutôt une grâce infinie répandue sur nous deux. i

Car vous êtes injuste, si vous n'aimez pas la justice, et très injuste, si vous êtes sciemment contraire à la volonté de Dieu, bien plus, à la grâce qu’il nous à faite. Pleurez votre Réparateur et non votre corrupteur, Celui qui vous a rachetée et non celui qui vous a perdue ; pleurez le Séigneur mort pour vous , et non votre csclave qui vit encore ou qui vient d’être vraiment délivré de la mort. |

Prenez garde , je vous prie, qu'on ne vous applique, à votre honte, ce que dit Pompée à la triste Cornélie : {

« Le grand Pompée vit encore après la bataille, mais sa » fortune a péri : ne ‘pleurez-vous pas cela seul que vous ai- » miez ?

| Songez-y, je vous en avertis, et rougissez, si vous tenez encore aux plaisirs honteux qui vous sont ravis.

Recevez donc , Ô ma sœur, recevez, je: vous prie, patiemment les épreuves qui vous sont échues de la miséricorde divine. C’est la verge d’un père, non l'épée d’un persécuteur. Le père frappe pour corriger, de peur que l'ennemi ne frappe pour tuer. Il prévient la mort par la blessure, et ne la donne pas ; il emploie le fer pour trancher le mal ; il blesse le corps et guérit l'âme ; il aurait dû mettre à mbrt, et il vivifie; il punit une fois pour ne pas punir toujours. Un seul à souffert la blessure, et deux ont été sauvés de la mort : deux pour: la faute, un pour la peine !

Aussi la faiblesse de- votre sexe fut prise en considération

*Lucain, Phars. VIII. :

par la miséricorde divine, et ç à été en quelque sorte justice ; car étant plus faible naturellement à cause de votre sexe et plus forte par votre conscience, vous étiez moins coupable que moi. Je rends grâces au Seigneur, qui vous a tenue quitte de la punition et vous a réservé la couronne. Lorsque, par l'effet d’une seule souffrance cerporelle, il refroidit tous les feux de cette concupiscence qui me dévorait , lorsqu'il m'empêche de retomber dans les dérèglemens de mon incontinence, il vous laisse sous l'empire des nombreuses passions de l'adolescence, il vous laisse exposée aux perpétuelles tentations de la chair, pour que vous gagniez la couronne duemartyre. Quoique vous répugniez à l’entendre et que vous me défendiez de le dire , c'est là pourtant une vérité manifeste : ? « A celui qui » combat toujours appartient la couronne, et celui-là seul » sera couronné, qui aura dignement combatlu. »

Quant à moi, nulle couronne ne m'attend, parce que je n'ai -plus rien à combattre. Les élémens du combat msnquent, si les aiguillons de la concupiscence sont détruits. Cependant, quoique je ne doive prétendre à aucune couronne, j'estime que c’est quelque chose de n’encourir aucune peine et d’échapper peut-être par une peine douloureuse d’un instant à mille peines éternelles. Or, il est écrit, en parlant des hommes et des animaux dans cette misérable vie : * « Ils périront sur » leur propre fumier. » |

Je m'inquiète moins de voir mon mérite diminuer, lorsque je suis assuré que le vôtre s’accroit. Nous ne faisons qu’un en Jésus-Christ ; nous ne faisons qu'une seule chair parle mariage. Tout ce qui est vôtre ne saurait m'être étranger. Jésus- Christ est donc votre époux, parce que vous êtes devenue son épouse. Et maintenant, comme je vous l'ai dit, vous m'avez pour serviteur, moi que vous reconnaissiez autrefois pour maître, et je vous suis attaché désormais par l'amour spirituel,

, Ep. ad Tim. I, D Jocl. YF, 17:

plutôt que soumis par la crainte. Ainsi votre protection auprès de lui m'inspire plus de confiance d'obtenir par vos prières ce qu'il n’accorderait pas aux miennes; et aujourd'hui surtout, que l’imminence quotidienne de mes périls et de mes angoisses ne me permet pas de vivre, ni de prier, ni d'imiter ce . bienheureux Éthiopien , qui avait la garde de tous les trésors de la reine Candace, et qui vint de si loin adorer Dieu à Jérusalem : lorsqu'il retournait chez lui, l’apôtre Philippe fut envoyé par un ange pour le convertir à la foi dont l'avaient rendu digne la prière et la lecture assidue des livres saints. Comme il les lisait sans cesse, tout idolâtre qu’il fût, pendant la route, par un bienfait de la grâce divine , il tomba sur un passage de l'Écriture, qui fournit à l'Apôtre le moyen le plus favorable d'opérer sa conversion.i |

Or donc, afin que rien ne fasse obstacle à ma requête ou n'en retarde l’accomplissement, voici la Prière que j'ai composée et que je vous envoie, pour que vous la récitiez humblement avec vos religieuses :

PRIÈRE. « Dieu, qui, dès la création de l'espèce humaine, avez, en tirant la femme d'une côte de l'homme, sanctionné le grand sacrement du mariage; qui avez conféré des honneurs éclatans à cet état, soit en naissant d'une Vierge, soit en commençant vos miracles par celui des noces de Cana; vous qui avez daigné autrefois accorder ce remède à mon incontinence et à ma fragilité, ne rejetez pas les prières de votre petite servante, prières que je répands, suppliante en présence de votre divine majesté, pour mes péchés et ceux de mon bienainé. Pardonnez, à Dieu très bon, ô vous qui êtes la bonté même, pardonnez à nos crimes, si grands qu'ils soient, et que l’immensité de votre ineffable miséricorde égale la multitude de nos fautes. Punissez les coupables dans la vie présente, je vous conjure , épargnez-les dans l’autre; punissez-les à l'in-

LA

“ Act, Apost. 8.

stant, mais ne les punissez pas dans l'éternité. Prenez contre vos serviteurs la verge de la correction, et non le glaive de la fureur. Frappez la chair pour conserver les âmes. Venez à nous en purificateur, et non en vengeur; soyez bon plutôt que iuste, père miséricordieux plutôt que maître sévère.

» Éprouvez-nous, Seigneur, et tentez-nous, ainsi que le Prophète vous le demande pour lui-même, comme s'il disait clairement : « Jugez d’abord nos forces et mesurez » d’après elles le fardeau des tentations. » C'est ce que saint Paul promet à vos fidèles, en disant : ! « Dieu est puissant, et » il ne souffrira que vous soyez tenté au delà de vos forces ; » mais dans la tentation même, il vous donnera de nourelles » forces, afin que vous puissiez la soutenir. »

» Vous nous avez conjoints, Seigneur, et vous nous avez séparés quand et comment il vous a plu. Maintenani, à Seigneur, Ce que vous avez commencé si miscricordieusement, ne l’acheverez-vous pas avec miséricorde ? Ceux que vous avez séparés une fois dans le monde, réanissez-les à vous éternellement dans le ciel. Notre espérance, notre héritage, notre attente, notre consolation, c’est vous, Seigneur, qui êtes béni dans tous les siècles, Ainsi soit-il. » |

Salut en Jésus-Christ, épouse du Christ, salut en Jésus- Christ, et vivez en lui. Ainsi soit-il.

Ep. ad Cori. I, 10,

Page 1