L V LETTRE D'HÉLOISE À ABÉLARD
SOMMAIRE
‘aus cette lettre, Héloïse prie instamment Abélard de répondre à elle et à ses religicuses sur deux points principaux : le premier, qu’il leur apprenne d’où l’ordre des Moniales a tiré son origine; le second, qu’il leur propose une Règle et qu’il leur prescrive un genre de vie qui puisse convenir particulièrement aux femmes, ce qui n’avait élé essayé auparavant par aucun des Saints-Pères. Or, les Saints-Pères n’ayant pas imposé de Règles aux Moniales, elle donne elle-même son avis, en soutenant qu’il sufiit que les femmes ne restent pas, en fait d’absitinence el de continence, au dessous des clercs et des ecclésiastiques séculiers ou des moines réguliers. Elle disserte longuement sur la Règle de saint Benoit et sur son observance, ainsi que sur l'interdiction de la viande et l’usage permis du vin. Elle parle aussi plus amplement des actes extérieurs, qu’elle rabaïsse en leur préférant les actes intérieurs. Enfin elle avertit Abélard de vouloir bien, pour tout ce qui regarde les jeûnes et les pratiques de religion, n’être pas trop rigoureux et prendre en considération la faiblesse du sexe féminin. |
À son seigneur el maître, sa servante indigne.
Afin que vous n’alliez pas m’accuser de désobéissance, votre ordre sera un frein imposé à l'expression de ma douleur désordonnée , et je saurai en vous écrivant modérer des paroles qu’il serait fort difficile, sinon impossible, de prévenir dans un entretien. |
En effet, rien n'est moins en notre pouvoir que notre cœur, et ne pouvant lui commander, nous sommes forcées de lui obéir davantage. Voilà pourquoi, lorsque les sentimens du cœur nous stimulent, personne ne peut repousser Jeurs atteintes au point d'empêcher qu’ils se fassent jour au dehors par des actions et qu'ils se répandent plus aisément encore par des
È ABÉLARD ETF HELOISE. 481
paroles , selon qu'il est écrit : « C’est par l'abondance du cœur » que la bouche parle. » J’empécherai donc ma main d'écrire : ce que ma langue ne saurait se défendre d'exprimer de vive voix. Plaise à Dieu que mon cœur affligé soit aussi POMpER à obéir que la main qui vous écrit !
Vous pouvez cependant apporter quelque remède à ma douleur, si vous ne pouvez l'enlever tout à fait; car, de même qu'un clou chasse l’autre, une pensée nouvelle repousse l’ancienne , et l'esprit, occupé ailleurs, est forcé de perdre la mémoire ou d'en suspendre l'usage. En effet, une pensée quelconque occupe d’autant plus l'esprit et le distrait de toutes les autres, que son objet est plus honnête et nous paraît plus indispensable.
Ainsi, nous toutes , servantes de Jésus-Christ et vos filles en Jésus-Christ, nous supplions votre bonté paternelle de nous accorder deux choses qui nous paraissent absolument nécessaires : la première, c’est de vouloir bien nous apprendre d’où l'Ordre des religieuses a tiré son origine et quelle est l'autorité de notre profession : la seconde, c'est d’instituer et de nous envoyer écrite une Règle qui soit propre à des.femmes et qu fixe irrévocablement l’état et l'habit de notre communauté, ce qui n’a jamais été fait par les Saints-Pères. C'est à défaut de cette institution qui n'existe pas, que les hommes et les femmes sont reçus dans les monastères sous la même Règle, et qu'on impose le même joug monastique au sexe faible comme au sexe fort. Jusqu'à présent la Règle de saint Benoît, dans l'Eglise latine , est suivie également par les femmes et par les hommes, quoique cette Règle n'ait été écrite que pour les hommes et que des hommes seuls peuvent l'observer, eu égard aux devoirs des inférieurs et des supérieurs. Mais sans parler de tous les chapitres de cette Règle , est-ce à des femmes que, s'adressent ceux où il est question de capuchons, de haut-dechausses et de scapulaires?! Est-ce à elles qu’il faut recomman-
“Regul, S, Bencd., 55.
der ces tuniques et ces chemises de laine que le mouvement périodique du sang chez les femmes leur défend d'adopter ? Qu'ont-elles de commun avec ce statut qui prescrit à l'abbé de lire lui-même l'Évangile et de commencer l'hymne après cette lecture ? ? avec cet autre statut, qui établit la table où l'abbé s’assied avec les hôtes et les pèlerins ? ? Convient-il à notre état, qu'une abbesse donne jamais l'hospitalité à des hommes ou qu’elle mange avec ceux qu'elle aurait reçus ? O que la ruinc des âmes est facile dans cette cohabitation des hommes et des femmes, surtout à table, où règnent la gourmandise et l'ivresse, où l'on est entraîné doucement à boire du vin qui allume la luxure ! | |
Saint Jérôme prévoyait ce danger, lorsqu'écrivant à une mère et à sa fille, il leur disait : 5 «Il est difficile de conserver » la pudeur au milieu des festins. » Ovide lui-même, ce docteur en fait de débauche et de luxure, recherche avec soin dans son livre de l'Art d'aimer combien les banquets offrent d'occasions de libertinage, quand il dit : |
« Lorsque les ailes de Cupidon pendent imbibées de vin, il » reste immobile et appesanti à la place qu'il a prise. Alors » viennent les ris ; alors le pauvre devient fier ; alors la dou- » leur et le soucis s'en vont et les fronts se dérident. Là bien » souvent les jeunes filles ont dérobé les cœurs des jeunes p garçons, et Vénus embrase leurs veines en jetant du feu » dans du feu. » |
Et si les femmes seules, à qui nous donnons l'hospitalité , sont admises à notre table, n°y-a-t-il pas encore là un danger cache? Certainement. Rien n'est plus facile que de séduire une femme par l'entremise d'une autre. À qui une femme coufie-\-cile promptement la perversité de son âme, sinon à unc femme ? Voilà pourquoi saint Jérome exhorte surtout les femmes de sainte profession à éviter le commerce de celles qui vivent dans le siècle.*
\ Regul, S. Bencd. 11. —* Ibid. 56. —"* Epist. 47. —" Episi. 13 et 2
Enfin, si, refusant l'hospitalité aux hommes, nous l’accordions aux femmes, ne serait-ce pas offenser et irriter les premiers dont les services sgnt indispensables aux monastères de notre sexe, puisque nous paraîtrions rendre moins ou ne rien rendre même à ceux dont nous recevons davantage ?
Or, si nous ne pouvons remplir la teneur de la Règle prescrite, je crains bien que ces paroles de lapôtre saint Jacques ne portent notre condamnation : ! « Quiconque ayant ob- » .servé toute la Loi, l'aura violée en un seul point, est coupa » ble comme l'ayant violée tout entière. » Ce qui veut dire : Par cela même est coupable celui qui a fait beaucoup, mais qui n’a pas tout fait, car, un seul point omis, on devicnt transgresseur de la Loi, et, pour la remplir exactement, il faut que tous les préceptes soicnt exécutés. C’est ce qu'expose l’Apôtre, en ajoutant : ? « Celui qui a dit : Vous ne serez point adul- « tère, a dit aussi : Vous ne tuerez point. Mais, bien que vous » ne commettiez pas d’adultère, si vous avez tué, vous êtes » transgresseur de la Loi. » C’est comme s’il disait clairement : On est coupable par la transgression de l’un ou l’autre commandement, attendu que Dieu, qui prescrit l’un, a prescrit l'autre ; et quelque précepte de la Loi qui soit violé, c’est un outrage envers Dicu, qui n’a pas renfermé la Loi dans un seul précepie, mais dans tous également.
Mais sans citer les statuts que nous ne pouvons. observer, ‘ou dont l’observance ne serait pas sans péril, a-t-on jamais vu une communauté de religieuses sortir du couvent pour faire la moisson et pour se livrer aux travaux des champs ? La vocation des femmes qui se destinent à l’état monastique, serait-elle suffisamment éprouvée au bout d’une année, et se-
rait-ce assez pour les instruire, que de leur lire trois fois la Règle, comme cette Règle le commande ? * Quoi donc de plus insensé que d'entrer dans une route inconnue et non encore
15. Jac. 2,40. —* Ibid, 5,12. —* Regul. 5. Bened. hh.—" Ii, B3,
frayée ? Quoi de plus présomptueux que de choisir et d'adopter une vie qu'on ne connaît pas, ou de faire un vœu qu’on ne saurait remplir ? Mais si la prudence est la mère de toutes les vertus, si la raison est la médiatrice de tous les biens, peut-on regarder comme un bien ou comme une vertu ce qui s'éloigne de tous les deux? En effet, les vertus qui dépassent le but et : la mesure , ainsi que l’affirme saint Jérôme , ! doivent plutôt être placées au rang des vices. Or, n'est-ce pas s’écarter dela prudence et de la raison, que de ne point examiner d’abord les forces de ceux à qui on impose une tâche, afin que celle-ci soit en rapport avec la constitution de l’homme ? Qui pense à charger un âne comme un éléphant”? Exige-t-on autant des enfans et des vieillards, que des hommes faits ? autant des faibles, que des forts? autant des malades, que des gens en bonne santé? autant des femmes, que des hommes? en un mot, autant du sexe faible . que du fort ?
C'est à ce sujet que le bienheureux pape Grégoire, dans le quatorzième chapitre de son Pastoral, où il traite des avis et des commandemens, fait cette distinction : «Il faut donc avertir » les hommes, d'une manière, et les femmes, d’une autre, parce » qu'on doit attribuer à celles-ci les prescriptions les plus fa- » ciles; à ceux-là, les plus pénibles au contraire; car pour
» occuper les hommes il faut de grandes choses, tandis que » des bagatelles suffisent à distraire les femmes. » Assurément ceux qui ont écrit les Règles des moines, non seulement ne parlent point des femmes, mais encore, en établissant ces statuts, ils savaient bien que des femmes n'en . pourraient faire usage. Ils ont assez prouvé par là qu’il ne convient pas d'imposer le même joug au taureau et à la génissc et de contraindre au même travail ceux que la nature a faits dissemblables. Saint Benoît n’a pas oublié cette distinction : rempli, pour ainsi dire, de l'esprit de tous les justes; il à, uans
‘&Bpist, 8.
sa Règle, tout disposé suivant la diversité des temps et des personnes, ? de manière que tout se fasse avec modération, ainsi qu’il l’a consigné dans un endroit de cette Règle. ? D'abord, commençant par ce qui regarde l'abbé, il lui ordonne de veiller à ses moines, de telle sorte qu'il se mette en relation avec tous selon la valeur ou l'intelligence de chacun, et que, loin de laisser dépérir le troupeau qui lui est confié, il ait la joie de le voir augmenter ; # il lui enjoint de se défier toujours de sa propre fragilité et de se souvenir qu'on ne doit pas fouler aux pieds un roseau secoué par le vent. * Qu'il ait égard aux" circonstances, en se rappelant la prudence de Jacob qui disait : « Si je fatigue davantage mes troupeaux dans leur » marche, ils mourront tous en un seul jour. » Enfin donc, qu’en prenant ainsi conseil de la prudence, mère des vertus, il règle toute chose de manière à satisfaire les forts et à ne pas effaroucher les faibles.
D'après ce système de sage modération , il témoigne beaucoup d’indulgence aux enfans, aux vieillards, et particulièrement aux infirmes. $ Il veut que le lecteur du réfectoire et les semainiers de la cuisine mangent avec les autres, et que, dans chaque congrégation , la qualité et la quantité des alimens et de la boisson soient en harmonie avec les tempéramens des religieux. Tous ces détails sont traités avec le plus grand soin.
Il règle aussi les temps des jeünes , selon les époques, et ls somme de travail, selun ce que réclame la faiblesse de la nature. ? |
Dites-moi, je vous prie, si celui qui, dans cette Règle établie pour des hommes, a proportionné tout au temps et aux tem- . péramens , afin que tous puissent se conformer sans murmure
à ses institutions, dites-moi, dis-je, si ce grand saint eût ap- ‘ ?
1 Regul. S. Bened. h8. — * Ibid. 2. — * Ibid. 6h. — * Isaie. AR — Genes. 33, --* Regul. S. Rened, 37, 38 el 39, — ? Ibid. M.
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pliqué aux femmes la même Règfe qu'aux hommes? lui qu s’est efforcé d’adoucir la rigueur de sa Règle en faveur des enfans, des vieillards et des infirmes, à cause de leur infirmité et de leur faiblesse ; n’eût-il pas pourvu de même aux besoins d'un sexe faible dont la nature infirme et débile n'est que trop connue ? Jugez done combien ce serait s'éloigner de toute espèce de raison, que de vouloir obliger les femmes à suivre la méme Règle que les hommes, et de charger du méme fardeau les faibles et les forts? |
Je pense que c’est assez pour notre faiblesse, si nous égalons en vertus de continence et d’abstinence les chefs dé l'Église et ceux qui sont dansles ordres sacrés, puisque l'Évangile nous dit :? «Celui-là est parfait, qui ressemble à son maître. » Ce serait même beaucoup pour nous, si nous pouvions égaler les pieux laïques ; car nous admirons dans les faibles ee qui nous semble peu de chose chez les forts, selon cette parole de l'Apôtre :? «La vertu dans la faiblesse est plus parfaite encore. »
Ne faites pas peu de cas de la religion des laïques , tels qu'Abraham, David, Job, même dans l’état de mariage ! Saint Chrisostôme, dans son sermon septième sur l'Épitre aux Hébreux, nous éclaire là-dessus en disant : « Il y a plusieurs » charmes que l’on peut essayer pour enchanter cette bète » infernale. Quels sont-ils? Les travaux, les lectures , les » veilles. Mais que nous importe à nous qui ne sommes pas » moines, me direz-vous ? Répondez plutôt ainsi à saint Paul » lorsqu'il dit : « Veillant dans la patience et dans la prié- » re, etc., » ou lorsqu'il dit : * « N’écoutez pas la voix de la » chair dans vos concupiscences. »
Ce n'était pas pour des moines qu'il écrivait ceci, mais pour tous ceux qui étaient dans lenceinte des villes. En effet, le séculier ne doit différer du moine qu’en ce seul point, la coha-
‘ Evang. S. Luc. 6. — * Saint Paul. Ep. ad Corin. 1, 12. — * Ep. ad Colos. h. — * Ep. ad Rom. 13.
bitation avec unc femme. La loi lui en donne la permission sans le dispenser des autres devoirs, et, pour tout le reste, il: est tenu d'agir de même que les. moines. Ces béatitudes que Jésus-Christ nous a promises ne sont pas seulement réservées pour les moines ; autrement, le monde entier périrait, si le cloître renfermait tout ce qui mérite le nom de vertu. Et comment le mariage serait-il un état honorable, s’il était un obstacle à notre salut? !
Ces paroles démontrent clairement que quiconque ajouterà l1 continence aux préceptes de l'Évangile égalera la perfection monastique. PIût à Dieu que notre profession nous obliget à suivre ces préceptes et non à les dépasser, en votilant être plus que chrétiennes !
C'est là sans doute, si je ne m’abuse, ce qui a engagé les Saints-Pères à ne pas établir de Règles générales pour nous comme pour les hommes, et à ne pas accabler notre faiblesse sous les obligations d'une nouvelle Loi ; ils avaient devant les yeux eette parole de l’Apôtre : ? « La Loi produit la colère, » puisque là où il n’y a point de Loi, il n’ÿ a päs de prévarica- 5 tion. « Et ailleurs : $ « La Loi est donc survente pour mul- » tiplier le péché, »
Eh bien ! ce grand prédicateur de la continence, ayant jiitié de notre faiblesse , et, pour ainsi dire , poussatit les jeunes veuves à de secondes noces : * « Je veux, dit-il, qué les jeu- » nes veuves se remarient, qu'elles engendrent des enfans, » qu'elles dirigent letir ménage et qu'elles ne donnent aucune » prise à l'Ennemi du monde, » Saint Jérôme, pénétré de l'excellence de ces paroles, répondit en ces termes à Eudoxie qui l'avait consulté sur les vœux inconsidérés des fenmes : « Si celles qui sont vierges n’ont pas reçu l’absolution de leurs » fautes, qu'advienüra-t-il de celles qui ont prostitué les mem-
* Ep. ad Hebr. 13. —? Saint Paul. Ep. ad Rom. h, 15. — * Ibid, 5. — “Ep. ad Tim.1. 5. —° Epist. 22.
» bres de Jésus-Christ et qui ont changé le temple de l’Esprit- » Saint en un lieu de débauche ? mieux eût valu - pour elles » subir la chaîne du mariage et marcher terre à terre, plutôt » que de s'élever trop haut et de tomber dans le gouffre de » l'enfer. » |
Considérant la témérité d'une pareille profession monastique, saint Augustin , dans son livre de la Continence des veuves, adressé à Julien ,! s'exprime en ces termes : « Que celle » qui n’a pas encore embrassé cet état, réfléchisse ; que celle » quis’y est engagée, persévère, afin de ne donner accès à au- » cune tentation du démon, afin de n'ôter rien des offrandes » que Jésus-Christ a daigné accepter. » Les conciles mêmes, prenant aussi en considération notre faiblesse, ont décrété que les diaconesses ne pourraient être ordonnées avant l’âge de quarante ans ,* et cela, après les plus grandes épreuves, tandis qu'il est permis de faire deg diacres à vingt ans.
Il est des monastères où les religieux, appelés chanoïines ” réguliers de saint Augustin, professent une Règle particulière et ne se croient nullement inférieurs aux autres moines, quoique nous les voyions faire usage de viande et de linge. Si notre faiblesse pouvait seulement nous mettre au niveau de ces religieux, ne serait-ce point assez pour nous ?
. Mais, pour qu'on se relàchât sans inconvénient , à notre égard, sur tout ce qui concerne les alimens, la nature y à . pourvu elle-même en douant notre sexe d’une plus grande -vertu de sobriété ; car il est constant que les femmes peuvent vivre à moins de frais et avec plus de tempérance que les hommes, et l'expérience prouve qu'elles ne s’enivrent pas autant qu'eux.
Ainsi Théodose Macrobe , dans le septième livre des Satur nales, $ confirme cette opinion : « Aristote dit que les femmes
* De Contin. viduali. 9, —* C’est un canon du concile d’Agde, tenu
au v‘’siècte, mais on ne le suivait pas dans l’Église. — * Saturn. VII,5.
» S'enivrent rarement, les vieillards très souvent. La femme » est très humide de corps, comme l’annoncent le poli et » l'éclat de sa peau, comme le témoignent surtout les purga- » tions périodiques qui débarrassent son corps des humeurs » superflues. Or, le vin qu’une femme boit, tombant dans » cette. masse d’humeurs, perd sa force, et sa chaleur, une » fois éteinte, ne monte plus aisément jusqu'au cerveau. » Ailleurs : « Le corps féminin, épuré par dé fréquentes pur- » gations, est semblable à un crible, à travers lequel s'échappe » sans cesse l'humeur qui y abonde de toutes parts et qui de- » mande des issues ; c’est par là que s'exhale en un instant la » vapeur du vin. Au contraire, chez les vicillards, le corps » est sec : Ce que prouvent la rudesse et la couleur terne de la » peau. »
D'après cela, examinez s’il n’est pas plus juste et plus sùr de nous laisser, eu égard à notre faiblesse, toute liberté sur le boire et le manger, puisque nos cœurs ne seraient point facilement subjugés par l'intempérance et l'ivresse : notre frugalité nous préserve de l’une, et notre constitution, comme je l'ai dit plus haut, nous garantit de l'autre. Ce doit être assez pour notre faiblesse, peut-être même est-ce beaucoup, si, vivant dans la continence , sans rien posséder au monde et seulement occupées de ngs devoirs envers Dieu , nous égalons dans notre manière de vivre les chefs de l'Église, les pieux laïques, ou enfin ceux qui s'intitulent chanoines réguliers et qui se flattent surtout ce suivre l'exemple des apôtres.
Au reste, n'est-ce pas uns grande prudence, chez les personnes qui se consacrent à Dieu, de restreindre leurs vœux, pour les outrepasser ensuite, afin que la gratitude leur permette d’aller toujours au delà de leurs promesses. Jésus-Christ a dit cette vérité : ! « Lorsque vous aurez fait tout ce qui est » prescrit , dites : Nous sommes des serviteurs inutiles ; ce quê
® Kvang. S. Luc. 17.
» nous devions faire, nous l'avons fait. » C'est comme s’il “eüt dit : « Gens inutiles et sans mérite, qui ne doivent compter pour rien ,. parce que, contens seulement d’acquitter ce que vous devez, vous n’ajoutez rien par gratitude. »
Le Seigneur, parlant ailleurs de ce qué la gratitude fait ajouter, dit en parabole : ? « Si vous ÿ mettez quelque chose » du vôtre, lorsque je reviendrai , je vous le rendrai. »
Si beaucoup de ceux qui en notre temps sgngagent témérairement dans la profession monastique, faisaient plus d'at- | tention à l’état qu'ils embrassent et pesaient plus scrupuleusement la lettre de là Règle, ils l'enfreindraient moins par ignorance , ils pécheraient moins par négligencé. Mais tous ceux qui se précipitent aveuglément dans les ordres monastiques, y vivent plus irrégulièrement encore qu'ils n’y sont entrés , et, méprisant leur Règle aussi facilernent qu'ils l'ont acceptée sans la connaître, ils prennent pour loi leurs caprices qu'ils transforment en usages. Les femmes doivent donc se garder d’un fardeau sous lequel nous voyons presque tous les hommes succomber, s'ils ne cherchent pas à s'y soustraire. Déjà nous remarquons que le monde a vieilli et que les hommes, ainsi que tout ce qui a été créé, ont perdu leur première vigueur; et, suivant les paroles de Jésus-Christ, c’est moins la charité d’un grand nombre que celle de tous les fidèles qui s’est refroidie, tellement que, les hommes ayant dégénéré, il est nécessaire de changer ou d’adoucir les Règles qui ont été écrites pour eux.
Saint Benoît, qui s'était aperçu de cet état de choses, avoue lui-même qu’il a fort adouci la rigueur de la vie monastique, et que si l’on compare sa Règle aux premières institutions, on trouvera plutôt que c’est une Règle de simple convenance pour: se préparer à la vie religieuse : ? « Nous avons tracé cette Ré- » gle, dit-il, afin de pouvoir prouver qu’en l’observant à peu
* Evang. S. Luc, 10. —* Reg. S. Bened. c. ultimum,
près, nous avons l'honnêteté des mœurs qui faisait la base de l'association monastique. D’ailleurs, celui qui aspire à une vie plus parfaite que la nôtre, peut recourir à la doctrine des Saints-Pères, dont la pratique conduit l’homme au comble de la perfection. » Ensuite : « Qui que vous soyez, qui avez hâte d'arriver dans la céleste patrie, complétez, avec l'aide de Jésus-Christ, cette chétive Règle qui n’est qu'un prélude, et alors vous pourrez, sous la protection de Dieu, parvenir à la fin aux sommités les plus hautes de la science et des vertus.
» Les Saints-Pères autrefois, dit-il, avaient coutume de répéter tout le Psauticr chaque soir ;! » mais la tiédeur du
siècle l’a contraint de diminuer la tâche de ses moines, qui attendu la distribution des Psaumes dans le cours de la semaine, ont moins à faire que les clercs.
Quoi de plus contraire à la religion et au repos du cloître,
que l'usage du vin ? Il réchauffe la juxure, il excite le tümulte des sens, il cfface en nous l’image de Dieu, cette raison qui nous élève au dessus de tous les êtres. L'Écriture le représente comme plus dangereux que tout ce qui sert à la nourriture de lhomme, et nous avertit d'y prendre garde. Le grand Salomon en parle ainsi dans ses Proverbes : ? & Le vin engendre
Ja luxure, et l’ivresse le désordre. Quiconque s’y délecte
ne sera jamais sage. À qui malheur ? Au père de qui malheur ? À qui les rixes? A qui les précipices? À qui les blessures sans sujet? À qui les yeux gonflés et rouges ? N'est-ce pas à ceux qui se plaisent dans le vin et qui font une étude de vider des coupes ? Ne regardez pas le vin, quand il paraît doré, quand sa coulcur brille dans le cristal. Il entre douce-
, ment, mis bientôt il mordra comime le serpent, et comme
le basilic il répandra son venin. Vos yeux alors verront ce qui n’estpas, eu votre cœur jettera des paroles perverses. Et vous serez comme un homme quidort en pleime mer, comme
» un pilote assoupi qui a perdu son gouvernail, et vous direz : « Ils m'ont accablé de coups, et je n’ai pas souffert; ils m'ont » entraîné, et je ne l’ai pas senti. Quand je me réveillerai, à » Dieu plaise que je trouve encore du vin! » Et plus bas : ! « N’allez pas donner aux rois, à Lamuel, n'allez pas leur » donner du vin! car il n’y a plus de secret, là où règne l’ivro- » gnerie; ne leur donnez pas de vin, de peur qu’en buvant ils __» oublient leurs jugemens et fassent tort à la cause des fils du » pauvre. » Et il est écrit dans l'Ecclésiaste : « Le vin et les » femmes font apostasier les sages et rendent fous les plus p sehsés. » | | |
Aussi saint Jérôme, écrivant à Népotien * sur la conduite des clercs, s'indigne hautement de ce que les lévites de l’ancienne Loi, s'abstenant de tout ce qui peut enivrer, l’emportaient sur ceux de la nouvelle par cette abstinence : « Jamais, dit-il, » vous ne sentez le vin, de peur qu'on ne vous’applique le » mot du philosophe : Ce n’est pas là offrir un baiser, mais » présenter du vin. » L'Apôtre * condamne les prêtres qui sentent le vin, et l’ancienne Loi le défend : * « Que ceux qui des- » servent l'autel ne boivent ni vin ni bière. » En langage hébreu , on appelle bière toute boisson capable d'enivrer, qu'elle soit faite par la fermentation, ou avec le jus des pommes, ou par la coction, avec du miel, ou avec des fruits de palmier, ou avec des herbes dont on exprime le suc, ou avec des grains qui , par infusion, donnent à l'eau l'apparence et le goût d’un sirop. Tout ce qui peut enivrer et bouleverser l'assiette de l’esprit, fuyez-le comme le vin.
Voilà donc le vin retranché de la table des rois, interdit absolument aux prêtres d'Israël et considéré comme le plus dangereux de tous les breuvages. Mais pourtant saint Benoît, ce grand homme inspiré par l’Esprit-Saint , fut obligé, à cause du
“ Prov, 31, —* Epist, 2. —" Saint Paul. Epist. ad Tim. 1, 3, — * Levit, 10,
relâchement de son siècle, de permettre le vin aux moines : « Certes, dit-il, ! nons lisons que le vin ne convient pas du » tout aux moines; mais comme, dans les temps où nous » vivons, il n’est pas possible de le leur persuader, etc. »
Il avait lu, si je ne me trompe, ce qui est écrit dans la Vie des Pères : ? « On rapporta un jour à certain abbé-Pasteur que » certain moine ne buvait pas de vin, et il répondit : Les » moines doivent s'en abstenir tout à fait. » Et plus loin : « Un jour, comme on célébrait des messes dans le monastère » de l’abbé Antoine, on y trouva une cruche de vin. Un des » vieillards, en ayant rempli un petit vase, le porta à l'abbé » Sisoï, qui le prit et but; la coupe remplie de nouveau, » l'abbé l’accepta et la vida encore. On la lui offrit une troi- » sième fois, mais il refusa en disant : Assez, frère, ne savez- » vouë pas que c’est Satan ? » |
Et parlant encore de l’abbé Sisoï : « L'abbé dit à ses disci- » ples : S'il arrive qu’un jour de sabbat ou le dimanche on » boive dans l'Église trois verres de vin, n'est-ce pas trop ? » — Si ce n’était Satan, répondit le vieillard, ce ne serait pas » irop. » |
Dans quel endroit, je vous prie, les viandes ont-elles été condamnées par le Seigneur et interdites aux moines? Voyez et réfléchissez bien par quelle nécessité saint Benoït a voulu adoucir sa Règle sur le point qui est le plus périlleux pour les moines et qu'il saait ne pas leur convenir ; ce fut sans doute parce que dans ces temps-là il n'aurait pu persuader aux moines de renoncer au vin. |
Plût à Dieu que, dans notre temps, on usât de la même prudence , en adoptant un tempérament pour toutes les choses qui, n'étant ni bonnes ni mauvaises en soi, sont indifférentes ! Et si la profession religieuse n’exigeait pas des choses qu'il est impossible de persuader, toutes ces choses indifférentes se
* Reg, S. Bened., h0. —* Vit. Patrum, pars II. Peut-être faudrait-il mieux traduire quidam abbati pastori par : certain abbé-évèque.
trouvant permises sans scandale, il suffirait d'interdire les péchés seuls. Ainsi, en fait de nourriture et de vêtemens, on achèterait ce qu’ y a de moins cher et l’on rechercherait en toute chose le nécessaire plutôt que le superflu.
Il ne faut pas en effet attacher beaucoup de prix à ce qui ne nous prépare pas au royaunie de Dieu ou ne nous recommande guère vis à vis de lui: tels sont ces objets extérieurs, également communs aux réprouvés et aux pénitens, aux hypocrites et aux vrais dévots. Rien ne sépare les juifs et les chrétiens, si ce n’est cette distinction des actes extérieurs et intéricurs ; puisque la charité distingue seule les fils de Dieu des fils du diable, ! la charité que l’Apôtre ? nomme le complément et la fin de la Loi. Ainsi, ce même Apôtre, amoindrissaut le mérite des œuvres pour élever au dessus d'elles la justice de la foi, dit, en s'adressant à la Judée : $ « Où est ta glorifica- » tion? elle est anéantie. Par quelle Loi ? est-ce par la Loi des » œuvres ? Non, par la Loi dela justice, car nous pensons que » l’homme est justifié par la foi sans les œuvres de la Loi. » Et plus bas : * « Si Abraham est justifié par ses œuvres , il y » à de quoi se glorifier, mais non devant Dieu; car que dit » l'Ecriture? Abraham a cru à Dicu, et sa foi lui fut imputée » à justice. » Etil ajoute : « Pour celui qui ne fait pas des » œuvres, mais qui croit en Dieu qui justifie l’impie, sa foi » lui est imputée à justice, selon le décret de la grâce de » Dieu.»
Le méme Apôtre, permettant aux chrétiens l'usage des viandes et séparant de ces sortes de choses celles qüi nous justifient devant Dieu : 5 « Le royaume de Dieu, dit-il, n’est » ni boisson ni nourriture ; mais c’est la justice et la paix, et » la joie en l’Esprit-Saint. Toutes choses sont pures, mais le » mal vient de l'homme qui en mange pour causer du scan-
*S. August. 10—* Saint Paul. Ep. ad Rom. 15.—° Ep. ad Rom. 3, 13.— “ibid, h. 2.—* Ibid, 14, 17.
» dale. Il est bon de ne pas manger de chair et de ne pas o boire de vin; si cela doit offenser son frère, le scandali- » ser ou infirmer sa foi. » Or, dans ces paroles, l'usage d’aucun aliment n'est interdit, mais seulement le scandale qui en peut résulter, comme lorsque les Juifs convertis se scandalisaient de voir manger des alimens que la loi de Moïse avait interdits. C'est ce scandale que l'apôtre Picrre voulait aussi éviter, quand il fut réprimandé et très salutairement averti par saint Paul, ainsi qu'il le rapporte lui-même en écrivant aux Galathes. 1 |
Il y révienit en écrivant aux Corinthiens 1 ? « Notre hourri- » ture ne nous recommande pas à Dieu. » Et de plus : « Man- » gez tout ce qui se vend au marché , car la terre est au Sei- » gneur avec tout ce qu'elle renferme. » Et aux Collossiens : à « Que personne ne vous juge pouf le boire et le manger. » Et après : « Si vous êtes morts en Jésus-Christ, pourquoi » vous occuper encore des élémens de ce monde, comme si » vous viviez encore au monde, quand on vous dit : Vous ne » toucherez, vous ne goùterez, Vous ne prendrez pas tous » ces alimens dont l'usage donne la mort, suivant les pré- » ceptes et les doctrines des hommes. »
41 appelle élémens du monde les premiers rudimens de la Loi touchant les- observances charnelles, parce que le monde, c’est à dire un peuple charnel, s’exerçait à cette étude comme pour apprendre les élémens de l'alphabet. À ces élémens, c’est à dire à ces observances charnelles, sont morts les chrétiens , et ils ne leur doivent rien, eux qui në vivent plus dans ce monde parmi des hommes charnels attachés à la matière, posant des principes, établissant des distinctions entre les alimens, entre une chose et une autre, et disant : Vous ne touchcreznià cecini cela; car ces choses touchées ou goûtées
‘ Ep. ad Gal. 14. —* Ep. ad Corint. 1, 8,10, 25. —"* Ep. ad Coloss, 2, 16, 20. |
ou prises, sont d'un usage funeste pour la mort de l'âme, dit l’Apôtre, lors même que nous nous en servons avec quelque apparence d'utilité. C'est parler, dis-je, selon les préceptes et les doctrines des hommes charnels, selon la loi des intelligences qui voient avec les yeux de la chair, et non selon la loi de Jésus-Christ et des siens.
En effet, lorsqu'il destinait ses apôtres à précher l'Évangile, Jésus devait sans doute prévenir tout sujet de scandale, et pourtant il leur permit l’usage de toute espèce de nourriture, afin que, partout où ils seraient reçus, ils vécussent comme leurs hôtes, buvant et mangeant ce qu'on leur présenterait. ! Saint Paul, inspiré par le Saint-Esprit, prévoyait déjà qu'ils s’écarteraient bientôt de cette céleste doctrine qui était aussi la sienne , lorsqu'il écrivit en ces termes à Timothée : ? « L'Es- » prit-Saint dit manifestement que dans les temps à venir » quelques uns déserteront la foi, écoutant des esprits d'er- » reurs et des doctrines diaboliques enseignées par des hypo- » crites qui précheront le mensonge , proscriront le mariage, » et commanderont de s’abstenir des alimens qué Dieu a créés » exprès pour que les fidèles , ainsi que ceux qui ont connu » la vérité, en usent avec des actions de grâces; car toute » créature de Dieu est bonne, et il n'y a rien à rejeter de ce » qui est reçu avec actions de grâces, après avoir été sanctifié » par la parole de Dieu et la prière. En annoncant ceci à vos » frères, vous serez un bon ministre de Jésus-Christ, nourris » des paroles de la foi et de cette bonne: doctrine que vous » avez recherchée. »
Enfin, si l’on juge avec les yeux du corps les semblans exté rieurs de l’abstinence, qu'est-ce qui n'élève pas, au dessusde la vie de Jésus-Christ et de ses disciples, saint Jean et les siens, poussant à l'extrême l’abstinence et les macérations ? Les disciples de saint Jean , qui s'attachaient encore aux apparences, à
* Evang. S. Luc, 10. — * Ep. ad Tim. 1, A,
l'exemple des juifs, murmuraient contre Jésus-Christ et ses disciples et l'interrogèrent lui-même en disant : ! « Pourquoi
jeünons-nous fréquemment, nous et les pharisiens, tandis
que vos disciples ne jeûnent pas ? »
Saint Augustin, approfondissant cette matière et observant
combien la vertu diffère de l'apparence de la vertu, pense que les actes extérieurs n’ajoutent rien à nos mérites. Voici ce qu'il dit dans son traité des Biens du Mariage : ? « La continence
n'est pas vertu du corps, mais de l’âme. Souvent les vertus de l'âme se manifestent dans le for intérieur, et quelquefois au dehors, comme la vertu des martyrs apparut dans leur courage à supporter les supplices. » Après : « La patience était déjà dans l’âme de Job , le Seigneur le savait et en était garant ; mais elle ne fut connue des hommes que par l'épreuve de la tentation. » Plus loin : « En vérité, pour que chacun comprenne plus facilement comment la vertu peut exister dans l'âme sans se produire par des œuvres, je cite un exemple dont nul catholique ne saurait douter. |
» Que notre Seigneur Jésus-Christ ait eu faim et soif dans la réelité de la chair, qu'il ait bu et mangé, personne ne le conteste de tous ceux qui sont fidèles à son Évangile. Estce que la vertu de continence dans le boire et le manger n'était pas aussi grande en lui qu’en Jean Baptiste ? car Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et ils ont dit : 5 «Il est possédé du démon. » Le Fils de l'Homme vint, mangeant et buvant, et ils ont dit : «Voilà un homme vorace, un buveur de vin, un ami des publicains et des gentils. » Puis, après avoir parlé de Jean et de lui-même, l'Évangéliste ajoute : La sagesse a été justifiée par ses enfans , qui voient que la vertu de la continence doit toujours résider dans le fond du cœur et se manifester par les œuvres, en raison de l'oppor-
*Evang. S. Marc. 2.—* De bono Conjur. 1.—*Evang. S. Matth. 11.
» tunité des choses et des temps, comme la vertu de la pà- » tience chez les saints martyrs. C’est pourquoi le mérite de . » la patietice est égal chez Pierre qui à été martyr, et chez » Jean qui ne l’a pas été; ainsi est égal le mérite de la conti- » nonce chez Jean qui n’a jamais été éprouvé par le mariage, et » chez Abraham qui a engendré des fils. Le célibat de l’unet le » mariage de l’autre, suivant les circonstances; ont milité pour * » Jésus-Christ; mais la continence de Jean se montrait dans » ses œuvres, et celle d'Abraham n'était que dans son âme. »
Ainsi, dans le temps où la Loi, voncordant âvec les longs jours des patridrches , déclarait fiaudit celui qui ne laisserait pas de posiérité dans Israël; celui qui était impuissant; ñ’engendrait pas, et héanmoins il se confotmait à la Loi: Depuis, les temjis étant accomplis, il a été dit : & Que celui qui peut » prendre, pretife; que celuiqui possède ; triväille: duëe celui » qui n'âüra pas voulu travaillér, ne mentë pas en disant qu’il » n'avait tien. » Il résulte tlairetnent dé cés paroles que les vertus seulés sont fnéritantes deväht Dieu, ét que tüus ceux qui sont égaux en vertus, bien qu'ils diffèrent par les œuttes, sont égalenient récompensés dans le ciel. Ainsi ceuk qui sont vraiment éhrétiens, sont tout occupés de l’hornme intérieur, qu'ils purifientde ses vices et qu'ils Ürnent dé noüvélles vertus, tandis qu'ils négligett ou äbandontent tout à fait l'homme extérieuf. |
Nous lisons que les apôtres eux-mêmes Vivaient aussi grossièrement et pour ainsi dire malhonnêtement dans là compagnie du Seigneur, comme s'ils oubliaient toule cotiveñinee et tout respect. Lorsqu'ils passaient à trivers un tChanip, ils n'avaient pas honte d’arracher des épis, de les égrainer et de les manger à là façon des enfans. 1 Ils ne se sôuciaient pas de se laver les mais avant de prehdre leur hourriture, ce qui les fit acéuser de malproprété ; maïs le Seignëur les éxcusa :
‘Evang. S. Matth. 22.
« Manger avec les mains sales, dit-il, ce n’est pas cc quisouille » l'homme. » Et il ajoute aussitôt que l'âme n’est pas souillée pa les choses extérieures; mais seulement par celles qui partent du cœur ; « quisont, dit-il, les pensées, les adultères , les » homicides, » etc.; car, à moins que l’âme ne soit d’abord corrompue par mauvaise volonté, tout ce qui se produira en actions extérieures ne saurait être péché. Aussi, dit-il que les adultéres et les homicides viennent du cœur, puisqu'ils peuvent être commis sans la complicité du corps, selon cette parole : ? « Quiconque voit une femme et la convoite, est déjà adulière » dans son cœur. » Et : 5 « Quiconque hait son frère, est ho- » micide. » Et le viol et le meurtre accomplis ne comptent pour rien, quand c’est une femme qui a été victime d’une violence, quand c’est un juge qui est contraint par la justice de mettre à mort un coupable. « Tout homicide, ainsi qu'il » est écrit, n'aura point part au royaume de Dieu. »
Il faut donc moins penser à nos actions qu’à l'esprit dans lequel nous les faisons, si nous avons désir de plaire à Celui qui sonde les cœurs et les reins, qui voit dans les ténèbres et qui jugera les plus secrètes actions des hommes. « Selon mon » Évangile, » dit saint Paul, c’est à dire : selon la doctrine de ma prédication. Voilà pourquoi la modique offrande de la veuve, qui ne donna que deux deniers valant un quatrain, est preéferée aux larges offrandes des riches, par Celui à qui nous disons : ? « Vous n'avez pas besoin de nos biens ; » Celui qui agrée l’offrande à cause du donateur, plutôt que le donateur à cause de l’offrande, comme il est écrit : « Le Seigneur regarda » favorablement Abel et ses présens. 5 » Ge qui signifiè qu'il examina d’abord la piété du sacrificateur, et que cet examen lui rendit le sacrifice agréable. C’est que la dévotion du cœur est d'autant plus grande aux yeux de Dieu, que nous en faisuns moins paraître dans Nos actions extérieures.
‘Evang. S. Matth. 15. — * Ibid. 15, — * Evang. S. Johan. 3. — * Psalm, 15. — * Genres. h.
900 ABÉLARD ET IÉLOISE.
C'est pourquoi l’Apôtre, après avoir, en salettre à Timothée, comme nous l'avons dit plus haut, accordé une liberté générale dans le choix des alimens, traite aussi de l'exercice du travail corporel, en ces mots : ! « Exercez-vous donc vous- » même à Ja piété; car l'exercice corporel est utile à peu de » chose, tandis que la piété est utile à teutes choses , ayant la » promesse de la vie présente et de la vie future ; » parce qu'un pieux dévoûnrent de l'âme envers Dieu nous fait obtenir de lui les biens temporels ici bas, et les biens éternels dans l'autre vie. °
Que nous enseignent tous ces préceptes, sinon de vivre chrétiennement et de faire servir, comme Jacob, à la nourriture de notre père les animaux domestiques, au lieu d'aller chercher, comme Esaü , des animaux sauvages , * et de judaiïser dans les pratiques extérieures? C'est ce qui faisait dire au Psalmiste : ? « Vos vœux sont en moi, Seigneur, avec les ac- » tions de grâces que je vous rendrai! » À cette citation ajoutez celle d'un poëte : * « Ne vous cherchez pas hors de p vous-même. » | .. Il y a dans les auteurs sacrés et profanes d'innombrables
témoignages qui nous apprennent combien peu méritent d'importance les actions extérieures que l’on nomme même indifférentes. Autrement, ne faudrait-il pas mieux préférer les œuvres de la Loi et l’insupportable joug de sa servitude à la liberté de l'Évangile et au joug aimable de Jésus-Christ, dont le fardeau est si léger ? Jésus lui-même, nous invitant à recevoir ce joug aimable et ce léger fardeau : « Venez, dit-il, venez à moi, » vous qui êtes fatigués et vous qui êtes chargés! » Aussi l’apôtre saint Paul, reprenant avec force quelques juifs devenus chrétiens qui pensaient encore accomplir les œuvres dé l’ancienne Loi, comme il est écrit dans les Actes des Apôtres, . leur dit : « Hommes, mes frères, pourquoi tentez-vous Dieu,
*- Ep. ad Tim. I, 4. —* Genes, 27. — * Psalm. 55. —* Perse, Satir. 1.
» en courbant la tête des disciples sous un joug quë ni vous » ni vos pères n'avez pu porter? Mais nous croyons être » sauvés de même qu'eux par la grâce du Seigneur Jésus- » Christ. » |
Et vous donc, non seulement disciple de Jésus-Christ, mais encore véritable imitateur de cet Apôtre par la sagesse aussi bien que par le nom, je vous supplie de ne nous prescrire dans notre Règle que des œuvres conformes à la faiblesse de notre sexe, afin que nous puissions surtout être occupées à rendre gloire au Seigneur. C’est 1à l’holocauste que nous demande le Seigneur, en réprouvant tous les sacrifices extérieurs : ? « Quand j'aurai faim, je ne vous le diraï pas; car toute la » terre est à moi, avec tout ce qu'elle renferme. Mangerai- » je la chair des taureaux ou boirai-je le sang des boucs? » Immolez à Dieu un sacrifice de louanges et rendez vos vœux » au Très-Haut, et invoquez-moi au jour de la tribulation, et » je vous en tirerai, et vous m'honorerez. »
Je ne parle pas ainsi pour repousser le travail des œuvres corporelles, lorsque la nécessité le demandera ; mais je ne considère pas comme majeures ces œuvres qui sont utiles au . corps et nuisibles à la célébration de l'office divin, puisque, d’après l'autorité de l'Apôtre , ? on accorde spécialement aux femmes vouces à Dieu le privilége d’être nourries par les secours de la charité d’autrui plutôt que par le produit de leur propre travail : ce qui fait dire à saint Paul dans sa lettre à Timothée : « Si quelque fidèle à des veuves, qu'il subvienne à » leurs besoins et que l'Église n’en soit pas chargée, afin » qu'elle ait de quoi soulager celles qui sont les véritables » Veuves. »
: ÏÎl appelle véritables veuves les femmes consacrées à Jésus- Christ, de qui non seulement le mari est mort, pour qui le monde à été vraiment crucifié et qui sont elles-mêmes mortes au monde. Voilà les veuves qu’il convient d'entretenir aux dé-
# Psalm. 49. — * Saint Paul. Ep, ad Tim, 1, 5,
pens de PEglise comme des propres revenus de leur Epoux. C'est pourquoi le Seigneur préféra conficr le soin fle sa mère à un apôtre plutôt qu'à son mari, ! et les apôtres eux-mêmes ont institué sépt diacres, c’est à dire sept ministres de l'Église , pour avoir soin des saintes femmes. |
Nous savons aussi que l'Apôtre, ? écrivant aux Thessaloniciens , blâme ceux qui vivent pisivement et contemplativement, de telle sorte qu'il veut que quiconque refuse de travailler ne mange pas; nous savons aussi que saint Benoît a ordonné le travail des mains pour éviter l'oisiveté. 3 Mais Märie n'était elle pas assise oisivement pour entendre les paroles de Jésus- Christ? * Et Marthe, qui travaillait pour elle en même temps que pour le Seigneur, murmurait par jalousie côntre la pa— resse de sa sœur, comme si elle eût porté seule le poids du jour et de la chaleur. |
De même aujourd'hui nous entendons fréquemment murmurer ceux qui s'occupent des choses extérieures, lorsqu'ils fournissent les biens de la terre à ceux qui sont occupés des choses divines, et souvent ils se plaignent moins des rapines d’un tyran que des dîmes qu'ils sont obligés de payer à ces fainéans, comme ils disent, et à ces pisifs qu’ils voient cependant occupés non seulement à écouter les paroles de Jésus-Christ, mais encore à leslire et à les célébrer assidûment. [ls ne font pas attention que c’est peu de chose, comme dit l'Apôtre,5 de partager les choses matérielles avec ceux qui leur procurent les spirituelles, etqu'il est bien juste que ceux qui s'adonnent aux œuvres terrestres assistent ceux qui sont consacrés aux œuvres célestes. Etmême, par une sanction de l’ancienne Loi, cette salutaire liberté de loisir a été concédée aux ministres de l'Église, et la tribu de Lévi ne devait posséder auçun héritage temporel, 5 afin qu’ell: fût moins empêchée à servir le Seigneur ; mais elle devait prélever sur le travail des autres les dîmes et les oblations.
“Act. Apost. 6. —*Saint Paul. Ep. ad Thess. IE, 3.—* Reg. S. Bencd. l&. *—" Evang. S. Luc. 10, —" Saint Paul. Ep. ad Cor. I, 9, —" Num, 18.
ALÉLARD ET HELOISE, 205
Quant aux jeûnes , qui sont plutôt pour les chrétiens l'abstinence des vices que celle des alimens, délibégez s’il faut ajouter quelque chose aux prescriptions de l'Église, ct réglez ce qui nous convient le micux.
C'est principalement les offices de l'Église et la distribntion des Psaumes qui réclament votre attention ; et en cela, s'il vous plaît, vous soulagerez notre faiblesse, de manière qu'en récitant le Psautier dans le cours de la semaine » NOUS n’ayons pas besoin de répéter ces mêmes Psaumes. Saint Benoît, après avoir distribué la semaine à sa fantaisie, avertit toutefois ses successCurs qu'ils scraient libres d'en ordonner autrement, si cela leur convenait micux, prévoyant sans doute que par la suite des temps la splendeur de l'Église s’accroîtrait et que, sur les grossiers fondemens où elle reposait alors, s'élèverait un jour un admirable édifice.
Avant tout, nous vous demandons de nous tracer ce qu'il faut faire quant à la lecture évangélique pendant les vigiles nocturnes; Car il me semble dangereux d'admettre auprès de nous , à cette heure-là, des prêtres ou des diacres pour faire cette lecture. Nous devons éviter absolument la vue et l’approche des hommes, pour nous donner à Dieu plus sincèrement et pour être moins exposées à la tentation.
À vous donc, mon scigneur, pendant que vous vivez, à vous le soin d'instituer notre Règle que nous observerons toujours: car, vous êtes , après Dieu, le fondateur de ce Couvent : vous êtes, par la grâce de Dieu, le planteur de cette congrégation soyez, avec Dieu, le législateur de notre ordre. Peut-être aurions-nous après vous un autre chef qui édificrait sur un fondement étranger ; et nous Craignons que ce chef futur ait pour nous moins de sollicitude , ou soit moins obéi par nous; peutêtre enfin, avec la même volonté, n'aurait-il pas le même
dre Parlez-nous, vous, et NOUS vous écouterons ! dieu. |